PASCAL
L'année 1920, escomptée par l'attente universelle comme une messagère secourable de repos, de calme et de prospérité renaissante, s'est ouverte au contraire dans le trouble et l'agitation. Elle promet un surcroît de sacrifices dans la plus désolante insécurité. Avec elle nous sommes entrés dans une période énervmite et confuse de malaises, d'accidents et de surprises, pour n'employer que des euphémismes discrets. Cette inéluctable certitude correspond à l'impossibilité évidente de satisfaire les aspirations et les besoins de l'humanité par les solutions précaires, fausses, absurdes et criminelles, que lui proposent ou lui ont provisoirement imposées ses dirigeants.
Une sombre série de désaveux tragiques, infligés à leurs œuvres mort nées, proclamera la folie de braver à la fois la force des choses et les lois divines. Ils éclatent à travers une cascade d'événements graves, déterminés en apparence par des motifs secondaires, en réalité par une cause unique, logique et profonde. Tous accentueront également la preuve que la Roche Tarpeienne est près du Gapitole pour les Hommes indignes des suprêmes responsabilités et pour les Pactes élaborés avec une frivolité hâtive, avec des arrière-pensées étroites, haineuses et basses.
Si l'enfantement pénible de la paix durable dépend de ces convulsions et de ces crises, dont la perspective est terrifiante, nous nous consolerons des épreuves cruel-
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les qui nous menacent, en saluant les sanctions nécessaires. Inclinons-nous devant leur justice. La patience inlassaible et le sûr instinct des peuples ne s'y trompent pas. Ils traduisent, à chaque ébranlement nouveau, à chaque écroulement purijficateur, leur confiance dans l'issue finale par la joie d'un progrès relatif. Rudes et laborieuses étapes, mais qui nous interdisent la désespérance, et nous garantissent le retour du soleil, l'aurore des jours meilleurs.
Parmi les dates culminantes qui marquent d'un trait ineffaçable les premières seinaines du premier mois de cette fatidique année 1920, si pleine de risques imprévus, deux surtout se détachent, d'une portée immense et grosses de conséquences.
La première évoque la signature, la ratification d'un traité recelant dans ses flancs plus de tempêtes que l'outre fameuse d'Eole. Subi par l'Allemagne épuisée, haletante et furibonde, après des mois et des mois de tergiversations stériles, de débats implacables, il est grevé de lourdes hypothèques, l'inaptitude complète des vaincus à l'exécuter même de mauvaise grâce, et leur refus non équivoque de tout consentement sincère.
La seconde souligne l'échec capital de Clemenceau, brisé net dans sa marche triomphale à l'Etoile. Ce moderne Icare, si fier de l'appareil d'aviation politique, fabriqué par lui dans le silence et le mystère, avec toutes les données les plus positives de l'expérience et du calcul, s'est brûlé soudainement les ailes. Sa descente foudroyante du septième ciel où il volait déjà, frappe les cerveaux les plus inattentifs. Ils y devinent la revanche des insondables décrets que violait son audace. Dans sa consternation Clemenceau a pleuré. Ces larmes incoercibles, ces larmes brûlantes furent le tribut payé au deuil de sa déroute par l'esprit le plus dur et le plus robuste que le Satanisme ait formé sur terre pour affronter la conquête de l'Empyrée. Elles mesurent l'étendue de son
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désastre, dles illuminent les origines et les suites mémorables de ce détrônement radical.
Il suffit d'être réfléchi sans aucune superstition, pour relier aux clauses déjà caduques de l'instrument de torture, forgé à Versailles, tant de disgrâces successives, d'une étrange analogie. Elles déconcertent et culbutent l'un sur l'autre les protagonistes du Conseil Suprême en souveraine possession d'Etat. Tous sont condamnés. Tous succomberont. Le roulis et le tangage des idées, qu'ils ont imprudemment maniées à contre temps et à contre sens, les renversent à tour de rôle. Méconnaissant leur devoir de conscience, ils ont maladroitement négligé ou bravé des obligations pratiques de tout rang et de tout ordre, religieux, politique, social, géographique, économique. Quelle liste curieuse de comparses, momentanément chargés de tenir le flambeau de la civilisation, qui périssait dans la nuit des massacres ! Les voilà punis de cet excès d'honneur par un excès d'indignité !
Scheidemann, puis Erzberger en Allemagne, Bauer en Autriche, Karolyi et Bêla Kun en Hongrie, Manilof en Bulgarie, Protitch en Yougo Slavie, Bratiano en Boumanie, Kramarck en Tchéco Slovaquie, Paderewski en Pologne, Damad Ferid en Turquie, Cooreman en Belgique, Orlando en Italie, que d'otages livrés aux Sphinx qui a jusqu'ici tout dévoré et n'a rien rendu aux apprentis déchiffreurs de l'énigme Européenne !
Cette troupe d'acteurs remerciés, siffles ou chassés, ne fut engagée que pour jouer dans une pièce dont les directives et le dénouement leur échappaient. A peine le rideau du premier acte baissé, ils étaient congédiés piteusement. Au dessus d'eux les auteurs privilégiés, les initiés aux arcanes de l'impériaslisme greffé sur les débris des anciens empires abattus, n'ont pas un meilleur sort. Démontés, jetés à la mer par les secousses du navire dont ils s'étaient proclamés pilotes infaillibles, ils témoignent de la fragilité de leur pouvoir incirconscrit.
Leur orgueil présomptueux accuse encore la limite bornée de leurs capacités. Pourtant ils disposent d'un énorme déploiement d'armes et de soldats, de toutes les ressources d'une diplomatie taillant dans le vif, que ne gène ni une opposition, ni un contrôle quelconque. Où en sont-ils avec leurs miâliards de fonds secrets et leurs douze millions de baïonnettes?
Quel Bossuet répétera, pour l'instruction de ces autocrates investis d'une autorité supérieure à celle des monarques les plus illustres, l'immortelle leçon des princes? «Êf nunc intelligite, reges. Erudimini qui judicats terram /» Quel spectacle étrange, invitant à plus de modestie «l'arrivisme» moderne, que les vicissitudes, la grandeur et la décadence d'un Wilson !
Dans sa tête omnisciente il avait réglé d'un geste et bâti d'un jet le remaniement total de la planète sur le thème et le modèle de ses doctes méditations, de son empirisme d'école intransigeant. Un égoïsme quasi surnaturel le grisait. Sa froide infaillibilité ajoutait à ses révélations je ne sais quelle séduction fascinante. Elles ont enthousiasmé la crédulité de millions d'êtres affamés de bonheur, pétris d'illusions, se ruant avec une adoration mystique aux pieds de l'idole dressée par delà le prestigieux Océan, dans l'Eldorado Américain. Puis quelle glissade, quelle dégringolade de ce faite sublime dans la pire déchéance I
Le philanthrope, accouru majestueusement pour aider le vieux continent épuisé, l'a enfoncé dans sa folie et sa ruine ; tel un merveilleux sermonneur qui pérore, au lieu de tendre la main du salut à l'enfant que ses forces trahissent, accroché à l'extrême bout des branches au bord de l'eau glaciale et torrentielle, qui crie sans entendre la voix éloquente du magister et qui se noie. Wilson briguait l'héritage de Marc Aurèle, vacant depuis 1800 ans ; il n'a réussi qu'à provoquer la verve irrespectueuse de Clemenceau, qui, dans son impiété de blagueur
faubourien, rassimilait à Jésus-Ghrist. Ce mélange de mascarades et de pédantisme, cultivé par le délire cérébral, a été directement et sévèrement frappé à la tète dans l'organe coupable, dans le cerveau. Quoi de plus humiliant que l'attaque d'apoplexie soldant ce surmenage intellectuel et cette mégalomanie transcendantale î Admirable combinaison pour duper notre pauvre espèce, si déprimée, quand elle s'abandonne au charlatanisme des expédients éphémères, où l'ordre divin est dédaigné, éliminé, sinon proscrit ! L'écart s'élargira de plus en plus par le contraste croissant des magnifiques attitudes, des serments solennels, inscrits sur l'affiche de Versailles, avec la déconfiture de l'aréopage qui a usurpé le gouvernail. Ses ukases inefficaces sont voués à la nullité et ses membres au ridicule, jusqu'à la paralysie et au gâtisme. N'est-ce pas la confirmation prompte et péremptoire de la sentence inspirée par le Premier des Neutres, la plus haute personne morale, le pape Benoit XV ?
Ce qui distingue la paix de Versailles, ce qui lui donne une particulière importance et ce qui exercera une influence décisive dans l'histoire des peuples, c'est l'absence de l'esprit, du sentiment élevé de la justice, de la dignité morale et de la noblesse chrétienne ; c'est l'exclusion de la pensée de Dieu et de sa loi éternelle, dont le nom est resté dans l'oubli ; c'est par suite la malheureuse disposition du cœur, qui est aux antipodes de toutes réconciliations; c'est la substance intime de ces 440 articles que nous devrions appeler des semences de guerre et non des facteurs de paix. Et ces articles ont été signés par trente puissances victorieuses contre une seule nation vaincue! Voilà dans toute sa teneur ce fameux traité de Versailles si vanté!
L'histoire dégagée de toutes préventions et de tout parti pris jugera bien autrement. Elle auréolera ce traité d'une gloire très différente, tandis qu'aujourd'hui bien peu osent s'aventurer à en démontrer l'arbitraire et les conséquences aussi funestes aux vainqueurs qu'au vaincu.
Nous l'avons dit de prime abord et nous le répétons avec un redoublement d'insistance: nous avons décrété une nouvelle guerre, imposée aux peuples sous l'étiquette mensongère de traité de paix.
Après tant de souffrances, les nations n'attendaient pas un pareil mécompte. Peut-être les artisans de cette prétendue paix, et plus spécialement ce Wilson, si exalté au début et ensuite tant maudit, ne s'y attendaient pas eux-mêmes. Emportés par le courant furieux d'une politique de domination matérialiste et impie, ils ne pouvaient pas, par l'effet de ces principes mêmes, produire quelque chose de meilleur. Leur soi-disant paix, la paix de Versailles, est une paix menteuse et fausse, en 1939 comme en 1870.
La société a trouvé le châtiment de ses propres égarements dans les conséquences logiques de ses erreurs et de ses fautes. Comme telles nous les avons démasquées durant la guerre, qui ne fut pas seulement un embrasement européen, mais mondial.
La cause responsable de cette catastrophe ne doit pas être recherchée dans telle ou telle personnalité, alors même qu'elle aurait posé la mèche qui a déterminé l'incendie, mais dans la politique foncièrement odieuse d'un athéisme dominateur ou d'un complet éloignement de Dieu.
Comme telles, nous les retrouverons encore à l'aurore d'une paix que les 440 articles de ce célèbre traité de Versailles ne nous octroient pas, bien qu'il nous soit annoncé depuis longtemps comme le chef-d'œuvre unique de la sagesse humaine. Ce qu'il est en réalité, c'est un acte consacrant la haine, une suggestion de vengeance, éternisant la guerre. Car au lieu et place de la guerre des armes, une nouvelle forme de guerre a surgi: la guerre sociale.
Ce qu'elle est pour la société en général, elle le sera d'une manière plus ou moins immédiate pour chaque peuple en particulier, sans en excepter ceux qui sortent de la lutte chargés de gloire et de richesses. Et cela non seulement au détriment des vaincus, mais aussi des coalisés eux-mêmes, ayant pris part à la lutte et à la victoire, qu'on nous faisait miroiter comme l'affranchissement du monde et la rénovation de la société. L'histoire démontrera sûi'ement quelque jour cette vérité, comme elle l'a déjà fait pour d'autres qui découlent de cette catastrophe si pleine d'avertissements.
Il y a de la stupeur dans les déceptions que laisse derrière elle la perte du Paradis Wilsonien, épaississant l'ombre où nous trébuchons, infiniment plus obscure après le bouquet du feu d'artifice Transatlantique. Mais elle ne suscite pas d'indignation, plutôt de la commisération et de la tristesse. Il n'y avait dans la chimère de cet effort raté ni trace de méchanceté ni dessein impie.
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Les ennemis qui le vilipendent en ricanant et les amis qui le lâchent en aibjurant ne composent qu'un tableau tragicomique. Il commémore la plus mirifique et la plus décevante hallucination dont l'éclair fugitif illusionna nos yeux. Les nations qui se figuraient déjà être devenues sœurs dans la société idéale de l'enchanteur Américain, se heurtent fiévreusement entre elles, privées de frontières normales et fixes, dénuées de confiance réciproque. C'est le redoublement des maux que le tribun philosophe se flattait de soigner par une panacée. C'est le triomphe de la Némésis aux pieds d'airain.
La débâcle de Clemenceau, contre-coup similaire de la destinée vengeresse, est avant tout la condamnation de sa prodigieuse malfaisance. Elle a fait courir dans toutes les veines un frisson très différent de nos impressions lamentables après la maladie de Wilson. L'univers a eu le sentiment instantané d'une extraordinaire délivrance. La démolition du château de cartes où le faux prophète prétendait régner par l'épouvante, ne pouvait allumer que des mouvements violents dans les deux sens. La cdlère cynique des courtisans fanatisés s'épanche en récriminations injurieuses. L'âpre jouissance des adversaires, aux prises hier avec les policiers, les sbires, 'les geôliers et les magistrats du tyran, désormais affranchis du joug détesté, ne ménage ni le vocabulaire ni les manifestations d'allégresse. Mais en dehors de l'entourage dynastique, des clients ou des victimes, d'un bout à l'autre du globe habité, un souffle de fête, une flamme de ravissement intuitif a traversé les âmes. Habituées à souffrir par l'influence directe ou indirecte de Clemenceau, à lui attribuer le dérèglement général, elles se le représentaient comme le fléau par excellence, comme le symbole d'une puissance démesurée, essentiellement mauvaise. Elles n'appréhendaient que la permanence et bien plus encore l'exagération de ce régime excessif : elles respiraient péniblement, en proie à
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une oppression étouffante qu'a dissipée la fraîcheur du courant d'air, une vitre cassée à propos, le coup de théâtre présidentiel.
Napoléon, encore sur le trône, a reconnu lui-même que sa disparition de la scène impériale serait accueillie par un soupir de soulagement universel, et que le monde fatigué traduirait son contentement par une seule interjection caractéristique: «Ouf!» La postérité, par auto-suggestion rétrospective, ratifie le raccourci sommaire de Napoléon jugé par lui-même. Notre génération comprendra mieux encore, par renlèvement du fardeau Clémenciste sur ses épaules allégées, le prix de l'exclamation légendaire. Mais entre les deux époques et les deux situations, la morale, qui change la valeur du même mot, oppose le génie créateur et fécond au maître de la destruction.
Dans l'aveu déjà découragé du premier, l'analyse douloureuse de la volonté surmenée, doutant de sa mission, pressentant son martyre, découvre les qualités et les faiblesses inséparables de la vraie grandeur : la vision divinatoire s'alUe à la franchise la plusi fière, la générosité se double d'une mélancolie amère. L'ensemble explique, après des prodiges d'énergie désespérée, les lugubres défaillances de la fin, la tentative de suicide et les adieux émouvants du Palais de Fontainebleau, la fatale résignation à bord du Bellérophon, puis la morne acceptation du supplice de Sainte-Hélène.
Je doute que Clemenceau, rejeté en un clin d'œil du sommet où il comptait s'installer pour sept années, conquises sur sa santé, sur sa tombe et sur ses rivaux, ait montré dans son dépit mesquin une pareille sérénité. Ni le soir de son échec, ni le lendemain, il ne s'est ressaisi. Ses interwiews sur les mobiles de sa candidature ne furent qu'une farce de tartuferie posthume pour masquer l'avortement de la manœuvre. H ne s'est repenti de sa méprise que dans la proportion de son désappointe-
ment, oubliant que son obstination rebutait la patience publique, et qu'il avait lassé la fortune en jouant constamment avec elle quitte ou double.
Un défi sénile l'égarait, la manie de tenir une gageure phénoménale. Il s'enorgueillissait d'associer à son étonnante résistance physiologique un dernier triomphe politique. Il s'est précipité tête baissée sur l'épée tendue avec l'élan d'une pétulance presque juvénile ; il s'est enferré sur le vote de Versailles, sans s'être ménagé la moindre voie de retraite. Loin d'être cuirassé de l'inaltérable indifférence au résultat dont il affectait la grimace avec ostentation, il tremblait d'un fiasco. Rien ne fut épargné par lui pour réussir un coup de dés fabuleux, sans précédent et sans appel. Dans cette préparation magistrale il avait rassemblé tous les trésors de tactique électorale et de stratégie parlementaire, accumulés par la pratique d'un métier qui n'avait plus pour lui aucun secret.
Expert professionel du Palais Bourbon et du Luxembourg, familier avec la routine et les bavardages de couloirs, il sait le fin du fin, les nuances qui discréditent ou classent l'homme du jour, la nouvelle sensationnelle, le potin avantageux. Aucun tour de main ne lui est étranger ou ne lui semble inférieur pour entretenir une ventilation favorable autour de ses perpétuelles intrigues.
Les quiproquos, les alibis, les dits et les dédits, semés avec la science consommée des partis, obtiennent souvent plus que le talent ou les rapports les plus documentés. Le vieux routier utilise en artiste tous les incidents, tous les agents, tous les auxiliaires bénévoles ou salariés: il se réserve précieusement le monopole des coups de pouce qui escamotent les meilleures cartes et des coups de barre qui subjuguent la victoire.
Résolu à ne quitter le pouvoir sous aucun prétexte il s'est ingénié dès la première heure à l'affermir dans ses mains. Grand amateur de chasse, il est versé à fond dans les ruses du gibier, ses tours et détours. Donner le change
sur les brisées, mettre en défaut les poursuites, c'est un plaisir raffiné pour Clemenceau. Il lui doit la moitié de ses succès, variant, brouillant, coupant les pistes, égarant les observateurs trop curieux, les témoins jaloux et clairvoyants. Il s'applique sans cesse à taire ou à rapetisser ses plans de longue haleine, à cacher la direction de ses tendances et de ses goûts, à détourner les obstacles en éteignant les méfiances. C'est le tempérament avec les mœurs spécifiques du félin.
L'armistice est à peine signifié que la partie vitale commence entre les députés désemparés et lui. Il déploie toute son habileté pour éviter la rupture jusqu'au jour où il tirera le gros lot des urnes de Versailles, en ayant l'iair de redouter son élection. Les occasions les plus inoffensives lui servent à se débarrasser des compagnons dangereux ou suspects. Bismarck se vantait d'avoir trompé avec la vérité ; Clemenceau l'imite. Sa dextérité exploite les moindres circonstances pour persuader l'opinion sympathique, les patriotes inquiets qu'il est exténué, fourbu, las des affaires publiques, en train de démissionner et de rééditer les glorieux souvenirs de Cincinnatus ou de Washington. Hâbleries mitigées de vraisemblances qui endorment les opposants et les crises.
Sa quiétude est absolue vis-à-vis de sa popularité. Il se flatte de l'avoir tailée dans le granit sur lequel rien ne mord. Il n'a cure que des majorités dans les Chambres. Il a trop travaillé à les rompre où à les dissoudre pour croire à leurs amours passagères, à leur fidélité et à leur loyalisme.
Tantôt il brusque les contacts à la tribune, s'il soupçonne la naissance d'un complot : il aime à provoquer les concurrents quand la besogne inachevée effraie les petits ambitieux et que le scandale d'un congé notifié prématurément au Chef risque d'ameuter les électeurs effarés dans leurs circonscriptions. Tantôt il tâte le pays,
qui s'empresse de lui rembourser au centuple ses savantes invites.
Un jour le confident favori raconte à voix basse ou à la cantonade que le vase déborde et que le départ volontaire du sauveur est imminent. Le bruit répandu de bonne foi par un interlocuteur candide circule et revient en échos qui fournissent la note exacte, la jauge de la stabilité ministérielle. Une autre fois l'informateur spécial du journal le plus achalandé lance une Dernière Heure retentissante. Excellent artifice pour réchauffer les tièdes et surchauffer les plus andents. Vite se rédigent des adresses bien senties, des appels chaleureux au dévouement, à l'abnégation de Clemenceau : le Maître indulgent et miséricordieux n'a plus qu'à céder. Il retire la parole que d'ailleurs il n'a jamais donnée, dément l'informateur trop pressé, et jure de ne déserter ni son poste ni la France. Remontez la pente des deux dernières années et vous constaterez qu'à intervalles réguliers le tour se rajeunit sans blesser l'auditoire avec les mêmes applaudissements infatigables.
Après l'armistice Clemenceau nous a confessé qu'il ne partirait pas sans avoir gagné la paix ; après la paix il a voulu construire sa loi électorale ; après la loi électorale il s'est rabattu sur les élections ; après les élections il a remis l'échéance au. renouvellement Présidentiel, prêt à se désister aux mains du successeur de Poincaré et de lui dire avec le désintéressement du parfait disciple : Nunc dimitte servum tuum, Domine.
Plus il approche du terme, plus il multiplie les démonstrations de retraite, les Bonsoir et les Adieu. Trois semaines avant la clôture du cycle électoral, son athéisme trouve opportun de courtiser hypocritement les députés de la droite catholique : «Le Bon Dieu luimême, dit-il, ne m'empêcherait plus de partir.» Et le bel apôtre continuait ses tournées innocentes, immolant au but unique de sa tortueuse ambition et de sa fourberie
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son siège parlementaire, brûlant ses vaisseaux à la Chambre et au Sénat. Toute cette manigance n'avait été soignée dans les moindres détails que pour tenter le grand saut final et retomber, de l'autre côté de la barricade. Chef d'Etat, malgré lui.
Ayant risqué le tout pour le tout, ayant adopté la séduisante, mais aventureuse devise : «Aut Caesar, aut nihil», il a été ramené de quelque chose à rien. Il y restera. C'est la sanction de sa propre et colossale imprudence. Fier de jeter sur la table du Congrès la signature allemande, couronnant le traité de Versailles, il ne s'est même pas demandé si cette signature, libérant les Chambres de leur inquiétude, les dégageait d'une dette à payer. Le sceptique impénitent eut-il l'ingénuité de compter sur leur gratitude ? Celui qui l'a battu avec tant d'élégance, dans les formes courtoises et classiques d'un honnête duel, disait un jour spirituellement devant moi : «Vous ne soupçonnez pas à quel point Clemenceau est léger!» Cette légèreté, qui dans le cas frisait l'outrecuidance, l'a perdu.
Une observation si fine, amplement vérifiée, dénote l'escrimeur émerite et le psychologue accompli. Elle a sans doute soutenu Paul Desdianel, quand, avec la belle intrépidité de David, il affirmait sa candidature frondeuse contre la hache du terrible Goliath. Il est piquant de relire aujourd'hui les diatribes moqueuses qui, sur l'annonce de son cartel, ridiculisèrent la témérité du Président de la Chambre, osant aspirer à la Présidence de la République. Ce jeune homme de 64 ans en face de l'aieul, qui devait être moins éiu qu'acclamé sans débats et sans lutte, passa d'abord pour un champion méprisable. Depuis son inénarrable élection, les ironies les plus vertes se sont décolorées, et les blasphémateurs, qui n'étaient pas tous obscurs se rattrapent largement, beaucoup trop même pour leur honneur et leur dignité. La philosophie de ces volte-faces, qui ont dépassé l'ordinaire
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moyenne, n'en est que plus joyeuse et plus consolante ; elle rétablit l'équilibre entre deux excès d'iniquité et de platitude.
Les partisans irréductibles de Clemenceau prennent moins gaiement leur naufrage. Quel désaveu de leurs pronostics imperturbables, de leurs conseils insensés au cher Patron, à l'Imperator paternel de Mandel, d'Ignace et de Dutasta ! Loin de prêter l'oreille aux objections que murmurait la timidité de sages amis, ils caressaient la toquade du vieillard enragé, déclinant le repos. Ils surexcitaient sa passion inassouvie pour les voluptés féroces du pouvoir, qui ouvrent aux rancunes incurables des perspectives infinies de vengeance. Exploitant à rebours les arguments qui auraient dû l'inviter à faire halte, ils exaltaient son endurance et sa combativité audessus des plus indomptables héros de l'histoire. Lui, grisé par 'l'encens quotidien, se croyait inimitable dans le domaine illimité de l'action effrénée. Ne correspondelle pas le mieux à sa doctrine ? Elle va jusqu'à bout, elle ne se rend et ne démissionne jamais. Elle consent encore moins aux abdications.
Je ne ferai pourtant pas au vaincu de Waterloo l'injure de le comparer au vainqueur d'une guerre que d'autres surent gagner pour lui et à sa place, ni à l'endosseur d'une paix empoisonnée, mère des catastrophes futures. Napoléon bénéficie d'une vénération et d'un culte justifiés par la vertu contagieuse du cœur qui ennoblit ses exploits : sa magnanimité lui vaut l'absolution unanime des fautes et des violences qui, dans le ciel radieux de sa gloire, dessine la queue de cette comète éblouissante. Par la Haine exclusive, poussée jusqu'au paroxysme, dans une heure macabre où elle paraissait la condition indispensable du salut, Clemenceau octogénaire a surgi. La trempe de son énergie farouche s'est imposée, sans examen ni réserve, à la France en danger. C'était bien ; était-ce tout?
La haine ne fonde rien, pas même la maison de ceux qui l'incarnent : la chance rare d'un succès provisoire ne se renouvelle pflus. D'elle le dictateur de 1917 et 1918 a tiré toute la force sanglante de services chèrement rachetés par les hécatombes et les ruines. Par elle aussi la décadence est vite venue avec l'épuisement, inaperçu pour son infatuation, d'un rôle hypertrophié. Il ne pesait pas seulement sur l'Europe Orientale et Centrale. Il a bientôt blessé et rebuté l'Amérique. Les neutres, ulcérés par ses quolibets et ses brinades, rongèrent leur frein. La France inquiète et troublée par le prix exorbitant de sa victoire, s'est déliée à son insu.
La journée lumineuse où 'Clemenceau, le troupeau des complices et des jocrisses se sont si cruellement abusés, est leur juste expiation. Car systématiquement ils ont voulu se duper, eux et le pays, sur les possibilités contre nature d'un régime de persécution policière à outrance. Il ne suffit pas, pour durer, de plans agressifs et malsains dans la politique intérieure et la politique extérieure. Cette monotonie brutale terrorise un temps. Elle ne procure que les désaffections et ne sème que les défections.
Où les grognards de la faction déchue ne discernent et ne dénoncent, avec une indignation comique, que la surprise d'un complot, nous lisons clairement la fatalité du suicide inconscient. Un tas de gens compromis, avides de butin, mal renseignés et mal dirigés, se sont associés, sans naïveté, mais sans clairvoyance, pour mener leur chef dans cette impasse à la déroute. Tant pis pour eux. Tant mieux pour l'univers ! Lui ne se soucie ni des récriminations suspectes, ni des lamentations stériles. Il a spontanément crié: «Ouf!» quand la statue chère aux idolâtres d'une superstition néfaste s'est effondrée. Dans une atmosphère de santé, la respiration plus libre des peuples se soulage de sa contrainte.
Malgré ce témoigna-ge irrécusable, Clemenceau et son
groupe ne s'inclinent pas sous la réprobation de la sentence décisive qui les exaspère. Ils continueront à se persuader que, désarçonnés par la perfidie, ils n'ont plus qu'à recommencer la partie et à se remettre en selle pour préparer les revanches.
L'âge, qui interdit à l'athlète disqualifié les longs espoirs et les vastes pensées, ne ralentit aucune divagation, parmi les plus hasardeuses. S'est-il enfui en Egypte, que l'Angleterre tient de son intraitable opposition à Gambetta, pour en revenir à l'instar de Bonaparte et clam.er à son tour : «Qu'avez-vous fait de la France ?» Est-il assez machiavélique pour conspirer avec les calamités dont il doit avoir la prescience et le flair, puisqu'il en est l'auteur incontesté et que son sinistre héritage est) une mine d'explosifs? Quelle que soit la démence des paris engagés sur l'élasticité de ses artères, la pauvreté des calculs formés sur sa résurrection éventuelle, ce serait une insigne étourderie d'oublier, de se fier à sa déroute irrévocable. Le désir déraisonné de la Vendetta n'est pas de taille à transformer une monstrueuse utopie en opérations viables ; mais il en inspire l'illusion, il transfigure les chimères, il incite aux sottises.
En tout cas la chute libératrice de Clemenceau a enfanté une idée, celle du Clémencisme. Elle lui survivra. Elle s'acharne à escompter des difficultés presque insurmontables, à barrer la route des conciliations nécessaires, de la détente obligatoire. Cette ligue aura l'existence et la malignité tenace. Sous les plis du drapeau tricolore, avec un patriotisme échevelé, une animosité superflue contre l'Allemagne aux abois, elle embrouillera tout, exagérant les rigueurs du traité de Versailles, promulguant les vetos de l'incorrigible Vendéen, s'il s'exile dans son cottage pastoral sur les plages de l'Atlantique, ou préchant le Verbe du rebelle endiablé, s'il expire dans le marasme et les malédictions.
L'ère de Paul Deschanel s'annonce sous les meilleurs auspices. Qu'il ne sombre ni dans la stagnation ni dans les régressions ! Il lui est aussi défendu de s'immobiliser que de reculer. Mais la Présidence accueillante, libérale, tolérante qu'il souhaite dans sa plénitude, qui était autrefois aisément réalisable, est entourée d'embûches, condamnée à \'ivre dangereusement. Elle est guettée par une légion de tirailleurs, brandissant les questions et les interpellations, dégénérant vite en injonctions et en ultimatums. Rayons de nos papiers les songes idylliques et les berquinades d'antan. Le Français est redevenu un loup pour le Français, en dépit de l'union sacrée. Tenons pour acquis que dans la coulisse Clemenceau, berger peu tendre, stimulera le zèle de ses lieutenants ; avec la charitable envie de mortifier Paul Deschanel, de le faire prisonnier de deux formules inconciliables, ils essaieront de le prendre entre deux feux, entre d'immuables absurdités et des concessions taxées de défaitisme et de trahison.
La France démobilisée, à peine hors de la fournaise où ses enfants ont prodigué leur sang avec une splendide bravoure, hésite à pénétrer dans le dédale des problèmes formidables qui la sollicitent de toutes parts. Les plus ardus l'effraient surtout par ce qu'ils sont contradictoires. Pour équilibrer un budget que les ministres, optimistes quand même, se sont accoutumés à nourrir par la présomption de deux recettes très hypothétiques, les milliards de la contribution germanique et les milliards de la banque Américaine, il n'est pas besoin de financiers ; des romanciers suffisent. Tant que des métaphores complaisantes rempliront les caisses vides de l'Etat et que le suffrage universel amnistiera cette comptabilité primitive, nos intendants dormiront le doux sommeil de leur fainéantise.
Mais la politique passera du genre plaisant au genre sévère et par degrés à l'agacement, à l'aigreur, à l'ex-
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aspération, quand tous ces procédés misérables de fils de famille, coquetant avec leurs usuriers, seront honnis. Alors les masses électorales, cessant d'être insouciantes et débonnaires, se fâcheront : elles exigeront une arithmétique moins frivole et moins creuse. Leur flegme se lassera des diversions grotesques ou des mystifications puériles. Elles interrogeront sans aménité les meneurs responsables de l'impassibilité du préteur Américain, s'il fait ia sourde oreille, et de l'insolvabilité du débiteur Allemand, s'il se récuse. Plus de demi-sécurité dans un dénouement négatif. Tant que les solutions qui pressent sont en suspens, il importe de se garer contre les retours offensifs de la peste qui a perverti et gâté le gouvernement des grandes affaires. Toutes sont gâchées. Hâtons-nous de guérir les préventions et les sophismes vénéneux, légués à la génération présente par l'ignorance encyclopédique de Clemenceau. Les cerveaux, que le météore a remués et bouleversés sans les instruire, réckment un aliment plus substantiel.
Pas la moindre notion exacte ne subsiste de ce que fut l'étrange aventurier durant trois quarts de siècle. Son passé édifiant est lettre morte. Ses débuts et sa carrière stupéfiante restent énigmatiques ou voilés savamment d'une brume ingénieuse. Leur signification réelle échappe au quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ses admirateurs et de ses dupes.
Jusqu'à 78 ans Clemenceau était inconnu ou mal connu, ce qui est pire. Grandi au sein de la féodalité, qui après le 16 mai disposa de la République entière comme d'un fief, à certaines dates dramatiques et critiques son tempérament autoritaire et brouillon s'étala en pleine lumière : il livra des assauts furieux où perce son ambition sèche et cassante. Chaque fois repoussé et déçu, il se réfugie dans une ombre plutôt propice à ses desseins, qui lui permet de se dérober aux enquêtes légitimes pour mieux rebondir. C'est ainsi qu'il s'est élancé
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tout à coup pour monter au rang où ks circonstances rappelaient et dont le gratifia le renoncement pusillanime des politiciens, à bout de ressources et de souffle.
Passe encore pour la période anarchique où la pression des avant-gardes de Ludendorff, versant la panique, réhabilitait d'avance n'importe quel expédient. Le tumultus germanicus élevait Clemenceau sur le pavois. Mais il n'eût pas été bombardé mandataire omnipotent de la liquidation mondiale après l'armistice, si son adolescence et sa maturité avaient été impitoyablement fouillées, mises à nu. Choisi au petit bonheur sur sa parole, pour agir, il a couvert d'un écran tutélaire ses antécédents équivoques : ils auraient détourné de lui les hommes aimant la vérité et d'un jugement sain. Le règne de son incohérence qu'il se figurait consolider légalement à l'Elysée, n'avait d'autres bases que ces origines frelatées et louches. Nous avons évité l'abîme par un freinage dont l'honneur revient au sang froid de Paul Deschanel et au coup d'œil d'Aristide Briand. Le Congrès, d'un geste sans réplique, a redressé la marche alarmante du navire en détresse : il coulait à pic sur l'écueil Présidentiel, si Clemenceau eût été proclamé.
Les singuliers missionnaires qui prêchent, avec une inconséquence niaisie, la restauration du Roi, derrière Georges I précurseur, eirgotent sur l'opération césarienne du 17 janvier 1920. Ils ont dédié leurs litanies et leurs jérémiades au cavalier démonté, «trébuchant sur un tout petit grain de sable qui s'appelle : le vote secret)^. Le vote secret, mais c'est le vote sincère, le seul. Les persiflages posthumes sont déplacés autant qu'ils sont vains. Ils tâchent d'amoindrir la portée morale de l'exécution. Ils la réduisent et la ravalent à des proportions minuscules, à une gaminerie de collégiens en vacances, chassant leur doyen parce que le mystère des bulletins supprime la crainte du dompteur et des représailles. N'est-ce pas la condamnation forme^lle du potentat, inca-
pable d'affronter, sans un cortège de licteurs et de terreur, le suffrage de ses contemporains ?
Libres de s'exprimer à l'abri des détectives et des espions, les plus empressés la veille d'inscrire le nom du maître, l'ont effacé avec jubilation. Quel régime, miné ainsi par l'hostilité sourde qui ne pardonne plus, aurait tenu contre une telle réprobation insurmontable? Cette Présidence, do-nt n'eût approché aucun despotisme antique ou moderne, entraînait un épouvantable cataclysme. Au dedans et au dehors la révolte grondait, l'explosion menaçait. Il est commode de hausser les épaules et de gémir sur le «tigre du Bengale piétiné par des veaux». Bénissons l'Assemblée valeureuse qui, sembl£d)le à la cavale indomptée des ïambes de Barbier, s'est retournée contre l'usurpateur et du coup lui cassa les reins.
Baconter Clemenceau intégral, non pas celui des fictions, des contrefaçons et des monographies en vogue sanctifié ou déifié, le dépeindre avec une droite impartialité, à égale distance de l'adulation ou du mépris, sans cbJcaner les mérites et les dons, sans négliger non plus les souillures et les aberrations, reconstruire en un mot l'unité dissoute dans un accès d'engouement prématuré, n'est-ce pas le meilleur commentaire de l'accident fortuné qui a interrompu si à propos le cours irrésistible de sa veine insolente? C'est le moyen efficace d'en justifier l 'intelligente inspiration et l'urgence in extremis. Ce sera l'antidote infaillible contre une hérésie qui fut à la mode et dont les cendres sont assez chaudes pour ranimer un incendie. Soyons prêts à confondre le pontife et à extirper son fétichisme.
Je n'écris pas pour le plaisir satirique de dénigrer et rabaisser un homme, mais pour dénoncer les dangers dont il est le dépositaire ou le créateur inconscient et conjurer la récidive. Ce livre, par la nature même du sujet, ayant pour cible une personne et tout ce qu'elle représente, doit être agressif ; il n'en a pas moins
la prétention de rester équitable, d'être dans ses généralités eft ses gramdes lignes, strictement impersonnel. Il a été conçu pour prendre rang dans 'la bataille qui se perpétue entre deux isystèmes antagonistes, pour l'affranchissement définitif de la terre et de ses habitants.
Le premier exploite et profane le prestige des causes les plus respectables : par grossièreté ou par aveuglement, il déshonore les mots sacrés. Au compte d'une entreprise très médiocre de domination jacobine et d'une étroite formule de militarisme suranné, il ruine les nobles traditions du patriotisme et l'antique vertu des droits nationaux. S'il n'est pas démasqué et renversé, il mènera par l'anarchie la plus incurable, celle qu'entretient l'oligarchie d'une fausse élite, à l'extinction de l'humanité.
Le second rétablira l'ordre matériel par la reconstitution de l'ordre social, par l'équitable répartition des charges respectives dans la collectivité humaine toute entière. Le principe est valable pour l'accord du capital et du travail dans chaque pays, comme pour la concurrence des nations dont la collaboration loyale est indispensable au réveil des énergies productrices. Au milieu de gaspillages criminels, la guerre a au moins démontré que le sol et le sous-sol de la terre, ses récoltes et ses richesses minières ravitailleraient aisément une population double ou triple de celle qui vit à sa surface. L'avenir serait donc rassurant, si le branle était donné, si la bonne machine n'était pas enrayée par l'inconséquence de ses ingénieurs et de ses mécaniciens. Les dettes, fatale rançon de l'égoïsme, du mensonge et de la peur, compagnes de la plus noire imbécillité, obstruent la route. Pour la déblayer, la race blanche, exsangue et anémiée, ne sera quitte qu'à la faveur d'une paix consentie, seule digne d'être proposée et acceptée par la Société des peuples.
Il est impossible de se tenir en dehors, au dessus ou au-dessous de la mêlée, dont l'issue intéresse des centaines de millions d'individus, actifs ou passifs. Vis-à-vis de
l'un et de l'autre des principes en cause, il faut confesser son choix, se prononcer catégoriquement par un oui ou un non. La chrétienté, dont les civilisés poursuivent le bonheur, sans savoir le définir, est l'enjeu.
Eh ! bien, je m'aligne, refusant d'obéir au dogme étriqué, impérieux et sans vision ni horizon, de Clemenceau. Je lui crie un non retentissant, parce que comme Français, comme Européen, comme citoyen du monde, j'ai la conviction que l'avènement de ce qu'il médite ou veut, de ce que sa nature le condamnait à faire ou à détruire, aboutirait à une banqueroute. Je m'insurge contre une telle (hypothèse.
Il y a 36 ans, j'ai lu clairement dans cette tête une malfaisance presque illimitée. Je n'ai pas cessé depuis d'avoir la hantise de ce que présageait son ascension. Joignant à l'effronterie d'un Catilina des dons diaboliques, il s'était logé dans la République des camarades, comme un carnassier de commandement et de proie, superbement organisé pour tirer des lois de la Jungle le bénéfice maximum. Aristocrate sans chevalerie ni charité, préférant la démocratie comme tremplin, sans égard pour les réputations acquises, les institutions ou les hommes, il ne pouvait être dans un état régulier et par des temps calmes, qu'un ferment de turbulence, de négation et de néant. Les meilleurs ministres de la République chancelante et mal assise, n'eurent pas de critique plus inflexible et de plus acerbe interpellateur. Sur ce terrain de répliques et de contre attaques, j'ai croisé le fer avec lui ; malgré la faiblesse de mes points d'appui, rinfériorité de mes armes, j'ai accepté les risques d'une joute sans merci, qu'on taxait autour de moi de folie écervelée ou de Donquichottisme. J'ai pu arrêter deux fois l'éruption du Méphistophéiès radical. Le Consulat inimaginable qu'il a exercé depuis 1917 ne lui a fait ni pardonner, ni oublier les déconfitu-
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res et les humiliations d'autrefois. Il est identique à luimême.
Je me félicite donc d'avoir persévéré dans le combat singulier, irréconciliable avec le même adversaire, chez qui la méchanceté est une propriété inaliénable et inamovible. N'ayant pas été plus intimidé par son bluff, qu'attiré par ses rayons, je suis fixé sur son tirant d'eau et son rendement. Je garde la foi qu'en lui infligeant une défaite lors de ses premières incursions dans la vie publique, je n'ai pas été inutile. Je continue. Seule une éducation réfléchie préservera le peuple qui s'est laissé surprendre et intoxiquer par le débordement de la littérature clémenciste.
Sur l'homme les pages apologétiques ou hostiles abondent. Ni les unes ni les autres, dans leur multiplicité assez banale, ne creusent le modèle à fond. Les polémiques les plus vives ont laissé des souvenirs trop confus et maintenant les flatteries seules sont de rigueur. Elles n'apprennent que des historiettes insignifiantes dans la note du roman feuilleton. Les mille facettes d'une information superficielle égarent l'œil distrait, passant sous silence les misères et les défaillances. Toute cette bibliographie est inopérante, dès qu'on s'avise de relier les fils décousus d'une documentation fantaisiste. D'ailleurs l'acteur principal a surveillé, truqué, expurgé, bouché les trous de sa défroque ; il n'a jamais sous-estimé la mise en scène et il excelle dans le cabotinage de la gloire. Ce risque-tout, tantôt par impétuosité, tantôt par fanfaronnade, deux défauts que l'âge n'a pas atténués, est aussi le plus raffiné, le plus méticuleux des calculateurs. Nul n'a si bien limé et fignolé sa propre publicité. Les bonnes grâces de l'opinion, maîtresse capricieuse après laquelle il a toujours couru, ne le trouvent jamais rebelle ou négligent. Mieux que personne il remplit le vide où ses fidèles, sans boussole et sans guide, interrogent l'énigme de son passé. Il s'y est employé avec sa malice gogue-
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narde, qui n'exclut pas la bouffonnerie et les contrevérités.
C'est lui, le chef d'orchestre attentif et jaloux, qui a classé, arrangé et instrumenté les thèmes harmonieux dont la musique caresse agréablement ses oreilles. Il affecte un détachement Olympien : prenez hardiment le contre-ipied. Pas une ligne qui n'ait été revue par lui dans la floraison des manuels où il enveloppe, sous de subtiles réticences ou de pompeuses périphrases, ses aventures les plus scabreuses. Dans les ébauches de ses lauréats, il biffe les paragraphes trop ingénus ou corse de sa main l'épithète royale qui sauve les morceaux ingrats, d'une digestion difficile. Ce serait un correcteur hors ligne ; c'est un imprésario étourdissant.
J'ai sur ma table trois volumes voués à la célébration des exploits et des talents de Clemenceau. D'une facture variée, amusante, pittoresque ou élégiaque, ils marient les trois genres. Leur bonhomie de commande ménage toutes les nuances et polit tous les angles : elle tombe parfois dans le style des imageries d'Epinal. Pieusement les auteurs de la sacro-sainte confrérie métamorphosent les traits, la face et le profil du héros. Grâce à eux fleurit, sous le couvert d'une silhouette conventionnelle, la légende qui donnera une entorse à l'histoire.
Voici Camille Ducray dont l'admiration est sans bornes. Enthousiaste fervent de la première phrase Jusqu'à la dernière, il a composé en 121 pages, bourrées de louanges fantastiques, un dithyrambe, isous ce titre court, Clemenceau. Son originalité la moins discutable réside dans un portrait, du type frénétique de la Marseillaise de Rude qui flambe sur la couverture aux vitrines des libraires, comme l'image vindicative et crâne de la guerre, du corps à corps, de l'assaut. C'est le chef-d'œuvre des tracts de propagande, où le personnage juché sur les tréteaux possède invariablement toutes les qualités et pas un défaut. Camille Ducray a remonté jus-
qu'aux sources ; mais toutes se ramènent à une s€ule, à Clemenceau lui-même, endoctrinant son jeune panégyriste. Parmi les Tartarinades les plus cocasses je déniche cette perle, à propos d'un duel qui remonte à 1871, avec le commandant de Pousargues :
Arrêté par les fédérés en même temps que le général Lecomte, sous les ordres de qui il servait, mais qui avait eu la chance d'échapper au massacre, il eut à l'égard de Clemenceau des paroles qui lui parurent tellement excessives qu'il lui envoyait, dès la fin de l'audience, deux amis chargés de lui en demander réparation. L'arme choisie fut le pistolet.
<Je pourrais vous tuer, déclara Clemenceau à son adversaire, mais comme vous êtes officier français, je me contenterai de vous blesser >.
Et il le blessa grièvement d'une balle à la cuisse.
Ce duel qui fit quelque bruit à l'époque, jurait avec la prétendue unité de vie patriotique attribuée par Camille Ducray au Clemenceau de 1918, ex-démolisseur de l'armée, transformé de fraîche date en poilu bon teint. Ils ont donc tous deux simulé après coup une attitude et un propos homérique, qui Jie résistent pas à la plus élémentaire critique. Comment Clemenceau aurait-il tenu au commandant de Pousargues ce langage plus conforme à la manière des mousquetaires d'Alexandre Dumas qu'à la sienne ? En 1871 la vie et l'honneur d'un officier français touchaient peu le maire communard de Montmartre et il n'avait nul droit de faire parade d'une adresse seyant mieux dans la bouche sonore et vantarde des Tarasconnais d'Alphonse Daudet ou de son fils. Le tireur très inégal qui dans les bons jours chez Gastine Renette plaçait six balles sur douze au but et dans les mauvais manquait le bonhomme douze fois sur douze, était encore inférieur à lui-même sur le terrain. Témoins ceux avec qui obstinément il refusa de se battre, étant au courant de leur force à la salle ou au stand. Témoin Paul Déroulède qu'il a manqué trois fois malgré sa grande taille et
une fâcheuse incorrection, ayant essayé à la dérobée de vérifier la détente de son pistolet, sa douceur ou sa dureté.
Après Ducray Georges Pierredon : L'esprit de Clemenceau. Ce deuxième néophyte, enrôlé parmi les Mameluks de marque, s'est dispensé de recherches pénibles et de frais coûteux. Ayant collectionné pêle-mêle dans les journaux et revues les échos qui pleuvent par centaines, il livre aux gourmets un recueil d'anas par séries. Ce sont les mots du patron, spirituels ou non, rassemblés comme les Pensées d'un Pascal ou d'un Vauvenargues. L'esprit de Clemenceau est généralement rosse ou canaille ; chez lui c'est un besoin invincible d'égratigner et de larder ses confrères ou ses collègues de tous les camps et de tous les partis. En somme nous devons à Georges Pierredon une anthologie assez piquante, surtout désagréable pour les contemporains, que le jovial railleur déhabille à qui mieux mieux, sans ménagement ni mansuétude.
Le livre de Gustave Geffroy, illustré d'après Rodin, Raf faëlli, Manet, etc., etc., est d'une tenue plus distinguée, moins terre à terre. Compagnon assidu dans la bonne et la vilaine fortune, déjà rédacteur de ce journal fossile qui se nommait la Justice, il a beaucoup causé avec son directeur et ami. Il a retenu de ses conversations répétées l'impression exacte de ce que Clemenceau veut paraître. L'exorde, d'une touche singulièrement habile, condense dans un résumé partiail, mais où seul un œil exercé perçoit les ficelles, tout ce qui embellit la carrière complexe de Clemenceau. C'est la perfection du genre. Il faut avoir lu et relu ce morceau exceptionnel pour atteindre les racines de la supercherie Clémenciste et pour disséquer, point par point, tout ce que renferme de fables, de feintes, de fêlures, de lézardes, ce maquillage merveilleux :
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Avoir été pendant un demi-siècle mêlé à l'action politique, depuis l'apprentissage des débuts, l'effervescence du qxiartier latin sous l'Empire, les petits journaux, les réunions, les manifestations aux cours des professeurs et aux premières représentations, toute une bataille de jeunesse menée en même temps que les études de médecine; avoir pris part à la vie publique, à la direction des affaires, à l'heure funèbre de 1870; partir de la mairie de Montmartre pour l'assemblée de Bordeaiix ; occuper la présidence du conseil municipal de Paris; redevenir député du dix-huitième arrondissement, puis du Var, être pendant quinze ans chef de parti; se fatig-uer, s'user à vouloir faire comprendre que l'opposition et la critique de chaque jour sont les formes de l'affirmation de demain; finalement se trouver dans l'impossibilité de faire sa preuve d'homme d'Etat au pouvoir, jusqu'à être dépossédé, par la calomnie et par une coalition, de son siège de député du Var, après une campagne électorale qui force même l'admiration des adversaires; se redresser de nouveau pour une autre lutte, où la plume remplace la parole, où le journal remplace la tribune; ne pas quitter le champ d'observation de la politique, garder une action quand même grâce à un merveilleux esprit critique, lequel serait plvis justement nommé l'esprit d'action; avoir en soi assez de ressources d'intelligence, de savoir, de ciiriosité, de désir d'apprendre encore et toujours, pour mener de front ce journalisme politique et un journalisme littéraire où se développe une philosophie naturiste et sociale qui éveille l'attention de tous, amis et ennemis, sur la révélation d'un homme nouveau ; devenir un maîti-e de la chronique et de la nouvelle, un commentateur de l'existence de Paris et des événements du monde ; s'essayer dans le roman ; aborder le théâtre; puis enfin, avec une netteté saisissante, se trouver prêt pour l'analyse et le jugement au jour le jour, des faits tumultueux et secrets de l'affaire Dreyfus; trouver dans ce drame, où se joue peutêtre l'avenir de la liberté et de la patrie, les éléments d'une œuvre de polémique, belle, forte, profonde, qui restera dans l'histoire morale de la France; réapparaître dans le champ actif du Parlement comme sénateur du Var, reprendre possession de la tribune pour y débattre la question primordiale de la liberté de l'Enseignement ; accepter en même temps la direction du journal YAurore où chaque jour amène une intervention pressante dans les questions de politique intérieure et extérieure; accepter un poste important et difficile, le ministère de l'Intérieur, puis prendre la présidence du Conseil dans des circonstances particulièrement difficiles, parmi les grèves et les complications avec l'Allemagne; quitter le pouvoir pour revenir au journalisme; n'avoir pour arme de combat que sa plume à l'heure où le terrible cyclone de la guerre se déchaîne sur l'Exirope; pen-
dant trois mortelles années exercer son contrôle, malgré toutes les difficultés, sur la conduite de la guerre; rompre le silence, à la tribune du Sénat, sur l'impuissance des uns, sur les menées des autres, qui peuvent conduire la France à une paix de défaite; prendre enfin le pouvoir que la France entière lui crie d'accepter, et s'y montrer le pilote résolu, énergique, décidé à tout pour sauver la patrie en danger, que nous voyons à l'œuvre, tel est le résumé de la biographie de Georges Clemenceau.
Est-ce assez surhumain ? Voilà de quoi nous devons désensorceler la France.
La griffe du tigre est empreinte sur tous les livres voués à la propagation de la foi Clémenciste, Evangile, Bible et Coran réunis. Si Paul Deschanel n'était pas Président de la République Française, cette littérature primaire envahirait les bibliothèques de nos écoles, officiellement apostiLlée (par l'Université et couronnée par l'Académie Française. Clemenceau travaille même pour l'exportation ; il promène sa réclame au-delà des frontières. N'a-t-il pas récemment adopté un neutre de la Suisse Allemande pour lui confier la traduction symipathique de ses discours les plus aptes à séduire le peuple vaincu? Lui-même a tracé de Paris pour l'éditeur de Zurich le canevais de la préface sensationnelle qui présentera les textes intelligibles pour la mentalité des Boches et propices à leur conversion. Clemenceau a sans doute une façon de plaire ou de déplaire aux Germains qu'il juge souveraine pour leur entendement. Poincaré s'était avisé déjà, par la même officine et les mêmes intermédiaires, de franchir le Rhin ; mais Poincaré n'est pas de taille à éclipser son aspirant successeur. Les Allemands apprécieront.
Cette ardeur à constituer les cadres d'une légion d'écrivains patentés, n'avait d'égale que l'aversion du clan des Ignace et des Mandel pour les chroniqueurs capables de savoir quelque chose et de dire tout. A ces pelés et ces galeux, la censure et l'état de siège prodiguaient les bru-
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talités les plus sauvages. Le poteau de Vincennes n'était pas de trop pour tranquilliser des nerfs surexcités par la surenchère du soupçon et la culture des complots. Certes les prédécesseurs de Clemenceau ne ménageaient aux journaux ni les chicanes, ni les tracasseries ; mais il les surpasse en rouerie. Son hostilité s'exerçait aux dépens des confrères indépendants avec une cafardise inexorable. Grâce à ses fréquentations dans tous les milieux parisiens, grâce aux bulletins de sa police, il divisait en deux catégories les bons et les mauvais esprits, les talents maniables ou insoumis. Aux bons la manne officieuse distpensait les sièges parlementaires, les postes opulents et le fonds secrets à discrétion. Pour les mauvais Clemenceau a inventé quelques accusations infamantes qui allument l'indignation populaire et mènent droit au conseil de guerre. Les douze balles réglementaires terrorisaient les écrivains indésirables et pour leurs œuvres prohibées aucune frontière ne s'ouvrait. Ah ! qu'on était loin des tirades exaspérées de l'Homme Libre et quels bons billets garnissaient les colonnes protestataires de YHomme Enchaîné !
N'est-ce pas une raison majeure, en dehors de tant d'autres, pour déconsidérer par des flots de lumière crue, un homme, un régime qui ont enjôlé le peuple par la confusion de quelques services avec les ambitions qui montaient en croupe derrière le dictateur. Ce Mathusalem convoitant la Présidence du monde à la tète d'une Société des Nations à ses ordres, n'a pas dépouillé le député intempérant de la vingt-cinquième année, le tribun brouillon qui entre 40 et 50 ans jouait au jeu de massacre des ministères. Il a émondé les frondaisons exubérantes du dispensaire et de la mairie de Montmartre ; mais la politique secrète, dont le traité de Versailles est censé abolir les derniers vestiges, renaît de pdus belle avec lui.
L'amnésie des salons conservateurs absout les dé-
clamations provocantes qui le rendirent odieux aux partis de droite et glaçaient les âmes religieuses. Ce croquemitaine rouge, épris d'anticléricalisme forcené, est devenu l'enfant gâté des capitalistes réactionnaires et des vieilles dévotes. Elles flirtent avec le démagogue sans vergogne, l'avocat séditieux de toutes les sectes liguées pour la débâcle sociale, politique, militaire et religieuse. Quand il tournait aux fins de son absolutisme de vagues concessions de forme que la candeur des braves gens se flattait de conduire à Notre-Dame, il y eut simplement dans cet imbroglio burlesque un trompeur et des trompés. La vague de paresse qui solde la tension exagérée de cinq années de guerre et d'armistice par l'inertie de l'esprit, est mauvaise conseillère. Quelle capitulation, si les Français préféraient, aux sursauts d'initiative et de contrôle, l'effacement entre des mains providentielles ! Cette histoire n'est pas neuve : la recommencera-t-on, en dépit des cuisantes leçons dont la mémoire est périmée?
La politique intérieure, avec la législation du travail et la charte ouvrière, avec la quadrature du cercle budgétaire, n'a jamais exigé plus de compétence et de science technique. Clemenceau avait l'horreur physique des ministres compétents. Il ne tolérait que des agents exécuteurs d'une volonté qui se prend pour napoléonienne, aussi prompte à décider d'emblée une gigantesque bévue qu'à découvrir une solution géniale.
Sa politique extérieure était celle du roi Petaud. Il a délicieusement joui du plaisir de tailler sur la carte à tort et à travers de la géographie et de l'histoire, des montagnes, des fleuves et de l'enseignement des siècles. Il s'est offert le luxe, qui aurait dérouté Richelieu et stupéfié Mettemich, de semer les germes de querelles et de révoltes, les mécontentements et les rancœurs d'où jailliront les chocs futurs. Entre les peuples asphyxiés et les empires sans équilibre, l'union morbide, par la contagion des souffrances et des exécrations, des famines et des
humiliations, se nouera tôt ou tard. Semences de révolutions et semences de guerres se valent, avec cette aggravation qu'elles s'ajoutent au lieu de se dédoubler : toute guerre désormais sera révolutionnaire, ébranlant par en haut et par en bas, par des secousses sismiques en tous sens, le fragile édifice d'une civilisation sans Credo.
A quiconque ne pactise ni ne transige avec les écoliers du Conseil suprême, faiseurs de cartes, ignorant que la grande question du monde n'est plus, comme au temps de Louis XIV et de Napoléon, une affaire de frontières, mais d'intérêts économiques, à tous ceux qui regardent Clemenceau comme le plus rétrograde et le plus déraisonnable des chirurgiens qui ont découpé l'Europe, je dédie mon livre. Il n'a qu'une prétention, d'être sincère.
Parlerai-je laconiquement d'une objection dont la présence, accompagnée d'un demi-sourire sur des lèvres sceptiques, ne saurait me froisser ni me surprendre? Mon nom en tête d'un volume sur Clemenceau rappelle inévitablement nos luttes, les persécutions dont je lui suis redevable et la machination ignominieuse dont je suis victime. Dans la pensée de ceux qui me connaissent mal, ce livre serait une œuvre de rancunes, d'animosité et de fiel. Certes je n'irais pas jusqu'à m'élever dans les hauteurs inaccessibles, jusqu'à la miséricorde surnaturelle de Lamartine, graciant le chantre de Némésis et ensevelissant ses calomnies dans le linceul de deux vers sublimes : Car mon âme est un feu qui brûle et qui parfume Ce qu'on jette pour la ternir.
Je ne me prévaudrai pas de cette vertu angélique. Mais je n'écris point pour la haine et je dédaigne, comme une bassesse, l'emploi des injures. Je n'ai de recours que dans la justice et dans la vérité. Le châtiment qu'elles portent avec elles me suffit.
Gunten, 31 janvier 1920.
Comment j'ai connu Clemenceau
Pour la première fois en 1876 3 'ai entendu parler de Clemenceau avec quelques précisions déjà dignes de fixer l'attention.
Alors élève de l'Ecole Normale Supérieure, j'appartenais à une génération sérieuse, formée par ks tristesses récentes de la guerre de 1870, confirmée dans un patriotisme inquiet, passionné et douloureux. Mes camarades ne badinaient pas avec la politique et les politiciens. Nous nous enflammions volontiers pour ou contre les orateurs en vue de l'Assemblée Nationale. Parmi les notoriétés les plus souvent discutées, Clemenceau occupait une place d'estime médiocre. Il avait peu ou point de partisans dans notre jeunesse studieuse, qui lui reprochait ses attaches avec la Commune et ses compromissions avec les révolutionnaires, inconscients auxiliaires de la défaite.
Lors des examens de sortie, au concours d'agrégation, je me liai sur les bancs de la Sort>onne avec un de nos aînés, candidat comme nous, revenu au giron maternel de l'Ecole pour gagner son diplôme après un ou deux échecs et un court passage dans la carrière administrative, avec le grade assez médiocre de sous-préfet. Mais par ses relations et ses croyances il était initié aux secrets intimes du parti républicain. Son zèle ardent, alors que la République était loin d'être arrivée, et ses illusions scolaires sur la beauté d'un rôle militant, l'avaient détourné du professorat. Il aspirait à y rentrer, écœuré par quelques avanies, par les taquineries de l'Ordre Moral qui méditait la réaction du 16 mai, réservant plus de disgrâces que de faveurs aux agents originaires du 4 sep-
tembre. Je ne sais, l'ayant perdu de vue comme tant d'autres compagnons de la vingtième année, s'il vit encore et s'il se souvient de nous avoir prédit, d'un air entendu qui nous émerveillait, l'avenir de Clemenceau.
Moi, je n'ai pas oublié le son de sa voix vibrante et l'accent convaincu de ses révélations sur les hautes qualités du chef futur, dont il prophétisait l'avènement certain. Son admiration communicative et la nôtre, créée sur la foi de ses paroles, s'expliquaient par la nervosité sectaire des républicains de l'époque, dont nous épousions les idéales visées. Très éloignés du pouvoir, ils étaient, pour la plupart plus ou moins des conspirateurs. L'homme extraordinaire qui nous était annoncé, avec l'auréole d'exploits anticipés, avait donc exercé dans les moments pénibles et les épreuves de l'adaptation pratique, une influence décisive. N'était-ce pas celui que nous désirions et que nous attendions pour le triomphe des institutions théoriques dont les monarchistes ridiculisaient les imperfections, nous défiant ironiquement de les rendre plastiques et viables?
Dans l'effervescence de la Jeunesse, de telles impressions sont d'autant plus vives qu'elles reposent sur les données les plus vagues, sur le travail de la pure imagination. Elles demeuraient en moi ineffaçables, quand, à l'exemple de pas mal d'autres Normaliens, égayés dans la presse à droite ou à gauche, je quittai moi aussi, sans regrets, les tranquilles devoirs de l'enseignement professionnel. De cœur avec les 363, dont la réélection sabrait le septennat du maréchal Mac-Mahon, j'accourus du fond de mon lycée prowncial de la Corse, où comme me le dit un jour très drôlement Edmond About, je n'avais nulle envie de faire de vieux os dans la chaire.
J'allai droit à la République Française, au journal où Gambetta, entouré de son état-major, commandait. Grand électeur, il distribuait les sièges et les conseils, désignait ses candidats officiels contre ceux de M. de Bro-
glie, «ommait le Président de se soumettre ou de se démettre. Le soir de la grande consultation du 14 octobre 1877, à six heures, Challemel Lacour tira sa montre dans la salle de rédaction commune et tout haut pontifia dans le silence : «Maintenant, Messieurs, nous sommes les maîtres de la France.» En effet les vieux partis dépossédés entrèrent le lendemain en agonie et burent jusqu'à la lie le calice des abjections. Au quartier général où la mobilisation victorieuse des républicains avait été magistralement organisée, où tous les chefs de corps venaient successivement prendre lesl ordres, je rencontrai Clemenceau.
Ce n'était qu'un petit officier 'de l'armée dont Gambetta recevait, sans morgue et sans embarras, les honneurs, bien dus au généralissisme. Je fus étonné de l'arrogance impertinente du jeune député dont la tenue et les manières tranchaient sur les habitudes correctes et protocolaires d'un Institut où la République s'incarnait. Son allure brusque, son sourire goguenard, ses yeux effrontés et narquois, sa canne luxueuse sous le bras en bataille, son chapeau planté sur la tête de côté, avec une affectation de poses provocantes, de dandysme radical, qui plus tard fit corps avec son originalité dite bien parisienne, toute sa. personne respirait le contentement de lui-même. Il y ajoutait sans vergogne le visible dédain de la maison, déjà démodée à ses yeux, où il avait fait ses premières armes, en franc-tireur tout juste obéissant pour la bataille ; à aucun prix il n'eût accepté d'en être, même d'en paraître le soldat modèle et le serviteur traditionnel, de bonne tenue et d'abnégation dévouée. Tout me heurtait et me choquait en lui. Je devinai sans peine en le regardant ce que ma simplicité de prosélyte n'eût pas osé soupçonner d'elle-même, que sous le fragile vernis de solidarité républicaine, des dissidents, résolus jusqu'au schisme, déchireraient bientôt la tunique encore immaculée et le pacte d'union électorale.
En fait, cette mésintelligence latente, qui tourna vite aux démêlés fratricides, s'afficha dès que la victoire eut dispensé du ralliement au drapeau les bénéficiaires de son exploitation. Le sort de la République fut subordonné à ces divisions de famille, les plus atroces de toutes, sans qu'elle ait eu jamais assez de ressort pour les effacer ou les dominer. Son instabilité chronique, ses recours fiévreux à des équipes piteusement usées avant d'avoir servi, ses tendances maladives au combat perpétuel contre elle-même, ont scellé son impuissance à fonder un gouvernement. Les mœurs d'opposition irréductibles nuisent à la continuité dans la conduite des affaires. En ce sens, la République Française n'a jamais rattrapé ses homonymes, si différentes d'elle, ni la Confédération Helvétique, ni celle des Etats-Unis. La République Française a défié la coalition des groupes monarchistes, déchus et se jalousant ; elle n'a pas su tirer d'elle-même l'élément conservateur propre, indispensable à sa solidité définitive. Chez elle seule tant de journaux, qui la défendent, maintiennent son nom dans leurs titres ; ils attestent ainsi que sa durée est en question, qu'elle n'est au-dessus ni des compétitions ni des intrigues, qu'elle n'est pas encore mûre.
Quand l'amour des temps héroïques, où les républicains souffraient pour leurs principes, s'est évanoui, quand le peuple dégoûté des marchands de places, de concessions et de portefeuille, a cessé de croire au désintéressement dont le trésor était confié à l'intégrité de ses élus, un cri a retenti de toutes parts : xLa France s'ennuie !>> Ce cri qui sonna le glas de tant de régimes provisoires depuis la Révolution n'a pas terrassé la République, mais à l'issue de ses crises internes, un événement sans pareil dans l'histoire a surgi, mille fois plus lourd et plus effarant qu'une révolution civile, même ensanglantée par l'émeute dans la rue. Les forces brisantes incompressibles que la République n'a pu assimiler et
immuniser dans la paix, se sont déchainées et donné cours par la guerre extérieure. Toute une suite de scandales, tels que l'affaire de Panama et l'affaire Dreyfus, où l'expérience républicaine riva sa décadence, avaient développé l'épidémie insidieuse dont le terme devait être exécrable. Qui n'a souffert de cette décomposition et de ces avortements ? Qui n'en a exprimé le navrement ? Qui n'a répété: «Il faut que cela finisse!» Cela a fini. Mais comment et au prix de quelles calamités?
Cette évolution des affaires Françaises, dont le secret tient intimement aux entrailles de notre pays, nous donne aussi la clef de ce qu'il est permis d'appeler le paradoxe de Clemenceau, s'acharnant à empêcher de couler dans son lit historique le fleuve national, qu'il jetait dans les sables.
Ce paradoxe n'est que le résumé normal de sa vie, en fonction d'incessantes catastrophes. Ayant préludé par une participation flagrante à toutes les révoltes les plus sacrilèges contre l'ordre intérieur, la patrie et l'armée, il a passé d'un pôle à l'autre, dans le camp de ceux qu'il laissait en 1871 massacrer sous le canon de l'envahisseur, que, député ou ministre, avec la monomanie d'un maniaque, il a dénigré, pourchassé, persécuté, dans tous les symboles et les asiles de leur croyance. L'ineptie la moins pardonnable serait d'accréditer l'opinion indulgente que ce tête-à-queue et cette fantasia de cirque ont la valeur honorable et rare d'une évolution, déterminée par le courage de l'âme et la lucidité de l'esprit. Clemenceau n'a jamais cherché, de ses débuts à la fin, que l'emploi égoïste de vastes facultés très envahissantes et d'une ambition inouïe dans une série d'aventures. Les premières ont échoué piteusement, jusqu'à la dernière, dont les hommes ne se remettront pas de sitôt.
Un Satanique
Lui-même, écrivant face à face avec sooi miroir, non çans fatuité, s'est peint dans deux lignes irrécusables. Elles énoncent sa loi : <iPas plus que le Premier des Révoltés, mon noble maître, je n'ai le goût de la soumission !»
Une pointe de dilettantisme et de vanité ne messied pas à ce libertin jovial. L'agrément de scandaliser d'humbles âmes par le blasphème est un record savoureux pour son impiété. Mais l'invocation au Prince des ténèbres répond aussi à l'extase de son orgueil. Il aime à s'y contempler. La seule primauté qui ne lui porte pas ombrage, parce qu'il se juge son égal, ou d'essence identique, c'est bien celle de l'Ange déchu qui s'éleva contre Dieu. L'épithète de Satanique que le déroulement de sa vie publique et privée lui confère, comme inhérente à sa nature, n'est pas d'une application indifférente ou facultative. C'est l'épithète fondamentale. A sa lumière nul ne se trompera sur lui. Or, toute sa politique est de construction cérébrale, abstraite et fixe. Le tempérament du chirurgien qui s'y ajoute compose un ensemble redoutable, mais on voit trop la besogne brutale du bistouri, qui n'est que l'ins:trument rapide d'une intelligence impénétrable. Sans cesse aux aguets dans les replis du cerveau, elle prépare les réalisations d'humanité qui sont le fond et le tréfond du Clémencisme. Il procède rigoureusement du Satanisme qui a lui-même un sens très précis dans l'interprétation et l'orientation des intérêts de la caravane humaine.
La négation d'un Dieu Créateur et Providence a pour antithèse et contre-partie une action collective, permanente et progressive de l'humanité tendant au bonheur. L'impulsion est d'autant plus bienfaisante qu'elle appartient aux esprits énergiques et compréhensifs qui répudient l'aide débilitante du mysticisme et le concours per-
nicieux des religions. Dieu dans cette doctrine qui blâme rindiîf érence pour exalter la révolte, n'est pas le principe négligeable qu'ignore un vague athéisme ; il est le concurrent, maudit pour la force perdue, dépensée à l'adorer, pour ce qu'il accapare d'hommages superflus, pour se qu'il retire de vigueur à l'esprit et au corps au lieu de s'entraîner virilement à la conquête personnelle des biens terrestres, prix de l'effort et non de la dévotion. L'énergie créant elle-même son empire, c'est le dernier mot de la pensée Clémenciste. Lucifer, à ses yeux, c'est l'homme Prométhéen, père de toutes les résistances, contempteur du Dieu crucifié, après les di-eux de l'Olympe. Comme Prométhée, il veut avoir da joie de rectifier la création, d'effacer, par le bien venu de la créature, le mal venu du Créateur». Satan n'est que la projection de lui-même, le dédoublement de sa personne. Il prône sa glorification, comme contre-poison des momeries superstitieuses. Ainsi lesté, l'individualisme de Clemenceau n'a plus rien à ménager pour s'emparer de la direction des peuples et du gouvernement de la planète. Il s'était flatté de l'installer, selon ses conceptions métaphysiques, avant les temps révolus, si le Congrès de Versailles, par son infidélité, ne l'avait pas envoyé se promener en vacances. «Tant mieux pour ma famille, a-t-il dit, tant pis pour mon pays ! » Il n'est pas modeste. Il était probablement sincère.
Quand un tel homme se croit à ce point indispensable et prédestiné, quand ses idées générales sont d'accord avec ses appétits et sa fougue guerrière, pourquoi se dérangerait-il devant les idoles ou les scrupules? Jamais il n'a tergiversé, reculé d'un pas, d'une semelle, pour éviter ou retarder la chute d'un cabinet. Tant qu'il n'a pas été lui-même ministrable, tant que les Présidents de République persistèrent à lui résister et à lui faire marquer le pas, il a jonché de cadavres ministériels son terrain de chasse parlementaire. Le premier choc que j'ai ressenti en l'approchant, correspondait à cette vision.
La profondeur de dureté incroyable, que le visage et les yeux aocentuent, ne songeait mêm€ pas à se contenir : quelques gestes brefs de condescendance hautaine, avec une politesse du bout des lèvres, sans affabilité ni cordialité, achevaient cette physionomie ingrate. On sentait que la volonté retranchée sous le masque ne plierait jamais devant la supériorité, soit d'un homme, soit d'une cause. En plein cabinet de Gambetta à l'apogée, enveloppé d'égards par ses coadjuteurs, approuvé par la majorité du pays, le Docteur Clemenceau, simple député d'une circonscription parisienne, plaisantait ou ricanait, marquait, au profit de son intransigeance et de ses défections, les points vulnérables. Il esquissait le pas du lâchage prochain avec une désinvolture qui faisait froncer les sourcils du maître de la maison. L'opportunisme, méthode lente et sûre, qu'allait préconiser Gambetta lui déplaisait, parce qu'il imposait la discipline. Il opta pour l'action révolutionnaire ; il s'y sentait à l'aise, sans Dieu ni maître. L'état d'âme généreux qui prédispose au loyalisme était sans attrait pour le tribun de Montmartre. Une conscience loyaliste fait à l'intérêt général sa part, et le sacrifice ne lui coûte point, car le triomphe de tous est dû à l'effort réparti et symétrique de chacun.
Le démolisseur de ministères
A aucune minute de sa vie mouvementée Clemenceau n'eut pitié de la France, ne lui laissa le loisir de se reconnaître dans ses difficultés et ses devoirs, ne toléra qu'un gouvernement eût le temps de faire ses preuves. Il chassait les ministres comme il tirait les lapins, ou les pigeons, affectionnant ces deux sports, sans savoir celui qu'il préférait à l'autre. Au cimetière où s'entassaient ses victimes, il n'avait que des rires d'une gauloiserie féroce. Quelqu'un lui parlait des ministères qu'il avait démoli :
«On exagère, disait-il, je n'en ai jamais démoli qu'un seul. C'était toujours le même.»
Il n'avait pas tort : c'était toujours, sous des noms et des étiquettes interchangeables, le même essai laborieux pour remonter la pente que les bonnes volontés les plus tenaces descendaient sans pouvoir exécuter un plan et satisfaire la nation écœurée de cette mobilité aride. La politique s'enlisait dans les sables mouvants sous le vent desséchant du désert.
Quinze ans de suite les passe temps sanguinaires de Clemenceau irritèrent la France. J'osai l'affronter sans pâlir, et je reçus de toutes parts des remerciements chaleureux pour mon article du 13 juillet 1892 dans le Petit Journal, intitulé VHomme des Crises. Ce réquisitoire en règle énuméra les trophées du belluaire radical depuis 1879. La liste entière vaut la peine d'être remise sous les yeux du lecteur moderne. Les jeux offerts au peuple de Paris dans le Cotisée Clémenoiste n'étaient pas innocents. A tous les coups rinterpellateur gagnait : à tous les coups, il y avait de la casse, des mourants et des morts :
Le sacrificateur ordinaire qui s'est donné la singulière mission d'offrir la bête ministérielle au bourreau parlementaire, c'est M. Clemenceau.
Son nom apparaît dans toutes les difficultés qui se sont succédées depuis le triomphe du parti républicain: c'est l'oiseau des orages; sa parole meurtrière abat les cabinets comme un couperet dahoméen.
Compterons-nous les exploits de ce destructeur dont on maudit rinterventiou sur les bancs de toutes les majorités, quoiqu'elles le subissent infailliblement à l'heure précise où elles devraient lui fausser compagnie?
C'est vraiment une étrange destinée que celle de cet homme résolument stérile qui tue sans créer, sans jamais prendre la responsabilité des affaires publiques, de ce spécialiste arrachant des bancs du gouvernement quiconque lui aura déplu, qui l'achève, le scalpe, ajoute chaque fois à son collier de guerre une nouvelle légende triomphale et recommence ensuite le jeu de massacre avec le concours naïf de ses propres victimes.
En 1879, il débute, se fait les dents et les griffes en renversant M. de Marcère.
Depuis sa carrière est tracée: il a pris le goût du sang, il ne changera plus d'exercice, il ne poursuivra plus d'autre but ; il accumule victoires sur victoires aux dépens des questions qu'il a l'air de défendre et qu'il compromet, par la ruine de ceux qui bravent son infaillible assaut, aux dépens même du radicalisme dont il se vante d'être le chef, mais qui n'est plus entre ses mains qu'un système négatif de démolition, un programme d'anéantissement.
Le moindre embarras, la moindre complication intérieure ou extérieure lui sert de tremplin pour frapper les ministères, qui ne voient plus apparaître à la tribune le pourfendeur professionnel sans perdre la tête. Ils sont tour à tour assommés et meurent d'une ou deux attaques.
En 1881, c'est le cabinet Ferry à propos de la Tunisie ; en 1882, c'est le cabinet Gambetta qui dure l'espace d'un matin, deux mois, puis le cabinet Freycinet qui succombe au sujet de l'Egypte. Grâce au leader de l'extrème-gauche, les Anglais s'installent au Caire et y sont encore; tandis que notre colonie, notre influence est abandonnée, mise en miettes, douloureuse épave d'une tradition héroïque et de succès séculaires!
Après avoir, durant deux ans, prodigué des critiques souvent dures contre l'expédition du Tonkin, il culbute J. Ferry le 30 mars 1885, juste au moment où les Chinois cédaient et se reconnaissaient battus.
A la fin de la même année, il force à démissionner Brisson, après avoir contribué à l'élever.
En décembre 1886, il met en minorité M. de Freycinet sur un détail insignifiant, la suppression des sous-préfets.
M. Goblet lui succède à la présidence du Conseil, et M. Clemenceau promet de l'appuyer; mais le naturel revient au galop, et le 17 mai 1887, il procède à une nouvelle exécution: amis ou ennemis lui sont également bons, pourvu qu'il exerce ses facultés de tireur et que les ministères soient au tableau. Il n'épargne rien dans aucune circonstance et ne s'incline devant aucune raison, pas plus devant le patriotisme que devant le respect humain.
La terreur du péril boulangiste arrête seule momentanément l'infatigable chasseur; jusqu'à la mort du général Boulanger, il y a relâche dans le camp radical, mais une fois le danger passé, on s'aperçoit que la leçon n'a pas porté.
Cette année même, organe des passions antireligieuses, fidèle à sa doctrine de divisions et de crises, il a précipité dans l'abîme
M. de Freycinet au mois de mars, et en juillet, après avoir ébranlé le ministre de la marine, il vient d'en venir à bout
Le pays se dira certainement qu'il n'y a pas de tranquillité, de travail, de force en France tant que les complices ou les dupes de l'Homme des Crises, de l'Homme fatal, ne seront pas ou transformés ou éliminés.
Le 3 novembre de la même année, dans un second article complétant le premier sous ce titre, La Dictature du Néant, j'eus l'occasion de flétrir Glémenoeau à propos d'un épisode topique de sa manière, son intervention dans une grève très maligne, envenimée par des fautes multiples, qui faillit mettre la ville de Carmaux à feu et à sang. Si les fusils Lebel étaient partis, et c'est miracle s'ils ne partirent pas tout seuls, la République, déjà secouée dans ses fondements par la tempête de Panama, chavirait, à deux doigts du naufrage : le ministère présidé par M. Loubet n'était pas moins affolé que la Chambre et la moindre incartade eût ouvert une brèche irréparable.
Dans l'aggravation du conflit, que la citation suivante commente avec la vivacité d'une impression de séance entendue et vue, Clemenceau donna sa pleine mesure de démagogue impudent, machiavélique et retors, insoucdeux avant tout de ses clients, et des hommes politiques avec lesquels il jouait froidement au bilboquet. Sa belle âme s'étale là toute nue, en pkine trépidation volcanique, compromettant tout le monde, éludant ses responsabilités, jetant les camarades à l'eau, pour mieux se repêcher lui-même quand ils sont noyés, tuant carrément les pauvres diables d'ouvriers qu'il est censé protéger et accusant n'importe qui de les avoir exposé à la fusillade, à la boucherie :
Nous avons déjà montré dans M. Clemenceau l'homme des crises, à la renommée grossie par la chute de dix ministères, cause vivante du désarroi permanent qui entrave l'organisation de la République.
Il vient de donner toute sa mesure par l'imprudence avec laquelle il a failli ensanglanter la grève de Carmaux.
C'est le fléau de ce génie de négation et de désordre que son nom, son influence, ses procédés précipitent le gâchis et poussent les assemblées au vertige.
Rien n'était perdu quand le débat sur la querelle de la Compagnie et des mineurs est venu dans la Chambre: avec de la tête, des scrupules, de la conscience, de la cordialité, le triomphe de la droiture et de l'équité était en bonne voie.
Mais il fallait compter avec la situation électorale de M. Clemenceau: pour rétablir sa gloire chancelante de politicien redouté, il a besoin d'égoïstes et stériles éclats, de surprises retentissantes; il n'entre dans un débat que pour le dominer et disti-ibuer libéralement les coups, l'odieux et le blâme aux voisins. Tant pis pour ceux dont il se vante de couvrir les droits. Tels ces avocats qui s'inquiètent peu du client, si leur talent brille et leur notoriété éclate: ils plaident sur son dos et aux dépens du procès.
Lisez dans VOfficiel le compte-rendu de la séance du 18 octobre. Personne ne pensait à mettre en cause M. Loubet; bon prétexte pour que M. Clemenceau y songe, car il aime les boutades originales, les expédients primesautiers et les propositions inattendues. Quoi de plus drôle que de défier le baron Reille et de jeter dans l'embarras le président du Conseil? Le chef de l'extrême gauche tient son incident; il entre en scène et s'écrie subitement:
« Prenez le président du Conseil comme arbitre, les ouvriers l'acceptent ! >
Voilà l'idée lancée! La sommation impérieuse de M. Clemenceau le rend maître d'un auditoire docile, d'un adversaire décontenancé, d'une victime qui accepte bénévolement le rôle ingrat d'arbitre.
Ne croyez pas que les intéressés aient été consultés ; ils sont si peu prévenus qu'il faut user de pression pour qu'ils cèdent, après que leur adhésion a été bruyamment exploitée; bixisqués, violentés par les télégrammes dont on les accable, ils se résignent à contrecœur
M. Clemenceau ne se demande pas une minute si leur consentement hypothétique offre peu de garantie et de sécurité pour le président du Conseil: c'est une vétille; il s'en soucie comme d'une interruption à la tribune. Il a parlé, dicté la marche à suivre, manœuvré les marionnettes, sans respect du lendemain, des conséquences, du péril. Mais les cartes sont brouillées, cela suffit.
Aussi qu'arrive-t-il ? La conscience trop naïve, l'ignorance du véritable état esprit du juge, des ouvriers, l'absence des précautions élémentaires conduisent au plus fatal des malentendus.
M. Clemenceau, qui a engagé M. Loubet sans le connaître, et les grévistes en leur promettant ce qui ne dépend pas de lui, est désappointé. Il a manqué de psychologie, de coup d'œil, de perspicacité.
Au lieu d'avouer ces torts, il essaie de se rattraper de force dans l'esprit de ceux qui ont remis leur sort entre ses mains. Il prend peur pour sa propre popxilarité et sans hésiter le pompier devient incendiaire.
Pour reconquérir à tout prix le prestige éclipsé, il méconnaît les devoirs que comporte un arbitrage loyalement accepté, il oublie paroles, exhortations, protestations, et il jette cavalièrement à l'eau M. Loubet. Alors nous assistons au spectacle le plus lamentable : l'inventeur de cet arbitrage spécial, de l'arbitre lui-même, se retourne contre ce qu'U a créé de toutes pièces, accable le président du conseil, se venge de son impuissance et de son imprévoyance en fermant toutes les portes de pacification.
C'est ici que brille particulièrement le caractère de M. Clemenceau.
La loi qu'il a réclamée, le tribunal qu'il a nommé, le magistrat qu'il a préféré, se prononcent contre sa volonté. Mais que la sentence soit bonne ou mauvaise, intelligente ou maladroite, elle existe — invoquée sans contestation, formulée régulièrement. Si M. Clemenceau a commis la maladresse d'en escompter une meilleure, s'il a bel et bien lié les ouvriers; s'il les a menés dans un traquenard, c'est à lui de s'expliquer devant eux.
Il s'est offert, il s'est imposé comme leur conseiller, leur guide, leur garant; sur lui seul retombe la défaite et la condamnation.
Aussi l'inévitable jugement qui va le démasquer l'affole, et pour se délivrer, il discrédite jusqu'à la vertu des arbitrages futurs; Il insulte l'arbitre et le désigne aux masses comme l'ennemi, le criminel, le traître.
Quand cessera-t-on de lui accorder une place, une importance démesurée? Quand secouera-t-on sa tutelle, son joug qui n'est que la dictature de la perversité politique et du néant social?
Les tigres, pas plus que les lions, ne sont taillés pour
languir en cage. Ils y baillent, s'anémient et s'enlaidissent. Leurs muscles ne sont en forme et leur fourrure n'est luisante que dans les espaces solitaires ou les forêts vierges. Mais au milieu des groupements civilisés et des cités humaines, les tigres doivent être enfermés : car, en
liberté, ils bousculent et saccagent tout ce qu'ils ne dévorent pas.
Contempler le maître de la guerre civile fouaillant les assemblées et dispersant les cabinets est un divertissement délicieux, quelque peu néronien : seulement un état qui se respecte sacrifie malaisément à l'amusement d'un seul, conrnie du gibier dans une garenne, l'administration et la représentation nationale. Or ce sont les joujoux de Clemenceau : sur eux son humour est intarissab'le et ses brocards foisonnent, Georges Pierredon, dans son opuscule, en a consigné deux que l'auteur renierait en vain : tant la marque d'origine est inimitable.
Voici le compliment pour la bureaucratie :
M. Clemenceau, lorsqu'il prit le ministère de l'intérieur, fit mettre des paons dans le jardin de la place Beauvau.
Quand, dans une discuwiion, un haut fonctionnaire du ministère, lui objectait des raisons administratives pour ralentir un travail, M. Clemenceau le regardait et lui disait : Allez voir les paons.
Voici maintenant le madrigal pour les parlementaires :
C'était du temps où M. Clemenceau était président du Conseil.
Il venait de tirer un faisan, quand passe au-dessus de la forêt un vol d'oiseaux. M. Clemenceau se tourne vers le garde et lui demande: < Qu'est ce que c'est que ces bêtes là? — Ce sont des étourneaux, M. le Président >.
M. Clemenceau suit des yeux le nuage mouvant de ces centaines d'oiseaux qui fuient vers le couchant et murmure: < Oh! la belle majorité > .
La fleurette est mignonne, et le badinage désopilant ! Mais en regard interrogez l'histoire du demi-siècle écoulé: répertoriez la somme des malchances qui se sont abattues à la file sur la République. A tous les passages épineux, à tous les gués et à tous les tournants, un homme toujours le même, prend le contre-pied du mouvement, effarouche l'attelage, met des bâtons dans les roues et un
explosif dans la voiture. Cet homme c'est l'élemel Clemenceau.
Les articles, brochures et livres imprimés à profusion, les discours innombrables, où tant de salive s'est dépensée pour plébisciter le candidat unique de 1920, sont curieux à consulter. Le père Loriquet qui d'un trait de plume biffait le règne de Napoléon, général de Louis XYIII voyageant à l'étranger, a fait beaucoup d'élèves. Nous sommes inondés de publioistes ultra, commissionnés pour épousseter les taches du soleil Clémenciste. Ils sont presque tous d'avis que les plus mauvais cas sont niables et que le plaidoyer le plus persuasif des parties indéfendables est encore de se taire. Camille Ducray, qui n'est sans doute pas très inventif, bloque deux ou trois décades en cinquante lignes où rhistoire se liquéfie et se vaporise. G. Geffroy peine un peu plus pour couvrir d'une la Palisisade amphigourique la disgrâce de 1893, où pour neuf ans Clemenceau fut rayé du dictionnaire politique : «Usé, nous dit-il, à faire comprendre que l'opposition et la critique de chaque jour sont les formes de l'affirmation de demain.) En vérité, le pauvre homme! Il est probable que les lecteurs qui se nourrissent de pareilles fadaise ne sont guère pointilleux, puisqu'il n'ont aucune appréhension sur l'authenticité du reste. Est-ce la guerre mondiale qui rend si peu chatouilleux l'épiderme littéraire des écrivains les plus avertis? Elle a tellement lait fi de la dignité du témoignage humain que les belligérants restent hypnotisés par les réticences ou les gasconnades des communiqués du front.
Auprès de leurs hâbleries, les bulletins de la Grande- Armée, qui ne brillaient point par l'exactitude, sont d'une droiture et d'une limpidité de diamant. Si les communi- Xjués maintinrent ce qui s'appelle par antiphrase le moral des peuples, ils nous ont légué des adhérences déprimantes, l'habitude de la déformation mensongère. Nous sommes enclins à conclure que la vérité est un rapport
flottant, muable à volonté, entre des fait réels ou non, et le papier noirci par l'encrier des rotatives. Ce qui n'est pas écrit et tiré à des millions d'exemplaires n'est pas, n'a pas été ou ne saurait être. Sommes^nous tombés si bas que le sophisme d'une telle oppression ait cours et que l'ascendant du Clémencisme soit invinciblement lié à un faux historique?
Ce faux empêche depuis cinquante ans la croissance et la stabilisation de la République. Si lelle n'a pu trouver d'assiette ferme au-dedans, ni l'autonomie au-dehors vis-à-vis des influences rivales qui se sont disputées son protectorat humiliant, elle est redevable à ses divisions de cette débilité pathologique. Le plus malhonnête et le plus madré de ses diviseurs fut Clemenceau qui, posant le problème politique de travers, en anarchiste invétéré, l'a fourvoyée.
Contre l'Union Sacrée
Née le 31 Janvier 1875 ou plutôt introduite subrepticement par un subterfuge dans la hiérarchie des lois constitutionnelles, par le vote de l'am&ndement Wallon à une voix de majorité, la République était en venant au monde dépourvue de tout prestige et de toute majesté. Les monarchistes évincés par eUe du terrain légal qu'ils réservaient pour un de leurs prétendants, étaient battus, pas assez pour renoncer. La formalité initiale était remplie ; mais entrée par la plus petite porte, la République, pour s'équilibrer, devait accomplir des prodiges. Avant tout elle devait s'attacher à la belle devise de Yunion sacrée trop longtemps dérisoire, jusqu'à l'irruption des Allemands sur le territoire français. Tant qu'elle tournait le dos à sa raison d'être, subjuguée par les mauvais bergers, elle n'avait pas le droit de prétendre à être autre chose qu'une parvenue, précaire et discutable. Toutes les con-
sulfations électoraks, tous les débats parlementaires qui entourèrent ^es débuts d'un dédale de complications renaissantes, tenaient dans ce seul point d'interrogation : la République serait-elle ouverte ou fermée? Serait-elle la République de tout le monde ou d'un parti sectaire? Ralliant les électeurs de droite par la justice et la tolérance, elle n'avait plus à redouter les assauts d'une armée de généraux sans soldats. Une fois la France et la République harmonieusement confondues, les ligues de sacristie et les frondes de salon dont les républicains novices se faisaient sottement un monstre, n'étaient plus que des machinations enfantines. Au contraire, si l'inique partialité des fonctdonnadres et la persécution des tribunaux pesaient sur des intérêts estimables ou de croyances rei^[>ectables, si les instructions ministérielles tendaient à faire de la moitié des Français des citoyens de seconde classe, la République était réduite à combattre pour son existence. Il était fatal que la France en souffrît dans sa prospérité et sa grandeur.
Pour le malheur des Français, le jour où la reconnaissance du fait républicain, sans arrière pensée, n'aurait plus été exposée aux régressions et aux révolutions, ne se leva pas. Des deux côtés la même myopie s'exagérait les maux réciproques que chaque parti pouvait infliger à l'autre. Les précautions absurdes entrainèrent des hostilités irréconciliables.
Les monarchistes, vexés d'avoir perdu d'une tête sur le poteau d'arrivée le prix de la course, n'eurent pas la présence d'esprit de se retourner et de s'embarquer sur le vaisseau républicain. Ni le personnel expérimenté, nd la pratique du commandement ne leur faisaient défaut, tandis que l'équipage de rechange se prêtait à la fusion. Les gens de gauche, conscrits inexercés, eussent été flattés du salut des adversaires de la veille à leurs couleurs. Mais les gens de droite n'admirent ni la soumission ni le partage. Ils prêchèrent, comme M. de Mun, que l'Eglise
était incorapatihle avec la Révolution et que l'Eglise tuerait la Révolution. Les mandements des évéques excommunièrent toute réconciliation avec l'esprit du siècle. Pour ne pas être expropriés, les répujblicains recoururent à la rigueur des lois dont ils disposaient, en les interprêtant avec une violence jacolbine : au besoin ils en aiguisèrent le tranchant, pour que les blessures fussent mortelles.
Les discordes religieuses sont toujours les plus inexorables : mêlant le temporel et le spirituel avee un aveuglement dont la force seule est juge ou anbitre, elles franchissent la limite du domaine où la conscience est intangible. Les uns la compromettent, les autres la blessent. Poursuivant jusque dans sa foi une faction inconstitutionnelle, Gambetta brandit le drapeau orné du trop fameux anathème : «Le cléricalisme, voilà l'ennemi !> En proclamant la guerre religieuse à peine dissimulée sous ses' adjurations, il abandonnait la République libérale dont il était l'espoir. Les républicains sectaires, pour qui l'anticléricalisme passait avant la France, applaudirent. Les républicains tout court, mis hors la loi, furent traités comme des renégats. On a dit malicieusement qu'un pur trouve toujours un plus pur pour lui faire honte de son modérantisme. Les étranges puritains qui pour la moindre infraction excluaient les indépendants de leur république maçonnique, brisèrent aussi toute chance de ramener les mécontents et d'affermir la synthèse nationale.
L'hypocrisie d'une formule étroite qui appauvrit la République sous prétexte de la régénérer, cantonnait les républicains décimés sur les. bancs de la Montagne, à l'extrême gauche, où Clemenceau observait, guettait l'heure du fauve. S'il demandait la parole, les ministres blêmissaient : c'était généralement en fin de séance, quand la discussion, obscurcie par des flots de vaine éloquence, se nouait. Le leader radical l'éclairait. Mais
réclair frappait la Chambre de cécité, au lieu de la guider. L'égorgeur patenté ouvrait la caverne de mort aux moutons bêlants de la majorité. Il leur avait fait adopter une convention saugrenue qui assurait leur impuissance et leur perte. N'avaient-ils pas admis que les voix de droite, ou d'un républicanisme mauvais teint, comptaient pour renverser les ministères, mais ne comptaient plus pour les faire vivre? Il suffisait donc de déplacer quelques voix en marge des deux gauches et le cabinet croulait, même appuyé par plus de la moitié des membres présents. Que de fois j'ai vu Clemenceau, d'un bout de la salle, faisant un geste cynique, comme celui des nettoyeurs de tranchées, à Paul *de Cassagnac, siégeant du côté opposé ! La réponse ne traînait pas. Les deux compères, associés pour augmenter le gâchis, prenaient en main le même bulletin. Leurs troupes marchaient en chœur et le cabinet était par terre. Le lendemain, gare aux successeurs s'ils avaient eu l'audace de s'appuyer sur la majorité qui avait fait le vide ministériel ! Ils étaient balancés sur une accusation formelle de fourberie et de trahison.
N'est-ce pas un phénomène invraisemblable que tant de ministres aient rampé sur les tréteaux du pouvoir pour n'en posséder que le simulacre, pour tendre le cou au bourreau avec la complaisance des guillotinés par persuasion? Il faut avouer d'ailleurs que le jeu de massacre était secondé par les menées maladroites et bruyantes des prétendus conservateurs. Partisans endurcis de la politique du pire, à chaque nouvelle crise, ils auguraient la disparition de la Gueuse. Complices et dupes de Clemenceau, ils l'aidaient à étrangler dans la fosse commune les présidents du conseil, expulsés pour crime d'indocilité. Dans ce perpétuel recommencement de la même opération imbécile, les bons Français donnaient la main au plus criminel des agitateurs. La France périssait.
Pour sortir de l'impasse où la République ballottée, tiraillée, déchirée s'acculait à sombrer dans la boue et dans le sang, il n'y avait que deux issues. La sagesse l'emporterait-elle enfin sur les songe-creux et les cabales de la droite? La gauche rassérénée serait-elle assez maîtresse d'elle-même pour ahriter sous l'égide des lois tous les Français sans exception? Au lieu de deux factions qui pour mieux s'entretuer, poignardaient la France, fonderait-on un gouvernement accessible au roulement alternatif de deux grands partis légitimes, modelés par la nature elle-même pour la conservation et le progrès?
Plus d'une négociation a été amorcée dans ce sens ; à plus d'une reprise des hommes, tque le fanatisme isolait et que stimulait la passion du bien public, entamèrent des conversations préliminaires. Mais que de mal pour restituer au pays îa dîme ruineuse que les confnsionnistes professionels, qui en vivaient plantureusement, prélevaient sur le travail des Chambres. A chaque essai, fût-ce le plus timide, dont il était avisé par ses informateurs ou des bavardages intempestifs, Qémenceau, sentinelle vigilante, poussait en hâte des clameurs d'alarme et découplait ses chiens de chasse. La Justice excellait à découvrir chez de minuscule confrères départementaux quelques faits divers scandaleux : elle les grossissait à l'envie pour inculper la collusion du sabre avec le goupillon, et mettre le gouvernement sur la sellette.
Neuf fois sur dix le ministère s'avouait coupable, se confondait en excuses et demandait pardon. Il rachetait sa peine en accordant aux interpeUateurs de proie des faveurs anormales au détriment des budgets. Si le Président du Conseil n'était pas intimidé et si à son tour un modéré pour tenir tête aux radicaux, empruntait leur langage, Clemenceau posait sans délai la question de confiance. Relisez son discours du 12 juillet 1887 sur la politique de droite du ministère Rouvier : il y stigmatise, comme le plus coupable des attentats, toute conception
politique qui se rapproche de la droite pour détendre son intransigeance par une neutralité relative. On jugera l'épaisseur du barrage que M. Rouvier avait franchi sans la permission de l'extrême gauche.
Le 30 mai 1887 en succédant à M. Goblet, il s'était abouché directement avec le baron de Mackau pour promettre des adoucissements, en échange desquels, dans l'expectative de conditions meilleures, la droite s'engageait à désarmer provisoirement. La convention verbale qui honore la •clairvoyance et le libéralisme des deux négociateurs était si peu mystérieuse que l'opposition émue de certaines mesures et nominations gouvernementales, peu conformes aux engagements pris, voulut protester publiquement. Une délégation spécialle nommée par les membres de toutes les droites, eut mission de porter ses doléances aux oreilles de M. Rouvier dans une audience officielle. Il existe un procès-verbal inédit de cette rencontre qui établit dans quelle voie satisfaisante et rassurante le gouvernement républicain était entré à pleines voiles.
Le document original, dont j'ai eu connaissance, débute par quelques phrases qui définissent lumineusement la tournure des rapports transformés avec les plus louables intentions par le Président du Conseil, d'accord avec M. Grévy. Ce n'était point un coup d'état comme les fous furieux du radicalisme le soutenaient, mais un honnête coup de barre vers le large. Voici le texte même des considérations sommaires consignées pour exposer le but de la délibération des droites et la nature du mandat de leurs délégués :
Dans sa réunion du 22 juin 1887, le Bureau des droites a décidé qu'une démarche serait faite officiellement auprès de M. le Président du Conseil, afin de lui rappeler ses déclarations à M. le baron de Mackau, lors de la formation du cabinet, de lui montrer combien elles répondaient peu à l'attitude prise par les ministres, et notamment par M. le général Ferron, enfin de l'avertir que si le gouver-
nement persistait dans la voie où il était engagé, la Droite se verrait dans la nécessité de sortir de la neutralité qu'elle s'est imposée jusqu'ici.
MM. le baron de Mackau, Paul de Cassagnac, Jacques Pion et le marquis de la Ferronnays ayant été chargés de cette mission, M. de Mackau s'est immédiatement mis en rapport avec M. Rouvier pour lui demander à quelle heure il pourrait recevoir les délégués; il lui indiquait en même temps que cette eiitrevue ayant un caractère officiel, les bureaux de la Droite n'avaient aucune objection à ce qu'un autre ministre assistât, mais qu'il leur paraissait préférable qu'elle fût tenue secrète et, pour cela, qu'elle eût lieu au domicile particulier de M. le Président du Conseil.
Dans le courant de la journée, M. Rouvier fit savoir à M. de Mackau qu'il était prêt à le recevoir le lendemain à 8 heures et demie, me de la Tour 152, à Passy.
En conséquence, le jeudi 23 juin 1887, MM. P. de Cassagnac, J. Piou et de la Ferronnays se sont réunis à 7 heures et demie du matin chez M. le baron de Mackau pour se concerter ensemble sur l'ordre qu'il convenait de suivre dans la conversation qui allait avoir lieu.
Il a été décidé que M. de Mackau rappellerait d'abord à M. Rouvier leurs pourparlers antérieurs, puis qu'il confierait successivement à chacun des trois autres députés le soin de présenter les observations qui leur paraissaient justifier la conduite du gouvernement.
MM. de Mackau, de Cassagnac, Piou et de la Ferronnays se sont alors rendus rue de la Tour, 152, où, après une courte attente dans l'atelier de Madame Rouvier, ils ont été conduits auprès de M. le président du Conseil.
M. de Mackau a aussitôt pris la parole pour rappeler à M. Rouvier la volonté que celui-ci lui avait témoignée de n'être un ministère de combat ni contre la droite ni contre la gauche. Interrompant son interlocuteur, M. le président du ConseU affirme de nouveau la même résolution, se déclarant prêt à la porter à la tribune.
Après cet exposé de principes qui ne comportait aucune ambiguité la discussion se prolongea autour de nombreuses réclamations de détail. Les délégués présentèrent leur requête comme impérative dans l'esprit du pacte oral qui impliquait une véritable alliance, de plus en plus cordiale, à moins d'être un non sens ou une tricherie de mauvais goût. Avant de se séparer un des dé-
légués élevant le ton, au-dessus des i>etites concessions qui avaient motivé la conférence, évoqua le projet d'une callaboration plus étendue et plus fructueuse. Tout en déplorant la mollesse du cabinet, quand l'extrême gauche le harcelait au Palais Bourbon, tout en insistant sur le péril d'une excessive condescendance pour la droite désireuse de maintenir la trêve, si certaines provocations rendaient sa position insoutenable devant l'opinion publique, il ajoutait :
Il faut arriver à faire les élections prochaines sur un terrain assez larg-e pour que tous les honnêtes gens puissent s'y rencontrer afin de donner à la France un gouvernement d'honnêtes gens.
Et M. Rouvier, répondant du tac au tac, prenait au mot son interlocuteur avec un empressement qui n'était pas feint, comme si il avait hâte d'imprimer dans l'esprit de ses auditeurs la conviction qu'il n'avait pas fait ce premier pas à la légère, ni pour rester en route ou retourner en arrière :
Oui, s'écria-t-il, avec une chaleur qui fut remarquée et qui méritait d'impressionner, il faut arriver à faire une majorité de gouvernement, même sur des bases autres que celles que j'entrevois actuellement.
Cette mémorable entrevue, par la franchise des propos échangés et par les espérances qui étaient décidément communes entre les chefs officiels des deux grands partis de la Chambre, modifia immédiatement la température générale du Parlement. La conclusion du procès-verbal rédigé par le Comte de la Ferronnays, avec l'assentiment de ses collègues porte la trace de cette métamorphose. Car on y lit :
Le Président du Conseil avait été officiellement averti que l'attitude de certains ministres pouvait obliger prochainement la droite à adopter une politique parlementaire plus active : on lui avait également indiqué quelques satisfactions qui devaient nécessairement et à courtes échéances être données â la minoi'ité conservatrice.
M. Rouvier, de son côté, sans prendre aucun engagement précis, avait, à diverses reprises, reconnu la justesse des plaintes qui lui étaient portées par les délégués. Il leur avait de plus exprimé son désir de leur donner certaines satisfactions, mais en retardant la réalisation jusqu'au moment où les vacances parlementaires le mettraient pendant plusieurs mois à l'abri des attaques des radicaux.
Il était difficile de terminer un entretien plus délicat sur des confidences plus intimes et plus précises. Des deux parts on s'était promis de travailler de concert et chacun emportait le secret de l'autre pour des combinaisons ultérieures. Si de telles dispositions encourageantes n'avaient pas été traversées par le sort, les chantages coutumiers de Clemenceau sur le thème poncif et déclamatoire de la République Républicaine auraient fait long feu. Il fallait compter avec lui et les occasions le servirent. Il eut vent de l'échange des idées chevaleresques et courtoises qui avaient amené les délégués des droites chez M. Rouvier. Sa mauvaise humeur ne connut plus de bornes. Il s'épancha dans les couloirs, à la tribune, dans les réunions électorales, à la Chambre par des interruptions incessantes dont le Président du Conseil esquivait de son mieux l'inconvenance, en évitant de se rendre aux séances, pour ne pas, disait-il, «porter à son comble, par sa présence, l'exaspération des radicaux». Malgré sa perspicacité, sa souplesse et son agilité provençale, desservie par de misérables hasards, il ne pouvait éviter l'étreinte de son terrible adversaire.
Clemenceau avait tâté son fer et compris que la partie était sérieuse, que la tactique du ministère n'indisposait pas le pays. Si elle gagnait du temps, elle pouvait, en se déployant avec plus d'ampleur, être approuvée malgré les récriminations des radicaux. A ce moment s'ouvrait un scandale où le gendre du Président de la République, M. Wilson, était compromis dans des tripotages louches. Clemenceau déposa dans la séance du 19
novembre 1887 une interpellation dont le libellé très simple et très court ne contenait que dix mots : «Je demande à interpeller le gouvernement sur la situation politique. > Il eut la joie mauvaise de faire de cette petite pierre deux coups et de joindre à la crise ministérielle une crise Présidentielle. Il était bien vengé des craintes qu'il avait ressenties de la formation d'une majorité de gouvernement qui l'aurait éliminé, lui, et le privilège qu'il s'était arrogé de couper, l'une après l'autre, toutes les têtes du parti républicain. M. Grévy roula dans la tombe où M. Rouvier était enseveli avec ses projets, avec la fortune de la République ordonnée, libre et pacificatrice. Autour de Clemenceau trépignaient ses élèves de prédilection, les enragés de la danse du scalp. Il avait 46 ans : il exultait, en goûtant l'ivresse d'une gloire qu'il récoltait à pleines mains, par brassées, sur les décombres du Parlement dévasté. Elle le comblait même de bonnes grâces féminines, jusqu'au fond des boudoirs les plus achalandés et des coulisses de l'Opéra. Il n'était rien et il était tout, sur les boulevards de Paris ou dans la cité de Londres, n n'était pas ministre, mais il respirait la joie sardonique qui faisait peur aux ministres, unifonnément tombés sous ses coups et jonchant la poussière. En se retournant derrière lui, il énumérait d'un regard l'interminable convoi de ses victimes qui chantaient le cantique de Miserere, les larmoyantes lamentations des vaincus. N'était-ce pas pour lui un ravissement surhumain, le comble du Satanisme?
S'il n'était pas ministre, c'est qu'il n'avait pas tenu à l'être pour l'être. Le maroquin n'avait pas pour lui la plus minime valeur, s'il n'était que l'emblème et non la garantie du pouvoir. Et quel pouvoir ! Il le voulait avec une main de fer, sans contrôle des idées ni limite de l'action au-dessus de lui. Je l'ai entendu, racontant avec d'intarissables moqueries que Grévy l'avait indiqué pour un portefeuille, pour le façonner et le mettre au cou-
rant du métier. L'Elysée le traitait en bon jeune homme qu'enchantent les prix d'encouragement et de persévérance. Ah ! certes, Grévy le connaissait bien mal ! Il ne se trompait pas moins, lorsqu'à tâtons, isolé, trahi, il quêta de toutes parts l'aumône d'un cabinet quelconque, avant de se retirer lui-même. Il offrit trop tard au vainqueur de Rouvier une carte blanche, avec toutes latitudes pour le programme et le choix des personnes. C'était bien la clause essentielle pour que l'invite fût agréée, puisque Clemenceau ne déclinait pas les responsabilités du pouvoir. La tentation était sans pareille, mais le goût du sang parla plus haut et prévalut. Il signifia au vieux président son refus avec une raideur cavalière. Ce dernier coup de pied abolit chez Grévy, qui en appelait désespérément à la France, jusqu'à l'envie de résister. Il ne bougea plus et prit congé par un message qui aurait dû faire réfléchir ses électeurs dispersés et ses amis clairsemés, «sur la responsabilité d'un tel précédent et des événements qui peuvent le suivre».
Clemenceau dont le carnet de chasse n'était pas prés de se fermer, y gagna un titre de plus, faiseur de présidents, après celui de tombeur des ministères. Il eut l'initiative de divers choix qui correspondaient le mieux au mépris qu'il affichait pour la fonction présidentielle, pour son insignifiance. Carnot, Loubet, Fallières, créations totales de son cerveau, donnèrent à ses pronostices un renom d'infaillibilité. Une fois seulement il échona. On se souvient de ses efforts redoublés pour épauler la candidature subalterne de Pams eh 1913 et de quelles flèches barbelées il perça l'amour propre de Poincaré pour le punir de s'être fait couronner malgré lui. En pleine guerre son défaitisme virulent lardait d'épigrammes incongrues la casquette, le costume, le petit cœur et le petit esprit du mari de Mme Poincaré ; il ne le toléra qu'après l'avoir annexé, en confisquant l'Exécutif. Il l'autorisait simplement à chauffer sa place à l'Elysée, à dé-
corer des villes, à placer des allocutions, commis-voyageur du gouvernement, zéro dans l'Etat.
Etre Président du Conseil, avec un Président Sganarelle comme doublure, ou mannequin de cérémonie, pour contresigner ses décrets et parader aux courses, tel fut jusqu'en 1918 le vœu du Tigre et le nec plus ultra de sa science politique. Mais il n'a point le préjugé des institutions et de leur respectabilité. Il n'est pas fait pour elles : elles sont faites pour lui. Il s'est donc déjugé, sans égard pour l'incohérence, en modifiant ses vues sur la Présidence et en spéculant sur la popularité du Père la Victoire. Ajoutée aux prérogatives d'un poste, qui est nominal pour un Loubet, elle eût conféré à Clemenceau la souveraineté d'un potentat. En briguant le fauteuil des fauteuils, où il se serait assis en roi des rois, il écoutait attentivement la voix incisive d'une vocation obstinée, il exécutait à la lettre le plan de sa première jeunesse, qu'il se retraçait naguère sous sa dernière forme, d'allure Shakpearienne : «Tu seras Président ! ^
Pour escalader la place, quarante ans de suite, sans discontinuer, sauf les intermèdes trop courts où il fut relégué dans l'ombre, il déblaya la République, en y attisant un feu d'anarchie endémique, qu'il ne permit à personne d'éteindre. Déjà il pouvait dire dans son jargon pittoresque et sauvage : «Je fais la guerre, je fais la guerre.» Par elle, il devait être seul tenant, seul gagnant du concours, fût-ce au prix d'assauts réitérés et de crises inextinguibles. Je me suis appesanti sur son duel forcené avec Rouvier : il y flaira la botte secrète, le coup de Jarnac. La diversion Wilson fut sa parade et son va-tout. L'incorrigible fauteur de désordres serait mort d'inanition, si la droite assagie lui eût enlevé son expédient principal, la carte maîtresse du jeu de massacre, et soutiré ses votes négatifs.
Anti-religieux toujours
Le premier dans la presse, où je disposais du plus grand organe d'alors, du million d'exemplaires quotidiens du Petit Journal, je saisis le point faible de la tactique du politicien acrobate, qu'engraissait la stupide obstruction des partis inconciliables entre eux. Clemenceau remportait à chaque reprise la même victoire par les mêmes artifices et le même stratagème, accablant une défensive timorée et machinale qui se serait éternellement fait battre dans ses routines. H fallait refouler cette offensive par une autre supérieure, dans les propres lignes de l'ennemi. Les troupes de Clemenceau étaient anticléricales et il entretenait soigneusement leur fanatisme grossier, mais il avait peut-être encore plus besoin des cléricaux pour les égorger et les livrer en pâture à sa meute. Si la paix était dans l'air, si quelqu'un parlait de suspendre les hostilités ou de conclure un armistice, il déployait tous ses arguments pour que le feu continuât. Rien, rien avec l'Eglise, sous aucun prétexte et dans aucun cas, ce fut toujours sa règle immuable. C'est ainsi qu'en 1882 il se mettait en travers de toute idée ou tendance aux transactions, quelles qu'elles fussent, lançant lui aussi son excommunication majeure en termes inoubliables :
C'est que l'Eglise est placée plus haut, c'est qu'elle voit de plus loin, c'est qu'elle embrasse d'un coup d'oeil le vaste espace d'une longTie histoire; et c'est vous, gouvernement laïque, gouvernement de parvenus, qui voulez ruser avec un tel pouvoir, un pouvoir éternel qui tient les balances de la justice dans ce monde et dans l'autre. Je vous dis, vous n'êtes pas de force à ruser avec le Pape; vous feriez mieux de vous rendre tout de suite. Vous pourrez être, vous serez prisonniers de l'Eglise. L'Eglise ne sera jamais en votre pouvoir. Napoléon a tenu le Pape prisonnier à Fontainebleau. Vous connaissez la revanche. Vous n'êtes pas plus forts que Napoléon.
D'aucuns interprétèrent cette véhémente apostrophe comme un hommage involontaire à l'Eglise et un ache-
minement vers des accomodements entre Clemenceau et le catholicisme. Il n'est pas d'incompréhension plus funeste. L'hommage à la puissance de l'Eglise n'est pas niable ; mais c'est l'hommage d'un antagonisme irréductible, comme celui du vieux Caton, revenant sans cesse à la charge avec son Delenda Carthjago. S'il est un principe dont Clemenceau ne s'est jamais départi, s'il est un axiome sur lequel il a réglé tous ses actes politiques, c'est bien celui-ci : Delenda Ecclesia. Si même, entre toutes les religions, il en est une qui lui inspire une particulière aversion, c'est le catholicisme, parce qu'il apprécie mieux que personne, et surtout que les libres penseurs de la classe inférieure des Homais, la force incomparable de sa constitution hiérarchique.
Durant la guerre, le diable ne s'est pas fait ermite ; mais il avait besoin des catholiques qui, tout étonnés de n'être plus injuriési et molestés, se sont répandus en hymnes de gratitude. Le Tigre avait endossé une peau neuve. Il ne s'était pas amendé. N'a-t-il pas écrit quelque part?
Le monde est plein d'erreurs obstinément maintenues, parce que l'homme redoute de changer des illusions familières pour d'âpres vérités chargées d'inconnu. Qui sait, après tout, dans ce douloureux conflit du monde vrai avec le monde imaginé, dans quelle mesure un séduisant mirage vient en aide à la faiblesse humaine pour l'achèvement de sa journée.
L'anecdote suivante, racontée aussi par Pierredon n'est-elle pas le meilleur commentaire, en pratique, de cette philosophie?
Un jour des dernières semaines de la guerre, le Tigre se rendait au grand Q. G. du maréchal Foch.
A son arrivée, on lui apprend que le généralissime est à la messe.
<Mais, ajoute l'informateur, on peut l'avertir que vous êtes là.
< Non, non, riposte vivement le Tigre, laissez-le. Cela lui a tr(yp bien réussi jusqu'à présent. >
Voilà bien la mesure dans laquelle Clemenceau s'est amendé! Les catholiques qui se pâment sont de bonne composition. Henri IV était d'avis que Paris vaut bien une messe ; Clemenceau s'est contenté de dire que, pour avoir un généralissime comme Fooh, on peut bien tolérer qu'il aille à la messe. Ce n'est même pas la demiadhésion au Dieu inconnu, pour qui les anciens laissaient une place vide dans les temples païens. Clemenceau s'est diverti à faire marcher les généraux, comme les évêques. Il n'est pas de leur monde, et il mourra comme il a vécu.
En 1892 le catholicisme était spécialement sa bête noire. Il l'utilisait à deux fins, le harcelait outrageusement, et, comme le taureau écimiant dans l'arène, lançait tous ses défenseurs ou représentants attitrés sur chaque ministère républicain. Il y avait par bonheur à Rome un pontife éclairé que n'abusait pas cette manœuvre par trop niaise, qui brûlait de mettre un peu d'ordre dans la pétaudière conservatrice où refleurissaient les ritournelles démodées du trône et de l'autel, ainsi qu'aux beaux jours de la Restauration et de la Chambre Introuvable. J'appris par des intermédiaires autorisés que le Vatican était prêt à rompre avec des méfiances surannées contre la presse et à parler, non plus seulement ex cathedra, m.ais directement au peuple. J'allai sans tarder à Rome, où je fus reçu avec un flatteur empressement par le Cardinal Rampolla, où le Pape Léon XIII, dans une longue et capitale audience, détermina devant moi les grandes lignes de la politique qui devait libérer l'Eglise, décongestionner l'action futile et caduque des conservateurs, rétablir l'union de tous les Français et par la concorde intérieure rendre intégralement à la France toute sa légitime activité au dehors. Les vues du Saint-'Siège s'exprimèrent avec une concision et une netteté indiscutable dans ce document qui fut appelé par
un confrère V Encyclique à un sou, et que je publiai tel quel dans le Petit Journal :
Mon désir comme la volonté de l'Eglise est que la France soit heureuse ; c'est une nation dont l'esprit est vif et le caractère généreux ; si quelque fois elle ne suit pas le chemin le plus droit, le plus conforme à ses intérêts, elle répare vite ses fautes, dès qu'elle voit la vérité.
Je fais le vœu — et j'agis conformément, malgré les résistances — que les divisions cessent et qu'il n'y ait plus chez vous de querelles stériles qui vous affaiblissent.
Je suis d'avis que tous les citoyens doivent se réunir sur le terrain légal ; chacun peut garder ses préférences intimes ; mais dans le domaine de l'action, il n'y a que le gouvernement que la Fraoce s'est donné.
La République est une forme de gouvernement aussi légitime que les autres.
Je viens de recevoir le président du comité d'organisation de l'Exposition de Chicago, qui demandait au Saint-Siège son adhésion et sa participation à cette grande œuvre américaine. Les Etats-Unis, qui sont en République, malgré les inconvénients qui dérivent d'une liberté sans bornes, grandissent tous les jours, et l'Eglise catholique s'y est développée sans avoir de luttes à soutenir contre l'Etat. Ces deux puissances s'accordent très bien, comme elles doivent s'accorder partout, à la condition que l'une n'empiète pas sur les droits de l'autre; la liberté est bien réellement là-bas le fondement des rapports entre le pouvoir civil et la conscience religieuse,
L'Eglise réclame avant toute autre chose la liberté; ma voix autorisée doit être entendue pour que son but et son attitude ne soient plus dénaturés par des attaques mal fondées. Ce qui lui convient aux Etats-Unis lui convient à plus forte raison dans la France républicaine.
Je tiens à tous les Français qui viennent me voir le même langage indistinctement; je souhaite qu'il soit connu de tous. Je regrette seulement jusqu'ici que les personnes haut placées n'osent pas reconnaître publiquement, comme il conviendrait, les efforts que je fais pour la paix et la prospérité de votre noble nation, que je regarde toujours comme la fille aînée de l'Eglise.
Je persiste dans cette voie et j'encourage tous ceux qui y entrent fermement.
C'est pour faciliter cette tâche que l'Eglise doit s'attacher à sa véritable mission, qui est de moraliser les âmes, d'enseigner l'esprit de sacrifice et de dévouement. En même temps elle s'intéresse
à la situation des faibles : l'affirmation que j'ai faite des droits des ouvriers doit concourir à rendre plus commode et plus prompt l'apaisement intérieur, à réduire à une infime minorité ceux qui n'ont d'autre préoccupation que de troubler les esprits et d'empêcher l'union du pays, union sans laquelle il n'est pas capable de remplir ses hautes destinées.
C'est par cette constitution solide à l'intérieur que la France, en dépit de ses ennemis, se relèvera pleinement.
Je suis heureux d'apprendre que la France veut résolument la paix, malgré l'abondance de ses ressources militaires et le courage de ses enfants.
Si elle garde sans défaillance cette sagesse et cette patience, si elle sait s'arracher aux divisions qui arrêtent son développement et paralysent son influence, si elle se décide à s'abstenir des tracasseries et des persécutions, elle reprendra vite son rang important et la place glorieuse qui lui appartient dans le monde.
Le Pape Léon XIII avait déjà dit à propos des princes d'Orléans : < L'Eglise ne s'attache qu'à un cadavre, celui qui est étendu sur la Croix. ;^ La déclaration pontificale consacrait le divorce du trône et de l'autel, dépouillant les monarchistes de la partie essentielle de leur programme politique. Plusieurs d'entre eux récusèrent, tant ils étaient surpris et stupéfaits, l'authenticité du document :
Cette publication de pure fantaisie, écrivit M. Paul de Cassagnac, est dun goût dont son éditeur ne se rend pas bien compte.
Le Pape a d'autres façons de parler lorsqu'il veut faire entendre sa voix au monde chrétien.
On n'interviewe pas le Pape.
Il est fâcheux qu'au moment même où le Pape affirmait le loyalisme envers la République, le Comte de Paris ait écrit au Comte d'Hausson ville : < Les grands intérêts religieux de la France ne trouveront jamais de garanties sérieuses sous la République.» Il est encore plus fâcheux que de nombreux monarchistes aient cru compatible avec leur foi d'ignorer, d'éluder ou de boycotter les instructions du Saint-Siège. Mais il est tout naturel
que Clemenceau les ait dès la première minute carrément souffletées de ses invectives, en maintenant l'incompatibilité absolue, éternelle de la République et de l'Eglise. Son journal, la Justice, sous la signature de Pelletan, exprima l'inquiétude du chef en deux phrases symptomatiques :
Le Pape veut former chez nous un parti catholique qui ne se condamne plus à l'impuissance par une hostilité ouverte contre les institutions actuelles.
Que tel soit le programme de la cour de Kome, je le comprends sans peine: que la France démocratique puisse se laisser prendre à cette attitude, je n'en crois rien.
Dès cette époque les prédécesseurs de l'Action Française se rencontraient avec le Clémencisme, et j'étais séparé par un abime de tous les deux. Les temps ont changé, mais non les positions respectives. Je ne suis pas fâché d'une alliance dont l'opiniâtreté est un hommage à la bonté de ma cause. Si j'étais loué par ces gens là, je me demanderais: «Quelle sottise ai-je donc pu dire?»
La coalition des mécontentements dont la polémique n'avait pas pour arme la bonne foi, refusa de se dissoudre devant les exhortations de Léon XIII. Mais la vérité et la raison contiennent une vertu qui vient à bout des plus intraitables récalcitrants. La parole du Vatican fut un réconfort dans la campagne d'épuration que je raconterai à l'aide de souvenirs et de documents inédits. Elle cimenta contre Clemenceau le bloc qu'il avait si industrieusement construit et dressé contre nous.
Lorsqu'il évacua, escorté de ses mornes lieutenants, Maujan et Pichon, la forteresse dont nous reconquîmes les clefs, la République changea de visage et la France retrouva ses directions. Les crises parlementaires cessèrent d'être envenimées par l'intervention subversive du sophiste, doublé d'un triple égoïste. La présidence de Félix Faure et le choix de Méline, intelligemment doublé par
Hanotaux au miaistère des Affaires Etrangères, n'eurent pas l'approbation des radicaux démonétisés ; mais privés du commandement de Clemenceau, ils achevèrent de se discréditer par des interpellations qui grossissaient la majorité ministérielle. Ce fut une ère d'apaisement, de liberté religieuse, de travail utile pour l'armée, de solidité dans les alliances et de détente salutaire dans l'équilibre continental.
Pourquoi ne fut-ce qu'un entre-acte, une halte entre deux époques de turbulence et de licence ?
L'ennemi de la paix
L'affaire Dreyfus qui a soulevé tant de vagues dans les profondeurs de l'âme Française, ne fut pas seulement un drame judiciaire et la pierre de touche d'un régime où l'armature des plus grands intérêts nationaux était inachevée ou absente. Les intentions irréprochables du ministère Méline, dont l'honnêteté trembla devant la rudesse de quelques opérations pressantes de sûreté générale, rebutèrent la France : elle désavoue les gouvernements qui ont l'air de louvoyer, même pour le bon motif. Laissant tout mettre en question, il enhardit les vétérans de la sédition. Leur dialectique captieuse rentra en scène. Clemenceau dont les plumes et l'insolence avaient repoussé dans un demi exil d^ neuf années, prit la tête des insurgés, Il tonna contre les officiers patriotes et les lenteurs d'une justice écartelée entre les formalités de la loi et la raison d'Etat. Nous nous retrouvâmes, chacun avec notre drapeau et, comme de juste, dans un camp opposé. Lui-même ne contredira pas qu'ayant convoité certains trophées de marque, il ne parvint pas à raser le bureau des renseignements militaires, l'Etatmajor et l'armée dans son ensemble. Ils ont dû de s'en
tirer, à peu près sains et saufs, grâce au Petit Journal, dont la direction politique n'appartenait en 1899 comme en 1893. Mais si la bataille centrale, livrée pour la patrie, fut gagnée, elle coûta cher.
Elle avait favorisé le retour de Clemenceau. Réinstallé dans un siège au Sénat, il patronna chaudement l'élection présidentielle de Fallières et obtint bientôt pour lui-même sa réhabilitation, un portefeuille dans le cabinet Sarrien avec la perspective d'une présidence du Conseil. Il ne tarda pas à prendre la place de son chef et son premier soin au pouvoir fut de ramasser au ministère de la guerre une épave, de l'affaire Dreyfus, l'exlieutenant-colonel en réforme Picquart. Mais à son vif désappointement, il fut obligé de constater bientôt l'incapacité de ce collaborateur si vanté. Galonné, empanaché en un tour de main, le général de Clemenceau reçut l'ordre de faire marcher l'armée française et lui infliger en même temps les sanctions qui devaient mater son esprit de corps, sa fidélité aux anciens chefs. Etrange aberration chez un homme d'Etat belliqueux qui parlait à tout venant de complications inévitables avec l'Allemagne et se désignait sans façon comme un Déroulède rouge, préposé à la revanche. Il est vrai qu'avec sa désinvolture de caricaturiste incorrigible, il accabla de ses méchancetés l'infortuné Picquart, quand celui-ci s'allongea de son cheval par terre, à la revue du 14 juillet :
Ce Picquart! Et dire que c'est moi qui lui ai mis le pied à l'étrier! Nous avons craint qu'il ne l'enfourche, le fameux cheval noir! Il ne serait pas resté longtemps dessus!
Qui donc avait misé sur ce mauvais cavalier, sinon Clemenceau, claironnant à tue-tête, héraut annonciateur de la guerre? Elle était dans sa tête, dans l'atmosphère de sa politique. D'ailleurs, depuis 1898, les folies s'accumulaient.
Le Jour même où le ministre Méline cédait à toutes
les poussées d'impatience d'un Parlement faible et ondo}'ant, la dernière occasion de reprendre pacifiquement notre rang dans le monde était anéantie, la dernière chance de manœuvres sans risquer le tout pour le tout s'était envolée. C'est à propos de cette chance suprême que m'écrivait, après avoir lu la série de mes articles de l'Eclair sur le Sedan diplomatique de Fachoda le meilleur collaborateur de Méline, Gabriel Hanataux :
Paris, 9 septembre 1909.
Mon cher ami,
Merci, encore une fois, de votre vigilance et de votre unique et persistante attention à mes vieilles histoires, qui sont bien histoires de l'autre monde. Oui, nous avons raté une belle occasion de prendre un dessus définitif. Après cela, nous n'étions plus à la remorque et nous pouvions regarder en face de l'autre côté! Soyez sûr que, si l'histoire s'occupe de cela, elle verra bien (avec les preuves les plus convaincantes et écrites dans le temjis) que les choses sont ainsi et pas autrement. Mais la partie n'est pas perdue.
L'Afrique n'a pas dit son dernier mot. Que l'on veuille seulement y penser trois ans de suite et on verra ce qu'est ce bloc d'hommes et de richesses avec les accès sur tous les grands fleuves du continent. Si seulement on ne nous casse pas, d'ici là, tout en Orient !
Quand on suit tout cela comme vous le suivez, on voit clair et on souffre. Mais les autres sont bien heureux . . .
Merci et cordiales amitiés. G. Hanotaux.
J'ai souvent eu le regret de distinguer chez le signataire de cette lettre inestimable deux hommes de trempe très inégale, s'opposant l'un à l'autre et s'annulant l'un par l'autre.
Le premier, impeccable, visionnaire sans un grain d'utopie, discernait tous les éléments d'une manœuvre magistrale. Il traçait pour ses archives des mémentos. Les bénédictins et les chartistes de la postérité la plus reculée s'en éprendront trop tard.
Le second, par horreur native des moyens vulgaires, qui sont le véhicule des idées courantes dans l'action
extérieure, préférait n'être pas compris plutôt que de converser avec les foules. Il travaillait pour une élite solitaire qui n'avait pas, elle non plus, le courage et l'influence d'intimider les charlatans ou de débusquer les fanfarons.
La lettre du 9 septembre 1909, avec le sentiment très fier d'une politique découverte et assimilée par Hanotaux, puis sabotée par des mazettes, évoque le souvenir de l'offre qui lui fut faite en 1898, juste le jour où il cessait d'être ministre, par M. de Munster, Ambassadeur d'Allemagne à Paris et interprêté des pensées de Guillaume IL Mais Hanotaux, fidèle à ses habitudes de secret, garda le sien en quittant le quai d'Orsay ; le peuple n'en a jamais rien su et les diplomates hostiles ne cherchèrent qu'à le lui cacher.
Si la conversation n'avait pas été coupée après la première séance, la seule, si les successeurs n'avaient pas nié la proposition pour se dispenser d'en tirer parti, Fachoda n'eût été ni une défaite ni une humiliation. La négociation engagée autour des affaires Portugaises, aurait continué sur le Nil, et tous les conflits de l'Afrique d'abord, de l'Europe ensuite, aigus ou latents, pouvaient être réglés un à un, sans les hécatombes et les ruines financières dont les épaules de la France ne supportent pas, sans plier, le poids écrasant. Avec une discrétion ultra diplomatique, qui convient aux susceptibilités embrageuses d'un ancien ministre des Affaires Etrangères, Hanotaux, dans son livre sur Fachoda, s'est décidé à noter l'incident de la communication Allemande dix ans après la démarche de M. de Munster. Pour qui sait lire, ses indications rétrospectives forment par elles-mêmes un document précieux. Je ne reproduis pas sans émotion les lignes suivantes, qui nous replacent exactement dans la situation de 1898 :
Les premiers indices de l'antagonisme an glo- allemand commençaient à apparaître. Le mad« in Germany était dénoncé en Angle-
terre. Le calcul de ces mouvements imperceptibles, la considératioc de ces < impondérables > sont de technique courante en diplomatie.
Il suffisait de saisir la première occasion (l'appliquer ces conditions générales aux affaires d'Afrique en particulier.
Elle se présenta à propos d'un détail financier intéressant le sort des colonies portugaises de l'Afrique méridionale. Une conversation qu'eut, à Berlin, l'ambassadeur de France, le marquis de Noailles, donna lieu à un échange de vues relatif aux questions africaines, qui fut précisé par un mémorandum remis à Paris par le comte de Munster, ambassadeur d'Allemagne. Le tout fut porté à la connaissance du Conseil des ministres, du président de la Eépublique et traité, dans la forme habituelle, par les bureaux du quai d'Orsay. Cette importante communication eut-elle quelque suite ? Cest ce qui est resté obscur, jusqu'ici. En tout cas, les précautions étaient prises, du côté de l'Allemagne, et on pouvait, comme on l'avait fait précédemment se servir des circonstances, qui rapprochaient, si opportunément, sur ces affaires, les intérêts et les vues des deux puissances.
C'était le signal d'une partie d'échecs, où nous aurions eu l'AMemagne auprès de nous, comme partenaire, sans nous ibrouiller avec l'Anjgleterre tenue en respect
Cette ébauche géniale d'une politique abandonnée hélas ! en naissa/nt, repose momifiée, dans quelque carton poussiéreux, que nos gouvernants actuels ne sont pas tentés d'entrouvrir ; ils épaissiraient plutôt le linceul des précautions réglementaires. Eux s'endorment d'autant plus impassibles que l'auteur qualifié pour exhumer son chef-d'œuvre, ne tint pas à s'en faire honneur de son vivant, content de l'avoir enfoui en lieu sûr, pour l'édification des historiens futurs. Qu'on le hlâme ou non de mettre son point d'honneur dans le soin académique d'une glorification posthume, Hanotaux renonça délibérément à la publicité, qui seule aurait rendu son action efficace ; mais il n'en a pas moins laissé un testament que l'histoire ne saurait négliger. Quand on parlera sérieusement des origines lointaines de la guerre mondiale, il faudra remonter Jusqu'à cette date. Là commence la bifurcation des deux voies historiques, ici celle qui menait à la paix et pour atteindre le but ne réclamait que
de la salive et de l'encre, là celle qui aboutissait aux conflits à travers des mares de sang. Les manuscrits font foi : les textes écrits dans le temps, selon la fine remarque d'Hanotaux, demeurent irrécusables.
Le Clémencisme, dont le Delcassisme fut une filiale, lança le pays sur la fausse piste, celle où. de chute au chute, nous avons été engloutis.
L'interpellateur qui renversa Méline s'appelait Millerand : dans la coulisse, Clemenceau, qui l'avait inventé, fit pencher la balance du côté de l'anarchie et de la désertion extérieure.
Méline protesta de toute sa probité contre les insinuations de Brisson, qu'un gouvernement qui vit des votes des ennemis de la République leur livre forcément quelque chose de l'esprit républicain. Le Président du Conseil mart3a'isé, traqué de toutes parts, harassé, haletant, s'écria noblement :
La question est plus haute qu'une question ministérielle.
Ce ne sont pas des portefeuilles qui sont en jeu, mais les destinées mêmes du pays. Quant à celui qui vous parle, il a consacré à la grandeur de son pays tout ce qu'il avait de force et de vie.
Il a été un homme sincère.
Il n'a fait de pacte ni d'alliance avec personne. Sa seule ambition est de faire son devoir et de bien servir son pays,
Millerand répondit à côté de la question, sommant la Chambre de choisir entre la concentration d gauche, avec Bourgeois et la concentration à droite, avec Méline. Bourgeois enchérit sur le puritanisme de Millerand, repoussant avec tartuferie une majorité qui serait, tantôt de droite, tantôt de gauche : «Ce serait, allégua-t-il, substituer à la majesté de la Majorité Homogène la théorie des marées.» On rit et la Chambre hypnotisée par des vocables creux, lâcha le reste, c'est-à-dire la République habit£j3le et la France éternelle, La félonie parlementaire eut raison de Méline le juste.
En 1898 la République avait 23 ans d'existence. Au moment où la stabilité, condition primordiale de la durée dans les directions extérieures, n'avait jamais été plus nécessaires, elle retombait dans son vice, l'instabilité incurable, elle retournait 'à son vomissement. Son malheur fut que les hommes représentatifs de la politique raisonnable qui s'étaient dévoués tour à tour pour l'affranchir, âmes honnêtes et douces, n'eurent pas l'énergie de s'imposer. Au contraire, le parti du désordre, des chimères, des milliards imaginaires, des réformes ruineuses, des gaspillages financiers, des incohérences, des platitudes ou des provocations à l'égard de l'étranger, eut à sa tête et mit en ligne des volontés implacables, des hommes d'un tempérament autoritaire, même dans l'anarchie, sans probité et sans scrupules.
L'homme de la Guerre
Je ne sais plus quel illustre Anglais observait im jour, avec le flegme gouailleur de sa race : «Ah ! par exemple, si les Français s'avisaient de suivre leurs idées, où en serions nous?» Nul ne leur dispute les qualités brillantes d'intelligence rapide, le bon sens critique, la répartie prompte, le je ne sais quoi qui les distingue en tout, le tact et le goût : mais ceci accordé, on leur refuse le reste ou plutôt on le leur prend.
La France avait sans relâche travaillé après le Congrès de Berlin : 1898 devait marquer l'apogée de son effort ou son déclin : c'était le tournant physiologique d'une politique qui l'élevait au-dessus d'elle-même. Que fallait-il pour garder ce qui était péniblement gagné ? Un peu de suite dans les idées.
C'est le mal éternel de la France qu'ayant peiné tout le jour, comme un peuple ne le fit jamais, elle ne songe plus à rien, vers la tombée de la nuit. Le succès lui pèse
tout à coup comme un fardeau insupportable ; elle lui tourne le dos avec une indifférence qui déconcerte ses adversaires et les aide à la supplanter.
Un tel défaut n'est susceptible d'être mitigé et les dangers incalculables qu'il entraine, d'être évités, que si la France s'en remet à des pilotes éclairés, droits et adroits, tolérants, économes des ressources de la nation.
Un Clemenceau qui, lui, a de la suite dans les idées, mais pour son compte, au service exclusif d'une ambition insociable, est pour la France la plus grand des fléaux. Son esprit destructeur profite de la frivolité et de l'insouciance générale pour tout miner et tout pulvériser. Il chasse les hommes de premier plan pour faire son lit et monopoliser le pouvoir ; mais ce pouvoir même il se sait incapable de l'utiliser dans la paix. Le pouvoir est sa condamnation, parce qu'il y étale le spectacle de toutes ses impuissances. Sa politique n'est qu'un trompe l'œil ou une farce. Son administration n'est qu'une distribution fantaisiste de faveurs ou de disgrâces. L'autocratie à la Loïe Fuller, c'était l'unique formule de l'insaisissable dictateur ; mélange de néronisme et de tohu-bohu, son action multicolore, aux inspirations téméraires, à dénouement rapide, n'a pu créer que des mirages, des fantômes ou des spectres. Ne touchez à aucune de ses œuvres : elles tombent en poussière au premier choc. Sous lui l'armée livrée à Picquart ne fut qu'une école de bafouillage humanitaire ; la marine abimée par Peiletan acheva de périr sous l'œil effaré de Picard ; les colonies furent détraquées par un maniaque, Milliès Lacroix ; les travaux publics illustrèrent la voltige et les pirouettes de Barthou ; Pichon qui n'était là que pour signer et se taire, laissa s'effriter la seule alliance sur laquelle la France comptait, l'alliance russe, grâce aux excentricités et aux gaffes de Clemenceau lui-même. Il avait si bien le sentiment de sa profonde inaptitude à ^uvemer dans la paix qu'il s'était préparé à gouverner
dans la guerre et par la guerre. Le 17 septembre 1908 j'écrivis clans VEcîair un article qui passa pour fantaisiste et qui n'était que prématuré. Qu'on en juge :
Ceux qui l'ont pratiqué dans l'intimité savent ce qu'ignore le vulgaire courtisan de son influence, les secrètes et constantes directions de son esprit. Ce tribun absorbé dans les luttes intérieures n'a jamais eu qu'un but, V action extérieure; il s'y prépara longtemps par des études spéciales, briguant le portefeuille des affaires étrangères et tâchant de former à côté de lui un ministre de la guerre, traduisant ses idées en ordres, assurant la force militaire, pendant qu'il dirigerait la force diplomatique.
Telle était sa combinaison inavouée quand il dressait à son usage le général Boulanger. Sa stupéfaction et sa fureur furent absolues, dès que la créature échappa au créateur et de sa popularité débordante écrasa le chef qui avait compté sans l'amour des foules. Elles sont réfractaires aux froides abstractions de l'algèbre politique. Clemenceau revient, après une cruelle éclipse, à ses premières tendresses : seulement il médite une variante, un ministère double de la défense nationale, guerre et marine, afin de pousser la barque française dans les eaux de l'Angleterre.
Il est servi à souhait pour les aventureuses chimères dont il veut être le héros. Ses prédécesseurs ont aplani les principales difficultés : il ne lui reste qu'à s'atteler au char et à continuer l'impulsion sans arrêt, sans dévier.
C'est ainsi que Clemenceau s'est métamorphosé en patriote Profondément convaincu que la stérilité de nos divisions intestines est sans issue, dédaignant les décevantes rêveries du collectivisme, les vanités creuses du paradis social, il tâchera de ne pas se brouiller avec ses anciens partisans ; mais il est déterminé à les conduire, par les chemins connus de lui seul, aux obstacles qu'il prétend leur faire sauter.
Associant ses tendances et ses relations, ses plaisirs et ses obligations, à un intérêt national, il s'est juré de confondre ses adversaires par un coup de maître; il s'est assimilé de toutes pièces une stratégie énergique dont l'Angleterre est le pivot, dont l'Allemagne serait l'objectif, dont la reprise de l'AIsace-Lorraine au premier conflit serait pour nous la récompense. Clemenceau opère un curieux mouvement tournant pour souffler à Déroulède sa vieille devise et son drapeau. Jaurès a bien tiairé et dénoncé l'évolution; mais jiisqu'â présent la rhétorique du directeur de Vnumanité ne tient pas le bon bout.
Clemenceau a certainement lu un passage amer de Sainte- Beuve qui lui sert d'aiguillon et de réconfort :
< Ce sont habituellement, a écrit le génial critique, les hommes politiques les moins scrupuleux qui ont le triomphe définitif dans l'histoire. Osons bien nous l'avouer, oui, c'est au prix de cette connaissance et aussi de cet emploi du mal que le monde est gouverné, qu'il l'a été jusqu'ici. Honneur et respect du moins quand l'esprit supérieur et le grand caractère, qui ne recule devant rien fait entrer dans ses inspirations un sentiment élevé, un dévouement profond à la puissance publique dont il est investi, quand il se propose un but d'accord avec l'utilité ou la grandeur de l'ensemble! Quoi qu'il ait fait alors, et fût-il criminel, il est absous, comme en Egypte, par le tribunal suprême, et il entre à son rang dans les pyramides des rois>.
Clemenceau a la puissance; il n'est pas modeste. Il ne se refuse aucune des qualités dont parle Sainte-Beuve. Il se flatte de triompher pour lui et par nous. Il sait bien que si jamais la victoire posait ses ailes sur son œuvre ébauchée, il serait à son tour absous . . .
Nous accordons à M. Clemenceau qu'il est de taille à déclarer la guerre, alors que ses collègues tremblent devant elle. Nous l'aurons probablement, grâce à lui.
Clemenceau est le personnage représentatif d'une politique qui ;i sa tête à Londres et son mirage à Paris, place Beauveau, Il veut faire grand: mais la grandeur dont il n'a saisi que certains aspects enfantera d'affreux désastres. C'est pourquoi nous dénonçons le péril et nous essaierons de démontrer qu'il est sans compensation et sans espoir. Sur la fin de sa carrière, Clemenceau croit aux miracles dont iî sera le metteur en scène.
Ce portrait ne vaut que par sa date : mais la date est à retenir. Douze ans après sa publication, Clemenceau se chargea d'en certifier la rectitude. 11 galopait, bride abattue, pour défoncer le défaitisme, un de ces mots élastiques et ambigus qui mordent le mieux, qui ameutent les hommes, armés ou non et qui disent tout parce qu'ils ne signifient rien ou pas grand chose. Il em.prisonnait Gaillaux et il s'improvisait maréchal de la coalition contre FAllemagne sur terre et sur mer.
Les généraux et les amiraux se rangèrent docilement derrière son costume civil. N'ayant ni galons, ni étoiles,
ni plumes blanches, il n'offusquait aucun spécialiste, avec son chapeau mou et sa canne de vieux marcheur.
Fin 1917, le front était horripilé par l'arrière et l'arrière se plaignait du front. Tous deux acceptèrent d'être menés tambour battant et plus ou moin violés par cet intrus. L'ignorance dilatait son incommensurable aplomb et il avait l'air d'être tombé des nues, d'un ballon ou d'un aéroplane. Les masses l'accueillirent sans répulsion ni transport, parce qu'il était pour elles un inconnu. Ce fut sa meilleure aubaine. Grâce à cet incognito il eut tout le loisir de camper sa politique. Qu'avait-il d'ailleurs qui le désignât ? Son passé plongeait dans les ténèbres, dans l'oubli. Après l'invasion, il avait rédigé pour dix mille lecteurs un journal où ses articles interminables éclipsaient toutes les rubriques, distraction d'un lot d'abonnés et d'une poignée d'acheteurs. La censure le prit en grippe pour ses dissertations inconvenantes contre les gouvernants et les généraux, qu'il éreintait à tour de bras. Au Sénat il interpellait ; mais ce n'était plus le succès d'antan. Il agaçait ses collègues. Au vote, quatre ou cinq monomanes l'accompagnèrent péniblement, et la Haute Assemblée pouffa de rire sur une exclamation irrévérencieuse du sénateur Develle : Mais c'est le discours d'un agonisant ! » Maigre bagage en vérité ! A cause de cela même, il fut adopté d'emblée, sans accroc.
En 1906, combien peu de Français se figuraient qu'il avait l'étoffe d'un guerrier ! Qui surtout eût soupçonné ce républicain écarlate, qui s'était singularisé en conspuant l'armée, de bouleverser systématiquement la République, pour qu'elle fût seulement une trêve entre deux guerres et que cette trêve fût encore raccourcie. Si le sort de la bataille la plus disputée qui disloqua l'offensive allemande, avait tourné contre l'Entente, nul doute qu'il s'était mis en règle avec le pire, pro parte virili. Au mois de mai 1918 il ne broncha pas, malgré l'avance foudroyante sur Château Thierry, qui pouvait être le
débordement avant coureur de la fin. Il ne mentait pas cette fois en répétant à vingt reprises par jour: «Il est une chose sur laquelle Foch et moi sommes d'accord : nous ne capitulerons jamais.»
Non, il n'aurait pas capitulé : il se serait plutôt tué de sa main, face au monde en deuil, sur le cadavre de son pays annihilé. La petite fiole ou la petite boîte dont il est muni, toujours à bonne portée, l'eût abrité contre les explications d'outre tombe et les sanctions immanentes.
Médecin jusqu'à la moelle, jusqu'à la dernière minute, il avait, pour gouverner, modelé sa vie et sa mort sur une ordonnance scientifique. Assisté d'un ou deux confrères au diagnostic éminent, il dépensait l'huile vitale au compte-goutte sous leur contrôle. Trois heures d'attention profonde au travail, c'était son maximum et ce fut son régime quotidien : l'art consistait à les distribuer sans dépasser la dose. Il tint jusqu'au bout par les restrictions physiologiques. M. J. M. Keynes, un Anglais psychologue, témoin des séances les plus agitées à la Conférence de la paix, décrit joliment l'attitude de Clemenceau, entre Wilson tourmenté par l'indigestion de ses quatorze points et Lloyd George, renard frétillant comme un écureuil dans la cage du Conseil Suprême :
Clemenceau s'asseyait généralement face à la cheminée de M. Wilson. 11 n'avais jamais le moindre papier, ni le plus mince portefeuille. Il parlait rarement, laissant ses ministres exposer les demandes initiales de la France. Cependant, parfois, une phrase brève lui échappait, décisive ou cynique; il abandonnait alors ses ministres, sans même prendre la peine de leur sauver la face, ou bien il faisait montre d'une obstination têtue.
Je me rappelle une scène. Tout le monde parlait à la fois^ sauf M. Clemenceau, qui ne disait rien, parce que la question ne touchant pas la France, ne le touchait pas. 11 restait assis dans son coin, l'air vieux et fatigué, avec un regard moitié impie et moitié cynique.
Ne cherchez ni mystère, ni machiavélisme dans cette volonté imperturbable de ne parler que sur les choses graves, pour lesquelles il réservait sa provision d'oxygène. Le négociateur n'opérait que sous l'œil du médecin. De même l'éventualité du suicide fut traitée dans une consultation : parmi les poisons, il penchait pour le chloroforme. Ainsi Clemenceau, avec en mains le bilan ferme des chances bonnes et mauvaises, était bien gardé, tenait ses sûretés pour tous les cas. La France n'avait pas les mêmes cautions.
N'eût-elle pas frémi, comparant ce qu'il mettait dans la balance des hasards et des forces, en regard de ce qu'elle risquait? Contre ses quarante millions d'enfants, contre quatorze siècles d'histoire, contre son existence nationale, jouée sur un coup de dés, qu'exposait-il ? Tout au plus le reliquat de sa peau de chagrin, rétrécie par 78 ans d'usure et de jouissance à toute vapeur. La France a daigné l'absoudre. Ayant extrait le numéro victorieux dans cette loterie, elle est clémente. Mais sa griserie tombera. Pour amortir, à la sueur de son front, ses lourdes dettes de toute nature, elle est déjà en proie, sous peine de banqueroute, au servage économique et à la dureté des contrôles financiers. Quand elle tournera la roue de la rédemption, pour racheter les emprunts et les monopoles octroyés à l'étranger, sera-t-elle toujours aussi stoïque, aussi accomodante? La paix est déjà revisée par la Haute Cour de l'Histoire ; car elle ne brille ni par l'intelUgence, ni par la franchise. Elle extermine les vaincus et empoisonne les vainqueurs. N'est-^ce pas l'épilogue de la guerre dont la dernière phase semble couvrir les responsabilités de Clemenceau? Couvert, oui, absous peutêtre ou gracié, mais non pas acquitté de sa connivence dans toutes les cabales et les crises, qui ont désorbité la République Française. Sur le soir, le grand soir, l'incendiaire s'est fait pompier, mais de quel incendie ? De celui qu'il avait allumé, qu'il a entretenu, qui continuera à
couver et qui se rallumera tôt ou tard, si son œuvre malsaine n'est pas revue et corrigée.
Sa blessure d'amour propre s'est cicatrisée dans la tournée d'Egypte. L'amende est bénigne. Ce n'est ni un jugement, ni une expiation. Tolérerons-nous que la farce recommence ? Ce n'est pas la première fois qu'il avale du mauvais café parlementaire et que son estomac le digère. Rappelons-nous juillet 1909 ! Faute d'esprit et d'à propos, le vieux routier, ferraillant avec le petit Delcassé, le prit de trop haut ; ayant forcé la note insolente, il disparut dans une trappe. Ni Delcassé, ni la Chambre elle-même ne s'en doutaient ! Il n'en fut pas moins battu à plates coutures et mis dehors. Trois jours après, son bagout et sa faconde renaissaient. Tout se ramenait à un accès de rancune chez Delcassé, une minute d'égarement de la majorité, une querelle de famille d'où la politique était absente. Au total Clemenceau restait frais et dispos. Il prit le train et le paquebot pour se distraire. En fuyant sans délai, il coupait habilement les vivres aux journaux qui se lassent vite des faits et gestes de l'homme du jour flânant autour des Pyramides et jasant avec le Sphinx. Car l'idée du voyage au Caire n'est pas une primeur : c'est la réédition d'un truc qui a déjà servi. Il est revenu prêt à se battre. Il est au-dessus de ses adversaires, non par la morale ou le talent, mais par la volonté d'action. Dans cette phrase du Grand Pan il s'est peint luimême : «Pan nous coimmande. Il faut agir. L'action est le principe, l'action est le moyen, l'action est le but.» N'est-ce pas lui encore qui disait vers le nouvel-an 1920?
Je serai le 17 février à l'Elysée, et j'y resterai sept ans, et mon grand plaisir c'est que pendant sept ans mon ami Briand battra la semelle devant la Présidence du Conseil.
Ce fut Clemenceau qui battit la semelle devant la Présidence de la République et Briand lui rendit avec usure, la monnaie de sa pièce. Mais s'il ne fait pas ses
sept ans à l'Elysée, il entend les faire contre le rival indésirable qui reste pour lui un usurpateur. Il s'est arrangé pour lui marquer son impolitesse, lorsque Paul Deschanel le visita au retour de Versailles. L'ex-candidat évincé était en auto à la campagne ; il n'a pas serré la main au nouveau président ; il ne l'a pas félicité. Il ne songe qu'à le faire glisser dans un mauvais pas et à lui rendre l'Elysée inhabitable. Il est donc parti pour qu'on l'oublie quelques semaines : il a le souvenir qu'il a toujours fait sa rentrée plus facile en quitant les planches et le théâtre. Donc notre devoir est de ne pas l'oublier, si nous craignons les vilaines surprises. C'est pourquoi j'écris ce livre et vais porter le flambeau de l'histoire dans tous les coins et recoins de sa vie, les repaires et les embuscades du Tigre. Bien fol est qui s'y fie I
Le tribun de Montmartre
Montmartre, avec ses rues escarpées, ses étages de maisons et ses toits en cascade qui dominent tout Paris, sentinelle observant au loin les plaines de l'Est et du Nord, planté sur le flanc de la capitale Française, lui donne sa figure pittoresque, complète artistiquement sa beauté par l'isolement de sa masse et la majesté réelle de son petit sommet. Ce n'est qu'une taupinière auprès des grandes chaînes, Alpes, Pyrénées, Auvergne, Jura : mais au milieu des plaines verdoyantes de l'aimable vallée où rampe sinueusement la Seine, au-dessus de la mer prodigieuse d'habitations entassées à ses pieds, d'où s'élève le murmure confus de millions d'hommes, c'est presque un pic imposant par sa fierté et ses lignes originales. Montmartre éveille encore d'autres pensées : il a son histoire personnelle, liée aux mouvements violents, aux vagues révolutionnaires qui déferlent périodiquement sur la grande cité : il est admirablement placé et
comme dressé pour être l'asile des passions orageuses qui bouillonnent dans les multitudes, aux prises avec tous les problèmes de la vie et du travail.
Clemenceau y a vécu comme sur un mont Aventin, encore ignoré et s'ignorant lui-même : ce fut aussi pour sa notoriété naissante de tribun populaire un lieu de prédilection, une sorte de Sinaï, enveloppé de nuées, de tonnerres et d'éclairs. C'est de là que pour la première fois il émergea, que son nom circula parmi les foules et que brutalement il se lança dans l'action avec cette brusquerie instantanée et cette prédisposition naturelle aux conflits, qui caractérise toutes les explosions successives de sa vie publique.
Avant la Commune, où il fit ses premières armes et ses premières victimes, à peine -quelques escapades et quelques bagarres, plus ou moins tapageuses, signalèrent son enfance et sa jeunesse ; mais elles ne dépassent pas la moyenne banale des aventures médiocres que l'histoire n'a pas l'habitude de retenir. D'après le Palmarès du lycée de Nantes, où il récolta par ci par là deux ou trois prix et quelques accessits, il ne fut ni un adolescent prodige ni non plus un élève turbulent ; il fut plutôt insignifiant et sag€. Son père vieux médecin du Bocage Vendéen, petit châtelain de Mouilleron-en-Pareds, jacobin et bleu, emprisonné au 2 décembre pour sa protestation contre le coup d'état du Prince Louis Napoléon, soufflait à son fils ses détestations enragées : le futur professeur de médecine, du moins dans le plan familial, porta les préventions paternelles contre la tyrannie du second empire à Paris. Les étudiants du quartier latin exhibaient leur mécontentement contre le régime avec ostentation : la majorité boudait et une minorité, qui préférait les monoanes et les chahuts à l'assiduité des cours ou des laboratoires, descendait fréquemment dans la rue, pour le plaisir de manifester, de crier et d'embêter les sergents de ville. Dans ce milieu
mobile et houleux, Clemenceau se fit aisément une réputation de réfra€taire à la légitimité impériale et de brave à trois poils. Il avait déjà la bosse de l'insurrection.
En 1862, le 2 janvier, il essaya ses ailes dans une émeute où l'efferverscence politique se mêlait aux potins de théâtre. Le prétexte était bien léger et l'écrivain charmant, dont le talent paya cher ses relations intimes avec la cour de Napoléon III, Edmond About, ne méritait vraiment pas d'être mis en quarantaine. Clemenceau appliquait déjà le procédé concret qu'il développa plus tard et qui lui a trop réussi. Duelliste, polémiste ou guerrier, il s'est toujours jeté sur les personnalités en vedette, les noms célèbres, pour tirer le meilleur parti de leur défaite. Il n'a d'idées et de théories que contre quelqu'un, pour faire son chemin en l'abattant. Il flatte la foule en inscrivant dans un journal, dans un discours, dans un programme électoral, quelques principes ; mais son unique but est d'atteindre par eux l'adversaire personnel qu'il a choisi : alors, il sonne du cor et pousse la chasse impitoyablement, jusqu'à l'hallaU.
About était l'auteur d'un drame en cinq actes, Gaetana, que l'Odéon joua. About fréquentait Compiègne, crime affreux ! Les puritains de brasserie proscrivaient ses livres pleins d'humour et d'esprit que le temps n'a pas démodés et qui se relisent sans fatigue. Clemenceau, qui avait besoin de se faire la main, l'avait rayé du dictionnaire des gens de talent. Il monta une cabale et la bande joyeuse de ses camarades courut au passage Saulnier sous les fenêtres d'About. Tous en chœur, malgré les barrages d'agents, huèrent la littérature d'un littérateur qui n'était pas assez républicain. Il se vengea par une lettre au Napoléonien qui débutait ainsi : «Depuis le jour où l'élite des polissons de Paris m'a volé le fruit de 7 à 8 mois de travail ...» Clemenceau traita la lettre d'inqualifiable dans le journal le Travail et About de drôle, outrecuidant et rageur, goujaterie qui manquait de
sel et de mesure. Mais la fronde était dans toutes les cervelles : les polissons se rangèrent derrière le Vendéen, qui, pour occuper leur courage, imagina de fêter en plein boulevard l'anniversaire du 24 février 1848. Cette fois Clemenceau fut coffré et condamné à un mois de prison qu'il dut purger à Mazas. Le séjour lui déplut ; car il en sortit calmé. Ce qui prouve que s'il a toujours eu la vocation des coups qu'il attire aux autres, il n'est pas de ceux qui recherchent la paille humide ou sèche des cachots. Sa vie entière, il a soigneusement fait cette distinction : très calculateur dans ses emballements à froid, il ménage précieusement sa liberté et sa peau. De même sur le terrain, à la tribune, ou la plume à la main, c'est un redoutable assaillant, si l'adversaire se sauve ou ne se défend pas. Chaque fois qu'on lui a fait tête il a reculé : chaque fois qu'il a été franchement attaqué, il s'est sauvé. J'en ai fait deux ou trois fois moi-même l'amusante expérience.
Interne à l'hôpital de Bicêtre, disciple de Robin, souteneur d'une thèse de doctorat très matérialiste, notre apprenti carabin était bien guéri par l'hospitalité de Mazas des entrainements qui conduisent aux bancs de la correctionnelle. Il s'évada en Amérique plutôt que de reprendre la faction avec les républicains, ses frères. Eux, taquinant et harassant l'Empire, redoublaient chaque année d'audace irréconciliable. Mais il y avait des risques et des périls à persévérer ; décidément Clemenceau n'avait pas le goût du martyre. Il aima mieux apprendre l'anglais aux Etats-Unis, teintant de culture anglo-saxonne l'individualisme et les fortes aversions qu'il tenait du terroir natal, de son père inconoclaste et païen.
Non qu'il se désintéressât de la politique. Il attendait des temps plus propices, la fin de l'Empire, dont il ne remercia pas les Prussiens, mais dont la nouvelle le combla de joie. Tant que dura la guerre impériale, il guetta la débâcle : il arriva pour les dépouilles vers le 4 septem-
bre. Immédiatement il forma le doiible dessein de fonder à Montmartre une clinique où les malades soignés gratuitement fourniraient une moisson inépuisable d'électeurs reconnaissants et d'y briguer un mandat politique dans les rangs d'une population ouvrière qui avait secoué de très bonne heure le joug bonapartiste. Ses biographes s'extasient sur la boutique à deux façades, sur le dispensaire qui fut le berceau de la grandeur olémenciste. Un reporter du Figaro a décrit ce singulier bureau, moitié salle d'hôpital, moitié réunion publique, avec une minutie qui prouve combien s'était perfectionné l'art d'être populaire. Dans cet art il entre plusieurs espèces d'ingrédients bien connus des émules de Mangin et de Barnum. La physionomie du dispensaire, où l'homme est devenu dieu, c'est bien Clemenceau tout entier :
Chaque dimanche, chaque mercredi, de neuf à onze heures du matin, il réside rue des Trois-Frèi'es, où dès huit heures une foule, une cohue, une armée l'attend.
C'est au fond d'une cour de cinq mètres carrés qu'est situé son dispensaire, composé de trois pièces étranges que nous allons essayer de décrire. La première ouvre dans l'angle d'un étroit corridor. Elle sert de vestibule. Cinq enfants y seraient à l'étroit. Plus de trente personnes y sont empilées, attendant leur tour, repoussant celles qui voudraient encore que l'encombrement fût plus complet. Sur la table de bois blanc, sur les chaises de paille, sont assises les femmes malades. Quelques hommes se sont hissés sur la cheminée entièrement dégarnie. Contre chaque carreau de la fenêtre de gauche est un visage d'électeur qui regarde avec dédain les retardataires dont la cour est pleine et dont la long-ue queue s'étend sous le corridor du premier corps de bâtiment, jusque dans la rue des Trois-Frères.
Dans un angle de cette sorte de vestibule, se dressent deux drapeaux — tricolores, s. v. p. ! — et dont la hampe est surmontée, non d'un bonnet phrygien, mais simplement d'une pique.
Outre la porte d'entrée, deux petites portes, l'une à droite, l'autre à gauche, à côté de la fenêtre. La première, toute boisée, ouvre our la cuisine transformée en bureau. C'est là que se tient le secrétaire de M. Clemenceau. Vous vous demanderez si ce scribe est aussi médecin. Pas du tout. Aussi ne reçoit-il que les pétitionnaires,
les candidats à. la protection du maître. En deux minutes, il a promis à la famille d'un déporté de faire rentrer prochainement l'égaré. Dans les deux minutes qui suivent, il enregistre la demande d'emploi d'un électeur. La porte dont nous n'avons point parlé est moitié bois, moitié carreaux, ceux-ci barbouillés de craie.
Poussons-là, après trois heures d'attente!
Un homme de trente-huit ans environ, aux cheveux coupés ras et grisonnants, au grand œil noir, à l'épaisse moustache noire, au teint de moine, à l'air franc et ouvert, à la main toujours tendue, correctement vêtu. Voilà M. Clemenceau.
Le bien et le mal de la pièce où. nous sommes, c'est qu'elle a deux portes: celle par laquelle nous venons d'entrer, et celle par laquelle tout le monde sort et qui donne dans la cour. Dès qu'on l'ouvre, toute la queue des solliciteurs l'assaille : « Monsieur Clemenceau ! Monsieur Clemenceau ! . . . Un mot seulement ! . . . Je suis là depuis le matin ! . . . Je n'ai pas eu le temps de déjeuner ! . . . — < Mais c'est une insurrection ! > s'écrie-t-il.
Alors s'ouvre l'autre porte poussée par les gens du vestibule qui ont peur de voir les derniers passer les premiers. Les femmes, naturellement, crient plus haut que les hommes.
— Puisque c'est ainsi, honneur aux dames! fait-il.
Et tout en riant, puisqu'il rit toujours, il place aux premiers rangs les femmes, en faisant entrer dans son cabinet celles qui veulent bien le consulter ensemble.
Vous rappelez-vous le fond de cour où opérait, il y a dix ans le zouave Jacob \ Eh bien, nous y sommes.
A certains moments, les quémandeurs s'écartent devant un groupe de « gens » bien mis qui semblent revêtus d'un caractère officiel.
— L'Harmonie de Montmartre! dit l'un d'eux à M. Clemenceau qui passe le nez.
Dès son débarquement à Paris Clemenceau avait obtenu d'Arago la mairie du 18me arrondissement, Montmartre. Le point stratégique convenait excellemment à un ambitieux de trente ans qui ne voulait pas d'influences gênantes et surtout pas de contrôle dans son domaine réservé. Du haut de sa citadelle il entendait être indépendant de l'Hôtel de Ville •et de la France, se créer un fief inabordable dans la féodalité Républicaine. Camille Ducray avec son optimisme et son enthousiasme admi-
ratif, a mis au pinacle l'administration de Clemenceau durant le siège :
Le maire de Montmartre déploya une intelligente activité. Aux petits enfants il trouva du lait ; aux réfugiés, des asiles ; à tous, l'alimentation, l'éclairage, le charbon. Et comme il était de ceux qui avaient le dessein de résister fièrement à l'ennemi, il lui fallut veiller à l'armement de la garde nationale, assurer son encadrement et son instruction, surveiller les remparts, organiser l'enseignement laïque, combattre les éléments de réaction qui n'avaient point abdiqué devant la République.
Ce maire sans pareil aurait mérité le prix Montyon. Mais le panégyriste dépasse le but. La belle activité, tant louée, s'xerça-t-elle sur tous les sujets avec le même bonheur? Le scepticisme est permis. Le combat contre la réaction ne fut pas exempt de vexations désobligeantes où le respect des consciences et des droits civiques ne tint aucune place. Le maire de Montmartre était affligé d'une toquade. Il était seul dans son îlot comme un capitaine à bord : il voulut aussi un appareil militaire pour lui, rien qu'à lui. Il se hâta de lever et d'équiper une petite armée à ses ordres, un Etat dans l'Etat. Sur la butte, Clemenceau n'était-il pas l'imperator? Il eut donc sa garde impériale. Le 17 octobre, sur tous les murs, cet appel était affiché: <;Que tous ceux qui désirent concourir d'une façon active à la défense de la patrie viennent se faire inscrire sans délai.» Passons l'éponge sur cette organisation de Montmartre barricadé contre l'Etat-major de Moltke et l'Etat-major de Trochu simultanément. C'était la sécession avant la lettre, avec l'arrière pensée très visible de combattre les Allemands et les Français s'ils traitaient avec les Allemands. Les techniciens sont muets sur les projets militaires de Clemenceau : il eût été cruel de le questionner. Au fond il n'était fixé que sur un point, sur sa résolution de diriger la guerre pour son compte en anarchiste.
Pour armer ses milices, il eut au moins une conception cocasse. Féru des souvenirs de l'attentat d'Orsini, il admirait sincèrement l'ingéniosité des projectiles avec lesquels le régicide Italien avait mitraillé les abords de l'Opéra, blessant très légèrement l'Empereur et l'Impératrice, mais immolant autour des souverains de nombreux innocents. Ces bombes métalliques, de forme sphérique, étaient munies de cheminées de fusils avec capsules. Lancées sur le pavé, elles éclataient sûrement et rien n'égalait leurs ravages. Clemenceau qui confondait la grande guerre avec les moyens d'un complot ou d'une émeute, espérait transformer Montmartre en Saragosse : il en eût été le Palafox. Il s'approvisionna donc par quantités invraisemblables de ces bombes, les unes chargées de poudre, les autres rempUes de pétrole, tout un parc incendiaire.
Le compte rendu de la 18me séance du gouvernement de la défense nationale porte que le général Trochu se plaint des excès de réquisition de pétrok pour fabrication de bombes, faits par Clemenceau, et il critique vivement cet abus de pouvoir ; Jules Ferry répliqua qu'il a envoyé une circulaire aux maires de Paris pour limiter leur droit de réquisition. Rien ne prouve qu'il ait été obéi. Les bombes de Clemenceau n'eurent pas l'heur d'être utilisées contre les Prussiens ; mais elles servirent accidentellement contre les Parisiens. Les mémoires de Mme Juliette Adam contiennent une page curieuse sur tous les essais d'inventions miraculeuses que suggérait la folie obsidionale et que Clemenceau accueillait avec un particulier empressement. Elle écrit à la date du 25 octobre :
Il y a un gros accident : des fabricateurs de bombes ont sauté . . . Cette fabrication de bombes Orsini avait mis l'ancienne police impériale dans tous ses états. Adam, qu'elle accablait de rapports, a su bientôt, en s'adressant au ministre des travaux publics, que ces bombes appartenaient à la commission des ban-icades, qui en surveille la fabrication. Mais elles ont fait trop de bruit; Dorian et le
préfet de police se sont entendus poui* liquider l'opération, sous prétexte de comptabilité. M. Clemenceau, maire de Montmartre, où l'accident a eu lieu, a promis son concours. Il présidera une commission déjà nommée
Dans les premiers jours du siège, on croyait à une attaque des remparts. On a voulu donner confiance aux Parisiens en leur montrant que tous les moyens de les défendre seraient acceptés. Paris entier s'intéresse au moindre essai de projectiles qui pourraient détruire l'ennemi ou ses ouvrages, on ne pense qu'à cela; au fond, chacun est dans l'attente de quelque invention nouvelle qui nous donnerait la victoire, comme le feu grégeois la donna si souvent aux Grecs assiégés dans Constantinople.
Les bombes de Clemenceau eurent une fin assez piteuse. Les joujoux du grand guerrier de Montmartre furent déclarés inutiles et inutilisables à la fin du siège ; ils exigèrent des précautions extraordinaires pour être transportés à travers Paris et détruits dans les fossés de Vincennes. Le maire bombardier souffrit de cette condamnation sans appel : ce n'était qu'une piqûre dans sa vanité de général civil. Le 18 mars 1871 un drame affreux ensanglanta Montmartre. Les faits sont simples : ce qui l'est moins, c'est le rôle de Clemenceau dans le lamentable massacre de deux généraux français, égorgés dans son arrondissement, sous le couvert de son autorité, après avoir reçu de lui la garantie formelle qu'il veillait sur eux et que leur existence était en sûreté.
Voyons l'abord les faits dans leur simplicité. Environ 200 canons de l'armée de Paris avaient été hissés sur les buttes avec la louable intention de ne pas les laisser tomber dans les mains de l'ennemi : mais sous couleur de patriotisme le peuple exalté n'admettait même pas que le gouvernement les reprît. L'indiscipline tourna vite à la rébellion. Deux généraux furent envoyés par M. Thiers pour régler une petite expédition et préparer le retour des canons à leur poste. Ils s'appelaient Lecomte et Clément Thomas. Le second, qui avait commandé la garde nationale, jouissait d'une immense inpopularité à cause
de sa fermeté dans toute la durée du siège. Il avait fait dissoudre de nombreux bataillons, notamment celui de Belleville, qui sous les ordres de Flourens ne cessa de désobéir, fuyant aux avant-postes avec «une lâcheté sans exemple». Il avait fait destituer des centaines d'officiers compromis, réprimé d'intolérable abus, si bien qu'il avait pu mener au feu très honorablement ses meilleurs bataillons. Collaborateur apprécié par Trochu, il s'était attiré les inimitiés qui pardonnent le moins, celles de la populace. Dans ces jours d'abattement et de nervosité les pires éléments maîtrisaient la rue. Clément Thomas et Lecomte, saisis par des soldats en goguette, furent roués de coups et amenés au bal public du Château Rouge, puis traînés dans le jardin d'une petite maison de la rue des Rosiers, et là exterminés, avec une aggravation de tortures féroces et de brutalités bestiales. Clemenceau et ses défenseurs, abondamment tuyautés par lui, ne contestent pas qu'il arriva trop tard pour s'interposer entre ses administrés et leurs victimes. Mais que signifie ce trop tard très élastique? Les circonstances atténuantes sont entortillées. Elles invoquent Vignorance des scènes affreuses qui se déroulèrent pourtant très près de la mairie et la confiance candide du maire dans la parole de ses représentants, tel un nommé Simon Mayer ayant répondu de la vie des généraux après leur arrestation. Le It.-colonel Rousset tient à le couvrir dans son livre, 187i, sur la Commune. Malgré sa bienveillance, on reste perplexe :
La foule, g-avée de sang, s'écoule et se disperse, abandonnant les deu:x cadavres qui attendent jusqu'au lendemain qu'on vienne les relever et les ensevelir.
Un instant avant, on avait \'u accourir M. Clemenceau, ceint de son écharpe, qui, très pâle et les traits convulsés, criait: «Pas de sang, mes amis, pas de sang- ! > Il arrivait malheureusement trop tard et ne recueillait plus que des menaces, quand il témoignait ainsi son indignation et sa douleur.
Ce qui frappe dans ce récit d'un avocat complaisant, c'est l'ahairissement de Clemenceau, qui vient en effet trop tard et s'en va trop tôt pour accélérer au moins l'inhumation des cadavres. Personne, parmi les juges impartiaux, ne croit, bien que l'accusation ait des partisans convaincus, à la complicité directe de Clemenceau dans l'assassinat. Mais la placidité ou l'ataraxie, poussée à des limites invraisemblables, est trop certaine. Le matin, entre 6 heures et demie et 7 heures, il causait avec les deux généraux sur le ton débraillé de je m'en fichisme dont il est coutumier. Les généraux sont arrêtés : il ne s'inquiète pas davantage. Tout se gâte. Les prisonniers sont menacés, frappés, insultés et l'exécution prend un aspect de sauvagerie inouï, comme l'atteste cette seconde note du It.-colonel Rousset :
Le corps de Clément Thomas portait dix-neuf blessures; celui du général Lecomte neuf, dont une seule (la première) avait frappé la tête à l'occiput. De l'examen des cadavres, il résultait que nombre de coups de feu avaient été tirés sur eux quand ils étaient déjà à terre. Les chaussures de Clément Thomas étaient percées de balles et deux projectiles avaient labouré les chairs du général Lecomte, depuis les genoux jusqu'aux épaules; preuve que les bourreaux s'étaient accroupis pour tirer sur l'homme étendu.
Et de tout cela, de cette boucherie ignoble, qui est consommée à cinq heures et demie du soir, Clemenceau n'a cure ou n'a vent toute une journée ! Cette tranquillité est d'autant plus inexplicable, ou déplacée, que très loin de Montmartre on se tient au courant, on est informé. Les Souvenirs du général Du Barail le disent expressément :
Nous allâmes, dans l'après-midi, ma femme et moi, nous installer provisoirement à Passy, où nous voulions passer deux ou trois jours, avant de rentrer à Fontainebleau. Le lendemain, 18 mars, on connut, pour ainsi dire, heure par heure, à Passy, les événements dont Montmartre était le théâtre, et j'ai vérifié depuis le fait suivant: Nous sûmes l'assassinat des généraux Lecomte et Clément
Thomas, à peu près une heure et demie avant l'instant précis où il fut perpétré. C'est très bizan-e, n'est-ce pas ? Et pourtant cela s'explique. Il a suffi aux porteurs de nouvelles de savoir en quelles mains deux victimes étaient tombées pour pouvoir prédire qu'elles allaient être immolées.
En plaidant pour le maire de Montmartre, sourd et aveugle, terré dans sa mairie, tandis que son arrondissement brûle, ses amis en feraient presque un personnage comique de Vaudeville ou de Café-Concert. C'est le pavé de l'ours. L'imputation la moins grave ou la plus favorable dont Clemenceau ne se relèvera pas, c'est que, partagé fâcheusement entre le souci de sa popularité et le devoir de s'enquérir des généraux présents sur les buttes hostiles, il s'est abstenu. Il n'ignorait point leur venue ; il ne pouvait se méprendre sur l'excitation qui régnait à Montmartre. Il a sans doute supposé que tout s'arrangerait, mais il s'est lavé les mains du malheur, rassuré sur les conséquences, puisque n'étant pas sur les lieux, il était libre d'invoquer Vabsence à son actif. Ces jolis calculs ne lui répugnent pas. Lorsqu'après Buzenval les révolutionnaires de son quartier l'invitèrent à marcher sur l'Hôtel de Ville et refaire le coup des criminels émeutiers du 31 octobre, il déclina prudemment cet honneur, mais mit son adjoint à la disposition des délégués du Club de la Dame Blanche. Nous retrouvons ce double jeu de bascule et cette roublardise dans l'affaire même de l'enlèvement des canons. Voici ce que raconte le sous-chef d'Etat-major général de la garde nationale, M. Baudouin de Mortemart :
Les chefs de bataillon, qui avaient accepté un commandement du Comité central et bien souvent des capitaines, étaient ceux qui venaient le plus souvent nous voir. Ils venaient nous demander des ordres; mais ils les exécutaient ou ne les exécutaient pas, suivant l'avis du Comité central. Nous n'avons pas pu, en ce moment, être bien au courant de ce qui se faisait, parce que, naturellement, on nous cachait ce qui se faisait; tout le monde était soi-disant avec nous.
Ainsi, pour les canons, les bataillons avaient promis à M. Clemenceau, qui était le maire de l'arrondissement, de lui livrer les canons. J'ai accompagné des officiers d'artillerie et cent chevaux, non pas à la butte de Montmartre, car nous aurions eu peur qu'on ne prît nos chevaux, mais nous les avons laissés en bas de la butte et nous sommes montés avec cinq attelages seulement. Quana je suis arrivé chez le général Henrion, qui commandait le secteur, et qu'il eut envoyé chez M. Clemenceau, il nous dit : < Que malgré son influence, il n'avait pu les décider*. Et il nous engagea à revenir dans trois jours. — Et j'ai fait ce métier là pendant 18 jours. 07i nous ajournait toujours.
La comédie de l'ordre, dont le maire de Montmartre était officiellement le mandataire, en lutte avec le désordre, a été jouée supérieurement par Clemenceau. Le moins ostensiblement possible, mais avec d'autant plus d'énergie et d'astuce, il pactisait avec une volonté occulte qui avait interdit de ramener les canons. C'est le pince sans rire accompli, grimé en Ponce-Pilate. Et il n'avait pas trente ans ! Que sera-ce quand le feu de l'alchirnie révolutionnaire l'aura, dans son creuset, desséché et calciné? Les meurtres de la rue des Rosiers ont joué dans la vie de Clemenceau, comme celui de Britannicus dans la vie de Néron. Selon le vers de Racine, le monstre naissant y a découvert son génie. Un des plus criminels, parmi les héros de Balzac, dit à un élève que retiennent encore certains scrupules : «Nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu.» Après le drame des généraux martyrs, Clemenceau n'a plus rien à apprendre. Le voilà trempé.
Il n'est pas encore démontré qu'il obtiendra pour ses cendres les honneurs funèbres et l'abri pompeux du Panthéon. Pour le moment amis et ennemis d'une voix et d'un élan unanime, le porteraient sur la colline sacrée de la rive gauche de la Seine. Mais si la cérémonie s'achève, regardons, pour être juste, une autre sommité non moins fameuse qui fait vis-à-vis sur la rive droite. Ces deux extrêmes se touchent. En dépit des couronnes
du Panthéon, Montmartre reste le point initial de la marche qui faillit être enrayée à la première étape, où l'homme glissa dans le sang de deux généraux français. Si nous n'oublions pas, nous avons le droit d'admettre, au terminus triomphal, un cortège de milliers d'officiers saluant de l'épée le blasphémateur du procès Dreyfus et le revenant de la Commune.
Un maître camoufleur
J'ai longuement insisté à dessein sur la lugubre affaire de Montmartre.
Si nous n'y prenions garde, elle serait radiée de l'histoire, précisément parce qu'il est impossible de connaître Clemenceau, si elle est ignorée, et qu'il ne lui convient pas d'être connu. C'est là que les instantanés pris sur le vif sont les plus instructifs. Il n'avait pas encore l'effrayante possession de lui-même, qui plus tard l'a rendu inaccessible et insaisissable aux objectifs les plus puissants. Son tempérament, ses tendances qui ne sont pas seulement filles du travail et de la réflexion, le poussaient bien alors à dissimuler tout ce qui le gêne ou fait obstacle à son ambition ; mais comme dans les tableaux les plus parfaits des peintres primitifs, il y a encore des touches naïves, des négligences, des aveux involontaires. Ils servent à pénétrer sa vraie nature et plus tard à le deviner, à le démasquer, malgré le tour de main incomparable et la patine impeccable du maître.
C'est pourquoi Clemenceau, le plus averti de nous tous sur lui-même, s'est occupé tant de fois de l'affaire de Montmartre, mais pour cacher ce qu'il faut savoir. Aidé de ses assistants, romanciers, décorateurs, publicistes, il ne songe qu'à écarter tout le monde des chemins qu'il a suivi, à faire perdre les pistes et le fil ténu de ses actions. Pour l'édification des gogos, Camille Ducray a
noirci quatre ou cinq pages, qui sont bien un modèle d'amphigourisme et de galimatias. Si vous les lisez vite, la vérité travestie laisse dans l'esprit du lecteur bon enfant une vision dans le genre des histoires à dormir debout, qu'affectionnent pour des raisons diverses les très jeunes garçons et les très vieilles gens. Si vous lisez attentivement, vous sentez que les événements s'enchainent mal dans le récit, que leur liaison est puérile ou absurde. Impossible de s'y retrouver.
Gustave Geffroy est beaucoup plus près que Ducray du cœur de Clemenceau ; en outre c'est un artiste. Chez lui les diversions ont une tournure plus subtile et le camouflage, car c'en est un, est perfectionné. Les objections sont retournées, le coupable se fait accusateur et ce sont les généraux qui ont tous les torts d'être tués. Le maire de Montmartre ne leur avait-il pas répété en levant les bras au ciel : «Je pense que je n'y puis rien.y> Ecoutez le grand air chanté par Geffroy :
Le rôle de Clemenceau fut d'une loyauté absolue. Voulant pacifier les esprits, il obtient, le 13 mars, du gouvernement de Thiers, que les canons de la garde nationale, réunis sur la Butte, ne seraient pas pris par la force, mais feraient l'objet d'un arrangement transactionnel. Le 17 mars, sans qu'il fût prévenu, on envoie la troupe pour les enlever. Ce qui s'ensuivit, ce fut la pactisation des soldats avec les garde-nationaux, le meurtre des généraux Clément Thomas et Lecomte, la mise en suspicion de Clemenceau par ses administrés. Il échappa à l'ordre d'arrestation du Comité central, comme à l'entrée des troupes, en mai, il échappa à la fusillade sommaire qui l'aurait puni de ses efforts de conciliation.
Dans ce texte cadenassé, à triple et quadruple serrure, tout le monde apparaît responsable, sauf Clemenceau. Jusqu'au drame de la journée sanglante qui file, file et disparaît. L'escamotage est complet. Qu'est-ce que ce maire d'un simple arrondissement qui traite d'égal à égal avec Thiers, qui obtient un arrangement transactionnel, sur quelles bases? Quelle transaction est possible
quand il s'agit de rendre ou de ne pas rendre les canons dérobés à l'armée? Première excuse: on lui a manqué de parole. C'est un mensonge rétrospectif. Deuxième excuse : les généraux sont morts par leur faute. C'est une lâcheté gratuite. Troisième excuse qui devient un grief : le pauvre maire est mis en suspicion par ses administrés. Pourquoi? Est-ce pour avoir ménagé les généraux? Le cercle est doublement vicieux. Ce conciliateur étrange voudrait jouer à la victime sur le dos des siennes. Il opère un mouvement tournant autour de son crime. Alors nous commençons à comprendre pourquoi il est arrivé trop tard. Pour plaire à ses électeurs, devait-il donc placer les cadavres des généraux dans un fauteuil et les fusiller une fois de plus ? Cela s'est fait en 1919.
Si le vicomte Beugnot de l'Etat-Major du général Le Flô, ministre de la guerre, n'avait pas assisté à toutes les péripéties du drame, s'il ne l'avait pas raconté minute par minute, comment s'y reconnaître ? Par lui tout s'éclaire. Grâce à lui, nous savons que dans cette sinistre journée du 18 mars, Montmartre, fief de Clemenceau, était le centre de rassemblement désigné pour y conduire et livrer aux fureurs des gardes nationaux tous les officiers arrêtés dans Paris, n'importe où. Ceci aggrave tout. Beugnot fut désarçonné et pris au coin du Boulevard Magenta et de l'ancien boulevard extérieur. Trois capitaines et un commandant furent ramassés à la gare du Nord et tous également entraînés rue des Rosiers, sur la Butte. Au-dessus des geôliers, de la foule furieuse plane le Comité central dont tout le monde parle, que personne ne voit et dont le capitaine Mayer, l'alter ego de Clemenceau, fait sans cesse état. C'est même là ce qui explique le vaet-vient incompréhensible des officiers de garde nationale, l'absence de Clemenceau et la fatalité du massacre. Clemenceau est en accord profond avec ce vague Comité central, expression lointaine, et, d'autant plus terrible, des rancunes de la foule et de ses exigences
m-eurtrières. C'est le Moloch, invisible et présent, dont l'autel est à Montmartre et qui exige des holocaustes. Clemenceau qui conspire au profit de sa triste popularité avec cette divinité féroce de la démagogie, a peut-être chargé Mayer d'éviter un meurtre, mais sans se compromettre. Il s'est bien gardé de donner la moindre instruction qui découvrirait son humanité au dépens de ses intérêts électoraux. Si la foule est clémente, tant mieux. Si la barbarie l'emporte, tant pis. Quelqu-es lignes significatives du vicomte Beugnot en disent long sur le conflit intime qui, dans le cerveau de Clemenceau, opposait ce que nous nommerons sa conscience et sa crainte de déplaire aux meneure de la foule :
Le capitaine Mayer, auquel nous demandions sans cesse de nous montrer ce comité, dont tout le monde parlait autour de nous, était fort embarrassé de nous répondre, mais très attentif pour nous et plein de prévenances.
A ce moment, je me mis à la fenêtre, et je vis se produire dans le jardin un mouvement de mauvais augure; des g-ardes nationaux formaient la haie, mettaient la baïonette au canon; tout cela semblait annoncer un départ. Il était évident que nous allions être emmenés du Chàteau-Rouge. Effectivement le capitaine Mayer vint nous prévenir qu'il avait ordre de nous faire mener aux buttes Montmartres, où se tenait définitivement le comité, qu'on cherchait, nous dit-il, depuis le matin. Je vis bien clairement alors que ce comité n'existait pas, ou bien ne voulait pas s'occuper de nous ; et j'en conclus que nous étions bel et bien perdus, que nous allions ajouter un deuxième acte à la tragédie du général Bréa et de sou aide de camp, lâchement assassinés le 24 juin 1848, à la barrière de Fontainebleau.
Tous ces préliminaires sinistres n'avaient pas trompé Beugnot. Le chemin de la Croix commençait ; le dénouement était proche. Tout bientôt fut fini pour les généraux. Le reste du groupe d'officiers prisonniers n'avait plus qu'à mourir à son tour. Je donne encore la parole à Beugnot pour le dernier incident, celui qu'a dénaturé
Clemenceau, tâchant de se disculper par un faux fuyant, et qui, vu dans sa lumière, sera toujours écrasant pour sa mémoire :
Il est six heures. Nous sortons de cette maison de sang-, où nou étions depuis deux mortelles heures, et d'où aucun de nous ne croyait sortir ■vivant. La garde nationale, qui nous escorte et fait la haie autour de nous, semble revenue de ses affreux instincts du matin. Le crime odieux qui vient de se commettre pèse sur toutes les consciences et sur bien des gosiers A peine avions-nous fait quelques pas pour descendre des buttes, que nous voyons accourir, effaré et très pâle, un homme vêtu de noir, et portant en sautoir une écharpe tricolore.
< Où menez-vous ces officiers ?> s'écrie-t-il. Il croit qu'on nous mène au supplice, et le malentendu qui s'engage entre lui et notre escorte nous fait perdre du temps, ameute encore la foule et manque de nous devenir fatal. Nous demandons qui est cet homme. On nous répond que c'est M. Clemenceau, maire du IS"" arrondissement et député de Paris. Depuis M. Clemenceau a expliqué à la tribune de l'Assemblée Nationale sa conduite de cette jouraée. Nous tenons seulement à constater qu'il n'a paru, au milieu de ces scènes honteuses et sanglantes, qu'on aurait pu peut-être empêcher, qu'à six heures du soir, après l'assassinat de deux généraux.
La version du vicomte Beugnot est indéniable : c'est un document photographique. D a vu et su voir. Toutes les palinodies concertées, retouchées, rafistolées, cinquante ans après, ne blanchiront pas Clemenceau. Le tribunal le plus indulgent retiendra son hésitation, ni Cornélienne, ni Chrétienne, ni même avouable, sur le drapeau rouge ou le drapeau tricolore. Pour lequel penchait-il ? Pour le plus fort des deux ? Quel serait le plus fort? Il hésitait. En parcourant les pièces les plus probantes, actes, proclamations, confessions, mémoires, qui pullullent sur ce semestre assez sombre, depuis fin 1870 au milieu de 1871, l'impression se dégage d'une mêlée confuse entre la naïveté de beaucoup d'acteurs importants et la canaillerie de pas mal d'autres, qui ne l'étaient pas moins. Clemenceau fut-il un naïf ?
Il était de cette fournée de maires (et non le moins finaud) inconsidéremment revêtus d'une autorité discrétionnaire, qui s'étaient taillés, en plein drap du manteau national, le pourpoint d'un chef de clan. Ses aspirations étaient larges. A peine casé dans le forum de Montmartre, il ne songe à rien moins qu'à mener Paris de son château fort : la province serait englobée plus tard. Son péché mignon, qui en temps normal se nomme forfaiture, fut de se substituer militairement, par toutes les roueries imaginables, au pouvoir Central. Si la Commune a tenu la France en échec, c'est qu'elle a trouvé toutes prêtes de petites armées déjà séparées de l'armée nationale, c'est que les Français de la formation Clemenceau étaient des séparatistes. «Les hommes de la Commune, a dit Jules Simon, ne sont pas sortis de terre le 18 Mars comme une génération spontanée.» «Pour les affiliés, a dit aussi Martial Delpit, il n'y avait plus de frontières ; la patrie n'était plus qu'un mot vide de sens.> Clemenceau est un jacobin ; en 1871 il exerçait dans son empire ; il le voulait grand, si possible, plutôt petit que pas du tout.
Geoffroy insinue que le 13 Mars il avait, traitant d'égal à égal ou de supérieur à inférieur, obtenu du gouvernement de Thiers une transaction pour les canons de Montmartre. Oui, pour rester maître chez lui, il avait promis la restitution, mais sans les moyens et la crânerie loyale de les arracher à ses administrés. Qui trompait-on ? Baudouin de Mortemart a déposé que 18 jours consécutifs, il fut congédié, remis par Clemenceau au lendemain, à magnana, comme dans les pronunciamentos espagnols. Une Haute Cour eût jugé qu'il avait dupé Thiers et que cette supercherie aurait pu renvoyer aux calendes grecques le relèvement de la France. Là-dessus l'entretien du général Trochu avec Thiers est catégorique. Justement le 13 mars le Président allait quitter Bordeaux pour rentrer dans la capitale frémissante. L'ancien gouver-
neur, croyant remplir un devoir de patriotisme et de conscience, avait demandé d'urgence une audience pour avertir de la démoralisation des troupes de Paris, prédisant une explosion inévitable et priant de faire entrer cette probabilité dans les calculs. Thiers estima le général trop pessimiste et le réfuta par un document qui devait lui fermer la bouche :
A ce moment, le président se lève, marche vers son bureau, et revient avec un papier qu'il déploie sans me donner lecture de ce qu'il contient.
< A l'heure même où vous m'exprimez ces préoccupations dont je vous remercie cordialement, mais qui sont un peu bien pessimistes, je reçois par dépêche l'avis que les insurgés, qui se sont établis à Montmartre avec les canons qu'ils nous ont pris, vo7it nous tes rendre de bonne grâce >.
< Monsieur le président, si cet avis, que je trouve un peu bien optimiste, se réalise, je resterai confondu de l'évolution de sagesse qui se sera faite dans l'esprit des anarchistes de Paris. Sans insister, je me permet de vous dire que je n'y croirai que lorsque, rendu à Paris, je l'aurai personnellement constatée ».
Et je me retirai.
Trochu n'eut que trop raison contre Thiers. Thiers non plus n'avait pas tort en observant malicieusement au général : «Les factieux, que vous avez si imprudemment armés, seraient à l'heure présente moins redoutables, si vous aviez montré moins de faiblesse à leur égard pendant la durée du siège.»
L'imprudence de laisser trop d'armes à la garde nationale durant le siège ne fut pas vénielle. Que dire de la faute commise par Jules Favre, dans ses négociations avec Bismarck, en ne la désarmant pas après la capitulation ? Il s'en est repenti éloquemment le 21 mars à Versailles, dans un discours où, se frappant la poitrine, il pétrit les misérables qui opprimaient la Capitale :
Messieurs, permettez-moi de ne pas descendre de cette tribune sans épancher mon cœur, en en laissant échapper l'une des nombreuses douleurs qui l'oppressent.
J'ai combattu, trois jours durant, l'exig-ence du vainqueur, et Dieu sait avec quelle insistance, il voulait entrer dans Paris et désarmer la g-arde nationale!
J'ai cru qu'il était de mon devoir de lui éviter cette humiliation ; j'ai pensé qu'après avoir montré l'esprit héroïque dont elle avait fait preuve pendant le siège, la garde nationale comprendrait qu'elle avait un second devoir à remplir, c'était de se servir des armes que je lui conservais, pour assurer l'exécution des lois et le maintien de la paix publique.
Je me suis trompé. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes, pour me servir d'une expression consacrée, et lorsque j'ai entendu dire — je ne voulais pas le croire — le soir du 18 mars, que les malheureux généraux Lecomte et Clément Thomas avaient été assassinés par des gardes nationaux, oh! ma conscience s'est sentie bourrelée, et je me suis demandé si je n'avais pas trop présumé de ceux en faveur de qui j'avais obtenu une semblable stipulation.
Les malédictions de Jules Favre retombaient sur la tête de Clemenceau et le clouaient à son banc. Tenant tête à l'orage, il avait quitté précipitamment sa mairie pour siéger à l'Assemblée Nationale, défier les interrogateurs, et se défendre par l'offensive. Il accusait le gouvernement d'avoir abandonné son poste. Deux jours avant, au comité central, en s'associant au mouvement de réprobation unanime contre la fusillade de la rue des Rosiers, il déclarait que le Parisiens auraient dû rendre les canons pour conserver leurs fusils, sauvegarde de la République. Devant l'Assemblée Nationale, il proposait une loi pour sauver l'ordre, en faisant immédiatement les élections municipales à Paris. Ce double jeu entretenait l'agitation : mais Clemenceau, donnant des gages de chaque côté, ne se brouillait à fond avec personne. Son attitude n'était peut-être pas désagréable à M. Thiers, dont le dessein était de reprendre Paris après l'avoir abandonné, comme le Prince Windischgraetz l'avait fait à Vienne, lors de l'insurection de 1848. La tactique équivoque des maires retardait la sortie torrentielle du Comité central sur Versailles et les crimes des insurgés jus-
tifiaient la fuite de la Capitale, dont la rapidité soulevait beaucoup de critiques.
La répression des factieux coûta quelques beaux monuments pillés et brûlés à Paris, beaucoup de vies aux deux armées de soldats et de fédérés, qui se fusillaient et se canonnaient des deux côtés de la bctrricade chère à Clemenceau, dont elle symbolise les étroitesses et le goût invétéré pour la guerre civile. Les plus coupables n'étaient pas les milliers d'anonymes qui, ayant souffert de tous les maux du chômage et de la misère, de la compression et des perversions du siège, écoutaient la voix subversive des sirènes, des profiteurs de la défaite. Après les exécutions sans quartier, la justice des tribunaux militaires, soldant les comptes de la Commune et sévissant avec son inflexibilité ordinaire, enquêta pour lever le voile sur les hideuses orgies de Montmartre. Clemenceau pouvait être invité à comparaître comme accusé. Il ne vint que comme témoin. Certaines dépositions enflammées, par exemple celle du commandant de Pousargues, officier du général Lecomte, courroucé contre la carence du maire de Montmartre au 18 mars, mirent le feu aux poudres. Il esquiva le coup droit et les poursuites, par un duel qui ne concluait rien et laissa le débat ouvert. Ses électeurs antimilitaristes, très fiers de leur député, firent fête à son pistolet. En pleine communion d'idées avec eux, il prit la tête du mouvement pacifiste en patronnant les réformes les plus radicales dans la voie du désarmement. En 1881, 10 ans après la Commune, il affichait une profession de foi dont l'article 5 se prononçait pour la substitution des milices aux armées permanentes. Il terminait son appel véhément par l'apothéose du vieux programme de Montmartre :
Ce programme, je l'accepte, car c'est celui de la démocratie républicaine tout entière. C'est le drapeau de 1869 qui fut, en face de l'empire triomphant, planté par vous, sur les hauteurs de Belleville et de Montmartre, en signe de défi mortel. Le pays tout entier
tressaillit d'abora à cet excès d'audace ; puis, à l'heure du péril, c'est là qu'il vient se rallier.
Citoyens, dans Montmartre, le drapeau flotte encore où vous l'avez planté; vous ne le laisserez pas abattre.
Le front de Clemenceau ne rougit plus ; mais la réimpression du placard de 1881 l'aurait peut être gêné le premier mars 1898, quand il rappelait en Sorbonne les souvenirs douloureux de l'année terrible et se glorifiait de n'avoir agi, depuis 1871, que pour fortifier l'armée de la revanche :
L'épreuve commença pour moi dans l'Assemblée de Bordeaux, quand je vis nos meilleurs amis d'Alsace arrachés du Parlement français et que bientôt cette terrible trag-édie, demeurée vivante en moi depuis cette douloureuse journée, vit son souvenir s'abîmer dans la cruelle indifférence des peuples de la terre, pressés de s'accommoder à toutes choses, ignorant l'inévitable fatalité des revanches de la justice et de la liberté.
Cette unité de vie et d'action rectiligne est si belle, si méritoire, que dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, les puissants souvenirs de Bordeaux et du deuil de l'Alsace-Lorraine sauvèrent les invraisemblances qui prêtaient le plus au sourire. Oui, la signature de Clemenceau est au bas de l'adresse des 107 députés qui repoussèrent les préliminaites de paix, se joignant à la protestation de leurs collègues des provinces mutilées et ravies contre le sentiment des populations de la mèrepatrie ! C'est un titre inaliénable : libre à lui de s'en glorifier. Mais pourquoi est-il infirmé par un acte absolument contraire, dont le succès aurait allongé d'une unité de plus la liste des départements sacrifiés ?
Ceci n'est ni une gageure, ni un badinage. Le député excentrique qui ne voulait pas se consoler de la perte de l'Alsace-^Lorraine, s'avisa d'offrir le remède le plus inattendu pour panser les plaies de la France, en ouvrant une nouvelle blessure. Sa première motion déposée «ur le bureau de l'Assemblée aggravait par une séparation
volontaire les séparations obligatoires ; il invitait une Chambre élue pour défendre pieusement le domaine national, à jeter hors de la famille française la Corse, berceau des Napoléons. Avec une inconscience inouie, qui ne mesurait aucune des conséquences fatales d'un pareil renoncement, il offrait une île splendide aux convoitises de l'irrédentisme italien. Frappée d'une sentence infamante pour avoir enfanté le vainqueur d'Austerlitz et préparé par le droit dynastique le règne de Napoléon III, répudiée solennellement, elle eût été vouée à l'expiation du 18 Brumaire et du 2 décembre. Ce genre de sanctions théâtrales est affectionné par Clemenceau. Est-ce aux enseignements vindicatifs du père que le fils obéissait en se singularisant par cette démence ? Cette façon de racheter la section d'un bras, en se coupant une jambe, n'est-elle pas la divagation d'un chirurgien malade et mûr pour Charenton?
Quoique l'indignation contre le régime qui s'était écroulé à Sedan fût générale à l'Assemblée Nationale, sa stupeur futelle que le représentant de Montmartre n'osa pas insister. Il resta seul avec sa déshonorante suggestion. M. de Bismarck soutenait outrageusement que les Français étaient entre eux des Peaux Rouges ; il n'aurait pas imaginé que la haine des partis pût inspirer à des vaincus la pensée d'un semblable parricide. Vous chercherez vainement parmi les innombrables articles dont nous sommes inondés sur Clemenceau, la moindre allusion à la fantastique initiative par laquelle il débuta dans la carrière parlementaire. Comme tous les crimes et les absurdités dont sa vie est pleine, le vœu sur l'expropriation de la Corse a été camouflé. Le camouflage n'est pas pour Clemenceau un expédient inopiné et rare auquel un homme public dans l'embarras recourt exceptionnellement, pour se tirer d'une fondrière. C'est un procédé de fondation qui lui sert incessamment à redresser les effets désastreux de l'incohérence dont il est
affligé: «On m'a mis dans l'incohérenice ; j'y suis, j'y reste», criait-il un jour à la Chambre, non comme simple député, mais comme président du Conseil.
Que n'a-t-il pas dit, et de quoi ne s'est-il pas dédit? Celui qui a tant abusé de la justice militaire, n'est-il pas le même qui dans un projet célèbre restreignait jusqu'à leurs extrêmes limites les attributions des conseils de guerre? Il soutenait même dans son exposé des motifs qu'ils ne devraient pas connaître du délit d'espionnage et du crime de trahison. N'est-ce pas lui qui, après avoir flétri les pratiques administratives des gouvernements réactionnaires, a ressuscité le culte des fiches, le règne de la police et la persécution arbitraire des suspects? Radical, il a jugulé son parti. Anticolonial, ayant empêché la formation de notre Empire Africain, il s'est acharné à le compléter au Maroc, avec ou pour le (risque de guerre Européen. Libertaire à outrance, il s'est signalé par des folies d'autorité et de répression. Ayant dénoncé l'impuissance réformatrice des gouvernements républicains, il n'a donné en trois ans de pouvoir, aucune réforme à la démocratie. Il appelait le Sénat naissant le geôlier de la République pour le déconsidérer, et toute son influence s'est employée à lui faire jouer ce rôle. Il n'a aimé que les attitudes, les révoltes, les excentricités, les incohérences. Dans les impasses sans issue où il s'enferme, par ses contradictions perpétuelles, il ne se sauve que par le camouflage. C'est le roi des camoufleurs.
Clemenceau anti-révisionniste contre Gambetta
Les âmes créatrices, fécondes et bienfaisantes, nées selon le beau vers du poète, dans un jour de largesse et de fête, tirent d'elles-même, de leur propre richesse, l'originalité et la fermeté de leurs idées. Elles puisent également en elles la faculté de les développer, quand elles sont écloses. Elles les mènent à bien, par la conviction, qui élève leur bonne foi au-dessus des calculs sordides ou des lâches intérêts. Il arrive que la science de la vie et l'évidence de faits nouveaux, en les illuminant, les assouplissent et les transfigurent par une lente évolution. Elles conservent, dans toutes les phases de la conversion, une dignité, une sincérité que les apostats et les charlatans ignorent, qu'ils n'atteindront jamais.
Tout au contraire, les natures antithétiques, destructrices et \ides, procèdent par soubresauts, d'autant plus brusques qu'elles ne possèdent pas d'idées personnelles qui leurs tiennent au cœur, en dehors de celles d'autrui qu'elles contredisent, uniquement pour contredire. Elles n'en peuvent concevoir que pour les opposer à des institutions et à des hommes, dont le renversement doit être motivé ou coloré par des principes. Cherchez tout ce que Clemenceau a écrit, dit, ou fait : je défie de citer une phrase, un acte, qui ne soit pas un produit direct de cet esprit à l'envers et contrariant. Il ne l'a pas reçu des cieux, comme le Misanthrope de Molière, mais d'un atavisme négatif. Tels ces acides qui dissolvent tout par l'âcreté de leur morsure.
Une seule fois cette force de rompre, de disjoindre, de faire éclater et sauter tout ce qu'elle touche, s'est bien appliquée ; additionnée aux sublimes élans de l'armée française, quand l'invasion allemande battait son plein, la mixture a fait merveille. Mais je ne me lasserai pas, en reprenant et repassant au crible, une par une, les virevoltes, les incarnations abracadabrantes de Clemenceau, de rappeler que la guerre, où il s'est détendu, est le fruit amer de son œuvre exécrable. En blessant grièvement par ses imputations calomnieuses tous les hommes dont la bonne volonté ou le génie avaient droit à l'appui des bons Français sans exception, il nous a entraînés sans reprendre haleine dans un tourbillon, dans le gâchis consolidé, il a plus qu'aucun parlementaire, interdit d'asseoir la politique dont M. de Mun traçait un jour l'éloquente esquisse :
La France est épuisée de révolutions; elle est lasse de rouler son rocher ; elle est lasse de reculer toujours les mains vides, chaque fois qu'elle a cru saisir un moment, l'ordre et la liberté. Après tous ces gouvernements qui ont passé, chacun avec son heure d'espérance; après tant de déceptions, de g-loires et de catastrophes, fatiguée de ce siècle tourmenté, elle aspire enfin au repos et à la paix, et elle s'en va répétant le mot de Dante et de la Satire Ménippée: (La paix, la paix!).
Eh bien, c'était pour des hommes politiques, pour des hommes d'Etat, une ambition digne de les tenter, que de la lui donner à la fin.
C'était pour des hommes politiques, une mission glorieuse, laissant là les passions, les rancunes, les haines, d'essayer de bâtir la société nouvelle, non pas avec les ruines, non pas avec les fautes, les faiblesses de vos prédécesseurs, mais avec tout ce qu'il y a de grand et de vivant, dans les traditions du passé, et ce qu'il peut y avoir de fécond dans les idées de l'avenir.
Oui, c'était là une ambition qui pouvait vous tenter. Les circonstances vous avaient admirablement servis; vous pouviez rêver de donner à ce pays, tant de prospérité à l'intérieur et de prestige à l'extérieur, que le patriotisme séduit se courbât devant votre œuvre ; alors, les partis étaient vaincus, ils n'avaient plus de raison d'être, et la défaite des opinions eût trouvé sa consolation dans la grandeur de la patrie.
Gambetta Fa essayé. Mais ce fut un magnanime. Cette magnanimité servit la sécheresse haineuse de Clemenceau, qui pour l'user et pour l'abattre prit tour à tour la lime et la hache, d'abord en sourdine à ses côtés, puis ouvertement debout contre lui. J'ai déjà mentionné les indices de sa trahison qui perça dès la première victoire de la cohésion républicaine. A l'affût de toutes les défections qui élargirent insensiblement le fossé entre le prétendu dictateur et le député transfuge, il ricanait des moindres faux pas de Gambetta, il l'épiait comme lago Othello, espérant que le dompteur serait mangé un jour ou l'autre. Lui-même posait les pétards et les traquenards. Dès que le pauvre grand homme reculait, le méchant compagnon me lui ménageait ni les coups de pied, ni les coups de dent.
Entre Grévy et Clemenceau, par en haut et par en bas, le jeu trop large de Gambetta l'exposa sans cesse au poignard ou au poison. Grévy pratiquait avec la ruse d'un renard matois, d'un légiste endurci, l'art de broyer lentement les supériorités par les infériorités. Tout ce qu'il y avait de primesautier, de vibrant, d'en avant chez l'orateur le plus fougueux que notre peuple ait aimé, rebutait le Jurassien glacial, qui ne se livrait à personne et se donnait encore moins. Ce bourgeois, court et sage, impénétrable, engageait froidement à ne rien faire ceux de ses ministres qui, pour lui, en faisaient toujours trop. Clemenceau embusqué à l'extrême gauche, prenait successivement toutes les positions de combat, cassait les vitres, lançant ses plus gros cailloux sous les pieds de Gambetta, absorbé par son idéal de réformes constitutionnelles, qui aurait mené la République au port.
Dans la volume de Souvenirs qu'elle a intitulé : Après l'abandon de la revanche, Mme Juliette Adam, qui censurait avec une virulence grincheuse les changements de front de Gambetta, n'en a pas moins noté au jour le
jour les roueries et les perfidies abominables de Clemenceau.
Au Seize Mai, il conseillait, pour vaincre quand même M. de Broglie et M. de Fourtou, une action révolutionnaire, les barricades contre les urnes, les coups de fusil contre les bulletins. Gambetta n'avait pas dit non, confiant dans sa maestria électorale, et en effet il se passa de l'émeute pour soumettre le Maréchal. Clemenceau estimant que dans la rue il prendrait la tête du mouvement, au lieu d'être officier subalterne dans un état-major, regretta l'inutilité des armes dont l'emploi l'eût mis hors de pair. Aigrissant toutes les mésintelligences, il bafouait la modération. U n'avait qu'un plan de brise tout, raconte Mme Adam. Il tolérait Gambetta en lui arrachant successivement, par de pressantes démarches ou des manifestations truquées, des concessions à la violence. Après avoir écarté, grâce à lui, les obstacles à la démagogie, il était décidé à lâcher Gambetta luimême. Celui-ci ne se troublait pas. Il lança le mot d'opportunisme qui fit fortune, parce qu'il marquait bien la distance de la théorie à l'action, à l'adaptation et aux réalisations.
Clemenceau, intransigeant et superbe, stigmatisa l'opportunisme comme une dérogation de la République, synonime de résistance aux réformes, de jouissances ordurières et impures. Les mécontents et les gens pressés l'adoptèrent comme chef. Il n'était ni doctrinaire, ni pratique : il lui suffisait pour ébranler l'idole et ameuter les hurlements populaires d'appeler Gambetta «Vitellius», de ridiculiser son luxe de fraîche date. Ses invectives corrosives ne détournèrent pas seulement du chef les masses dont l'éducation politique ne s'était qu'à moitié faite du jour au lendemain par la proclamation de la République : la jeunesse intellectuelle, qui se croyait scientifique, déserta également le parti gouvernemental que Gambetta avait formé pour guérir sa génération des grands
mots, des utopies, des idées abstraites, et l'acclimater aux devoirs plus précis de la réalité quotidienne. Un admirateur éclairé du tribun mort à 44 ans. M. Georges Béret, a écrit un'e page lumineuise. Elle explique les défaillances du caractère français et les raisons pour lesquelles un constructeur, tel que Gambetta, a succombé sous les injustes éreintement ou pamphlets de Clemenceau le des^ t ru et eu r :
Ce qui manque au peuple français, c'est le sentiment de la discipline nécessaire, de la continuité de l'effort. La notion du temps lui paraît étrangère. Et par là, on peut dire que Vesprit révolutionnaire fait partie de notre génie national. Il est la traduction politique de notre goût de l'absolu.
Le même paysan qui consacrera sa vie entière à augmenter de quelques arpents de terre le patrimoine familial, ne comprendra pas qu'une réforme ne soit proposée, votée et réalisée en six mois.
Dans l'économie domestique, c'est un traditionnaliste fervent. Tout en lui s'inspire du principe de l'effort continu des générations, dans la communion permanente avec le sol. Parcourez avec lui son petit domaine. Il vous montrera avec orgueil le petit champ que cultiva d'abord son grand-père; il vous contera par le détail comment telle vigne a été achetée, par qui fut bâtie la petite maison oii il habite. D'un trait, il marquera l'apport de chaque génération, de chaque individu, dans la constitution de son patrimoine. Si vous lui faisiez remarquer, que la vie, le labeur quotidien de plusieurs être humains, n'ont abouti qu'à un résultat médiocre: à doubler à peine l'étendue de ses terres ; il vous répondrait finement, que Paris ne s'est pas fait en un jour, que ses enfants n'auront qu'à l'imiter, comme il a imiter < les vieux >, pour que soit enfin réalisé son rêve, le rêve de tout paysan: posséder autant de terre que la vue peut en embrasser.
En économie nationale, ce paysan, prudent, tenace, est un révolutionnaire. Il refuse à comprendre que la fortune publique n'est que la collection, le résumé des fortunes individuelles ; que les mêmes règles président à la constitution de l'une et des autres. Méfiant et incrédule, il ne croit qu'à une chose : la toute puissance du bulletin de vote du député. En dernière analyse, il met toute sa confiance dans un mot: La Loi.
Par là s'affirme son origine latine, le legs de notre hérédité romaine. «La loi peut tout faire, excepté changer un homme en
femme > dit le vieux proverbe parlementaire anglais. L'ouvrier français sourira de pitié devant le présomptueux, qui prétendra l'égaler en vingt-quatre heures, au point de vue de l'adresse et de l'habileté dans son métier. Mais il croira ferme comme roc, qu'une loi peut le rendre riche, heureux, le faire l'égal de n'importe lequel de ses contemporains.
L'auteur de cette analyse acérée dosait ce qui appartient à Sancho et ce qui est la part de Don Quichotte. Il ajoutait mélancoliquement: «Ce que nous a coûté un tel état d'esprit, au point de vue national, nous ne le savons que trop.» Les sophistes et les politiciens qu'Aristophane, Socrate et Platon ont immortalisés dans les types de Gorgias et de Kléon, ne sont pas assez sots pour réagir contre les exigences, les précipitations et les pétulances dont il est si commode et si avantageux d'être le flagorneur ou le boute-feu. Ils aiment mieux en vivre, et que les autres en meurent.
A certains moments resplendissants, trop rares dans notre histoire, semée de tant de misères et de déboires, la France a été très bien gouvernée. Deux circonstances favorables s'y sont prêtées, quand elle a rencontré pour la servir des hommes de large envergure, de jugement intègre, aimant par dessus tout le bien public, quand ces mêmes hommes, soulevés par les événements, ont été libres d'agir dans l'esprit de la grandeur nationale avec tous leurs moyens et toutes leurs facultés. S'ils ont parachevé pleinement leurs destinées, c'est qu'ils avaient en eux, profondément enraciné, le sentiment de l'accord des volontés, aussi fructueux que sont improductives les divisions par où s'écoule, en force perdue, le meilleur sang du pays.
Quelle période que les trois années où Bonaparte gouverna sans le souci dynastique ! Effaçant les traces du vandalisme et relevant les ruines de la Révolution, il fut l'infatigable réparateur du Consulat, il remit tout sur pied dans un ordre exemplaire par son coup d'œil,
par la promptitude de la décision et de l'exécution, aussi versé dans la science des lois que dans les mouvements de la guerre, pressé, selon la remarque de Thiers, de faire le bien vite et de le faire immense. Après la chute d'une monarchie séculaire et d'énormes bouleversements sociaux, Bonaparte tenait d'une lassitude universelle son grandiose mandat : son génie, apte à tous les travaux fertiles d'utilité générale et de longue haleine, s'employa merveilleusement. L'historien de Napoléon, Thiers, porté par les malheurs de la France à la tête de l'Etat, n'est pas moins un restaurateur incomparable. A un âge très avancé, aux limites de l'énergie que la nature accorde à ses créatures les plus douées, il a rétabli lui aussi, en trois ans, l'édifice que les généraux de l'Empire et les républicains écrasés sous leur improvisation guerrière, lui avaient remis presque écroulé, envahi, occupé et amputé par un ennemi implacable.
Clemenceau, plus encore que Bonaparte et que Thiers, bénéficia d'une situation si désespérée que l'éternel opposant n'eut pas à redouter la moindre opposition. Lui qui avait toujours correspondu, par son intransigeance verbale, à ce besoin d'indiscipline et de désobéissance dont l'âme française s'affranchit si malaisément, il la eu la bonne fortune dans un (terrible désarroi et la pire débandade, de commander seul. Il fut obéi avec une soumission qui l'eût diverti autrefois. La guerre, pour laquelle il est né, lui a porté chance, parce qu'elle est un phénomène à physionomie rapide et qu'en 1918 celle de 1914, ayant tout épuisé, agonisait. Il entra juste pour le dénouement. Notre peuple qui adore cette rapidité, qui la cherche et l'exige même là où elle est irréalisable, l'a remercié et lui a fait honneur du changement de tournure des opérations du front au bout de quelques mois. La victoire est-elle venue de lui et par lui? C'est une question dont les données sont multiples, où ne sauraient être omises les préparations antérieures, la ba-
taille de la Marne et la coapération Américaine. Mais la victoire annoncée en une minute, déchirant la nue par le coup de tonnerre de l'armistice, a éclaté, Clemenceau régnante. Ce fut assez. L'opinion est surtout impressionnée par cette soudaineté dont elle lui décerne tout le mérite, pour laquelle elle lui a tressé des couronnes. D'où il ressortirait que ses hâbleries qui ont mis la France sans dessus dessous pendant cinquante ans de paix, ont l'air de l'avoir sauvée en huit mois de guerre. Ceci a-t-il payé cela? Faut-il nous réjouir que le demi-siècle, pendant lequel il n'est arrivé à rien qu'à désorganiser son pays, en le réservant pour l'épreuve de l'invasion, doit nous apparaître comme bien rempli? Alors il faudrait bêler avec tous les moutons de Panurge que Clemenceau nous était destiné par la Providence. Ce qui serait le plus paradoxal des paradoxes dont il est la personnification la plus baroque. Ce qui n'est pas. Ce dont en reviendra.
Pour tomber dans le panneau, où presque tout le monde a été pincé, il faut raisonner au jour le jour, comme l'humanité s'y est abaissée par la domination de la presse qui règle à son moulin l'opinion universelle toutes les 24 heures et supprime le passé. Revenons y, pour n'être ni enjôlés ni mystifiés.
Royer Collard a dit que les démocraties n'étaient pas des tentes dressées pour le sommeil. Clemenceau abusant de la formule et la poussant à l'extrême pour démontrer que le bien est l'ennemi, parce qu'il 3^ a mieux, criait un jour à Jules Ferry, réformateur et démocrate : «Il n'y a pas de repos pour les peuples libres. Le repos, c'est une idée monarchique. Le peuple, comme tous les organismes vivants, ne connaît pas le repos.» La malice de Clemenceau, par laquelle il a trompé deux générations, c'est d'utiliser les mots les plus beaux, sans les définir. Or, Platon a observé que les pires difficultés humaines viennent de mots mal définis, ce qui permet de raisonner juste, en jugeant faux, et ce qui rend aussi le rai-
sonnement plus fatal par sa rigueur apparente, par la justesse même de sa construction. Clemenceau est un spécialiste de raisonnements justes et de jugements faux : tous les sophismes dont une fée, funeste pour la France, lui offrit le trésor inépuisable à sa naissance, sont de cette espèce et de ce calibre. Et c'est par le ton autoritaire de ses interruptions, l'allure cassante de ses sommations, la crudité de ses réquisitoires, tout un ragoût faisandé d'insolences poussées jusqu'à l'impudeur, qu'il a charmé tant d'oreilles lassées d'entendre l'éloge de Gambetta. Fils de Noé, Clemenceau n'aurait pas recouvert la nudité de son père ; il eût achevé de le dévêtir et appelé ses frères pour le tourner en dérision.
Ah î il avait beau jeu pour proscrire le repos, dans une apostrophe que saluaient avec jubilation les applaudissements stériles. Chaque fois que Gambetta invitait le parti républicain à marcher, soit qu'il dressât le plan d'une réforme, soit qu'il proposât les plus riches débouchés coloniaux, Clemenceau était la bouche qui dit «Non».
La révision constitutionnelle passionnait Gambetta, et pour qu'elle ne fût pas un avortement, il entendait préparer les voies par l'adoption du scrutin de liste en remplacement du scrutin d'arrondissement, «ce miroir brisé où la France ne reconnaissait pas sa propre image. ^ Le 19 mai 1881, un miracle oratoire de cette éloquence emporta toutes les résistances dans son torrent et la péroraison de ce magnifique discours laissa dans les imaginations un souvenir qui vit encore :
Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de vous dire, que dans ce pays-ci surtout, il faut que le régime électoral ne laisse prise à aucune revendication, ni de la part des minorités, ni de la part des déshérités ; il faut qu'un gouvernement d'opinion, lorsqu'il est fondé, s'inspire et se retrempe incessamment à la plus grande source de l'esprit public, et je dis qu'en dehors du suffrage universel, consulté par le scrutin de liste, ce ne sont que des riiis-
seaux, qui se perdent dans le sable, avant d'arriver au pied de cette tribune. L'avenir est dans vos mains, car il dépend du régime que vous choisirez.
Il dépend de vous, que la République soit féconde et progressive, ou bien qu'elle soit vacillante et chancelante entre les partis. Il dépend de vous, qu'il surgisse ici un véritable parti de gouvernement, compact et sérieux, pour mener la France jusqu'au bout de ses glorieuses destinées. Vous êtes les maîtres.
Oui, vous prononcerez. A votre tour vous direz : Beati possidentes, ou vous reviendrez à la tradition républicaine. Je vous y adjure. Pensez au Pays. Passez en revue les vices, les abus, l'impuissance du régime auquel nous sommes condamnés, et considérez, de l'autre côté, ce torrent de forces, de puissances, d'énergies, que vous pouvez recueillir à même, dans le plein courant de la souveraineté nationale; et alors vous n'hésiterez pas à porter résolument la main sur un régime qui ne peut donner aucune vitalité. Vous voudrez échapper à cet amer reproche par lequel je finis : vous ne voudrez pas encourir la sentence du poète romain : Pour sauver leur vie, ils ont perdu les sources de la vie même.
. . . Propter vitam vivendi perdere causas.
Cette citation, latine, d€ Juvenal, ne détonna pas.
Gambetta avait décousu ses adversaires les plus mordants ; le premier assaut dérouta leur petit complot. Yiolenti rapiunt mundum. Il était véhément et la Chambre adopta sur le champ en une seule séance l'ensemble de la loi sur le scrutin de liste. Cette fois les mauvais bergers furent menés par le troupeau fidèle qui garnissait presque tous les gradins de la salle. Le vainqueur, pourtant ni simple, ni novice, s'y méprit ; il crut au triomphe définitif, puisque le vote au scrutin secret, exigé par des ennemis rusés, n'avait pas souffert de ce dangereux anonymat. Quelques semaines après, il eût fallu recoudre l'étoffe déchirée par les rancunes et les jalousies : le Sénat devint l'arche de salut pour les fuyards et les envieux. Tous redoutaient l'action persuasive de Gambetta, honnie comme une aspiration à la dictature. Il semblait qu'il prenait à chacun une part de ce pouvoir dont le dernier des membres d'une assemblée déUbérante est affamé. L'Elysée non plus ne perdait pas
son temps et soufflait doucement pour attiser les flammes de dépit qui couraient ça et là dans tous les rangs.
L'extrême gauche fut cynique. Elle avait inscrit régulièrement le scrutin de liste dans ses revendications fondamentales : la mauvaise foi de Clemenceau ne connut plus de respect humain ni d'obstacles. Il désirait l'échec de son programme, parce que son succès eût accru l'autorité de l'homme haï entre tous. Il fit donc voter pour par la moitié des siens et contre par le reste. Lui-même vota visiblement pour et sauva la face; mais il se rattrapa dans soi discours d'un machiavélisme acrimonieux. Il chargea furieusement le Sénat, arsenal de la réaction, rappelant malignement qu'au 16 Mai Gambetta l'appelait le «geôlier» de la république, ajoutant qu'il fallait déloger l'ennemi de cette maison, machine de guerre contre la République, et le suicider au besoin s'il n'y consentait pas. Les Sénateurs avertis flairèrent dans Clemenceau un fourrier de Gambetta, partisan lui-même d'une réforme constitutionnelle plus étendue dont la haute Assemblée ferait les frais. Ni les députés, ni les sénateurs ne regardent d'un bon œil celui qui parle de dissolution et de suppression : il suffit d'insinuer la menace pour que le carré se forme, hérissé de baïonnettes. Les assemblées ne se rendent jpas, ne voulant ni monter sur le bûcher, ni mourir. En célébrant la révision illimitée, Clemenceau assassina traîtreusement la révision limitée. Le Sénat où les vieilles inimitiés de Waddington et de Jules Simon attendaient l'heure propice pour venger leurs querelles, avait le cauchemar de la dictature : par 148 voix contre 114, il annula le vote de la Chiambre.
Quelques mois plus tard, en novembre 1881, Gambetta, soutenu par ses amis et non moins invité par ses ennemis qui méditaient de l'étrangler dans un couloir obscur à la faveur de quelque équivoque, constitua le grand ministère. Il mit son point d'honneur à vouloir s'assurer au gouvernement ce qu'il déclarait dans l'oppo-
sition indispensable pour gouverner. Ayant horreur du pouvoir fainéant, il revint à la révision. Grévy s'est vanté de l'avoir prévenu : «J'ai fait ce que j'ai pu, pour le détourner de son projet au moment où il déposa son projet de révision constitutionnelle. Je lui ai déclaré en plein conseil qu'il courait à sa perte.» Grévy qui craignait d'être dérangé n'aimait pas un chef à qui la fortune prodiguait tous les sourires et qui se plaisait à interrompre le concert unanimes d'éloges dont on eût accablé son inertie, pour déchaîner les tempêtes.
Gambetta avait hâte d'échapper à la gloriole promenée dans un landau ministériel : les lauriers qu'il ambitionnait n'étaient pas de ceux sur lesquels on s'endort. La défaite du scrutin de liste au Sénat ne le décourageait point. Il dédaignait de faire passer sous un autre portique tous les projets dont son cerveau était plein et que devait précéder la réforme électorale.
La veille des élections du 21 août, il avait lancé pour ses électeurs de Belleville un appel précurseur de la grande bataille qu'il allait livrer pour son parti et pour la France. Jamais plus fières paroles ne furent prononcées par un démocrate consciencieux, jaloux d'honorer ses plus hautes ambitions par des exhortations viriles, et, au lieu de courtiser la foule ou de quêter des acclamations suspectes, heureux d'enseigner les grandes vertus et les grands devoirs. Dans la succession si longue d'efforts hélàs ! très inégaux, que les directeurs de la troisième Répubhque ont légué à l'estime de la postérité, il n'en est pas de plus héroïque que cette harangue de Gambetta. En revanche il n'y a rien de plus répugnant et de plus criminel que les calomnies dont il fut abreuvé jusque sur son lit de mort à Ville-d'Avray. Les soi-disant frères d'armes, tels que Clemenceau, qui osent rappeler la mémoire de Gambetta, comme (s'ils étaient ses héritiers et ses continuateurs, n'exphqueraient pas aisément pourquoi ils ont enseveli ignominieusement le tribun, méconnu de son
vivant, sous le programme déserté de Bellevilk. En le relisant nous mesurons le temps perdu et l'injustice de ceux qui pour étouffer la voix puissante du chef instruisant la démocratie, l'ont flétri comme un conspirateur aspirant à la dictature :
J'ai étudié l'histoire de notre parti, et non seulement à partir de 1789, mais dans la nuit des temps historiques de notre France, à l'époque où notre démocratie ne faisait que balbutier.
J'ai suivi pour ainsi dire, à la trace de son sang, ses progrès, ses défaillances, ses témérités suivies de réactions. C'est alors, que je me suis fait un serment; le serment de dire, après l'avoir appris, pourquoi cette admirable cause de la démocratie républicaine, avait eu, dans le cours de notre histoire, ses poussées chroniques en avant, et aussi ses défaillances et ses retours en arrière, également chroniques. Et il m'est apparu, avec la clarté solaire, que ce qui avait fait autrefois la triste gloire de l'héroïsme démocratique, en même temps que sa perpétuelle confusion dans les affaires : c'est que notre parti sacrifiait trop d'un côté, à l'esprit de la chimère, d'aventures et de violences; et que, d'un autre côté, du côté des classes dirigeantes, le reste de la France avait cédé à la plus basse, à la pire des passions sociales : à la peur, mal terriblement français en politique ; la peur, le pire des conseillers d'une nation ; qui a fait souvent, avant l'adoption de la politique que je défends, devant ceux qu'on a appelés les dirigeants, que les bourgeois ont été obstinément opposés, aveuglément fermés, à toutes les idées de revendication politique; la peur, qui faisait qu'à la moindre rumeur publique, la rue s'emplissait de bruit et de force militaire; et que tout se liquidait, par la mort et la misère des uns — toujours les mêmes — et par la victoire abjecte des cynismes et des apostasies, accouplés pour le triomphe de la réaction.
Voilà ce qui m'a inspiré de rompre avec le passé, et de me dire : Tu consacreras ta vie à soutirer l'esprit de violence, qui a tant de fois égaré la démocratie, à lui interdire le culte de l'absolu, à la diriger vers l'étude des faits, des réalités concrètes, à lui apprendre à tenir compte des traditions, des mœurs, des préjugés — car les préjugés sont une force, on ne les brise pas ; il faut les dissiper par la persuasion et la raison. Tu apprendras à ton parti à abdiquer, à détester l'esprit de violence. Tu t'efforcera d'arracher l'aiguillon de la peur, qui pousse à prendre des mesures de réaction. Tu te présenteras, et c'est par là que nous avons vu le succès eouronner mes premiers efforts — tu te présenteras comme une sorte de con-
ciliateur, entre les intérêts des uns et des autres; et si tu pouvais arriver à réaliser cette alliance du peuple et de la bourgeoisie, tu aurais fondé sur une assise inébranlable, l'ordre républicain.
Voilà par quelle hardiesse généreuse Gambetta préludait à l'occupation du pouvoir. Pour y agir avec indépendance et sans à coups, il avait obtenu à ciel ouvert, conquis de haute lutte un blanc seing précieux, l'approbation préventive de ' ses électeurs ; mais la féodalité intraitable des arrivistes s'était promis de briser l'instrument entre ses mains, parce qu'il inquiétait la satisfaction de leurs appétits et faisait honte à leur vanité. La fameuse commission des 33 qui eut charge d'étudier le projet de révision partielle, introduit par Gambetta dans sa première déclaration ministérielle, était juge et partie. Elle appartenait d'avance aux intrigants qui flattaient ses intérêts particuliers pour mieux déprécier l'intérêt général. Elle devait décider entre les deux politiques qui n'ont cessé de s'entre^échirer et de se disputer la direction du parti républicain. Elles ont été définies excellemment dans cette page magistrale :
D'un côté, la politique nationale; de l'autre, celle qu'il me sera bien permis de qualifier d'arrondissementière, puisqu'elle se ressent de son origine, de l'exiguité du collège électoral qui nomme les députés, et de l'étroitesse d'esprit de ses élus.
Cette politique aboutit à un résultat; le député roi. Roi dans son fief électoral, comme roi à la Chambre et dans le pays. Elle a pour conséquence de substituer une véritable féodalité parlementaire, à la grande féodalité que nos pères ont détruite. Certaines élections récentes laisseraient même croire que cette féodalité nouvelle revendiquera sous peu, comme l'autre, le droit d'hérédité.
Roi dans son arrondissement, appuyé sur ses comtes et ses leudes, les tyranneaux de village, le député revendique, comme un monopole, la nomination à toutes les charges et emplois publics. Tout acte du pouvoir exécutif, qui consisterait à nommer un fonctionnaire dans son fief électoral, autrement que sur sa demande ou sans son approbation, constituerait à l'égard du député, un acte de défiance ou d'hostilité, que suivrait de sa part une déclaration de guerre au ministère.
C'est sous son contrôle, non plus sous le contrôle de leurs chefs hiérarchiques, que tombent les actes des agents de tout ordre, qui ne devront point oublier les nécessités de l'état de guerre, et distinguer, entre les partisans du chef de clan, ceux qui acceptent son autorité, et les adversaires, les ennemis, qui songent à renverser cette autorité, et poussent l'impudence jusqu'à la qualifier de tyrannie.
Roi dans son fief, le député doit l'être à la Chambre. Ceux qui voudraient le voir se cantonner dans l'exercice du mandat législatif, sont des réactionnaires, qui projettent de désarmer la République devant un ennemi menaçant. Il doit diriger l'œuvre parlementaire, et un ministère républicain se reconnaît à la docilité, avec laquelle il suit cette impulsion.
Faire avouer que de tels contre-sens confinent à la turpitude, capter ceux qui mangent ce pain mal famé, au point qu'ils abjurent et se désistent, quelle tâche !
Deux hommes très experts, liés par une vieille camaraderie du Quartier Latin et plus encore par leurs ressentiments, par l'éloignement de Gambetta, s'emparèrent de la commission des 33. Andrieux et Clemenceau se donnèrent le mot et la main pour abaisser le niveau d'un débat que leurs collègues avaient déjà naturellement trop de mal à suivre avec la clarté de vision, avec le sang froid de cœurs détachés et d'esprits entièrement libres.
Gambetta s'adressait à leur désintéressement. Andrieux et Clemenceau soutinrent «qu'une volonté particulière se substituait à la volonté nationale». Ils jouèrent habilement de l'amour propre et du souci des élus pour leur réélection, affirmant que «le scrutin de liste, dans la Constitution, condamnait les origines et le principe de la Chambre ; que son crédit et son autorité morale si nécessaires, seraient immédiatement compromis». Les députés n'étaient pas très difficiles à convaincre dans une affaire où les concessions leurs étaient présentées d'avance comme un sacrifice, une répétition de la nuit du 4 août, lorsque la noblesse française se dépouilla de ses privilèges et n'eut pas lieu de s'en féliciter. L'unique
argument du bien public pesait d'un poids bien léger dans la balance. Par une négligence qui affecte souvent le sort des campagnes parlementaires livrées au hasard et par conséquent à la merci des adversaires, ni Andrieux, ni Clemenceau n'étaient réfutés par des contradicteurs à leur taille. Gambetta haussait les épaules quand ses amis le tenaient au courant du progrès redoutable des deux meneurs, qui se prodiguaient pour détremper le loyalisme vacillant des commissaires. «Les sophismes de la commission, disait-il à M. de Freycinet, s'évanouiront au grand jour de la tribune.» Il y monta dans un silence religieux, qu'expliquait assez l'importance du débat, où l'avenir de la République n'était pas en péril moins que celui Ide l'orateur. On avait trop raconté à tout propos que, sous la question de confiance, il n'y avait d'autre alternative et d'autre choix que le suicide du gouvernement ou le suicide de la Chambre.
Gambetta redit à sa façon, en prenant son parti, ce que Lamartine avait superbement proclamé pour défendre le principe de l'élection du Président de la République par le suffrage universel : Aléa Jacta est ! Il captiva la Chambre muette et confuse ; mais ce fut une preuve de plus que les meilleurs discours ont rarement modifié un vote. A la sûreté de la dialectique, à la force invincibles des raisons, il joignit le geste le plus pathétique, ouvrant son âme entière avec une élévation et une franchise qui dominaient toutes les insinuations et toutes les calomnies :
Je ne puis mettre, en face de vos appréhensions, que ma loyauté, que la sincérité de mes paroles, que les projets que nous avons préparés, enfin que mon passé... Et je fais appel à vos consciences.
Oui, je crois que cette légion républicaine, avec laquelle j'ai débuté, avec laquelle j'ai passé à travers les luttes et les épreuves, ne nous fera pas plus défaut, au jour du succès, qu'elle ne nous a fait défaut au jour de la bataille.
Dans tous les cas, ce sera sans amertume, surtout sans l'ombre d'un sentiment personnel blessé, que je m'inclinerai sous votre ver-
dict. Car, quoi qu'on en ait dit, il y a quelque chose que je place au-dessus de toutes les ambitions, fussent-elles légitimes : c'est la confiance des républicains, sans laquelle je ne pourrais accomplir ce qui est — j'ai bien quelque droit de le dire — ma tâche dans ce pays : le relèvement de la patrie.
Le siège était fait : sans quoi le verbe de Gambetta eût tout surmonté. Dans les 268 bulletins qui mirent en minorité les 218 combattants du bataillon sacré, 76 députés de la droite avaient décidé de la journée. Ni Andrieux, ni Clemenceau ne s'en effarouchèrent, ou ne firent leur mea culpa, qu'un des leurs, le plus éminent, n'ait pas pu gouverner en appliquant ses idées politiques. Andrieux avait ponctuellement, point par point, heure par heure, exécuté les commissions de l'Elysée; car Grévy ne prévint Gambetta du danger couru que pour se désolidariser d'un Président du Conseil dont les qualités rimportunaient. Quant à Clemenceau, qui s'était servi du scrutin de liste, comme Joseph Prudhomme de son sabre, pour l'exalter dans l'opposition et mettre tous ses principes en travers, dès que Gambetta l'eut adopté et préconisé, il pouvait entonner ses propres louanges. Le chêne, dont la chute faisait le vide autour de lui, aussi bien dans l'affection du pays que dans les plus médiocres cervelles parlementaires, était abattu : la haute colonne sur laquelle reposait inébranlablement la République, gisait par terre, en morceaux. Erostrate était libre de chanter son Hosanna in inferno !
Que fit alors le tombeur de la révision GamJ3ettiste ? Il la baptisa Clémenciste, à la mort de Gambetta, qui, le 31 décembre 1882, consomma la défaite du tribun, décapité et volé parles bravi parlementaires. Nos forêts sont l'asile d'un oiseau sur le cri duquel nul ne peut se méprendre et dont les mœurs ne sont un secret pour personne, le coucou, qui dépose ses œufs dans les nids qu'ti n'a pas construit lui-même. Au moins le coucou n'a pas l'habitude de massacrer l'architecte du nid qu'emprunte
sa paresse ou son incapacité. Clemenceau, ayant supprimé Gambetta, n'eut pas la pudeur de patienter une année avant de le dévaliser : c'était la piraterie de corps et de biens. Dès le 6 mars 1883, il se pavanait devant la Chambre, paré de plumes qui n'étaient pas les siennes :
Nous sommes ici aujourd'hui, de par la volonté du pays, plus de trois cent républicains révisionnistes.
C'est la grande question de l'organisation de la démocratie qui se pose depuis la Révolution. Elle se pose aujourd'hui sous la forme de revision de la Constitution, parce que, depuis 1871, depuis le jour où la République a été établie en fait, la question de la Constitution républicaine n'a jamais été résolue; parce que, à vrai dire, nous n'avons pas de Constitution; parce que nous vivons sous la trêve de Versailles, comme l'Assemblée Nationale a vécu longtemps dans la trêve de Bordeaux; parce que nous sommes en présence d'un pacte conclu entre les républicains et les monarchistes dans lequel chaque parti cherchait à tromper l'autre, dans lequel personne ne s'était posé la question de savoir quelle forme constitutionnelle, quelles institutions convenaient véritablement à la nation française, à la République.
Vingt-six ans après le coup de trompette d'une déclaration aussi sensationnelle, où et comment retrouveronsnous Clemenceau? Si nous négligeons pour un instant les esclandres mélodramatique et les tripotages, au milieu desquels il fut démasqué et débarqué, nous le voyons descendu d'une présidence du Conseil de trois années, où il a démenti effrontément tous son passé, n'ayant gardé intact que son tempérament agressif, qui le pousse à se combattre lui-même, quand il a tout démoli sur son passage. Pas une seule des réformes, dont il faisait état avec ostentation, n'a été abordée. Avec la légèreté et la coquetterie futile d'un boulevardier évaporé qui baille au seul énoncé des questions sociales, il a voulu méconnaître la puissance du mouvement socialiste contemporain, et partout les problèmes se sont posés avec une violence que la nervosité autoritaire du plus réac-
tionnaire des anarchistes aggravait par des démarches inconsidérées ou des répressions brutales.
Quand les grèves se répandent dans le Nord comme une traînée de poudre, ignorant l'état d'âme des ouvriers et les problèmes du salaire, il se flatte de tout apaiser par sa seule présence : éconduit, il se fâche et ordonne de verser le sang à flots. Les grèves de fonctionnaires, les mouvements du syndicalisme vinicole dans le Midi, la révolte de Draveil, autant de complications et de troubles, où se main est tantôt trop faible, tantôt trop lourde. Sans l'influence calmante de Briand, qui l'aide souvent, malgré lui et en dépit de son irritation, à endormir certaines colères, ayant tout envenimé et tout exaspéré autour de lui, il va droit au soulèvement général. Le duel où il s'est enferré, grièvement blessé par la riposte du Myrmidon Delcassé, le sauve en le déliant des responsabilités du pouvoir. Il s'y est infiniment trop attardé pour que son cas ne soit pas réhibitoire, en vue de nouveaux essais.
Clemenceau anti-réformiste contre Briand
Le 27 juillet 1909, le Président du Conseil, qui remplace Clemenceau, a nom Briand. Sa première parole, si elles ne répudie pas formellement son prédécesseur, le condamne. En se déclarant réalisateur il fait d'un mot le procès de celui qui n'a laissé debout aucun de ceux dont sa combativité anéantissait les efforts libérateurs et qui de lui-même a stupéfait jusqu'à ses adversaires, par son impéritie et sa nullité :
Ma pensée, vous le savez, est audacieuse; je n'ai pas peur des mots, et c'est peut-être et surtout, parce que je Suis républicain conscient, que les idées ne m'effraient pas, car je vois, dans la Képublique, le germe de tous les progrès.
Mais vous avez constaté que, chez moi, l'idée se présente surtout dans ce qu'elle contient de possible et de réalisable.
Je suis un homme de réalisation, et c'est dans ce sens que ma vie est orientée.
Ce que nous voulons d'abord, ayant pris conscienc de notre devoir, c'est gouverner.
Nous entendons gouverner, c'est-à-dire que nous sommes résolus à maintenir intactes entre nos mains, les prérogatives gouvernementales.
Nous voulons que toutes choses, et les hommes aussi, soient à leur place.
Autant de phrases, autant de sujets de comparaisons entre les réalisations promises et les négations, les impuissances de la veille. La seconde parole de Briand fut encore plus tonique que la première. Un quart de siècle s'était écoulé depuis que la pensée de Gambetta était entrée en sommeil, à côté de lui, après son dernier soupir. Malgré la longueur de l'attente, elle était tou-
jours prête à se lever de sa tombe sur l'évocation d'un héros. Le départ de Clemenceau, n'était-ce point la bonne occasion pour la rappeler de son exil funéraire? Ce départ avait eu l'aspect d'une déroute sans lendemain, et tout permettait d'espérer que le destructeur ne reviendrait plus. Or, c'est la loi de notre histoire contemporaine que l'ordre, la prospérité et la vie cessent d'être des chimères, si Clemenceau n'est pas là, mais que leur interrègne est une fatalité, s'il est présent, si son influence malsaine s'exerce, soit au gouvernement, soit contre lui.
Frappé et affligé du marasme qu'entretenaient les scissions et la torpeur du parti républicain, des encouragements qu'offrait aux chercheurs d'aventure le matérialisme des compétitions politiques et le dégoût du public pour leur bassesse ou leur corruption, Briand n'admit qu'une médication, revenir à la tradition. Pendant trente ans la politique engourdie avait piétiné sur place. Il voulut inviter son parti à faire un examen de conscience, à se rajeunir en dissociant les vieux cadres fatigués ou pourris, à rejeter leur défroque et à remonter aux sources vivifiantes pour la démocratie. Prenant à bras le corps l'ennemi déjà défié par Gambetta, le scrutin d'arrondissement, il surprit joyeusement à Périgueux la France qui s'ennuyait et qui songeait, dans l'indolence de sa léthargie, à une révolution du mépris :
Messieurs, nous sommes à une heure où le parti républicain doit prendre de graves déterminations.
Un grand parti, après avoir institué un régime qui se confond avec le pays lui-même, n'a pas le droit de vivre sur le passé. Il n'a pas le droit de vivre sans idéal. Il faut un idéal, il faut donner au peuple un aliment dont il lui est impossible de se passer. Il faut donc que le parti républicain se rajeunisse, se renouvelle, qu'il cesse de vivre sur des formules étroites.
Il faut donner un aliment plus sain, plus substantiel, mieux approprié au besoin de la propagande : à travers toutes les petites mares stagnantes, croupissantes, qui se forment et s'élargissent un
peu partout dans le pays, il convient de faire passer, au plus vite, un large courant purificateur, qui dissipe les mauvaises odeurs et tue les germes morbides.
Il faut que la communication s'établisse entre tous les républicains dignes de ce nom, non pas seulement dans une circonscription ou même dans un département, mais de département à département, et que ce soit en eux le cœur de la France elle-même qui batte.
Nous ne resterons pas au pouvoir, si nous n'y trouvons pas le moyen de redonner la vie au parti républicain, d'apaiser les dissentiments qui sont en lui; si, par notre politique large, franchement démocratique et sociale, nous n'arrivons pas à inspirer confiance à des hommes qui sont de bons républicains, qui peut-être n'ont pas eu l'occasion de le montrer, parce qu'ils se sont laissés rétrécir à de petits contacts, mais qui demain doivent s'en affranchir, venir à nous.
Ce qu'il faut pour que ce régime s'instaure, et qu'il vive, c'est pourvoir à l'éducation du peuple. C'est dire à l'électeur ce qu'il est, ce qu'il fait, au moment où il prend son bulletin de vote, au moment oîi il le dépose dans l'urne. Il doit se rendre compte qu'à cet instant, il est détenteur d'une parcelle de la souveraineté nationle. C'est une haute mission quïl va remplir, par délégation de la nation elle-même. Ce n'est pas un député qu'il va faire pour son petit pays, pour sa petite circonscription. Ce n'est pas M, Un tel ou tel autre, dont il est connu, et qui est susceptible de l'aider dans la vie, qu'il va envoyer à la Chambre. Oh ! si c'est cela, parbleu, tout est faussé Non, ce qu'il va faire, c'est un député qui lui échappe, dès qu'il est élu, et qui devient le député de la France.
Il est juste que l'électeur demande à son député, de ne pas négliger les intérêts économiques de sa circonscription, de s'employer à ce qu'il soit fait justice à ses compatriotes. Mais ce qu'il ne faut pas, c'est que pour des combinaisons personnelles, pour des intérêts locaux, quand ils se trouvent en conflit avec l'intérêt public, l'électeur, surtout l'électeiu- influent, aille exercer une pression sur son député, lui rappeler qu'il est en quelque sorte son prisonnier, qu'il doit marcher même pour de mauvaises choses. Celui qui fait cela, n'est pas un républicain. Il commet un crime contre la Eépublique. Il fausse le régime. Il le livre en proie aux accusations les plus perfides. Il lui inocide un germe de mort.
Le jour où l'électeur aura ainsi la notion de son devoir, le jour où l'intérêt général prédominera partout, où la nation passera avant tout, où ce sera d'abord la France qu'on servira, ce jour-là, Messieurs, la République sera inattaquable.
Dans le las, grossi à vue d'œil par les reporters, de calembredainesi Clémencistes, avec lesquelles rime si bien le mot de Victor Hugo : «C'est la fiente de l'esprit qui vole», il en existe une très authentique sur Briand. Quelqu'un parlait de son entrée possible dans le cabinet de Clemenceau, qui ne se fit pas prier pour clouer le bec du malencontreux gaffeur : «On n'attelle pas un pur sang avec une grenouille.»
Comme on sent que le délicieux atticisme de ce charitable propos exprime crûment l'effroyable répulsion du Tigre pour tous ses anciens collaborateurs en général, mais au premier degré pour ce Briand qui est bien son repoussoir fait homme, celui qui a démontré la possibilité du mouvement démocratique en marchant, tandis que Clemenceau n'a jamais pu accoucher d'une réforme viable, voire d'une idée qui tienne debout pour introduire un peu d'harmonie et de régularité dans n'importe quel organisme social ou national ! Il a eu beau dans toute sa carrière de réunions publiques, de journalisme et d'assemblées, annoncer que demain il réformerait gratis ; il n'a jamais pu que tracasser ou occire ses infortunés clients et ajouter du fumier aux écuries d'Augias ! En guerre il eût volontiers tué tous les Français pour mieux tuer et retuer tous les Allemands. Cela se nomme en style scientifique un peu pédantesque, une idiosyncrasie ! Ce jour sang devait traiter de grenouille le ministre de tous les concordats. Malgré son peu de religion Briand n'eut pas le dessein macabre de détruire l'Eglise catholique en la séparant de l'Etat français ; il a essayé de fermer le temple de Janus en éliminant des guerres civiques ; il a cherché dans l'association pratiquée à haute dose l'antisepsie du socialisme perturbateur. En 1917 il ne craignait pas de dire à intelligible voix : «J'ai fait la guerre et la paix. Clemenceau ne fait que la guerre. Ce n'est pas assez.»
Comment Clemenceau pardonnerait-il à celui qui est
pour lui une antinomie odieuse et haïssable, qu'il a lorgné et tâté de toutes les manières avec la vague arrière pensée de l'expédier dans un cabanon, à la Santé pas très loin de Caillaux? Le discours de Périgueux est un morceau intolérable, qu'il n'a pas digéré en 1909 et dont les allusions irréprochables lui sont aussi cuisantes qu'à la première heure. Il parlait peu, à de très longs intervalles au Sénat ; mais le 18 mars 1913, quand Briand vint défendre du Luxembourg son projet de réforme électorale et se laver comme autrefois Gambetta du reproche de n'être pas assez républicain, l'Homme des crises sentit en lui une flamme de jeunesse, un ministère à renverser sur ses vieux jours. Il était toujours le démolisseur qui répondait en 1885 à Brisson recommandant la concorde entre opportunistes et radicaux : c Je ne regarde jamais derrière moi ; toujours devant moi.» Le Sénat était contre la réforme ; mais il hésitait à provoquer une crise présidentielle. Le Président était Poincaré. Cette double perspective, loin d'effrayer Clemenceau, lui inspira un des discours les plus virulents qu'il ait proféré. Les deux hommes, sur lesquels il eût été heureux de faire un coup double, comme au temps de Bouvier et de Grévy, excitèrent sa verve impitoyable. Il s'en prit surtout aux mares stagnantes pour mettre en accusation le républicanisme de Briand ! Le chemin de Périgueux sera le chemin de Canossa. La misère du parti républicain, c'est l'étroitesse, la peur de vues larges, la peur de perdre sièges, places, profits. Clemenceau avive cette plaie, instrumentum regni, et il affole le troupeau :
Vous allez à Périgueux. Oh ! vous nous avez dit tout à l'heure que vous croyiez avoir rendu un grand service à votre parti. Je suis bien sûr que vous avez été mû uniquement par cette idée. Mais voyons, qu'est-il arrivé?
Vous avez dit : < Il y a un peu partout dans le pays des mares stagnantes, qui vont s'élargissant>. C'est une métaphore. Vous avez déclaré tout à l'heure que les images étaient dangereuses. Que ne vous en êtes-vous souvenu ce jour là ! C'était une critique imprécise.
Alors les adversaires sont arrivés. Oh! il y a d'autres mares stagnantes, il y a celles où coassent les grenouilles qui demandent un roi.
Les adversaires ont redressé la tête: et c'est ce jour là que le combat a complètement dévié contre les républicains. Les adversaires se sont mis en ligne contre le scrutin d'arrondissement. Et voulez-vous que je vous dise la vérité? Derrière le scrutin d'arrondissement, ils ont cherché la majorité républicaine, la majorité de laïcisation, à laquelle ils veulent le mal de mort. Il s'agissait avant tout d'abattre, de restreindre, et disons le mot, de châtrer la majorité. Vous avez déclaré: «Pour qu'une réforme électorale puisse être réalisée, il ne suffit pas qu'elle soit juste, il faut encore qu'elle soit comprise de tous, qu'elle puisse être pratiquée >. Quelle parole de sagesse! Et ne suffit-il pas de la prononcer, pour réfuter d'un mot tout votre discours? On disait justement l'autre jour dans une interruption : « Il n'y a pas de parole qui ait fait plus grand mal au parti républicain».
Vous parliez tout à l'heure du danger d'une défaite, et vous disiez que vous ne pourriez pas présider à des élections, qui seraient une défaite pour le parti républicain. Vous faites mieux pourtant. Vous nous apportez un projet de loi qui commence par coucher par terre 300 députés républicains. Ceux-là avant qu'on n'ait voté, sont écrasés, sont morts. Il faudra bien qu'il se trouve quelqu'un pour les relever.
Il était difficile de critiquer avec moins de raisons élevées, avec plus d'objections personnelles, ad hominem, un projet que les intérêts électoraux flattés et piqués au vif par le genre d'éloquence qui a rapporté ses plus grands succès à Clemenceau, firent échouer misérablement. Par 168 voix contre 128, la réforme électorale fut écartée. A 30 ans de distance, la République se heurtait pour la seconde fois aux mêmes calculs inférieurs, au même homme. La fin de la politique d'arrondissement, question de vie ou de mort pour la France, avait été l'espoir de deux hommes d'Etat que Clemenceau descendit en deux coups de fusil. En les fusillant il a maintenu la République dans la mêlée des partis, faussée par des gouvernements de combat, pour qu'elle n'entrât pas dans la période organique et créatrice. Même après la guerre
et la résurrection de l'Union sacrée, si ses préjugés et ses antipathies n'ont pas eu raison de la Chambre et de Briand, s'il n'a pu conserver le scrutin d'arrondissement, il a du moins altéré la réforme par une série de combinaisons vicieuses qui enlèvent à l'opinion une partie de sa force d'expression dans la représentation nationale. Après avoir déblatéré contre les manœuvres électorales du Second Empire et du 16 Mai, il a dépassé dans la candidature officielle la somme d'abus dont la flétrissure n'a cessé d'être pour lui un lieu commun. Peu s'en est fallu que Briand pourchassé par les préfets de Pams n'ait été mis à la jKtrie de la Chambre nouvelle et qu'ayant été à la peine, il n'ait été privé du très modeste honneur d'un pupitre de député. Clemenceau n'est pas un de ces guerriers chevaleresques qui ménagent un adversaire ou qui lui laissent la vie après l'avoir désarmé. Ne disait-il pas un jour à un de ses amis ? «Vous n'arriverez jamais à rien.>. Et comme l'ami légèrement surpris d'une algarade aussi subite qu'imprévue lui demandait pourquoi: «Parce que vous n'êtes pas assez méchant. Il faut être méchant. Moi-même je ne l'ai pas été assez.» C'est ainsi qu'il parlait à la fin de l'année 1893. Il a probablement aujourd'hui le droit de ne plus se faire le même reproche. Si c'est un mérite d'être méchant, très méchant, il l'a été. Grand bien lui fasse !
Clemenceau anti-colonial contre Jules Ferry
J'ai montré explicitement pourquoi Clemenceau fut obstinément anti-révisionniste, anti-réformateur contre les hommes, que son tempérament bilieux et ses intérêts égoïstes ne souffraient pas à la tête du pays et de la République, quoi que son gouvernement en pût souffrir et peut-être pour qu'elle en souffrît. Il me reste à expliquer comment il se fit anti-colonial, parce que Gambetta avait lancé le parti républicain dans l'action coloniale. Lui qui prétendait raser et décimer l'armée permanente, lui le chauvin étrange qui réclamait le divorce avec un des plus beaux départements français, la Ck)rse, il changea son fusil d'épaule, et pour compromettre l'expansion française en Tunisie et en Egypte, il commença par s'hypnotiser sur la trouée des Vosges.
Sedan, Strasbourg, Metz, Paris, l'Alsace-Lorraine, quel Français aurait pu s'étourdir au point d'oublier ces noms humiliés, le calvaire de la défaite, le relèvement ou la revanche? Sur ces deux mots, sur la façon de les interprêter, d'innombrables dissentiments, les plus honorables, se sont entrechoqués. Le Congrès de Berlin en 1878, où Bismarck convia l'Europe pour remanier la carte d'Orient, ouvrit la controverse. Mme Juliette Adam qui fut l'Egérie du premier salon républicain, en face des salons de droite, nons a conté sa désolation. Ses supplications et ses plaintes ne purent empêcher la participation de la France aux sentences d'un tribunal qui ne protesta pas contre le rapt de nos deux provinces et
nous les rendit encore moins, qui confirma plutôt la légitimité de l'annexion. Le général Cialdini et plus tard Cairoli lui confièrent que l'Italie se serait abstenue de bon cœur, si la France avait su bouder. Pour elle, l'absence concertée des deux sœurs latines n'eût été ni ridicule, ni folle. «Vous déraisonnez», répliquait Gambetta, sans aucune galanterie, estimant que les absents ont toujours tort.
Au retour de Wadington, notre plénipotentiaire à Berlin, la dispute s'accentua jusqu'à l'aigreur et à l'offense. En sortant d'un dîner chez d'Ennery, les explications orageuses dégénérèrent de suite en dialogue Cornélien où chacun, s'enfonçant davantage dans sa thèse, n'en démordit plus. Mme. Juliette Adam soutint que la France était revenue d'Allemagne avec des blessures supplémentaires et beaucoup de dignité en moins :
— Je vous ai laissée débiter toutes vos accusations, me répondit Gambetta. En vain j'aurais tenté de vous interrompre pour discuter. Vous avez préparé votre argTimentation de Eome à Bruj-ères, de Bruyères à Paris. Vous êtes soudée à vos entêtements, vous avez des œillières, vous ne voulez jamais voir qixe ce que vous voyez, tournant en rond autour de l'Alsace-Lorraine. Ce qu'il faut à la France, c'est justement sortir de ce rond tracé par des esprits étroits ; il nous faut avant tout respirer, vivre, il nous faut l'expansion, la marche en avant.
— Prenez garde à l'ennemi qui vous poussera aux petites conquêtes pour mieux s'assurer de la grande faite sur vous.
— Avez-vous tout dit?
— J'en aurais pour ma vie entière.
— Quand vous débiteriez toutes les paroles du monde dans toutes les langues, cela ne pourrait que prouver que vous êtes pour l'immobilité qui tue et moi pour l'action qui fait vivre.
— Je suis pour la marche à la revanche !
Les deux conceptions étaient sincères, et par là elles s'imposent au respect. Mais lorsque des paroles aussi rudes impliquant la rupture irréparable s'échangeaient, ou donc en était Clemenceau ? Il n'avait ni opinion, ni figure,
ne relevant d'aucune doctrine, d'aucun programme défini et suivi. En tout cas son anti-militarisme, placardé sur les murs de sa circonscription, lui interdisait la pose de l'Ancêtre de la revanche, bien qu'en 1918 il ait déterré des antécédents symétriques, comme d'autre s'ennoblissent en achetant des parchemins de complaisance. Gambetta, qui pensait toujours à l'Alsace-Lorraine et qui n'en parlait pas, que Thiers avait supplié avant de mourir de refaire la fortune de la France en Egypte, allait mettre en ligne une politique méditerranéenne: Tunis, Alexandrie et Port Said, le complément de l'Algérie et la vallée du Nil, tout un panorama que Prévost Paradol, sur le déclin du Second Empire, brossait avec amour pour préserver notre patrie d'une honteuse insignifiance sur le globe occupé par nos anciens rivaux, parlant leur langue et rempli de leurs affaires. C'eût été aussi le terme de l'agitation intermittente et impuissante où nous nous consumions. Si Gambetta avait persuadé la France, le rôle de Clemenceau finissait avant de commencer. Il eût langui et se serait éteint par inanition.
Le 29 juillet 1882 Gambetta émit le vœu que la Méditerrannée restât le théâtre de l'action française. M. de Freycinet réduisit au chiffre infime de 9,400,000 fr. la contribution de la France pour opérer sur le Canal de Suez, alors que les Anglais poussaient droit au Caire, remportaient grâce à la cavalerie de St. Georges, la bataille de Tell-el-Kébir et prenaient pied en Egypte d'où ils n'ont plus été délogés :
Comment, dit M. de Freycinet dans ses Souvenirs, une propo sition, aussi prudente que la nôtre, présentée dans de telles conditions, qui devait nous assurer, à si peu de frais, Talliance de l'Angleterre, et la continuité de notre situation en Egypte, a-t-elle pu être contestée, et finalement rejetée, par la majorité des députés? C'est là un phénomène qui paraît aujourd'hui inexplicable, et que comprennent seuls ceux qui ont été mêlés à la politique de cette époque.
Le crédit sans lequel notre abdication devenait définitive fut rejeté par une Chambre déprimée, que médusa un discours de Clemenceau, sonnant le tocsin et agitant le spectre de la guerre. Seul le groupe des amis de Gambetta, tout juste 75 voix, ne se laissa pas terrifier par les phrases du héros de la crise ministérielle :
En vérité, il semble qu'il y ait quelque part, une main fatale, qui prépare une explosion terrible en Europe. Qui osera prendre ici, la responsabilité de ce qui se prépare? Qui osera dire, qu'au jour du règlement diplomatique de la question égyptienne, il vaut mieux pour la France, être seule avec l'Angleterre, en querelle contre l'Europe, que d'être avec l'Europe tout entière, revendiquant sa légitime part d'influence, sur le territoire égyptien?...
Messieurs, la conclusion de ce qui se passe en ce moment est celle-ci : l'Europe est couverte de soldats; tout le monde attend, toutes les puissances réservent leur liberté d'action pour l'avenir; réservez la liberté de la France.
Quoi de plus imprécis et de moins adéquat au sujet, que ce langage sybillin? L'éloquence de Clemenceau aimait a s'y réfugier pour esquiver les responsabilités. Il n'y a pas d'orateurs moins nuageux en apparence. Il n'y en a pas non plus qui ait à ce degré le don de faire de l'obscurité avec de la lumière, avec des syllogismes et des dilemmes, avec un cliquetis de mots d'une netteté irréprochable. Ce talent de crever les yeux, pour qu'ils ne voient plus rien, c'est toute sa rhétorique. Il lui manque essentiellement la droiture, qui ne veut pas devoir un succès à la surprise des sens d'une assemblée, à la tricherie d'impressions accablantes, énervant un auditoire sans défense contre le maître sophiste. «Ce que je redoute le plus, avait dit prophétiquement Gambetta, c'est que vous ne livriez à l'Angleterre et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages, où notre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien.» Le fil très menu que tendait M. de Freycinet était le dernier gardefou contre la politique de Gribouille. Clemenceau le
cassa, et les Anglais, que notre inconséquence ébahissait, n'eurent pas même besoin de rationner la part d'un associé qui se dérobait, à quoi, au plaisir sans risque de retirer les bénéfices de l'association.
Ce qui confond dans l'injustice des mouvements d'opinion qui ont attristé les derniers jours de Gambetta, c'est qu'une clameur de panique exaspérait les récriminations contre ses avertissements et doublait l'imbécile atrocité de la poltronnerie : la moindre de ses paroles semblait avancer l'heure de la conflagration générale. Clemenceau, à défaut d'arguments n'a pas eu de meilleur allié que l'anathème sur la poussière des tyrannies locales et le cri, Gambetta, c'est la guerre. Il avait en effet célébré à Cherbourg, avec une fierté dont nous ne saurions lui savoir trop de gré la justice immanente et à Belleville la majesté du droit. Mais il repoussait l'idéal sanglant et l'esprit belliqueux. Il réclamait pour la France la part égale de soleil et d'ombre, qui appartient à tous les vivants, répétant avec non moins de vérité qu'il n'y a pas que la guerre dans les ressources de la diplomatie d'un grand pays. C'est le rôle superbe de la politique qui transpose des équivalences sur le terrain de la paix, tant qu'elle a le droit de ne pas recourir à la guerre, qui se refuse à dilapider les forces militaires et les énergies d'une nation,
Gambetta était un politique. La revanche, celle de Mme Juliette Adam, n'était pas la sienne ; mais combien de fois les Français se sont repentis d'avoir mal interprété le geste d'un chef qui va précisément au but, quand il marche de flanc et qu'il regarde momentanément du côté opposé !
Aux antipodes de la revanche, Clemenceau asservissait tout au principe de non intervention. Ce principe de mort était encore le plus propice aux alertes, aux rixes, aux hallucinations de frontière. En ne touchant à rien, il activait le réveil brusque du patriotisme blessé.
Gambetta cherchait à gagner du temps. Il blâmait la ]actence ; il ne consentait pas à faire dépendre les réparations futures d'une pensée unique, d'un contact trop direct avec l'ennemi dont la prospérité croissait, et la vigilance ne se refroidissait pas. Cherchant les véritables points d'appui de la démocratie en elle-même, sans qu'elle reculât, évitant de l'emporter trop rapidement, il «assurait le sol sur lequel elle doit poser le pied». Il n'ignorait pas qu'en supprimant toutes les passions du cœur brûlant de la France, il faciliterait un éclat dont elle ne serait plus maîtresse. Pour lui la conquête de la Méditerranée répondait à un besoin pressant. Elle occupait un peuple qui n'avait pas le droit de jouer sa vie, en hâtant l'heure des représailles, qui ne pouvait déchoir jusqu'à l'inaction absolue.
Un homme public qui arbore le drapeau de la non intervention quand même favorise la guerre ; il a mauvaise grâce à se réclamer d'une prudence qui serait la fin de tout, si ses conseils étaient suivis à la lettre. Enfermez la vapeur dans une chaudière : si elle n'a pas d'échappement, pas de soupape de sûreté, elle fera sauter les parois et le couvercle. Mais quelle agréable formule, répondant à tout pour jeter bas les vaillants et les actifs ! «Nous portons nos défauts sous l'aisselle, dit le proverbe arabe ; celui qui fait le geste du commandement les montre tous à la fois.» Clemenceau, les bras constamment baissés, ajustait ses coups sans appréhension. Dans cette Egypte, où il s'est ragaillardi par une chaude villégiature d'hiver, n'a-t-il pas eu de remords ? Peut-être n'éveille-t-elle que le souvenir de la journée, où il apprit que, pour renverser les ministères, il suffisait d'être anti-colonial? La dégringolade de Gambetta ou de Freycinet ne valait-elle pas une victoire au pied des Pyramides ?
Pendant dix ans il ne s'est pas donné la peine de rajeunir ou de changer son armement. Notre empire
colonial est un cimetière peuplé de tombes ministérielles et parmi les victimes il n'en est pas de plus digne de pitié que Jules Ferry.
Jules Ferry c'était le contraire de Clemenceau. Hanotaux qui l'a bien connu l'a aussi bien jugé :
Jules Ferry avait du caractère. Capable de renfermer en lui même le dessein d'une campagne politique et de porter le poids du silence, il ne fléchissait ni devant les critiques, ni devant l'insistance parfois très légitime de l'opinion. Rien ne l'ébranlait quand une fois sa conviction était faite et sa conscience tranquille. Il résistait avec bonheur. Ames vigoureuses, dignes du pouvoir dans les démocraties, parce qu'elles sont de roc parmi le tumulte capricieux et irascible des flots ! Il n'est pas dans la destinée de la France de trouver souvent des hommes de cette trempe, flambés au feu des vieux atavismes de la montagne.
Avec une indomptable application au travail, des vues d'homme de gouvernement, une volonté réformatrice très rare, il s'inclinait devant la supériorité des immenses services de Gambetta. Ne se sentant ni diminué, ni servile, il s'adonnait avec tout son dévouement au métier qu'il faisait sérieusement à plein collier ; mais il se considérait comme un second. Ce n'était pas de la modestie, plutôt l'effet d'une vertu de l'âme, tout à fait incompréhensible pour Clemenceau. Ce fut la première cause de ses déclarations immédiates de guerre contre le cabinet Ferry.
Tous deux d'ailleurs s'étaient vus de près et d'un mauvais œil à Paris le jour de la proclamation de la Commune.
Ferry administrait à l'Hôtel de Ville, maire de toute la Capitale. Sa conduite et ses idées étaient en contradiction formelle avec celles du maire de Montmartre. Il ne songeait qu'à défendre l'ordre. Comme Lamartine en 1848, il pouvait dire : «Je n'ai pas cédé une virgule aux passions ou aux utopies démagogiques.» Il s'étonna de l'évacuation générale, imposée par Thiers. Résolu au
péril de sa vie à tenir lui-même, jusqu'à la minute suprême, il protesta par une série de dépêches qui l'honorent contre toutes les mesures militaires et civiles, annonçant le départ, ou plutôt la fuite.
A 2 heures 50, le 18 mars, il télégraphiait au préfet de Police : « On fait évacuer la caserne Lobau ; c'est comme si on livrait l'Hôtel de Ville. Qui a donné cet ordre? C'est évidemment un malentendu.»
A 3 heures il insistait : <. Il vaudrait mieux renforcer la garnison de la caserne Lobau. Si on l'évacué on la livre à l'insurrection. Je m'oppose à l'exécution de cet ordre évidemment irréfléchi.»
A 3 heures 15 il télégraphiait au gouvernement : «Un ordre est donné d'évacuer la caserne Lobau, je m'y oppose. C'est livrer l'Hôtel de Ville et je ne subirai pas cette extrémité honteuse. Vous devez garder l'Hôtel de Ville et ses casernes, qui sont une forteresse. Il semble qu'on perde la tête.»
A 7 heures 15 il récidivait : «Entend-t-on livrer l'Hôtel de Ville aux insurgés quand, pourvu d'hommes, et de vivres, il peut résister indéfinement ? Avant d'évacuer j'attends l'ordre télégraphique.»
A 7 heures 40 : «Allons nous livrer les caisses et les archives? J'exige un ordre positif pour commettre une telle désertion et un tel acte de folie. Avec 500 hommes je suis certain de tenir indéfiniment. L'évacuation de la préfecture de PoHce est insensée. Les barricades qui se font tout autour d'ici ne sont pas sérieuses.»
Enfin à 9 heures 55 il se résignait à obéir : «Les troupes ont évacué l'Hôtel de Ville. Je sors le dernier.»
L'homme qui a écrit ces dépêches et démontré que la bataille de Paris n'était pas perdue, si on ne voulait pas la perdre, tandis quie Clemenceau se déshonorait à Montmartre, ne se gêna pas pour traiter son collègue avec le rigorisme d'un bon citoyen. Clemenceau que la flétrissure de Ferry poursuivit comme le criminel, dans
le tableau de Prudh,on, n'eut de repos qu'après l'avoir tué, grâce au mensonge d'une fausse nouvelle, du faux désastre de Langson. Quinze ans de suite il l'avait traqué avec un acharnement féroce.
Quand Jules Ferry devint Président du Conseil, Gambetta présidait la Chambre. Il conviait son parti à sérier les questions. L'opposition haineuse de Clemenceau et de son groupe intransigeant l'accusait de dictature occulte et lui faisait un crime de tous les projets que lui prêtaient ses ennemis. Il feignait une indignation, qui eût été comique, si l'extraordinaire crédulité de la plèbe intellectuelle, amoureuse de ses négations, avait eu le sens du ridicule. Le ministère Ferry ne fut donc pas combattu pour ses actes, mais pour l'amitié de son chef avec Gambetta. C'est une maladie d'esprit assez répandue de ne pas admettre qu'un homme soit capable de penser et de se diriger par lui-même, sous le prétexte injurieux qu'il est la doublure d'un autre et que sa personnalité est absorbée. Clemenceau trouva la raison suffisante pour interdire à Ferry de vivre et de garder le pouvoir :
Le gouvernement n'est pas dans le ministère . . . Des Chambres? Pas question! Ainsi se reconstitue le pouvoir personnel, moins la franchise; ainsi s'établira la dictature oblique. Et il se trouvera un journal républicain (la République française) pour ériger en doctrine l'obéissance à l'homme qui a le privilège d'être le récepteur de l'opinion.
A cette insolente mise en demeure d'abdiquer Jules Ferry fit la meilleure des réponses. Il gouverna en réformateur et, dans l'Afrique du Nord, il ajouta le Protectorat de la Tunisie à notre colonie Algérienne. Quand l'acte fut signé, Gambetta, prévenu le premier, lui écrivit:
Mon cher ami. Je te remercie de la communication et je te félicite du fond du coeur de ce prompt et excellent résultat. Il faudra bien que les esprits chagrins en prennent leur parti, un peu partout : la France reprend son rang de grande puissance.
Je te serre cordialement la main. L. Gambetta.
Malgré ce succès, Ferry, avant les élections générales de 1881, était résolu à s'effacer devant Gambetta. Le 7 août, il donna sa démission, pour ainsi dire en blanc, avec une loyauté qui attestait l'intime union des deux amis. Elle contrastait avec les crapuleuses mesquineries des luttes parlementaires, les coups de stylet et le dénigrement systématique du Clémencisme :
Que l'union des républicains se continue par la volonté du pays, et peu importe l'homme qui continuera, qui achèvera cette œuvre. Que s'il se trouve quelqu'un, qui puisse effectuer ce groupement mieux que moi, et d'une main plus puissante, je le déclare dès aujourd'hui : je suis prêt à l'aider et à V assister comme son premier lieutenant.
Après une telle manifestation de déférence, il était évident que les deux hommes les plus faits pour se donner la main dans la politique intérieure et dans la politique extérieure, les plus capables de fonder la République raisonnable et pacifique, seraient attaqués par les Apaches, le cartel du désordre et de l'impuissance. Jour par jour, acte par acte, tout ce qui entre dans leur programme commun sera condamné, persiflé et dénigré par Clemenceau. A la veille d'accepter le ministère, Gambetta chercha l'occasion de préciser ses vues définitives sur l'action de la France en Europe et son discours du 10 août 1881 reste le programme que la République aurait dû suivre pour être à l'abri des complications et des conflits, prodromes de la guerre de 1914 :
Il n'y a pas que Vépée pour délier les nœuds gordiens; qui donc oserait dire qu'il ne viendra pas un jour de consentement mutuel pour la justice, dans cette vieille Europe dont nous sommes les aînés? Je ne crois pas dépasser la mesure de la sagesse et de la prudence, en désirant que mon gouvernement, que ma République, la République démocratique que vous savez, soit attentive, vigilante, toujours mêlée avec courtoisie aux affaires qui la touchent dans le monde, mais toujours éloignée de l'esprit de conflagration, de conspiration et d'agression.
Cette politique extérieure, si modérée, était liée, dans la pensée de Gambetta, au développement de la politique coloniale. Clemenceau prit immédiatement le contre pied et lorsque s'ouvrit le grand débat sur l'expédition de Tunisie, il jeta la Chambre dans un désarroi inexprimable, en s'opposant à l'acceptation du protectorat :
Je ne vois là, pas plus que dans les affaires précédentes, l'institution de g-rands débouchés pour notre commerce, la création de comptoirs ou d'établissements industriels, rien en un mot, qui ressemble à la légitime exploitation des ressources du sol tunisien. Je n'aperçois, dans toutes les entreprises, dont j'ai parlé, que des hommes qui sont à Paris, qui veulent faire des affaires, et gagner de l'argent à la Bourse.
Et voilà pourquoi la France faillit perdre la Tunisie après l'avoir occupée, après la signature- de la convention du Bardo ! Le vote provoqua des scènes indescriptibles et sans exemple dans les annales parlementaires. 23 ordres du jour successifs furent repoussés, les uns après les autres. Le gâchis paraissait irrémédiable, quand au milieu du brouhaha et de l'affolement, Gambetta, qui se tenait en dehors de la salle sur la banquette d'un des salons d'attente, s'avança, demandant la parole (sur la position de la question), et dit ces simples mots :
Au dessus des critiques, des griefs et des répliques qu'on à échangés ici, il y a un intérêt supérieur qui s'impose à la Chambre, et qui réclame d'elle, soit un vote d'approbation et de consécration, soit un vote de rejet.
La France a mis sa signature au bas du traité du Bardo, et sans entrer dans des querelles qui sont des querelles personnelles, je demande que la Chambre, par un vote clair, et de nature à fixer l'opinion, au dedans et au dehors, dise que les obligations qui figurent dans ce traité, sous la signature de la France, seront loyalement, prudemment, mais intégralement exécutées.
En conséquence je propose l'ordre du jour suivant :
La Chambre, résolue à l'exécution intégrale du traité, souscrit par la nation française, le 12 mai 1881, passe à l'ordre du jour.
Une acclamation éclate dans la Chambre soulagée, sortant d'un vilain rêve et le vote sauveur est enlevé. Gambetta, en accourant à l'aide de Ferry, venait de nous donner pour le seconde fois la Tunisie. Le soir même il écrivait qu'un mouvement d'indignation l'ayant poussé à la tribune, après 18 votes successifs sur des ordres du jour plus sots les uns que les autres, il n'avait pas cru pouvoir tolérer un tel aplatissement de la France Républicaine devant l'Europe. 68 députés seulement s'opiniatrèrent à réclamer l'enquête proposée par Clemenceau pour éterniser la charivari. Les 379 voix, qui ratifiaient une politique d'exécution et de fierté nationale, s'étaient d'abord débandés, comme un vol d'oiseaux peureux, sous les incantations diaboliques des sorciers de l'extrême-gauche. A tour de rôle et à quelques minutes d'intervalle, la girouette parlementaire avait tourné du sud au nord, de la France couchée à la France debout. La seule présence de Gambetta avait dégrisé et redressé l'assemblée. C'était bien là l'exercice de sa dictature. Du moment que sa personne avait cette importance, ne faussait-il pas les rouages de la constitution ? Au moyen âge Clemenceau l'eût fait monter sur le bûcher pour de tels sortilèges : au vingtième siècle il l'eût traduit devant la Haute Cour. A la fin du dix-neuvième siècle, il dévora son affront et regagna en Egypte la partie perdue en Tunisie.
Une feuille anglaise d'Alexandrie The Egyption Gazette dans son numéro du 6 Février 1920, exprimant avec chaleur sa parfaite satisfaction du voyage de Clemenceau, visiteur de l'Eg^'pte, s'est plue à exalter ses titres à la reconnaissance de l'Empire Britannique et sa politique constante d'entente et d'amitié envers la Grande Bretagne :
Ennemi de l'Allemagne, il n'a jamais envisagé contre les desseins agressifs de la Gei-manie d'autres secours possibles que celui de l'Angleterre : c'est pour ce motif qu'il s'est toujours résolument op-
posé de la part de la France à n'importe quelle politique d'expansions coloniales capable de gêner la domination de l'Angleterre sur les mers. En fait se sont les sympathies de M. Clemenceau qui lu valurent les attaques de M. Judet, attaques qui ont un moment i-uiné son crédit à la Chambre Française des députés.
La légende de la continuité dans les vues extérieures de Clemenceau le grandit en servant le Foreign Office, qui la colporte avec une bienveillance chaleureuse. Cette continuité n'existe nulle part chez Clemenceau. Elle paraît plus vraisemblable vis-à-vis de l'Angleterre : encore ne faut-il pas l'examiner à la loupe. S'il avait toujours eu la conviction que VEgyptian Gazette tient à lui attribuer gracieusement, il n'aurait pas à deux reprises désemparé l'action française en Egypte, alors qu'elle coopérait avec l'action britannique, et que leur étroite association sous-entendait toutes les obligations du condominium. Bonne ou mauvaise, c'était la politique de Gambetta et plus tard de Freycinet.
Clemenceau, opposant quand même, pour combattre ses adversaires qui gouvernaient la France sans lui, n'avait pas à l'origine plus de conception personnelle sur la politique franco-anglaise que sur le reste. Anti-colonial, parce que Gambetta était méditerranéen, il s'est insurgé contre ses combinaisons avec l'Angleterre, parceque lui Clemenceau n'en était ni l'inventeur, ni le metteur en scène. Ses idées n'ont pas précédé, mais suivi sa tactique d'hostilité aveugle. Les journalistes anglais qui le louent seraient plus avisés de soutenir qu'il a empêché la France de reprendre pied en Egypte, après que l'Angleterre avait occupé le terrain abandonné par nous : mais nous l'avons abandonné par la faute de Clemenceau, quand notre amitié avec l'Angleterre était intéressée à le garder. Il est vrai que par la suite il s'est fait plus Anglais que Français, alors que nous étions en dissidence contentieuse avec l'Angleterre.
Ajoutez qu'en 1881, il n'y avait pas de desseins agressifs Allemands, tout au plus une crainte, d'ailleurs sans fondement, que Berlin ne prît ombrage de notre expansion dans la Méditerrannée. Il était dérisoire d'invoquer le péril allemand pour interdire à M. de Freycinet de sauvegarder en Egypte les droits réservés expressément au Congrès de Berlin. En réalité Clemenceau ne s'afficha pro-anglais que pour les besoins de son opposition intérieure, réfractaire à la politique coloniale, et anti-allemand que pour annihiler une politique intelligente, capable d'empêcher l'explosion d'un conflit mondial.
Quand à l'assertion de l'Egyptian Gazette, que les sympathies anglaises de Clemenceau lui valurent mes attaques en 1893, elle est simplement bouffonne. Je me suis révolté contre l'inqualifiable instabilité, qui sous chaque berceau ministériel creusait immédiatement une tombe, contre le massacre des innocents qui aspiraient à mettre dans la conduite des affaires publiques une parcelle de la continuité insupportable à Clemenceau. L'expression de ma révolte, dont la réprobation publique attendait le signal, eût été bien incomplète, si j'avais tu le nom du coupable, si j'avais fait moins que Cicéron contre Catilina. Des sympathies étrangères, d'ordre privé, étaient libres et hors de cause, si la désorganisation politique, due à l'anglomanie de l'auteur, n'avait pas coïncidé avec les vues permanentes de la politique coloniale de l'Empire Britannique. Autrement je ne lui en aurais pas fait grief. Je n'ai certes pas été aussi loin que Paul Déroulède, le 19 Juin 1893, invectivant de sa place Clemenceau interdit là la tribune, écroulé sous les haros et les huées de la Chambre :
Voyons ce que pense Coruélius Herz !... Pax-lez en anglais !,.. Au lieu du renouvellement partiel, parlez donc du renouvellement de l'intégrité !... Pas de conseil à la France, conseiller du Banc de la reine !...
II n'y a de ma part en tout ceci aucune question de parti. J'en appelle à tous ceux qui, depuis les derniers événements, ont vu maintes fois monter à cette tribune des hommes plus ou moins compromis dans les affaires de Panama. Qu'ils disent si je ne suis pas resté silenciexix à mon banc ! Qu'ils disent si j'ai fait entendre une protestation ! Et savez-vous pourquoi ? Parce que ceux-là n'ont, du moins, pas fait de politique antinationale; parce que, égarés ou coupables, ceux-là, du moins, sont encore des nôtres; mais lui, il est à l'étranger ! C'est pourquoi, tout en m'excusant vis-à-vis de tous mes autres collègues de la véhémence de mon attitude et de mon langage, non seulement je ne m'excuse pas vis-à-vis de lui, mais je n'ai qu'un regret, qui est de n'avoir pas eu assez d'autorité personnelle pour le flétrir encore plus hautement que je n'ai fait.
Ce jour là Déroulède, qui n'était pourtant pas un dévot de Jules Ferry le Tonkinois, appliqua la loi du talion au triomphateur de la triste séance du 30 Mars 1885. Deux années consécutives, avec l'acrimonie d'un Thersite, ne cachant pas sa joie des moindres accidents, sur terre ou sur mer, du corps expéditionnaire d'Extrême Orient, il avait parié pour la faillite. Il ignorait les contrées où Courbet et Négrier se sont couverts de gloire. Il n'avait aucune compétence diplomatique ou militaire. Mais il tenait dans son système, comme les joueurs de martingale à la roulette, s'obstinant sur le tableau noir. En dépit de ses prédictions sinistres, les opérations se déroulaient satisfaisantes, permettant, comme en Tunisie, d'augurer une fin conforme aux espoirs de Ferry. Tout à coup le chef du gouvernement apprit la retraite de Langson, aux frontières de la Chine. Il fut obligé de demander au Parlement 200 millions de crédits supplémentaires pour l'honneur du drapeau et le maintien du prestige national. Il n'avait pas fini de parler qu'au milieu d'apostrophes injurieuses, lancées de tous les points de la salle, Clemenceau, sans même monter à la tribune, parlant au banc des ministres, prononça l'arrêt de mort de son adversaire démonté, sans appui et sans force :
Je ne viens pas répondre à M. le Président du conseil : j'estime qu'à l'heure présente, aucun débat ne peut s'engager, entre le ministère à la tête duquel il est placé, et un membre républicain de cette Chambre.
Oui, tout débat est fini entre nous; nous ne pouvons plus discuter avec vous, les grands intérêts de la patrie. Nous ne vous connaissons plus, nous ne voulons pas vous connaître...
Ce n'est plus un ministère, ce ne sont plus des ministres que j'ai devant moi ; ce sont des accusés ! Ce sont des accusés de haute trahison, sur lesquels, s'il subsiste en France un principe de responsabilité et de justice, la main de la loi ne tardera pas à s'abattre.
Par 306 voix contre 149 la Chambre, que subjuguait cette voix coupante, qui rincitait à la couardise, refusa de passer à la discussion des articles. Ferry, sans un mot de plus, tout d'une pièce s'abattit. Pour ne pas être massacré ou noyé dans la Seine que 50,000 manifestants bordaient, confirmant de la rue, avec des rumeurs assourdissantes, la sentence capitale signifiée par Barrabas, il s'enfuit à la dérobée par une petite porte derrière le Palais Bourbon. La maladie, dont le terme fut précipité par la balle du revolver d'un demi-fou, ne permit plus au Parlement de reconnaître et de réparer son erreur. Clemenceau n'a pas écrit une ligne pour faire amende honorable des foudres lancées par lui à propos d'un télégramme dont le signataire s'était malencontreusement trompé.
Au combat de Langson, le général de Négrier, après avoir déconseillé l'offensive avec les faibles effectifs dont il disposait, s'était légèrement retiré sur des collines dominantes, à cause de son infériorité numérique. Mais il était victorieux, et les Chinois, complètement battus, repassaient la frontière dans un désordre tel que la panique se répercuta jusqu'à Luang-Chau. Sans l'incompréhensible retraite, ordonnée malgré l'avis du chef, par le colonel Herbinger, qui prit le commandement de la colonne à la place de Négrier blessé grièvement et incapable de se mouvoir, rien n'était compromis. Le général
Brière de l'Isle, qui d'Hanoï ne contrôlait pas les faits dont la gravité fut imbécilement amplifiée, se méprit sur leur portée et transmit son pessimisme à Paris. Jules Ferry, que rien jusque là n'avait impres'siotnné, se laissa envahir par le doute mortel qui parfois assomme les âmes les plus stoïques. Clemenceau eut la voie libre pour exécuter et piétiner un vaincu. Il est passé maître dans ce genre. Du haut du tribunal où il s'érige en souverain juge, il distribue au malheur les foudres et les peines dont il emprunte le vocabulaire au code de la haute trahison.
Combien de fois, dans le cours de ses interpellations scabreuses, il en avait senti le risque et l'opprobre, par la stupeur du pays qui confrontait avec ses insultes et ses blâmes disproportionnés l'insignifiance des sujets -de sa critique ! Combien de fois il avait tremblé d'êtredébordé et convaincu de mensonge par l'éclatante réponse des faits que dénaturaient les passions de parti ! Et Longson, fatal malentendu, fausse défaite, le récompensait juste à point de son acharnement à la médisance, le gratifiait du désastre final, indispensable à sa renommée et à sa prévision. Gambetta était rejoint par Ferry, enterré dans une impopularité qui le rendait impropre à se relever sous l'iniquité de l'ostracisme. Clemenceau passait du coup arbitre de la République, et la politique coloniale, battait en retraite à ce point que, six mois après la stupide bévue de Langson, le Tonkin, dont Clemenceau réclamait l'évacuation, ne fut repêché à la Chambre que par 274 voix contre 270. Deux voix déplacées ohangeaient la majorité !
Thiers écrivait en 1887 à de Marcère : «Voyez-vous, nous aurons bien du mal à tirer ce pays de l'état où les révolutions l'ont mis.» J. J. Weiss disait de son côté que la république conservatrice est une bêtise : Jules Ferry essaya de la faire vivre avec une dose de démocratie qu'il jugeait suffisante. Parmi tous les républicains que
le régime a dévoré et que Clemenceau jeta tour à tour aux bêtes du cirque, ce fut le meilleur charpentier, le plus rustique, le plus dur à la besogne dans la maison inachevée. Il se différenciait des théoriciens de l'équipe romantique qui ramassa la souveraineté par la déchéance de Napoléon III au 4 septembre, puis reçut une seconde investiture par la dispersion des royalistes et des bonapartistes au 16 mai. Ferry se flattait de concilier des choses presque inconciliables et de fixer dans la mobilité électorale un abri conservateur où s'amenderaient les mœurs de révolutionnaires pourvus.
En perçant de nouvelles fenêtres sur l'horizon colonial, il espérait mobiliser un peuple sédentaire et casanier, en même temps que réveiller de son sommeil morbide la natalité française. L'année 1885 mit fin à une expérience qui tournait court. L'ère de toutes les fantaisies radicales qui allait être aussi celle des tripotages et des concussions, remettant la guerre Européenne au premier plan, sera la première épreuve du gouvernement de Clemenceau. Il a fait table rase et s'il décline le pouvoir nominal, il possède le pouvoir réel, entre ses deux acolytes, le général Boulanger et Cornélius Herz. Il avait dit : «Vous voulez fonder un empire dans l'Indo- Chine ; nous, nous voulons fonder la République.» Paul Bert répondit : «L'un n'empêche pas l'autre.» Nous allons voir la République de Clemenceau !
Clemenceau pour et contre Boulanger
En 1885, l'agitation radicale, formée à l'image de Clemenceau, tenait toutes les positions.
Elle avait discrédité l'administration régulière, la justice consciencieuse, la stricte économie, tous les principes d'un gouvernement qui se respecte : elle faisait le siège des serviteurs scrupuleux qui sacrifiaient trop mollement aux passe-droits et à la suprématie électorale. A son tour elle allait faire irruption dans les services publics. Mais pour que le pouvoir envahi restât dans ses mains, il lui fallait une brillante plate-forme. Les radicaux Français tiennent en peu d'estime la capacité pour justifier leur règne : imprésarios de premier ordre, ils visent, pour les deux tiers, l'imagination des masses dans l'action qu'ils exercent au profit de leur gouvernement et de son maintien coûte que coûte.
Des mots ronflants, des promesses immenses, des cris de guerre qui tonnent, voilà les moyens qu'ils affectionnent et qu'ils graduent avec art pour satisfaire leur combativité et offrir aux appétits faméliques l'appât d'un butin opulent. Dans ce genre, le scénario du milliard des congrégations fut un modèle. L'Etat fit à peine ses frais dans les confiscations ou les vols qui nourrirent copieusement une nuée de forbans, plus ou moins intermédiaires de la police, de la magistrature et du barreau ; mais la collectivité, au nom de laquelle les spoliateurs pillaient, expropriaient, tourmentaient, n'y a rien gagné. Seul, le parti inventeur de cette belle opération y a trouvé son compte : pendant deux législatures, les esprits furent tenus en haleine et la cihasse aux biens de
l'Eglise, sous la rubrique Sus aux moines, procura aux rabatteurs une abondante récolte électorale.
Clemenceau, vainqueur de Ferry, et maître de la place, ne voulait à aucun prix que le retour des hommes rassis et pondérés, dont il a la peur et l'exécration, fût même discutable. Il est de ceux pour qui la légalité n'est ni une gêne, ni un obstacle. Elle ne lui est chère que dans l'opposition. On le vit bien lors de l'élection présidentielle pour le remplacement de Grévy. Si Ferry avait été nommé par le congrès, Clemenceau ne se serait pas rendu. Alors l'insurrection devenait le plus saint des devoirs. Pour faire maldonne et empêcher l'élu de pénétrer à l'Elysée, il eût tenté un 18 Fructidor. N'avait-il pas en réserve son Augereau, le même que Ferry baptisait un Saint-Arnaud de café-Concert?
Le pacte qu'il fit signer au général Boulanger, en le présentant comme la carte forcée à Freycinet pour le portefeuille de la guerre, est bien plus qu'un poème. Tout le secret du grand chef radical, pour parvenir à ses fins, dépendait de cette trouvaille. Avec ce bras droit, avec ce collaborateur actif, à sa dévotion, lui appartenant corps et âme, réduisant, par ses initiatives encombrantes, le chef du cabinet à sa plus simple expression, au rôle effacé de figurant, il se flattait de mener les affaires étrangères, de décider la paix ou la guerre et plutôt la guerre que la paix.
En fait les radicaux, pas plus Clemenceau que ses meilleurs lieutenants, n'avaient de vues sur les choses de l'extérieur. Aucun plan, aucune de ces idées mères, que l'étude des questions et des hommes, des forces latentes, des possibilités Européennes, suggère à des politiques dignes de ce nom. Gambetta avait la sienne, très complète et à longue échéance. Ferry en avait hérité, mais d'une partie seulement, à laquelle il tenait ; tout de même il agissait pour des raisons, avec ordre et avec un but. La carte du monde lui avait appris que sur les mers,
dans les continents inexplorés d'Afrique et d'Asie, certains points stratégique, reliés entre eux, composent un échiquier sur lequel un pays vivant, soucieux de son rang, de ses lignes de communication à travers les Océans, de ses débouchés, doit fixer les yeux et mettre la main.
A cette large compréhension de la mappemonde, les radicaux opposaient des maximes vagues et des refus de crédit. Moineaux perdus dans une cathédrale, ils se jetaient dans toutes les fenêtres où ils percevaient le moindre rayon de lumière pour frayer passage à leurs terreurs et s'évader. Obligés d'affoler la France, ils s'affolaient eux-mêmes. Dans une ritournelle de jérémiades enfantines et de litanies monotones, ils n'annonçaient que des revers. Qu'une compagnie tombât au fond des forêts Annamites, dans une embuscade, ils en appelaient avec des clameurs déchirantes, à l'indignation du pays. Critiques parfois niaises, souvent injustes, toujours creuses, pâture des polémistes de mauvaise foi et des orateurs de réunions publiques, grincheux ou pleutres !
Ces fadaises abjectes vinrent à bout de Ferry. Lui mort, Clemenceau pensa qu'elles avaient fait leur œuvre et leur temps. Par quoi les remplacer? La nature a horreur du vide. Bon gré mal gré, sa politique extérieure, très rudimentaire, flottant à tous les vents, n'avait qu'une issue. Elle se condensa et s'arrêta sur le Rhin. Ce fut encore sa manière d'indiquer qu'il allait de l'avant, là où Gambetta et Ferry avaient abdiqué.
Aucun article de son programme révolutionnaire ne lui permettait décemment d'être représentatif de la Revanche, d'une politique si compliquée et si grave, exigeant autant de précautions et de préparations diverses. Mais l'illogisme de ses revendications ne leur nuisait guère auprès des emballés. Elles prirent leur essor en s'incarnant dans la popularité foudroyante du général républicain au cheval noir. Ce fut du délire.
Sa façon fringante de dominer les bureaux de la rue Saint-Dominique, ses brimades, ses excentricités, ses galanteries et avec tant d'énormes défauts son mouvement prodigieux, ses déplacements rapides, ses allures jeunes et martiales qui enlevaient le soldat, lui valurent la célébrité d'un héros de chanson. Paulus et ses refrains mirent tout à coup à la mode le nom de Boulanger et les visions de revanche. Le public était saturé des campagnes coloniales dont les revenants fiévreux, jaunes, malingres, ne disaient rien qui vaille, et les gaudrioles cocardières de l'Alcazar, de l'Eldorado ou des Folies Bergères rallumaient le chau\inisme assoupi. Ferry, sérieux jusqu'à paraître lugubre, était le chevalier de la triste figure. Son nez déplaisait. Au contraire la crànerie de Boulanger ravissait. Elle chassait les craintes dont le caractère jovial et belliqueux de la nation portait impatiemment le poids et la souffrance depuis le traité de Francfort. La France est prête, chantait le Parisien à tue-tête, en revenant de la Revue de Longchamps, et son patriotisme forain finissait en émotion sincère. Les notes héroïque et comique s'y combinaient dans un mélange détonnant.
Bismarck, qui d'une oreille fine et d'un œil bien ouvert auscultait la France, sonna le ralliement de l'Allemagne. Peut-être n'était-il pas fâché de sacrer au Reichstag le péril Boulangiste, afin d'obtenir un blanc-seing. Il prépara son fameux septennat et majora le budget militaire. Le spectre de la revanche se levait à point pour le chancelier de fer :
L' Allemagne n'attaquera pas la France, mais la France peut, à tout instant, attaquer l'Allemagne. Cela dépendra du gouvernement passager, qui se trouvera à sa tête. M. Goblet veut la paix, comme M. Ferry et M. de Freycinet l'ont voulue. Pourquoi donc, le général Boulanger, s'il arrivait au pouvoir, ne tenterait-il pas la guerre? Si nous jugeons une dictature militaire possible en France et cette dictature a existé bien souvent là-bas — pourquoi cela ne pourrait-il pas arriver?
En frappant du plat de son épée teutonne l'épaule de Boulanger, Bismarck avait fait du général plébéin le chevalier de la patrie. La veillée des armes commençait. Et n'était-ce pas une curieuse aventure que celle du militarisme refleurissant par les radicaux, chez qui le culte de la défense nationale et des conditions sévères de sa sécurité n'était pas en odeur de sainteté? Jusque là pourtant Clemenceau menait le jeu et se félicitait de son choix. L'attirance d'une partie où le différend séculaire de la France et de l'Allemagne se viderait manu militari, où les fers se croiseraient, le hantait d'autant plus que, le premier rôle y étant vraiment libre, il se promettait d'être le premier sujet de la troupe. La Revanche rencontrait bien çà et là des partisans très chauds, mais disséminés, timorés, ou prêchant sans écho dans un désert assez morne.
La droite catholique joignait à l'adoration de Jeanne d'Arc celle de l'Alsace-Lorraine. Cette piété entretenait la fraîcheur des souvenirs, mais ne dépassait pas un apport de prières inoffensives. La droite mondaine, assujettie à ses routines et ses plaisirs, ne s'échauffait que du bout des lèvres. Les descendants dégénérés des plus vieilles familles étalaient un patriotisme verbal et une religion de façade. Mérimée a spirituellement raconté une conspiration de château sous le premier Empire : le châtelain qui rumine des complots sanguinaires ne résiste pas à l'aumône d'un brevet de chambellan : la châtelaine, non moins animée contre le tyran, non moins altérée de carnage, se radoucit soudain, souriante à l'idée de charmer Paris avec sa garde robe de la bonne faiseuse. Notre aristocratie fin de siècle est toujours apte à bien servir, selon la remarque de Napoléon : elle se fait tuer bravement quand le drapeau est déployé. Mais conspirer longuement et sérieusement pour l'Alsace-Lorraine était trop fatigant. Les habitudes frivoles de la mode et la sujétion du five o'clock ne le permettaient pas.
Entre la gauche et la droite, plutôt à gauche, un poète soldat s'était spontanément conféré le mandat de camper, sentinelle vigilante, aux pieds de la statue de Strasbourg. A des anniversaires symboliques il y conduisait ses ligueurs, rythmant leur marche fougueuse sur la cadence de ses vers poncifs et prosaïques, mais que rehaussait une sincérité héroïque, le souffle du jeune Rodrigue et du vieil Horace. Paul Déroulède entraînait par la saine pratique des sports la légion de ses gymnastes : il se oompromit un peu dans de tumultueuses bagarres. Il y cherchait pour ses espoirs un aliment de réconfort, offrant son appoint à la politique qui s'en rapprochait le plus. Entre lui et le Clémencisme le trait d'union était introuvable. D'abord il avait grandi sous le regard et avec les encouragements de Gambetta, dans son entourage familier : tout dans Clemenceau lui répugnait, lui semblait louche et haïssable. Pour Déroulède une belle mort était encore plus désirable qu'une belle vie ; quand la maladie l'étreignit et le coucha sur son lit de souffrances, ses dernières volontés furent que, si la guerre était déclarée, un piquet de ligueurs le déposât sur une civière entre nos jeunes fantassins et les tirailleurs ennemis, pour y être troué par la mitraille allemande. Clemenceau dont la bouche ne crachait que des injures pour la réaction et la jésuitière, qui traitait Déroulède de grand dadais, ne redoutait pas sa concurrence.
C'est une de ses glorioles aujourd'hui de prétendre qu'il a toujours pensé contre Bismarck et contre l'Allemagne. André Maurel rapporte de lui une confidence qui n'est pas négligeable ; car elle nous met au point où il se place soigneusement devant l'objectif de la postérité :
Je venais de prononcer quelques mots à propos de nos affaires de Tunisie. Oh! un tout petit discours de trente lignes à Y Officiel, pas davantage. Blowitz — c'est lui qui me l'a rapporté — se trou-
vait à Berlin. Et Bismarck lui demanda: <Vous connaissez ce Clemenceau? . . . C'est un homme à surveiller >. Ce jour là j'ai été content, parce que j'ai vu que je suivais le bon chemin.
Le témoignage est ioliment maquillé. J'avoue que je préfère à Clemenceau retouchant après coup sa figure de patriote, comme le plus preste des photographes, Gambetta expliquant en traits lapidaires son activité après Sedan, au gouvernement de la défense nationale :
La France était tombée sur ses g-enoux. Je lui ai dit: Debout et marche ! Dans les grands moments, celui qui gouverne la France a le sentiment d'avoir un thermomètre dans la main. Une pression de celle-ci fait monter ou descendre le mercure Dans ces momentslà, on peut tout faire de la France.
Les textes, les faits, les actes concordent à établir que la revanche. Minerve toute armée, s'est offerte au cerveau de Clemenceau, comme le seul dérivatif de son radicalisme mort-né, pour permettre à sa phraséologie réformatrice, n'ayant dans sa poche aucun plan, ni prêt, ni élaboré, ni entrevu, de passer la main. J. J. Weiss s'est moqué dans une page charmante de << l'irrésistible torrent die réformes,, dont Clemenceau, «ce foudre de rapidité >> émaillait ses discours d'opposition, imputant aux gouvernants le crime de ne pas les avoir réalisées aussi vite qu'il les énonçait :
Dans le discours du cirque Fernando, où il parle devant quatre mille amateurs, comme Guzman qui ne connaît pas d'obstacles, M. Clemenceau nous énumère toute une série de projets de lois démocratiques, une douzaine environ, qu'il a déposés sur le bureau de la Chambre ou contre-signes dans la précédente session : aucun, je crois, n'est encore passé à l'état de loi définitive; plusieurs ne sont pas même arrivés à la délibération. Il n'est pas un seul de ces douze projets qui présente la même gravité ou les mêmes difficultés que présenterait la révision intégrale de la Constitution ou la rupture des rapports légaux que l'Eglise catholique, les églises réformées et les communautés juives entretiennent avec l'Etat. Et M. Clemenceau, qui n'a pas réussi à faire admettre par les deux Chambres un seul petit fragment de l'immense programme démocratique qu'il agite
dans sa pensée. — M. Clemenceau ne saurait s'accomoder d'un ministère même républicain, même démocratique, qui ne mettrait pas tout de suite sur le chantier le bouleversement de tout le système français! M. Clemenceau se défend très honorablement de vouloir faire appel aux violences populaires. Il n'en est pas moins un politique violent. La violence de la rue, en effet, n'est que peu de chose, elle est bien fade auprès de cette violence législative qui prétendrait, du soir au matin, faire table rase de la Constitution qui nous régit et de ce qui a été jusqu'ici la France.
Il est vrai que si M. Clemenceau, par impossible, devenait demain ministre président du Conseil, il ne serait pas destructeur aussi tranchant de toutes choses qu'il aime à le paraître. Ce qui l'arrêterait, ce ne serait pas seulement l'embarras de détruire, ce ne serait pas la pesanteur de deux Chambres à suivre son impulsion, ce serait le vague de ses propres idées.
Le vague de Clemenceau ! Comme J. J. Weiss avait sondé les reins de ce démocrate à tous crins, de ce radical puffiste, de cette contrefaçon de sociologue, ni apôtre, ni législateur, que la galerie démagogique a encensé comme son idole, jusqu'à ce que la galerie conservatrice lui ait succédé dans le même agenouillement, pour les mêmes drôleries cabalistiques. Acclamé sur un programme dont il se gardait bien, et pour cause, de poursuivre l'accomplissement, il enfourcha le dada de la guerre avec l'entrain brouillon qui lui vaut la réputation d'un esprit décisif. Son originalité fut d'ouvrir la danse derrière un Sosie, de se déguiser, en dédoublant les responsabilités, par l'enrôlement d'un général à tout faire.
Etranger aux études si complexes de l'art militaire, où il ne s'est distingué que par la fabrique en masse des bombes Orsini, au siège de Paris, il professait pour les généraux des sentiments dénués de bienveillance. Il les rattachait à peu près tous à la tribu des microcéphales ou des céphalopodes à plumes blanches. Mais il avait besoin d'un exécutant, secrétaire technique ou contremaître. Ce phénomène n'existait pas dans l'ancienne armée qu'il
conspuait et qui le payait de la même monnaie. La nouvelle était encore dans les limbes : là même des officiers à l'échiné souple, à moitié politiciens, tels que Billot, n'auraient pas accueilli de bon cœur les ouvertures d'un Clemenceau. Mal reçu par ceux que leur dignité retenait, il ne perdit pas courage. Avec son opiniâtreté coutumière, il chercha le caractère flexible qu'un marché ne formaliserait pas : omnia serviliter pro dominatione. Il trouva le merle blanc, le délégué docile qui consentit à commander l'armée, pour qu'elle obéît à Clemenceau. Le cardinal de Retz lui avait donné l'exemple et la formule, sur ce ton de badinage cynique qui est le régal des Mémoires de l'effronté coadjuteur :
Ma profession pouvant m'embarasser en mille rencontres, j'avais besoin d'un homme que je pusse, dans les conjonctures, mettre devant moi. Le maréchal de la Mothe était si dépendant de M. de Longueville, que je n'en pouvais pas répondre. M. de Bouillon n'était pas un sujet à être gouverné. Il me fallait un fantôme ; et par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut le petit fils d'Henri le Grand; qu'il parla comme on parle aux halles, ce qui n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent dans le peuple.
Le Beaufort de Clemenceau s'appella Boulanger. Troupier sémillant, orné d'une superbe barbe blonde, doté d'un gigantesque appétit pour les galons et les étoiles, il était prêt pour la fonction en partie double que lui offrait le tentateur, celle de ministre de la guerre omnipotent, satellite à la souple échine dans les coulisses, dressé en haute école par le directeur de la Justice. Ce directeur avait lu et retenu son Victor Hugo : il y a du romantisme dans ses arrières pensées. Avec Boulanger il réédita Ruy Blas, laquais promu ministre sur l'injonction de don Salluste, qui lui intime de plaire à la Reine et d'être son amant. Clemenceau oubliait que
Ruy Blas finit mal pour avoir trop aimé la Reine, et que poussé à bout il assassina don Salluste.
Le brave général Boulanger reçut l'armée en toute propriété dans la corbeille de son mariage avec le radicalisme intégral, abdiquant entre les mains de son chef. Celui-ci s'était fait remettre carte blanche de ses amis antimilitaristes pour frapper ou couper les têtes, bouleverser les premières pages de l'Annuaire. Il exigea que Boulanger modifiât l'Etat-Major, les idées et les personnes ; il le poussait à s'y créer par des moyens quelconques, pourvu que le but fût atteint, des âmes damnées. Le ministre eut le droit absolu de briser et d'éliminer les sujets indépendants, les bons serviteurs trop peu malléables, calomniés pour leurs convictions religieuses, leurs relations politiques, leur fidélité aux axiomes de l'antique discipline, démodée, diffamée et disgraciée sans retour.
Doublé par un chef de cabinet qu'avaient placé près de lui des calculs d'ombrageuse méfiance, le trop célèbre colonel Yung, notre fougueux général tirait à plein galop dans les brancards. Infatigable, sans cesser d'être bien en main, ne se cabrant devant aucune pression, lubie ou incartade du protecteur civil, ne reculant devant aucune mesure, même inique ou rebutante, pour asseoir son autorité, bousculant les officiers et courtisant les soldats, surexcitant les ardeurs guerrières par la fréquence et la variété des prises d'armes, il soignait les exhibitions militaires, les musiques et les flonflons de théâtre mieux qu'un régisseur de l'Opéra ou de l'Ambigu. Rien qu'en allant à cheval au Bois, ou en revenant de la Cascade à l'Arc-de-Triomphe, grisé de fleurs et d'acclamations, il avait l'air de dériver les rayons du soleil d'Austerlitz.
Toutes ces fumées de parfums capiteux, toutes ces joies triviales, Boulanger était libre de les goûter à loisir, mais sans desserrer d'un cran sa laisse et son col-
lier. Clemenceau, ayant taillé le drap de son mannequin, ne lui chicanait pas une popularité comprise dans les conditions du contrat. Il en jouissait d'ailleurs à travers son médium. L'honneur n'en revenait-il pas à sa pensée et à sa volonté, qui avaient fabriqué tout d'une pièce ce brillant fantôme, cet homunculus chamarré de croix, coursier bondissant en liberté à la voix et à la cravache du maître de manège? Celui-là, dans le poste lointain où l'ambitieux vulgaire) languissait inoccupé, l'avait jaugé et revêtu de la pourpre dont il était friand. Il ne lui permettait pas d'aller plus loin. D se réservait l'heure propice et l'emploi de l'armée dont Boulanger devait monopoliser pour lui la vaillance et la force.
Chaque matin là la barbe des huissiers, sans souci des rendez-vous du ministre, des quémandeurs et des billets d'audience, il pénétrait brusquement dans le cabinet de son vizir, la tête en arrière, le chapeau de côté, le cigare aux lèvres. Là il traitait les grandes affaires, les déplacements, les avancements et les disgrâces en arbitre souverain. Là les dénonciations et les sollicitations se liquidaient par des fournées de candidats sélectionnés ou des coupes sombres. En échange Clemenceau couvrait devant la Chambre le Jgénéral apostrophé par la droite.
Le 3 janvier 1880 Boulanger, colonel du 133me de ligne, avait écrit au duc d'Aumale une lettre, le priant de lui donner son appui auprès de la commission de classement pour le grade de général de brigade. Grâce aux démarches efficaces du prince, le signataire de cette lettre très respectueuse et très dévouée fut nommé au mois de mai, et il témoigna sa gratitude au bienfaiteur dans ces effusions ultra chaleureuses :
Monseig'neur, c'est vous qui m'avez proposé pour général; c'est à vous que je dois ma nomination. Aussi, en attendant que je puisse le faire de vive voix à votre premier passage à Paris, je vous prie
d'agréer l'expression de ma vive reconnaissance. Je serais toujours fier d'avoir servi sous un chef tel que vous, et béni serait le jour qui me ramènerait sous vos ordres.
Le 13 février 1879 le même colonel avait adressé au duc d'Aumale, relevé de son commandement à Besançon, l'expression de regrets, où personne n'eût deviné le futur enfant gâté des radicaux :
Monseigneur, vous quittez le commandement du septième corps. Permettez-moi de vous dire au nom des officiers de mon régiment et au mien combien nous sommes peines de perdre un clief que nous aimions, dans lequel nous avions une si grande confiance. Soyez persuadé, Monseigneui-, que jamais nous n'oublierons les hautes leçons, les exemples si élevés que vous nous avez donnés et daignez agréer la nouvelle assurance du respectueux dévouement et de l'inaltérable attachement de votre obéissant subordonné.
Le duc d'Aumale que Gambetta destinait au généralissimat de l'armée française en cas de guerre, qu'il faillit charger d'une ambassade extraordinaire à St-Pétersbourg, était inspecteur d'armée en disponibilité, quand Boulanger décrocha le ministère de la guerre. Le prince éminent, quoiqu'il servît la France avec autant de capacité que de loyalisme, inquiétait le clan des sectaires qui dominait les Chambres. Peu à peu il fut éloigné du Conseil Supérieur de la guerre où on ne le convoquait plus. Cette oisiveté injurieuse ne suffit pas à rassurer les meneurs d'un complot dont Clemenceau était l'âme.
En 1886, une loi expulsa les chefs d'anciennes familles régnantes et interdit l'entrée dans les armées de terre et de mer aux autres membres de ces familles. Par une application arbitraire et contraire au principe de la non rétroactivité des lois, le général Boulanger, sans consulter ses collègues, frappa le chef illustre sous les ordres duquel il avait servi et là qui il devait son avancement. Girouette et renégat, il cumulait, pour plaire, l'odieux et le ridicule. Quand l'iniquité fut consommée, le duc d'Aumale se redressa contre son malheur, s'écriant :
Les fonctions, que m'importe! Mais, mon épée, je la garde; c'est l'histoire qui me l'a donnée et qui la laissera intacte, car elle n'a jamais été tirée qu'au grand jour, face à l'ennemi. Nous ne s(Jmmes pas des oiseaux de nuit, nous!
Et il prit sa plume pour écrire sa fameuse lettre à Grévy :
M. le Président, il y a trois ans, sans prétexte, sans précédent, vous m'avez infligé la plus sévère des peines disciplinaires. J'ai gardé le silence. Il ne me convenait pas de rompre un lien qui, s'il me retenait dans votre dépendance, me rattachait à l'armée française.
Aujourd'hui, en me faisant rayer des contrôles, vous me dégagez de cette contrainte; mais vous touchez à la charte de l'armée. Sans tenir compte des titres conquis à la guerre ou garantis par la loi, vos ministres vont frapper, jusque dans le cadre des armées de terre et de mer, des hommes sans reproche, honorés par leurs services et par un dévouement légendaire à la patrie.
Je laisse à mes conseils le soin de défendre par des arguments de droit une cause qui est celle de tous les officiers. Quant à moi, doyen de l'Etat Major général, ayant rempli, en paix comme en g-uerre, les plus hautes fonctions qu'un soldat puisse exercer, il m'appartient de vous rappeler que les grades militaires sont au-dessus de votre atteinte, et je reste le général Henri d'Orléans, duc d'Auraale.
Clemenceau souleva dans les couloirs de la Chambre des tempêtes de récriminations et créa le courant furieux qui allait arracher à Freycinet le décret d'expulsion. Au Palais Bourbon le général Boulanger, défendant ses mesures avec animosité, fut interrompu par le duc de Bisaccia qui lui rappela la protection du duc d'Aumale et sa dette de reconnaissance. Boulanger stylé par son nouveau tuteur, le chef des radicaux, protesta et nia :
J'ai été nommé général, lorsque le général Wolff commandait le septième corps et que le général Farre était ministre de la guerre. Je ne vois donc pas en quoi le duc d'Aumale a été pour quelque chose dans ma nomination.
Deux jours après, au Sénat, le même Boulanger qualifiait de rebelle le duc d'Aumale déjà conduit à la frontière par le chef de la sûreté Isaïe Levaillant, décla° rant intolérable «une lettre aussi insolente». M. de Lareinty lui cria : «Vous insultez un absent ; c'est une lâcheté ! » Un duel s'en suivit, Clemenceau fut le premier témoin du iministre de la guerre. Il prit à son compte l'acte, les insultes et la mauvaise foi de son protégé, qu'aurait dû couvrir de confusion la publication intégrale de ses lettres iau duc d'Aumale et la photographie de son écriture. Le fac-similé reproduit dans la presse réduisit le menteur au silence ; mais au lieu d'être disqualifié et perdu, il reçut de Clemenceau mieux qu'une absolution, son approbation éclatante. Plus puissant que jamais, il infligea au commandement de l'armée les persécutions et les mises à pied demandées avec instance par les radicaux. Le général Saussier eut grand peine à se garer des coups de poing et des coups de canif du ministre qui entendait supprimer tous les hommes de caractère et d'honnête résistance. Clemenceau exigeait ces violences, en vue des occasions qui pouvaient lui suggérer un coup d'Etat militaire ou galvaniser un conflit Européen menant à la guerre. Avec une inconcevavable obséquiosité, le parti radical flagornait, comme un insigne exploit, les palinodies de son cher général. Certes l'extrême gauche ne soupçonnait pas que le grand favori dont elle avait répondu, au point d'absoudre ses égarements et de l'exalter quand même après la plus honteuse des polémiques, aurait l'aplomb de trahir la foi j^rée et de casser sa chaîne. Celui qui avait renié le duc d'Aumale pouvait-il être attaché autrement que par des bénéfices à ses patrons compromis avec lui? Dès que la peur ne le retint plus, Boulanger glissa sur la pente. La même légèreté, la même indépendance de cœur lui souffla une autre ingratitude. Les hommages du peu-
pie et l'engouement de ses fidèles la transformèrent en libération héroïque du radicalisme.
Avant cette deuxième transformation de Boulanger, l'incident Schnaebelé, qui faillit mal tourner, fut exploité par le zèle exaspérant du ministre de la guerre. Ses ordres hâtifs à la frontière, ses préparations décousues, plus provocantes qu'efficaces, alarmèrent les députés qui gardaient encore un peu de sens commun. Le choc en retour d'un malentendu si grave surprit Clemenceau. Il n'eut pas le temps de sauver son homme lige. Convaincu d'exagérer le charlatanisme de la défense nationale, d'avoir voulu pêcher, en eau trouble, des complications cherchées par son ambition, il tomba. Sa chute, loin de le déprécier dans l'esprit public, prouva que son nom résonnait sympathiquement dans le cœur des foules. La manifestation de la gare de Lyon, où les faubourgs s'étaient portés en masse pour entraver son départ, le désigna définitivement aux amateurs d'une dictature militaire.
Clemenceau ne suivit pas d'abord avec toute l'attention, qu'ils méritaient cependant, les curieux indices de la fortune ascendante du soldat à la barbe blonde. Il toléra quelques tours de valse : le flirt s'accentua. Déjà le candidat à la présidence de la République perçait sous les allures du brave général émancipé. Progressivement, il restituait de moins en moins les hommages que le peuple lui prodiguait dans la simplicité de son emballement. Sans façon, il prit l'encens pour lui. On lui objecta les services acceptés, les gages promis, les plans concertés en commun, le but identique. Des observations sèches et rudes le laissèrent froid. Il se regarda dans l'ancien miroir et ne se reconnut plus. Il tendit ses voiles au vent qui soufflait et jeta par dessus bord les consignes obsédantes. La psychologie si peu bienveillante de Clemenceau pour les faibles humains se trouva comiquement en défaut. L'oiseau captif s'envolait de sa cage. La foule
railleuse salua de ses bravos et de ses vivats le général insoumis, sifflant le tribun déconfit, bafoué, jaloux et vexé. Dans le Barbier de Séville le parterre penche pour Almaviva et Rosine contre Bartolo, Le public rit des escapades de Boulanger et répéta en chœur : «De ta suite j'en suis !»
Ce revirement tragique et grotesque marque une des plus vilaines dates pour la morgue de Clemenceau. Jouant les Arianes malgré lui, il ne décolérait pas. Il n'eut plus qu'une marotte, d'autant plus impérieuse qu'elle était sans grandeur. Il ne pensa qu'à se venger, ou à faire rentrer au bercail l'ingrat. A tous les échos il se vantait de l'avoir fait et sauvé mille fois. Après le départ du volage, tout ce qu'il combinait et couvait, dictature et revanche, tout s'envolait dans les nues. La colossale méprise, qui dénoua piteusement les amours pittoresques du général et de son Mentor, rentrait dans le cadre des liaisons dangereuses. Clemenceau ingénu, quelle déconvenue baroque ! Lui, si raffiné, faisandé jusqu'à la déliquescense, trop cérébral, trop intellectuel pour être peuple, il s'était enfoncé lourdement dans un marivaudage puéril.
Les curiosités philosophiques de Clemenceau, son dilettantisme transcendant, ses façons rosses de sentir, d'aimer ou de haïr n'invitaient pas à la popularité. En dépit de ses cajoleries au suffrage universel, sa politique ne l'eût jamais rendu populaire. Il y a fallu la guerre où sa personnalité a fondu dans la victoire. Il a toujours été distant, ni serviable, ni camarade, ni ami. Dans sa vie même il était contradictoire. Quand il plaidait contre les riches, pour les miséreux, à ses débuts révolutionnaires, il avait hâte d'enlever sa défroque sociale, de tirer des lapins dans les garennes opulentes, talon rouge pour les chanteuses d'Opéra et les danseuses du corps de ballet. Il mangeait en viveur, dans les cabarets du grand monde et les alcôves du demi-monde, les capitaux pater-
nels, la dot conjugale et les emprunts consentis par des commanditaires affaristes. Comment cette roublardise émérite put-elle se laisser prendre à la bouffonnerie d'un duo avec Boulanger ? Elever à la brochette un général qui séduirait la France et vaincrait l'Allemagne, qui se rangerait modestement derrière son barnum et lui rapporterait ses victoires, comme le chien d'arrêt au chasseur, sur un coup de sifflet, quelle berquinade ! Boulanger n'a point franchi le Rhin ; mais il a été aimé par la foule pour lui-même. Elle et lui s'adorèrent. Eternel caprice de la vie qui ne ne se lasse pas de recommencer !
Clemenceau, physiologiste de la Faculté et tabou dans les Assemblées, s'est brûlé les doigts à cette idylle, comme un soupirant de la seizième année. Au lieu d'en rire, d'en faire allègrement son deuil, il jura mal de mort à l'infortuné général qui s'était moqué de lui. Sa rage hargneuse et froide n'eut plus de repos, tant qu'elle ne l'eut pas cloué au pilori et envoyé au peloton d'exécution. Il faisait déjà l'apologie de l'ultima ratio, des douze balles.
Boulanger vola d'abord de victoires en victoires ; mis à la retraite d'office par un conseil d'enquête pour des peccadilles, il fut élu successivement député de la Dordogne et du Nord avec d'énormes majorités. Le 23 mai 1888, le Grand Orient tint une séance mémorable où Clemenceau, Ranc et Joffrin abjurèrent leurs anciennes divisions. Radicaux, modérés et socialistes s'embrassèrent et signèrent un pacte d'union pour faire échec à la dictature de Boulanger. Le 13 juillet la peur du dictateur de demain remit en faveur le dictateur d'hier. Tous les crocodiles, ayant égorgé Gambetta, Clemenceau et Pelletan en tête, se pressèrent autour de son monument au Louvre. Cette inauguration et le duel de Boulanger blessé par Floquet résonnèrent comme les premiers coups de clairon d'une guerre au couteau. L'étoile du général continuait à briller et la marée boulangiste bat-
tit son plein le 27 janvier 1889 à Paris qui, par 244,000 voix ouvrait le chemin de l'Elysée à l'élu, s'il n'avait pas hésité et remis au lendemain de balayer la République jacobine.
Coup sur coup la Chambre et le Sénat votèrent des lois de circonstance let rétablirent, malgré les observations éloquentes de Jaurès, le scrutin d'arrondissement cher à Clemenceau. Lui-même s'alliant avec Constant, un des maquignons les moins scrupuleux qu'ait engendré la pourriture parlementaire, tenait sa vengeance.
Boulanger avait commis la faute inouie, en activité de service, de passer la frontière Suisse et, sur un rendez-vous du prince Napoléon, de converser à Prangins avec le prétendant bonapartiste. L'entretien fut platonique ; mais la visite ne tombait pas moins sous le coup d'une législation crimiinelle veillant sur la sûreté de l'Etat. Le général se laissa conduire sur les bords du lac de Genève par un pubHciste hardi qui, sous l'emblème d'une agitation plébiscitaire, cherchait un précurseur pour la restauration Napoléonienne. Mais aussi autoritaire qu'ingénieux et actif, il se brouilla très vite avec le chef dont il voulait être le souffleur et le cornac. Il vendit à Clemenceau le secret du voyage de Prangins. Immédiatement le projet de Haute-Cour prit consistance et le général, sous prévention de complot, se réfugia en Belgique. Il ne revint plus, prévenu qu'une fois arrêté sur le territoire français il serait traduit, non pas devant la Haute-Cour, qui devait le condamner en effigie, mais devant le Conseil de Guerre où son équipée à l'étranger rendrait l'affaire très mauvaise.
Clemenceau s'épanchait à tout venant de sa voix la plus métallique : ^On trouvera toujours quatre généraux pour le coller au mur!>> En effet, dans les Conseils de Guerre, composés de sept membres, cinq voix sont nécessaires pour obtenir une condamnation. Les généraux au doigt et à l'œil abondent, et le président du tri-
bunal d'exception était trouvé. Fusilleur d'office le général de Galliffet s'offrait. Peu d'hommes devaient mieux se compléter, dans une œuvre de férocité haineuse, que lui et Clemenceau. Il gâtait, lui aussi, par un égoïsme orgueilleux et ambitieux, ses grands talents, son intelligence, son courage et sa décision. Une absolue passion le brûlait de se présenter en tout comme épatant et insurpassable. Il avait la manie des actes originaux et des paroles inattendues. Il détestait surtout ceux qui réussissaient là où il avait échoué. Un ]our dans un accès de blague gouailleuse, livrant ses plus intimes pensées, il définissait ses sentiments sur Boulanger : «Je ne puis admettre qu'il arrive. D'abord c'est un général d'infanterie ; ensuite il monte mal à cheval et il aime les chevaux noirs ; enfin il prétend Jouer un rôle pour lequel j'étais fait» Clemenceau pensait exactement de même. La guerre civile, et c'en était une, affreuse, couvre tout. Les deux tigres fusionnant leurs griefs, se donnèrent l'accolade et s'entendirent à demi-mot. Entre leurs mains Boulanger était voué à finir son roiman politique sur le plateau de Satory.
La cruauté de Galliffet s'était exercée dans les répressions de la Commune. Paris en conserva l'horreur, comme les montagnards Cévenols des dragonnades de Villars. Aux exécutions il ajoutait encore une torture, un coefficient de moquerie qui les rendait beaucoup plus inhumaines. Je tiens d'un officier d'ordonnance du général de Ladmiraut, le marquis de la Tour du Pin, le récit inédit d'une scène qui éclaire les affinités des deux natures, de Clemenceau et de Galliffet.
Général de brigade après la bataille de sept jours dans les rues de la Capitale et l'écrasement des fédérés, il reçut l'ordre de ramener à Versailles une colonne d'environ 3000 prisonniers. Pour simplifier la mission et ne pas perdre de temps en route, il fut avisé qu'il n'était pas
absolument obligé de ramener au complet cette masse d'hommes, avec les faibles effectifs dont il disposait. Il interprêta étrangement cette latitude et se mit en mesure de remplir le programme avec un raffinement d'idées macabres, où sa férocité se donna libre cours. Ayant rangé la troupe insurgée sur deux rangs, il s'avança seul dans un silence impressionnant sur le front et saluant la main au képi, il laissa tomber ces mots : «Y a-t-il parmi vous. Messieurs, quelques sujets dont la nationalité permet d'invoquer le recours aux Ambassades ou aux Légations étrangères? Dans ce cas, je les prie de sortir et de passer à ma gauche.» Ceux qui rentraient dans cette catégorie sortirent avec empressement ; beaucoup d'autres qui n'étaient pas des étrangers, se figurèrent, trompés par les paroles, l'aspect et l'accent du général, qu'ils sauvaient leur vie en quittant la place, et imitant l'exemple de leurs camarades Polonais, Italiens, Russes, etc., etc. S'adressant alors à ce groupe assez nombreux, Galliffet leur dit avec le sourire, sur un ton ironique qui fit frissonner son auditoire : «Bh I bien. Messieurs, nous allons vous apprendre à vous occuper de nos petites affaires!» L'incident n'était pas clos. Le général en gaîté funèbre, parcourut, comme dans une revue d'inspection, les files de l'autre troupe immobile et glacée de terreur. Il regarda les premiers, passa outre, puis s'arrêtant subitement : «Tu es bien vieux, toi. Bon pour faire un mort. Sors et rejoins là-bas.» Deux pas plus loin : «Tu es bien jeune pour être criminel ; il vaut mieux que tu meures.» Puis les exclamations ou les plaisanteries d'un goût sinistre pleuvaient. A celui-ci il reprochait sa laideur, à celui-là une infirmité. Un nez trop long, de vilains yeux, des oreilles mal faites, un mauvais teint et ainsi de suite jusqu'au bout de la ligne. Tous ceux que sa fantaisie désignait furent obligés de s'incorporer dans le bataillon des condamnés. L'exécution immédiate s'opéra sous ses yeux. Avec ses effectifs allégés, sûr que
personne ne broncherait en route, il reprit tranquillement la marche sur Versailles.
Tous les chefs de corps, ayant combattu les derniers jours de la Commune, firent passer par les armes des égarés : aucun n'a imprimé un tel caractère de parodie et de ricanerie au déploiement d'une justice sommaire, assez terrifiante déjà. C'est pourquoi le général de Galliffet, pour la population parisienne, resta longtemps synonime de bourreau sans entrailles. Clemenceau, bon juge en la matière, se rencontrait admirablement avec lui pour punir Boulanger d'avoir été sa créature. Il l'avait cueilli sans y regarder de trop près dans les parages de l'orléanisme. Il lui avait su gré de ses pires indélicatesses. Il changea d'avis, lorsque son second passa devant lui. Il ne lui pardonnait ni les ovations populaires, ni les élections triomphales, dont ses amis avaient bien le droit de reprocher à lui seul l'humiliation. Car le boulangisme était uniquement l'œuvre de Clemenceau. Pour le détruire toute sa dureté se déploya, non parce qu'il était nuisible, mais parce qu'il tournait court, qu'il fauchait ses calculs.
Le général, errant de Bruxelles à Londres, de Londres à Jersey et de là encore à Bruxelles, évita les douze balles du peloton. Mais, Don Juan fatigué, il volatilisa par l'absence la magie de son magnétisme. Son revolver d'ordonnance l'étendit inanimé au cimetière d'Ixelles sur la tombe de son amie tant pleurée, Mme. de Bonnemain. Clemenceau, leader de la chasse jusqu'à l'hallali, blagua cette mort de sous-lieutenant. Il trépigna sur ce cadavre. Son âme de corsaire déplorait le coup manqué, la belle prise envolée, la capture du vaisseau de l'Etat qu'il eût enlevé à l'abordage, sans la stupide défection du vaincu. Galliffet lui aussi regretta le Conseil de Guerre qu'il n'eut pas le plaisir de présider contre le camarade disparu. Lui et Clemenceau se dirent adieu sans se perdre de vue : ils communièrent plus tard dans
la faveur égale témoignée à Picquart, officier d'ordonnance à tout faire de Galliffet, puis champion de la justice Clémenciste, jusqu'à ce que par un avancement scandaleux, ayant franchi tous les grades en deux temps et trois décrets, il devint ministre de la guerre de Clemenceau. Celui-ci l'installa auprès de lui, comme un second Boulanger et un défi à l'armée. Ce fut d'ailleurs une seconde déception. Car si le général Picquart ne porta jamais ombrage à personne et fut ignoré du peuple, il n'avait ni l'audace, ni l'impudeur que réclamait Clemenceau de son alter Ego, pour jouer son grand air et monter au Capitole.
Clemenceau et moi
Ecrire la vie de Clemenceau n'est-ce pas faire toucher du doigt la cause méconnue pour laquelle tant d'occasions qui s'offraient de mieux conduire la France ont été perdues ? Sa monographie n'est donc qu'une tranche découpée dans l'histoire nationale, paralysée et faussée par l'emprise d'un seul homme. Cinquante années, grande mortalis sévi spatium, il a exercé une sorte d'envoûtement qui interceptait la vie publique.
Les documents, à travers lesquels je l'étudié, sont irréfragables : mais je n'ai pas été moins aidé par mes souvenirs personnels. Je l'ai vu de près et cette vision m'a empêché de faire fausse route ; car il est presque impénétrable pour qui ne l'a pas approché et saisi sur le vif. Pourquoi nier d'ailleurs que son abord a une séduction ? Un je ne sais quoi de mordant et de malicieux dans le jugement, de rapide dans les réparties, d'impétueux dans l'observation critique, qui va droit aux faiblesses d'autrui et les perce à jour, lui donne dans la conversation, dans la polémique, dans toutes les luttes, l'avantage de la vitesse initiale et du premier choc. J'ai moimême éprouvé le charme de sa causerie nette, dure, qui fuit les petites nuances et fait balle. A l'usage j'ai mieux discerné les supercheries de la mise en scène, les dessous noirs de sa vilaine âme, la couche d'égoïsme et de laideur morale avec des façons de dilettantisme irritant dans l'action du mal, iqui est le fond de sa nature. La brève expérience, qui m'a servi de garde et de lest, n'est peut-être pas inutile à raconter.
En 1884, rédacteur à la France, après quelques mois d'enseignement au lycée de Bastia, Je fus documenté par des amis Corses sur les gabegies qui deshonoraient le plus beau département français, aussi le plus mal et le plus malhonnêtement administré. Il périssait par la collusion de fonctionnaires serviles et de parlementaires pourris. J'ouvris une enquête : le scandale se développait, grâce à des commodités exceptionnelles, par l'éloignement du contrôle continental, l'isolement et les mœurs insulaires, l'impunité régalienne des familles gouvernantes, d'une vieille féodalité corrompue par des législateurs véreux. Subitement l'opinion de la Métropole prit feu, émue d'un assassinat où les corrupteurs démasqués recoururent pour se défendre à la méthode antique des querelles corses, à la vendetta. Le directeur du Sampiero, Saint Elme, ayant dénoncé le régime d'exactions, de pillages et de vols, fut traîtreusement assommé le soir dans la rue par des sicaires qui hurlaient en le bâtonnant : «Cela t'apprendra à écrire.» A l'instigation du préfet, le Tribunal prit parti pour les bandits contre le journaliste et le condamna à cinq mois de prison. Comme il persévérait après son incarcération, quatre sbires le blessèrent mortellement à coups de matraque. Cette mort parla plus haut que les auteurs du crime qui voulaient en étouffer les suites et déplacer les responsabilités.
Elle accusait la clientèle infâme d'un jeune député concussionnaire, Emmanuel Arène. Son influence exorbitante s'était élevée à des hauteurs invraisemblables, sous le couvert des lois violées, par le trafic des places, les tripotages dans les caisses publiques et toutes les malversations variées que consacrait le népotisme électoral. Une autorité despotique brocantait la justice au compte de ses favoris, tandis que le reste des habitants expropriés, saccagés, ruinés, était réduit en esclavage. La campagne ouverte par moi dans la France édifia et remua la presse indépendante. La Corse lui apparut un
repaire de bandits politiques qui, en échange de leurs votes de confiance à Paris, s'arrogeaient là-bas des privilèges somptueux, analogues à ceux de la Maffia et de la Camorra en Sicile et à Naples. Grâce à des complaisances inouies, les morts votaient, inscrits sur les listes par l'affiliation des vivants et garantissaient l'éternité du système au clan des exploiteurs. L'aberration générale et le terrorisme étaient tels que les assassins de Saint Elme, connus d'une \ille entière, osèrent parader en tête de manifestations organisées pour tromper les correspondants de journaux et intimider la magistrature.
Grâce à mes articles révélateurs, une interpellation sensationnelle, éloquemment développée par Andrieux, faillit mettre en minorité le ministre de l'Intérieur : Waldeck-Rousseau était si mal renseigné sur son sujet qu'il excita l'hilarité de tous les Corses, prenant le Pirée pour un homme, la petite ville de Propriano pour un chef de parti local. L'erreur était moins fâcheuse pour lui que son indulgence pour les méfaits d'Emmanuel Arène, qu'il remercia de sa fidélité dans les scrutins, en lui tendant fort mal à propos une main secourable.
A mesure que s'allongeait la série des plaintes dont la liste interminable m'était assidûment communiquée par les victimes de la députation Corse, la bataille de plumes, compliquée de quelques duels, redoubla de violence et de précision. Je reçus de Marseille la preuve photographiée que, sur les livres de la Compagnie de navigation Morelli, Arène émargeait pour des concours inavouables. Ses démarches dans les bureaux ministériels et son zèle payé mensuellement écartaient les sanctions. Ces abus cyniques se soldaient par des avaries continuelles, mettant en péril les équipages et les passagers. Au mépris du cahier des charges et de ses prescriptions impératives, les paquebots de Morelli naviguaient avec des machines hors de service, des coques désemparées, des voies d'eau mal bouchées : les marchandises les moins
recommandables, la dynamite et autres explosifs, y étaient embarquées sans autorisation. Cette société de mandrins et de naufrageurs que l'Etat entretenait grassement pour le service postal, trouvait plus économique, au lieu d'aménager proprement son matériel, d'empocher la subvention et de verser quelques milliers de francs à deux ou trois députés achetés au rabais. Mais tant allèrent les bateaux sur l'eau qu'à la fin ils s'emplirent. L'un d'entre eux eut l'inconvenance de sombrer par mer d'huile en plein midi à cinq cents mètres de la côte, sans qu'un accident excusable pût être invoqué dans les rapports des ingénieurs. L'attention s'éveilla tout de même sur les malheurs aussi répétés que mérités de la Compagnie. On attendait partout les documents vengeurs dont j'avais promis la publication.
Au moment où j'allais faire imprimer dans là France les pièces et les clichés du folio qui devait confondre Arène et son collègue Peraldi, Waldeok-Rousseau se solidarisa étroitement avec celui qui passait, non sans motif, pour le compagnon de ses travaux et de ses plaisirs. Il me délégua force émissaires, tant masculins que féminins, tous munis de brevets, cadeaux et promesses largement étalées, si je consentais à traiter d'un armistice et à remettre l'épée au fourreau. Dérouté par ma froideur, il supposa que la force ferait plus que la douceur. Il se retourna vers le directeur du journal, Charles Lalou, successeur d'Emile de Girardin, qui de son illustre prédécesseur avait hérité les goûts pour la spéculation, sans rien retenir de ses talents, pas même un semblant de français et d'orthographe. Il appartenait à la tribu des négriers que l'intelligence des affaires les moins reluisantes et beaucoup d'argent font rois des plus grands organes de la presse contemporaine. Waldeck-Rousseau avait barre sur Lalou, défaillant sous la présidence d'une société déficitaire, celle des Prêts à l'Industrie. Dans un déjeuner de circonstance, en présence de l'amphytrion,
Magnier directeur de l'Evénement, le ministre, entre la poire et le fromage, mit Lalou en demeure de choisir la prison ou la croix d'honneur, selon qu'il parviendrait à me faire taire ou non.
Acculé et fort penaud, Lalou, sans insister sur les détails de la sommation ministérielle, me confessa qu'il était gêné pour tenir sa parole et me conserver une liberté dont il m'avait solennellement garanti la plénitude. Il joignait à ses aveux un petit discours cousu de fil blanc, pour me persuader que mes documents gagneraient à rester sagement en réserve et s'amélioreraient en vieillissant, dans l'attente de jours meilleurs. J'étais lâché ou sur le point de l'être ; je n'avais plus à compter que sur moi. Résolu à ne rien céder et à parler quand même, quel que fût le prix onéreux d'une irévolte contre le journal qui brisait ma plume, je cherchai autour de moi des témoins, sinon des alliés.
Parmi les confrères qui me soutenaient de leurs citations et de leur approbation, la Justice était la plus courtoise et la plus empressée. Je n'y connaissais ni ami, ni camarade ; sa politique n'était pas la mienne. Je n'avais d'autre part gardé aucune relation avec Clemenceau. Très jeune, convaincu que l'honneur, notre armure intangible, impliquait pour tout journaliste la règle de ne pas déchoir, qu'elle formait un article essentiel de notre statut professionnel, de notre Bushido, je ne doutais pas que les imprécations de la Justice lui fussent inspirées, comme à moi-même, par l'horreur de la forfaiture et de la vénalité d'un représentant du peuple. Plus tard seulement, je m'aperçus que les partis, si clairvoyants pour signaler une paille chez les voisins, sont aveugles pour eux-mêmes. Clémeinceau suivait avec soin la marche du drame qui révolutionnait les bureaux de la France ; averti que je désirais le voir il me donna sur l'heure un rendez-vous. Je fus reçu sans phrase, mais avec une satisfaction très explicable, puisque dans ma
rupture avec le journal, j'avais seul quelquie chose à perdre et lui tout à gagner.
Je lui présentais non une requête ni un marché, me bornant à exposer dans quelle impasse la détresse morale de Lalou m'avait enfermé. J'ajoutais que, sans me préoccuper des conséquences matérielles d'une démission, j'étais décidé à ne pas rester 24 heures dans une maison qui m'interdirait de tenir mes engagements et d'exécuter Emmanuel Arène en lui administrant les preuves de sa concussion. Ceci dit, j'étais heureux d'avoir son avis et son approbation. Clemenceau alla droit au fait : «Vous ne pouvez plus rester à la France.» Et il me félicita chaudement de ma résolution, insistant sur le service dont je gratifiais l'opposition et lui-même, certifiant qu'il était prêt à me rendre la pareille d'homme à homme et me priant de compter sur lui en toute occasion. Le lendemain mon dernier article sur la Corse était retiré de la composition par ordre de Lalou et cinq minutes après, dans les bureaux de la Justice, à la table de Clemenceau, qui me cédait sa place, j'écrivis la lettre suivante qui ne valut pas la croix d'honneur à Lalou, mais lui évita la prison :
Paris, le 10 juin 1884.
Monsieur,
La campagne entreprise dans La France, avec votre pleine approbation, avec celle du conseil de rédaction, sur les affaires de Corse, a été subitement arrêtée par vous, lorsque le débat, soulevé depuis deux mois, était porté devant la Chambre, après avoir passionné toute la presse française: vous m'avez interdit de publier dans votre journal les preuves d'une assertion dont vous avez accepté avec moi la responsabilité, et que je ne pouvais plus garder, sans quer à mes promesses comme à ma conscience.
Vous ne vous contentez pas seulement aujourd'hui d'écarter des questions personnelles; vous me refusez le droit de défendre les intérêts politiques que le régime imposé à la Corse compromet. Le dernier article supprimé par vous démontre que vous n'êtes plus libre et que vous êtes mis en demeure de m'enlever ma liberté d'action.
Je n'ai point à apprécier les raisons d'ordre purement privé qui vous imposent ce silence et solidarisent d'une façon si iniprévue la cause de la France avec celle du ministère.
Vous avez certainement compris, Monsieur, qu'une telle interdiction engag-e trop nettement la ligne du journal, la dignité professionnelle et mon honneur d'homme pour que je m'incline.
Il est donc évident par le fait d'une évolution consommée par vous, par votre refus de me laisser poursuivre ce que j'avais commencé d'accord avec vous, que je ne fais plus partie de la rédaction de la France.
Le public appréciera entre le directeur sacrifiant une politique au souci de ses affaires personnelles et le journaliste indépendant qui ne consent ni à briser sa plume ni à la vendre.
Veuillez agréer, Monsieur, l'exdression de mes sentiments distingués. Ernest Judet.
J'ai encore dans l'oreille le son de la voix de Clemenceau, lisant cette lettre rédigée pendant qu'il se promenait de long en large dans son cabinet. «Elle est raide, elle est raide», répétait-il avec un enchantement visible que la flèche irait au but. En même temps que je quittais la France, il exigea impérieusement que Granet, un de ses lieutenants, qui collaborait avec moi m'accompagnât dans la retraite où la moitié de la rédaction politique nous fit cortège sans hésitation. Le dossier Arène-Peraldi parut intégralement dans les colonnes de l'Intransigeant, où Rochefort m'offrit l'hospitalité quelques jours, jusqu'à la fondation de la Nouvelle Presse, avec une poignée de bons campagnons, que passionnait l'assainissement des marécages politiques de la Corse, indispensable à la renommée de la République.
Un an après, aux élections générales de 1885, des électeurs corses, qu'avait soulagé la franchise de mes articles, m'invitèrent à poser ma candidature au scrutin de liste. Malgré l'audace de la tentative sur une terre aussi vaste, semée d'écueils, que j'allais pratiquer après une trop courte préparation, j'acceptai de former une liste indépendante, sur les instances réitérées de Clemenceau et des principaux membres de son groupe. C'était
une bataille ingrate, avec peu de chances de la gagner dans une première épreuve. Mais je ne refusai pas de me dévouer à une besogne d'épuration et de désinfection, que Je personnifiais contre le champion de toutes les turpitudes, Emmanuel Arène. Naturellement ma liberté de manœuvre était complète, puisque le seul but de mes efforts très désintéressés était de détacher la Corse d'une coterie compromettante et d'en débarrasser le Parlement. Quoique étranger au pays, ma liste, malgré les obstacles de l'espace et du temps, rallia une imposante minorité ; c'était l'amorce d'une réaction bienfaisante qu'avec un peu de constance le ballotage aurait accru et la promesse d'une émancipation prochaine.
Tout fut déjoué par une surprise imputable aux privautés des radicaux avec la droite. Au premier tour de scrutin 177 conservateurs furent élus contre 129 républicains seulement. L'imminence et l'effroi du danger raccommodèrent l'extrême gauche avec les modérés in articulo mortis. Aux gifles succédèrent les embrassades, et les listes divergentes firent un grand mouvement de conversion pour le rassemblement des troupes qui s'entre égorgeaient la veille. Cette kermesse prêtait aux quolibets ; mais la nécessité fit loi. S'il est vrai que les exceptions confirment la règle, une au moins était nécessaire en Corse. Notre drapeau ne portait pas d'étiquette politique ; il avait été planté pour la moralisation du pays et pour l'élimination d'hommes qui s'étaient mis d'eux-mêmes hors la loi, avec qui nul parti n'avait plus à se commettre. Clemenceau me télégraphia de me rallier, en me désistant, à la liste d'Arène ; écouter son ordre c'était prescrire à mes électeurs de voter pour un nom taré que nous avions conspué ensemble. Tant pis pour la politique si elle descend à de pareilles bassesses ! Danser sur les œufs ou avaler des crapauds, passe encore ! Mais serrer la main d'un coquin qualifié et breveter le péculat, deux jours après l'avoir flétri deux ans, n'était pas plus
une possibilité qu'un devoir. Je ne dépendais pas du parti de Clemenceau. Nous nous étions coudoyés pour le nettoyage des scandales Corses. Je me retirai de la lutte sans obéir à un ordre inacceptable. Je remerciai mes électeurs dans l'esprit où ils avaient répondu à mon appel :
Je vais quitter la Corse, fidèle à mes engagements comme au mandat que vos suffrages m'imposent.
Bien que ma candidature fût tardive, bien qu'elle ait été ouvertement attaquée par l'administration et sourdement maltraitée par toutes les coteries, vous vous êtes groupés dix mille autour de moi, parce que mon nom représentait ici une politique nouvelle.
Vous saviez quel était mon but: achever une campagne entamée pour la délivrance du pays, lui offrir des réparations nécessaires, le pacifier en l'arrachant à la lutte stérile des familles rivales, assurer sa prospérité par l'étude sérieuse des intérêts généraux, pour la moralisation des services publics, par de profondes réformes économiques.
Ce programme régénérateur, vous l'avez acclamé spontanément : en prouvant une fois de plus votre indépendance, vous avez pris l'initiative d'un mouvement d'opinion qui ne s'arrêtera plus, qui ralliera tôt ou tard les masses électorales.
Vous m'approuvei'ez certainement de réserver mon action dans cette aveugle mêlée où votre patriotisme et votre dévouement se compromettraient sans profit.
Pour mon compte, si mes principes politiques m'éloignent d'une des deux armées en présence, ma dignité et mon honneur m'empêchent d'entrer dans les rangs de l'autre.
Il importe que vous gardiez intacte, pour l'heure prochaine des revanches légitimes, votre foi dans l'avenir, que vous ne soyez ni dupes ni complices.
Je compte sur votre indomptable ténacité pour mener à bonne fin ce grand ti-avail d'émancipation ; comptez aussi, comptez absolument sur moi.
Nous nous retrouverons pour gagner la victoire définitive.
Le libellé de mes adieux était inattaquable, conforme à la lettre de mes instructions, et d'un mandat rigoureusement rempli. Les critiques, ne pouvant m'incriminer, se rabattirent sur mon inexpérience. «Vous avez perdu la Corse», m'objecta le ministre de l'intérieur, Allain
Targé, avec des soupirs à fendre l'âme. Perdre, dans l'argot du cru, signifie que la majorité se déplace d'un camp à l'autre ; dans le jeu des partis, c'est le seul lapsus impardonnable. Les capitaines d'industrie politique n'ont cure des rajeunissements qui satisfont le besoin d'honnêteté, de clarté et de droiture, qui redonnent la vie à une démocratie lassée par les tyrannies parlementaires. Tout relâchement dans l'inamovibilité des fiefs électoraux les effare ; toute atteinte à leur pérennité les froisse et les agace. Leur erreur est encore plus lourde quand ils arrêtent un mouvement de réforme bien commencé et qu'ils se déjugent. Le courant ne remonte plus à sa source. En Corse il suivit sa pente et enleva la victoire aux républicains dépossédés pour la porter aux bonapartistes.
La saute brusque des vents qui soufflaient de Paris légitimait un succès exprimant les vœux des populations sans pression ni contrainte. Les députés battus n'en convinrent point ; loin de s'instruire, ils multiplièrent les conciliabules pour chasser les intrus sans répit ni délai. Clemenceau le premier les encouragea du haut de son intransigeance jacobine. Ne concédant à personne le droit d'être d'un avis contraire au sien ou d'avoir raison contre lui, il préconisa les grands remèdes, l'invalidation pour renvoyer et discréditer la nouvelle députation, la candidature officielle pour dégoûter la Corse des coupables élans de son indépendance. J'eus beau, à l'aide de statistiques et de notes recueillies avec soin, prêcher contre cette procédure inique et brutale. Ni dans les entretiens particuliers, ni dans les bureaux de la Chambre, je n'eus gain de cause. Enjôlé par Emmanuel Arène, dont la souplesse levantine s'accomodait des bourrades de son nouveau patron, Clemenceau n'avait plus pour les satrapes et les proconsuls Corses que des sourires de miséricorde et des certitudes d'amnistie. Les hontes du système furent réhabilitées et les agents de sac et de corde dûment commissionnés pour leur part dans le butin et les
dépouilles. Les bons citoyens tremblèrent et les méchants relevèrent la tête.
Un comité composé des sénateurs et députés acquis au coup de force parlementaire repoussa toute transaction. En discussion publique, les muets du sérail firent circuler un mot d'ordre, contre lequel ni la plaidoirie des accusés, ni la pauvreté misérable des accusations ne prévalurent. Les fonctionnaires d'Arène, un instant décontenancés, se redressèrent, chauffés à blanc ainsi que les maires, confirmés dans leur prédilection pour le cambriolage et les fraudes. Sur les quatre sièges dont disposait la Corse, trois furent reconquis. Pour le quatrième un ballotage favorable au candidat bonapartiste Gavini, qui renonçait à la lutte, me fournit l'occasion de rentrer en ligne. Je m'étais tenu à l'écart par respect humain, et pour enlever tout prétexte aux calomniateurs, intéressés à confondre la moralité des républicains Corses avec les divisions du parti. Mes électeurs me télégraphièrent que le terrain était libre de tout concurrent réactionnaire ; je n'avais plus devant moi qu'un adversaire fraîchement revenu de l'Amérique du Sud, Susini, dont le seul titre valable était d'arroser le journal de Laisant, député radical du groupe Clémenciste.
Avant de prendre le train et le bateau pour l'Ile Rousse, je fis une visite à Clemenceau, dans son appartement de la rue Montaigne, pour éviter les malentendus. N'ayant rien à cacher, je reprenais avec mes seules forces, au point où je l'avais laissé, le travail de salubrité insulaire que le directeur de la Justice m'avait exhorté à entreprendre. J'avais le désir bien naturel que les inventions saugrenues, auxquelles j'allais être en butte, ne puissent s'abriter sous son nom. Je ne venais pas plus me répandre en doléances que réclamer le paiement d'une dette qui n'était pas éteinte. J'exposai la situation, mes raisons, mes chances et mon but. Le premier mot de mon interlocateur fut nettement hostile : «Je ne puis pas vous
laisser partir en Corse. y^ «Que me reprochez-vous, lui dis-je? Avez-vous des motifs pour me déconseiller? Ai-je des torts.» <iNon. mais cela me gêne. J'ai pris des engagements. Je suis lié.» «Si je consentais à me retirer, Laisant écrirait que j'ai eu peur de ses attaques. Déjà ce matin, il insinue que je suis un bonapartiste déguisé et qu'il faut me désavouer comme tel.» <.;Laisant est un imbécile ; quand il y a une gaffe à faire, il est toujours là. Ecrivez une lettre à la Justice. Elle est à votre disposition. Ne vous gênez pas.» «Le plaisir de remettre Laisant à sa place n'est qu'une faible compensation. Mes électeurs, à qui je me dois un peu, m'ont appelé. J'ai répondu oui.» «Eh bien ! vous leurs direz non. Vous croyez aux électeurs, vous. Vous êtes jeune. J'ai passé par là. J'en suis revenu.» Observant que ces turlutaines ne me déridaient pas, il reprit sur un ton plus doux, presque caressant : «Voyons, n'allez pas en Corse. Je suis engagé. Mais nous avons besoin d'hommes jeunes, intelligents et actifs. Il y aura d'autres élections ailleurs et nous recauserons.» cJe ne cherche pas à être député pour l'être. Je me suis attaché à la Corse, parce que j'y ai commencé une besogne difficile, qui m'intéresse et que je veux finir. Mon rôle est peut-être naïf, mais je m'y tiens.» Alors, sec et rageur, Clemenceau se fâcha: «Vous vous entêtez. Vous vous trompez. Si vous vous présentez, vous ne passerez pas. Je vous l'affirme. Je m'en charge. Je vous casserai les reins.» «Puisque vous me parlez ainsi, je n'hésite plus. En venant ici, j'avais encore des doutes. Je n'en ai plus. Je partirai.» Je me levai et saluai, tandis que Clemenceau m'accompagnait à la porte. J'avis déjà descendu les escaliers d'un étage, quand il me rappela : «Allons, je vous en prie, ne partez pas.» Je saluai une seconde fois, sans mot dire ; il leva les bras au ciel. Depuis je n'ai plus eu de conversation avec Clemenceau. Mais nous nous sommes retrouvés à Philippes, dans les champs du Panamisme, en 1893.
Le lendemain tous les journaux républicains publiaient un manifeste signé d'environ 60 députés, en tête desquels Clemenceau et Constant, qui me signalaient aux électeurs Corses comme l'auteur d'une tentative de désorganisation républicaine. Je retrouvai là-^bas l'affiche sur tous les murs des villes et des moindres villages. Dans chaque arrondissement un député ou un sénateur menait la campagne contre moi. Débarqué un mercredi matin, je n'eus que quatre jours et trois nuits pour parcourir un très grand département, sans chemins de fer et sur des routes accidentées. Les villes, surtout Ajaccio et Bastia, me donnèrent de grandes majorités ; mais beaucoup de communes de la montagne ignorèrent ma présence et le directeur des postes, qui conspirait avec la faction officielle, s'avisa de ne faire parvenir la plupart de mes bulletins que le lundi, au lendemain de l'élection. J'obtins pourtant plus de 19,000 voix, contre 24,000 à Susini. Il est superflu d'ajouter que toutes les persécutions et tous les sévices s'abattirent sur mes partisans, une petite terreur qui fit de nombreuses victimes.
J'ai parfois distrait mes meilleurs amis, en dissertant avec eux sur ce chapitre dé mes relations avec Clemenceau ; il leur a fait mieux comprendre l'homme que les dissertations les iplus littéraires. Quelques-uns m'ont un peu reproché de n'avoir pas leu l'échiné ;assez pliante, pour m'harmoniser avec César et mieux ménager ce qu'on nomme un avenir dans le pays de l'arrivisme. Je n'en ai jamais eu le moindre regret., Rien que d'avoir frôlé Clemenceau dans un ou deux moments décisifs de ma vie, j'en ai gardé la bouche amère. Il ne s'est adapté qu'à des tempéraments de laquais, comme Picquart qu'il poussait en pleine Chambre à coups de poing dans le dos pour l'envoyer à la tribune, ou Pichon dont il disait en 1907 : «Oui, oui il devrait avoir pour devise : «Le courage est nécessaire . . . chez les autres. » En outre, il a la superstitition et la jactance des choses féroces. Il a fait
de ces horreurs la clef de voûte de sa politique. Il n'a jamais été plusi sincère qu'en ravalant son duel avec Caillaux à un combat de gladiateurs dans l'arène :
En 1917, après Painlevé, on ne pouvait s'adresser qu'à deux hommes, moi ou Caillaux. Mais du moment qu'on prenait l'un, l'autre devait disparaître. On m'a choisi, j'ai poursuivi Caillaux. Si on avait fait appel à lui, il ne m'aurait pas manqué.
Que pensez-vous de ce mot grossier qui l'achève et qui doit lui avoir plu ? Car il l'a colporté et fait reproduire soigneusement dans les petits almanachs de son goût:
La première fois que Clemenceau vint s'expliquer devant la commission des onze chargé d'enquêter sur la levée de l'immunité parlementaire de Caillaux, on lui offrit un fauteuil.
Il protesta et exigea une simple chaise comme tout le monde.
<J'ai le cul aussi dur que le cœur!> dit-il pour appuyer sa protesta,tion.
Il est tout entier dans cette réplique. Sa dissimulation égale sa férocité. On l'a comparé à Cromwell, celui dont Bossuet disait magnifiquement dans l'oraison funèbre d'Henriette de France :
Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite, raffiné, autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, un de ces esprits remuants et audacieux, qui semblent nés pour changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leur audace a été funeste! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s'en servir? Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples, et de prévaloir contre les rois.
Clemenceau est très inférieur à Cromwell, dont Bossuet a dit encore qu'il était «également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qu'il ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance». Le génie de Cromwell était plein de ressources dont le déficit est lamentable chez Clémen-
ceau. Mais le Français égale l'Anglais par l'hypocrisie et le surpasse en férocité.
Cromwell a été implacable contre Chiarles II ; mais le roi avait essayé de le tromper. H a pu croire que la religion et le devoir national lui imposaient de le faire monter sur l'échafaud. Cromwell a toujours agi dans un état d'âme religieux ; il n'a frappé qu'au nom d'intérêts supérieurs à lui avec lesquels il ne cessait de communier et de s'identifier. Walter Scott a finiment noté ce curieux trait de son caractère, qu'après avoir ordonné des exécutions capitales d'ennemis politiques ou de rebelles, il témoignait son mécontentement et sa colère à ceux qui lui avaient trop strictement obéi. Dans le beau roman de Woodstock, le grand romancier Ecossais met en scène Charles II et le Protecteur ; Cromwell, furieux d'avoir manqué la prise du prétendant en fuite, ordonne d'exécuter à midi précis tous ses prisonniers. Le Capitaine Pearson à l'heure dite retarde la cruelle opération et confiant ses doutes au soldat Robins :
Sois assuré que si tu fais cette folie, tu feras entrer le péché dans Israël et que le général ne sera pas content de ton exactitude. Tu sais, et personne ne sait mieux que toi, que, quoique Olivier soit semblable à David en foi, en sagesse et en courage, il y a pourtant des moments ou le mauvais esprit s'empare de lui, comme il s'emparaît de Saûl; et les ordres qu'il donne alors, il ne remercie personne de les avoir exécutés.
Et en effet Cromwell à cinq heures du soir félicite le capitaine Puritain d'avoir été miséricordieux et de n'avoir pas commis le crime sacrilège qui lui avait été ordonné. Clemenceau n'aurait pas de ces réveils ; l'esprit de Saùl est toujours en lui et sa cruauté l'amuse, ce qui la rendra toujours odieuse et haïssable.
Panama et Panamisme
Un député de la Martinique, M. Sévère, saluait en 1912, l'ouverture du Canal de Panama par les Américains avec une tristesse que partagèrent tous les Français conscients du terrain perdu sur les grandes routes de la mer et du monde. Aux avant-postes du golfe où trônent les radieuses Antilles, aux premières loges du théâtre, où la géographie et l'histoire répartissent les places respectives, ethniques, économiques, et politiques, il chantait l'hymne funèbre, le Sic vos non vohis de l'épargne française, déboutée et dormant dans les cimetières de l'Isthme :
Panama! ce mot évoque encore dans l'esprit je ne sais quelle période de scandale, période qu'un écrivain a bien qualifié en l'appelant une horrible bagarre, où les parlementaires ne songeaient qu'à s'assommer les uns les autres à coups d'accusations vraies ou fausses, mais où personne ne semblait se soucier de l'intérêt supérieur du pays.
L'intérêt supérieur du pays, il était dans l'achèvement de l'œuvre conçue par le génie français.
Il a été alors sacrifié. Le mal, dans une large mesure, est irréparable.
M. Sévère s'appesantit sur une des faces de la question, celle où se lisent le mieux, au centre du cyclone, les pertes et les deuils. La face adverse n'est pas moins instructive pour les générations qui referont leur pèlerinage à ce calvaire. Elles y monteront par un chemin de croix, celui du sacrifice, semé de pierres tombales où se repète uniformément l'inscription accusatrice contre les artisans de cette défaillance et de ces ruines. Combien de fois n'avons nous pas remarqué que cette rage de raser
systématiquement les moindres essais de l'énergie française, de tout dévaster, laissait le sol nu à la merci des inondations, et que la guerre Européenne fut le recours de l'âme française contre ces désenchantements, un baume contre ses dégoûts et ses nausées.
Quel a été le coupable ?
Il n' y a rien à retoucher, ni à retrancher dans cette page du livre de Georges Béret, si actuel et si vrai. De Gambetia à Briand:
Le jour où le premier navire français traversa le canal de Suez, on oublia les mécomptes et les déboires. Ces mécomptes et ces déboires, l'entreprise de Panama devait les connaître fatalement. Il eût suffi peut-être, pour les surmonter, de quelque sang-froid. Des sacrifices nouveaux, eussent été consentis par l'épargne. L'œuvre française se fût achevée dans la gloire, avec les profits qu'elle comporte, non dans la banqueroute, l'affolement et le scandale.
Parmi les acteurs de ce drame, deux figurent émergent, se détachent avec une intensité particulière. L'une, française, toute d'intelligence et de sérénité confiante: celle du promoteur de l'œuvre: Ferdinand de Lesseps. L'autre, étrangère, figure louche d'oiseau de proie: celle de Cornélius Herz.
Comment cet homme, dont la justice, lorsqu'elle s'est attachée à lui, n'a pu découvrir la véritable nationalité, put-il, durant des années, exercer son œuvre de chantage, d'intimidation, de ruine et de mort? Comment cet étranger put-il disposer ainsi de l'avenir d'une œuvre française? D'où tenait-il cette autorité, aussi redoutable que mystérieuse ?
Du même homme, dont le veto arrêtait depuis dix ans toute les œuvres fi-ançaises: M. Clemenceau.
Il faut distinguer entre Panama et le Panamisme.
Panama, c'est l'œuvre sublime de Lesseps.
Le Panamisme c'est le poison des politiciens qui ont tué Lesseps et son œuvre.
Avant que les menées abominables du couple si bien assorti, Clemenceau et Cornélius Herz, m'aient été révélées, j'ai assisté au drame de la Compagnie expirante, aux angoisses du pays dont le cœur battait avec le créateur de l'entreprise et où, par centaines de mille, d'in-
fortunés souscripteurs attendaient anxieusement larrêt final. Le 10 novembre 1892, quand les mauvaises nouvelles empiraient de jour en jour, quand le trouble du personnel politique s'ajoutait au découragement des ingénieurs et portait au comble le désespoir public, j'ai traduit sous le titre II faut voir clair, dans le Petit Journal, les plaintes et les requêtes d'une opinion stupéfaite et déconcertée :
Existe-t-il un problème plus tragique que celui de Panama?
Voilà onze ans écoulés qu'une société s'est constituée, pour briser la plus grande barrière de la nature entre les deux mondes, que le premier coup de pioche a été donné pour achever la découverte immortelle de Christophe Colomb, pour réunir les deux Océans.
Et maintenant, il n'y a bientôt plus que trois mois, pour reprendre la besogne abandonnée ou passer la main au concurrent qui guette la proie et convoite l'héritage d'un bien créé exclusivement par l'épargne française.
Alors les 1400 millions lancés aux quatre vents de l'Isthme ne seraient plus qu'une épave à la merci des spéculateurs Américains juste au moment où les enquêtes et contre-enquêtes des spécialistes attestent les chances de succès, où la certitude que le canal n'est ni une illusion, ni une fantaisie trop coûteuse, s'impose aux esprits les moins chimériques.
L'indifférence n'est plus de mise, si la crainte d'un dénouement sinistre s'accroît du sentiment amer que le malheur serait évité avec plus de méthode et de scrupules, qu'il y a des responsables et des coupables !
Il est temps que la lumière jaillisse
Avant toute chose il faut voir clair.
On colporte mystérieusement des bruits de malversations inqualifiables, on ajoute que les tripotages ne sont pas circonscrits dans les livres de la société, que les compromissions vont peut-être plus loin et plus haut, qu'elles ont atteint et souillé par une série de concussions inouïes des membres de la représentation nationale: on pousse l'audace jusqu'à préciser des chiffres, à signaler des noms; on se flatte de posséder la note des chèques pjiyés pour le prix de tolérances parlementaires, la liste des personnalités mêlées à ces détestables pratiques.
Il faut aller vite, sous peine d'être devancés par une opinion qui s'énerve, qui est à la veille de s'exciter et de s'exaspérer.
Que le gouvernement, que la magistrature se hâtent!
Car le public est impatient de lumière et affamé de justice.
Le voile qui recouvrait tant de mystères malpropres ne s'est pas levé d'un seul coup. Nous sommes allés graduellement de découvertes en découvertes, de la dénégation aux aveux, des petits concussionnaires aux gros, des corrompus de bas étage pour des sommes minimes aux grands détrousseurs, des commissions de 25 louis au pillage des millions. Ni Carnot à la Présidence de la République, ni Loubet à la Présidence du Conseil, tous deux indemnes et probes, ne cherchaient le scandale des divulgations en masse. Ils espéraient, dans l'impossibilité de tout cacher, qu'ils limiteraient le mal et le canaliseraient au moins en cédant partiellement aux poussées de l'honnêteté populaire. Mais on ne fait pas sa part au débordement de telles révélations, quand la première écluse eut livré passage aux flots de boue pressés de couler et d'infecter la politique entière.
Dès qu'il n'y a plus de chef pour contenir et détourner les esprits, de force morale ou matérielle pour empêcher les éléments de se précipiter avec l'aveuglement qui est leur nature même et le poids de leur fatalité, il semble que chacun se bouscule pour lancer plus vite les dénonciations irréparables. La malignité et la lâcheté sont les deux ressorts qui, en se détendant, augmentent le plus la confusion. Alors l'intérêt de ceux qui surnagent dans le gouffre entr'ouvert est de détrousser les noyés ou d'enfoncer sous l'eau les naufragés pour se sauver eux-mêmes.
Dans la prodigieuse lessive qui consterna la France, Panama disparut. Seul le Panamisme émergeait. Le mécanisme d'une opération qui, sous mille formes, sur des quantités d'argent plus ou moins larges, avec des personnalités plus ou moins influentes, variait à l'infini, absorba la vie de la nation et toute l'activité de l'Etat. Le cercle vicieux dans lequel tourna la belle conception de Lesseps, quand des obstacles imprévus, des contrats léonins, des calculs démentis, des épidémies meurtrières
eurent épuisé la totalité des premiers versements, c l'introduction des nouveaux emprunts, subordonné la loi aux approbations parlementaires. La froideur < santé des capitaux doublait le mauvais vouloir des C bres. A chaque nouvelle sollicitation, pour enlevei votes de plus en plus récalcitrants, quelques tracta individuelles ne triomphaient plus de l'incrédulité , raie sur une issue favorable, sur le percement du c
Des adjudicataires à forfait, d'une espèce très ( rente de celle des entrepreneurs qui soulevaient des tagnes à la Culebra ou endiguaient les débordement riodiques du Chagres, se chargèrent de recruter et régimenter des troupes de législateurs mercenaires la société aux abois. Sur une vaste échelle l'enrôle: et la prime se négociaient à ciel ouvert. On démoc sait ainsi un crime inexpiable, puisque le bulletin élu du peuple n'a pas d'équivalence en travail oi publicité, qu'il n'est point un objet d'échange dans un bilan industriel ou commercial, qu'il n'est vendable à aucun prix.
Les sanctions ne pouvaient être bénignes pour refréner l'épidémie contagieuse qui envahissait tout à coup et putréfiait le corps parlementaire. Mais à côté des brebis galeuses qui ramassiaient à la dérobée quelques miettes du festin, il importait de marquer au fer rouge les pasteurs qui avaient sciemment infecté le troupeau. Des incidents fortuits, puis des enquêtes plus approfondies révélèrent que Clemenceau n'était pas seulement l'associé endurci d'un des plus fieffés aigrefins et maîtres chanteurs qui aient jamais extrait leur opulence de la décomposition et de la corruption universelle ; par une machination infernale, il jouait du déshonneur de ses collègues, dont il voulait livrer tout un groupe à la publicité, pour reprendre la conspiration qui avait fait fiasco par sa mésintelligence avec le général Boulanger.
Andrieux, le Tentateur La peau d'Em. Arène
Le premier dimanche de décembre 1892, vers 5 heures du soir, un visiteur fit passer sa carte à mon bureau du Petit Journal. Je lus : Andrieux.
Huit ans auparavant, l'ancien Préfet de Police et moi, nous sympathisions, tous deux attelés au treizième travail d'Hercule, au nettoyage de l'administration Corse. Depuis que Clemenceau s'était parjuré en adoptant les pourvoyeurs du maquis et les compagnons de Bellacoscia, la tribu impure des maquignons insulaires coulait dans les sous-préfectures et les justices de paix des jours trois fois heureux, sans nuage et sans peur. Le justicier de la Justice, converti par les bandits méditerranéens, avait élargi le terrain de ses chasses ; il était en train de tplonger la France dans le désarroi et le gâchis, où il laissait la Corse. Grâce au Petit Journal, seul organe dont le tirage dépassait alors un million d'exemplaires, je m'étais mis en travers et les coups drus portaient en plein. Malgré ses fanfares l'équipe de la galère radicale se déprimait. Mais son chef, fertile en ressources, conspirait dans l'ombre, dans les sentines du Panama.
J'ignorais en serrant la main d'Andrieux, qu'une vieille camaraderie d'étudiant, que le même aplomb dans l'emploi des moyens les plus audacieux, un esprit également caustique et des visées communes liaient étroitement mon visiteur à Clemenceau. Cet ambassadeur de marque, dont m'avaient séparé mes nouvelles et très
absorbantes occupations, m'étonna donc passablement : car il se présentait de la part idu seul homme dont je n'aurais pas attendu une invite, de celui qui m'avait indignement blessé, à qui j'exprimais dans mes articles des sentiments incompatibles avec une explication sympathique et toute réconciliation, même banale :
«Oui, insistait Andrieux, avec un sourire sardonique convenant bien à l'étrangeté de l'exorde, je viens de la part de iClémenceau. Votre animosité contre lui est-elle irréductible?»
«Je n'éprouve, répondis-je, aucune haine personnelle à son égard. Je ne jette la pierre qu'à ses procédés indécrottables d'opposition. Ils frappent tout gouvernement d'incapacité à vivre : ils anémient la France.»
«Ce n'est pas la question. Avec ou sans Clemenceau, le procès de Panama ouvre des perspectives assez houleuses. Clemenceau et moi, nous avons syndiqué nos intérêts. Il faut projeter des flots de lumière, mais savoir les diriger. Mettons nous d'accord. Je ne veux pas du tout empêcher le pus de couler ; mais je vous serais reconnaissant de ne pas titiller inutilement les bords de la plaie. Clemenceau est larmé pour immoler les chéquards opportunistes, ils sont cent vingt trois, dont vous n'aurez pas certainement pitié. Ils ne sont guère vos amis, et méritent de disparaître dans la honte et le mépris. La liste des radicaux qui ont touché est entre nos mains ; elle y restera. Nous sommes sûrs de leur fidélité, comme eux de notre silence. L'opération chirurgicale une fois faite, les élections seront proches. Je serai candidat et je passerai dans le 7me arrondissement de Paris avec le concours des voix les plus avancées et les plus conservatrices. Clemenceau reviendra avec une majorité. Le Président de la République sera bien forcé de lui confier la formation du ministère. Je compte être envoyé au fauteuil présidentiel de la Chambre et il ne m'est pas interdit de penser à la Présidence de la République.
«Pour sque tout marche à souhait, il suffit qu'il n'y ait pas de fausses notes, ni d'attaques divergentes qui égarent le puhlic.
«Si vous consentez à régler avec nous la besogne d'épuration nécessaire, nous chasserons les politiciens opportunistes les plus corrompus. Vous n'avez rien à redouter ; personne n'ira plus loin que vous et ne vous fera regretter votre réserve. Le Petit Journal disposera d'assez de noms compromis pour alimenter sa clientèle exaspérée contre les boutiquiers parlementaires.
«Tout le monde est prévenu. Tout est en ordre. J'ai vu deux fois Rochefort en Angleterre. Au premier entretien, il s'est cabré ; au second, nous nous sommes entendus contre l'ennemi commun.
«Quant à Drumont, je le nourris dans sa prison du lait de Cornélius Herz. La Libre Parole qui a besoin d'une ration quotidienne de scandales n'a que moi pour remplir ses colonnes. Je suis sa raison d'être. Le Matin est aussi prévenu ; il ne bougera pas.
«Reste vous. Puis-je compter sur votre tranquillité ? J'en informerai Clemenceau, qui a besoin d'une réponse favorable pour entrer en ligne avec pleine assurance et liberté de manœuvre.»
«Dans la lutte violente que je prévois et où la juslice nationale aura le dernier mot, je ne veux point, dans mon cas, couvrir plus ou moins des infamies qui ne doivent pas être étouffées. Je ne tiens nullement à évoquer des crimes qui me seraient inconnus et à poser pour le dragon de vertu. Mais je devinerai sans peine tout ce qui apparaîtra de suspect et je ne ménagerai aucun coupable ; sans quoi je serai complice par des adoucissements timorés ou par prétention. Je ne m'y prêterai à aucun prix.»
«Rassurez-vous, interrompit Andrieux, rassurez-vous, il n'y a rien d'écrit.»
«Eh ! bien, puisque vous êtes ici au nom de Clemenceau, ce que nos rapports ordinaires rendaient peu vraisemtblable, ce qui est au moins curieux, pouvez-vous me dire ce qu'il appréhende et ce qui vous amène ici ? Pourquoi, sur quoi, à propos |de quoi, est-il si désireux que je me taise ?»
«C'est ma foi des plus simples. A une époque où tout ce qui se dit et tout ce qui s'imprime est si aisément cru, il n'est pas très agréable d'avoir été commandité par Cornélius Herz (ici Andrieux fit une pause amusante et avec une inflexion indéfinissable, continua en soupirant) et de l'être encore.y,
Andrieux est plein d'un esprit primesautier et mordant qui enlève le morceau. Il a le goût passionné de la politique ; il a surtout le sens très aiguisé des coups de griffe qui démontent l'adversaire. C'est un jouteur incomparable. Sa dent est très dure et, quand il mord, il ne lâche plus. Mais il n'a jamais eu la discrétion de se priver d'un mot spirituel, même s'il retombe sur un ami. Il ne sera jamais en retard d'une méchanceté dont la drôlerie lui fait négliger jusqu'aux soins de son ambition. Nos excellentes relations autorisaient sa démarche ; mais la commission dont il s'était chargé comprenait des risques. Il avait bien pour but de servir Clemenceau et luimême en dégageant son ami ; il ne put] pourtant pas retenir sur ses lèvres une confidence qui fut désastreuse pour Clemenceau. Dans ma pensée elle annula toute la valeur du compromis proposé. Je n'avais pas à me dédire, n'ayant rien promis qui me gênât ; si rien de suspect ne s'était montré à l'horizon, je serais resté neutre, épargnant les formules agressives sans raison. Mais je me suis bien rendu compte d'emblée, à l'heure où le rideau se levait sur l'énorme mélodrame de Panama, que si le commandité de Cornélius Herz l'était encore, il serait aussi absurde qu'impossible de ne pas s'en apercevoir et de fermer les yeux.
Ces réflexions intérieures se lisaient probablement sur mon visage ; Andrieux s'en préoccupait, quoiqu'il interprêtât mal ma pensée. Il lança une dernière carte, celle que jusque là il tenait en réserve pour faire tomber mes dernières résistances. Il me prévint que Rouvier monterait dans la première charrette et m'annonça sa chute ignomineuse à bref délai. Puis me regardant dans les yeux fixement, il épela, syllabe par syllabe : «Je vous offre la peau d'Emmanuel Arène. Soyez avec nous dans la mesure où nous nous sommes expliqués : Arène est à vous. Prenez-le. y
J'aurais rougi de le remercier pour ce marchandage qui sentait vraiment trop l'inconscience des pactes souscrits par les rôdeurs des boulevards extérieurs, entre minuit et deux heures du matin, l'heure des crimes. Je m'étais tu : Andrieux se montra néanmoins satisfait. Content de lui il se leva, convaincu sans doute que son trait ascéré était bien planté dans ma chair et que la semence germerait dans mon cerveau. Il se retira en belle humeur : il est certain que le communiqué de la conférence inspira le soir même à Clemenceau toute confiance sur la réussite de la mission. Dans les données de son calcul, je devais me tenir immobile, expectant, sinon amical, du moins détendu et plutôt pacifique. Il ne cherchait rien de plus.
Quand je me remémore à distance cette surprenante, cette inimaginable offensive de Clemenceau, cette canaillerie sans pareille, cette diplomatie cynique pour éliminer de mon plein gré jusqu'à moi, dont il avait froissé intimement la fierté, dont il n'ignorait pas la mésestime déclarée pour ses infamies parlementaires, je ne puis me défendre d'une certaine admiration mêlée de stupeur ; ce qui ne diminue pas mon écœurement et mon dégoût pour le stratège et pour sa stratégie. Ah ! le bon républicain, le bon Français, le bon patriote qu'il prétend être, n'était pas importuné par les scrupules, ni harcelé par les re-
mords ! Froidement il prenait par le cou cent-vingt-trois de ses collègues et, sur l'autel de son ambition, il les égorgeait. Qu'était donc cet incorruptible, qui singeait Robespierre et guillotinait la Chambre?
Andrieux m'avait initié. Je savais qu'il y avait danger sous roche pour Clemenceau, mais j'étais loin de soupçonner par quelles traverses et quel labyrinthe il menait son complot. Quelques jours se passèrent après la visite qui éclaira pour moi d'un premier rayon les ténèbres de l'agitation panamiste. Le baron de Reinach était mort mystérieusement d'une congestion, d'après les bulletins médicaux ; mais personne ne croyait à la mort naturelle de ce grand corrupteur, victime lui-même de Cornélius Herz et de son commandité. Tout d'un coup 26 chèques de panamistes furent découverts chez un coulissier, Thierrée. De toutes parts on brûlait.
Un article du Figaro qui fut atribué au gendre du baron décédé, Joseph Reinach, engagea la première escarmouche. L'auteur anonyme y parlait longuement de l'étrange carrière de Cornélius Herz, né en Bavière de parents allemands. Il touchait un point délicat sans trop de ménagements en énumérant les œuvres du docteur étranger :
Le docteur Herz a commandité la Justice, dirigée par M. Clemenceau. Le 26 février 1883, M. Clemenceau lui céda la moitié de ses actions libérées en paiement des avances qu'il avait faites déjà depuis deux années ; et du haut de cette tribune fort écoutée dans le monde gouvernemental, il lança des combinaisons d'affaires qui, presque toutes, eurent une heureuse issue.
Au scrutin du 4 octobre 1885, ce citoyen américain rêva même de devenir le protecteur et le grand électeur de l'extrême gauche: car il consacra des sommes considérables au succès de la liste radicale.
Cornélius Herz imposé par Clemenceau au ministre des postes, Granet, avait failli être un état dans l'Etat, concessionnaire pour 35 ans, de la «Société fermière des j
réseaux téléphoniques». Le coup était fait si Grévy, qui déjà signataire du décret, fut averti à temps, ne l'avait annulé, avant sa promulgation :
C'est ainsi qu'un étranger, né d'Allemands, faillit être placé pour toute sa vie à la tête des téléphones français, l'une des administrations les plus utiles à notre organisation intéx-ieure et les plus indispensables â notre défense extérieure en cas de guerre ! Le Conseil des Ministres s'émut de cette révélation subite et décida que les Chambres seules avaient pouvoir d'aliéner la sécurité du pays.
Le même personnage extraordinaire n'était-il pas Grand Officier de la Légion d'Honneur, sur la recommandation expresse de Freycinct, qui pour plaire à Clemenceau, écrivit que cette récompense s'imposait de toute nécessité ? L'article, instruisant le public français des exploits trop ignorés de Cornélius Herz, se terminait par des allusions d'une extrême gravité à des faits encore inconnus et des menaces qui firent, surtout dans les coulisses où se cachaient les protagonistes de la corruption, une profonde impression de terreur :
Le témoignage de M. Cornélius Herz serait infiniment précieux pour le récit des dernières heures vécues par M. de Reinach. Le 19 novembre, veille de sa mort, il a passé la majeure partie de sa journée avec M. Cornélius Herz et M. Clemenceau, qu'accompagnait M. Rouvier. C'est avec eux que le baron a discuté pour la dernière fois de ses intérêts et de son procès; c'est quelques instants après les avoir quittés qu'il est rentré à l'hôtel de la rue Murillo et qu'il est mort ; enfin le soir même où cette mort fut connue, le 20, à trois heures le docteur Cornélius Herz partait à Londres par le club-train.
Pourquoi ces conférences suprêmes? Pourquoi ces discussions dont on parle? Quelles sont les causes mystérieuses de ce départ soudain?
Si le mort dont on est allé tracasser le dernier sommeil dans la tombe glacée de Nivillers pouvait parler, si sa famille, dans sa douleur indignée, laissait s'éparpiller quelques papiers, que de révélatùrns sortiraient, menaçantes ou vengeresses, se répandant sur un monde insoupçonné!
Clemenceau ne se méprit pas sur la signification et la portée de ces phrases, dont les plus compromettantes pour lui n'étaient pas celles où il était nommé, simplement désigné. Il sentit qu'il n'avait plus le loisir de dédaigner ce que tout le monde commençait à soupçonner. Dans un article de sa manière, où les moindres mots étaient calculés pour ne rien dire avec des apparences de laisser aller et de franchise, il se déroha, arguant que la collection de la Justice prouvait l'inexistence de Cornélius Herz dans les colonnes de son journal. Ensuite il s'empara de quelques inexactitudes superficielles pour tourner en bagatelle ses allées et venues, ses parlottes funèbres. Mais malgré l'habileté du prestidigitateur, le détachement singulier qu'il affecta pour le désespoir mortel et la fin du baron de Reinach, accrut sa responsabilité morale devant l'opinion. Il était presque ridicule de rappeler qu'un être affolé pour une question de vie ou de mort, qui, en le quittant, lui avait dit : Je suis perdu, s'était promené à travers tout Paris, tantôt chez Cornélius Herz, tantôt chez Constant, dans sa compagnie, pour une vague et insaisissable fantaisie. «Je ne l'ai plus revu», écrivait-il pour clore son article, se dispensant ainsi d'expliquer pourquoi il l'avait tant vu toute une journée, quelques heures avant cette mort regardée immédiatement comme obligatoire. La mystification dépassait le but.
La conversation d'Andrieux prit à la lueur de ce duel de plume entre le Figaro et Clemenceau une sombre et sinistre couleur. Sous les réticences et les dénégations, l'opportunisme, que Clemenceau voulait supprimer en bloc, faisait tête contre le radicalisme, qui s'accusait en se défendant. Les combattants enragés, écumants, prêts à se précipiter les uns sur les autres, n'étaient plus contenus que par la vue de l'abîme insondable où ils allaient s'engloutir.
A ce moment critique, j'eus la prescience des infa-
mies latentes qui ne pouvaient plus être voilées. Elle m'interdisait de prolonger le statu quo qu'Andrieux avait sollicité, de la part de Clemenceau. Le 14 décembre, je rompis la trêve dans le Petit Journal :
Il est acquis que dans la journée sinistre du 19 novembre, la dernière de M. de Reinach, d'invraisemblables démarches ont été faites, pour sauver, on ne sait encore justement quelle situation, quels secrets, quelles complications, quelles responsabilités, quels crimes !
M. Clemenceau le confirme en découvrant son rôle.
Ce n'est rien et c'est beaucoup ; car nous finirons certainement par apprendre pourquoi M. Bouvier, un ministre en exercice, s'est donné tant de mal, a perdu tant de ses moments précieux, pour mener M. de Reinach chez M. Clemenceau, pourquoi M. Clemenceau a conduit M. de Reinach et M. Rouvier chez M. Herz.
M. Rouvier reconnaît le premier qu'il ne peut plus être ministre après un tel éclat.
II est démissionnaire.
Reste à savoir ce qu'il sait et ce qui l'oblige à quitter le pouvoir. Reste à savoir ce que sait aussi M. Clemenceau
Comment à la suite ce chassé-croisé de visites incompréhensibles, mais donnant prise à tant de soupçons, M. de Reinach est-il mort par le poison volontaire ou obligatoire?
Voilà ce qu'il importe d'éclaircir.
Voilà le chaos qu'il faut débrouiller.
De cet orchestre, où tous les instruments jouaient un air discordant, où s'enchevêtraient les motifs brodés par des simulateurs cauteleux, une note unique et dominante emplissait l'atmosphère, celle d'un concert d'immenses scélératesses, très complexe, et au milieu duquel les coquins se gourmaient de peur qu'un des complices ne mangeât le morceau. Quantité de gens malins s'effondraient, butés sur un très petit caillou ; le plus débile, le moins doué de muscles et d'estomac, essouflé, bousculé par les camarades, s'était esquivé par le suicide.
Au point de départ le scénario lui-même s'étalait fort simple. Où la fissure de l'édifice abritant les concussionnaires s'était-elle ouverte? Précisément au point le plus mince de la manœuvre Herz-Glémenceau.
La compagnie de Panama, acculée par ses dépenses et ses dettes, par l'inflexible opposition du climat et de la nature, renonçant aux émissions d'actions, s'était rabattue sur des émissions d'obligations à lots. Reinach traitant pour la société, avait promis à Cornélius Herz, pour le concours parlementaire de Clemenceau et de ses amis, une somme coquette de dix millions, à toucher le lendemain du jour où la caisse de la compagnie recevrait elle-même du public le montant du premier versement. Mais le public s'abstint et la souscription périclita. Lesseps fut empêché de solder Reinach qui ne put pas payer Herz. Celui-ci, peu sensible aux ennuis de la Société, télégraphia en clair à Reinach : «/? faut payer, ou vous sauterez, vous et vos amis.,, Et il lança Clemenceau, flanqué de Ranc, sur le ministre Freycinet, pour qu'il pressât Lesseps de fournir à Reinach l'argent réclamé par Herz. En 1888, le chantage fit tout plier. Mais en 1892 la compagnie était épuisée et Reinach en déconfiture. Herz redoubla de sommations comminatoires. En mains, il brandissait une arme de plus, la liste des républicains modérés que Clemenceau tenait de Reinach. C'est pourquoi la veille de sa mort Reinach désirait tant que Clemenceau l'assistât chez Herz, non pour l'apitoyer, mais pour faire céder son compère. Or, Clemenceau et Cornélius étaient de mèche. Clemenceau assista Reinach por le faire échouer et le garder à vue jusqu'à la dernière minute. Il poursuivait, après le partage des millions de Herz, un but supérieur, une grande victoire politique. Son ambition cherchait dans la pourriture des dossiers du Panamisme la destruction de ses adversaires. Reinach hébété courut de Rouvier à Clemenceau comme un malade à l'agonie, comme le volé entre deux voleurs. Rouvier l'accusait de trahison pour s'être dessaisi de la liste dont son parti allait mourir et Clemenceau voulant s'en servir contre Rouvier ne craignait qu'une indiscrétion de Reinach, qui lui avait vendu ses frères.
Toute cette série d'atroces altercations, contradictions et trahisons accumulées, a été excellemment décrite dans le chef-d'œuvre de Maurice Barrés, Leurs Figures. Il a buriné de main de maître la scène où Clemenceau, taciturne et impitoyable, mène Reinach à l'assommoir, chez Cornélius Herz et au suicide, rue Murillo :
Quant à Clemenceau, si au quitté de Cornélius Hei-z il accompagne encore Reinach, c'est apparemment qu'il veut entraver de ses bons offices et empêcher cet agonisant qu'à la dernière heure il ne rue dans les brancards parlementaires. Mis en face de la fameuse liste, il serait capable de s'écrier: < Je l'avais confiée à M. Clemenceau !> Ah! la mort de ce Reinach faciliterait bien des choses; en attendant, il faut le convaincre par d'affectueux procédés que si l'événement dépendait de Clemenceau, Herz et Constans plieraient.
Voilà d'une façon très plausible les idées que, pour rester conforme à soi-même, Clemenceau aurait dû remâcher dans le fiacre qui le menait, côte à côte avec le baron, de Cornélius chez Constans. Mais Clemenceau nie que la liste Reinach ait jamais passé entre ses mains; il nie qu'on ait parlé de cette liste chez Cornélius Herz; il affirme même l'avoir vue pour la première fois chez le juge d'instruction. (Ici l'erreur est certaine. On sait que M. Andrieux, quand il rapporta de Bournemouth la liste Reinach la soumit à M. Clemenceau. Et ce fait prouvé démontre que M. Clemenceau ne se croît pas obligé de témoigner contre soi-même.)
Le style de Maurice Barrés ne pouvait être plus académique pour établir que Clemenceau mentait et que pour effacer la preuve de ses mensonges, il avait un pressant besoin de la disparition du baron de Reinach. Ce fut un peu sa façon de l'aider, comme autrefois les généraux Lecomte et Clément Thomas, avec la faculté de s'en laver les mains. Barrés, amateur curieux, disciple de Balzac, du créateur des passions de Vautrin et de Lucien de Rubempré, a lu dans l'âme de Clemenceau. Il a exploré celle de Herz dans la bouche duquel il met presque une déclaration d'amour pour son protégé :
Celui que je considère comme mon fils, celui qui a grandi à côté de moi et par moi, qui m'a vu à l'œuvre depuis quinze ans, qui a été associé à ma fortune et à mes actes, qui a été nourri avec mes pensées et mes projets, et qui m'a donné en échange toute son éloquence et tout son cerveau.
Adrien Hèbrard me confirmait un jour la justesse du trait si caractéristique qui a frappé Barrés. Cornélius Herz, atteint d'une grave maladie, se trouvait obligé de subir une opération immédiate dont sa vie dépendait ; il ne voulut absolument être opéré que par Clemenceau, qui était en voyage. Malgré les objurgations des médecins, il persista dans son refus d'admettre un autre chirurgien durant 48 heures. Clemenceau arriva juste à temps pour qu'il ne succombât point sous son bistouri. Jamais liaison ne fut plus intime, jamais aussi plus qu'en 1892, elle n'était profitable à Clemenceau. Par elle, il comptait s'enrichir avec les dépouilles de Panama et enfin escalader la première place dans l'Etat, arriver à la dictature. On ne sera pas étonné qu'un dérangement dans cette marche victorieuse lui fût insupportable. Mon attitude et celle du Petit Journal qui déjouait les espérances fondées sur la démarche d'Andrieux, allaient-elles lui défendre de faire coup double ? Son mécontentement fut très vif ; je ne tardais pas à m'en apercevoir.
Croyant me désobliger, et dans la pensée de me punir, il déploya une activité surprenante pour sauver Emmanuel Arène dont il m'avait offert la peau avec une désinvolture qu'il jugeait irrésistible pour m'entrainer à sa remorque. Le député de la Corse, son ex-favori, déjà concussionnaire pour les beaux yeux de la compagnie Morelli, récidivait dans le Panama. Parmi les chèques trouvés chez le coulissier Thierrée, le numéro 9977 portait écrit de la main du baron de Reinach la mention Are . , . Bien qu'encaissé par un vieil ami d'Arène, Orsatti, Andrieux n'avait aucun doute sur la personnalité du bénéficiaire. Arène avait essayé de l'intimider en
l'insultant et le provoquant en duel ; puis il se ravisa, profitant de la bienveillance subite que Clemenceau lui témoigna pour demander directement, dans une visite commune, l'aman d'Andrieux. Celui-ci ne lâcha sa proie qu'à regret. Lui-même m'a raconté l'incroyable insolence avec laquelle Clemenceau plaida pour le pardon de son client : «Allons, Andrieux, un bon mouvement ! Arène est un garçon intelligent. Il fera vos commissions à la Chambre et dans les ministères.» Comme Andrieux restait maussade et sourcilleux, visiblement dégoûté de la platitude d'Arène, pleurant et prosterné à ses pieds, Clemenceau, à bout d'arguments, crescendo, s'écria : «Eh bien, il sera votre domestique ! » Devant la commission d'enquête, Andrieux déposa qu'il n'avait pas interrogé Arène sur les 20,000 fr. du chèque Orsatti, «que cette question était bien inutile, que sa démarche et son attitude avouaient assez». Arène lui avait dit en substance : «Si vous parles vous m'écrasez». Andrieux ne parla pas, mais s'en tint là.
Après ses déclarations dénuées de bienveillance, il toléra qu'on passât outre, sans plus s'acharner sur la mésaventure d'Arène. Le député de la Corse, ouvertement patronné et apostille par Clemenceau, dans les bureaux de la Chambre et au Palais de Justice, obtint une ordonnance de non lieu. Elle laissa planer, par sa rédaction bizarre et embarrassée, tous les doutes, dont Andrieux maintenait implicitement la mal fondé, démenti par le certitude de ses preuves et sa conviction.
Le jeune panamiste, qui revenait de loin, fut naturellement de l'avis du poète que l'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. Sut-il que le Petit Journal contribuait à son miraculeux sauvetage, sans qu'Arène lui fût redevable de la moindre reconnaissance, en éventant les plans tortueux de Clemenceau. Enjeu d'une évolution ardemment désirée par son rédempteur, il rentrait en grâce, moins pour lui-même que contre moi, non par
pitié, mais par le caprice amusé du prince de Panama. Quelques jours plus tard la roue tournait, Déroulède, ayant vu clair dans les mystifications de Herz, renversait les plans du corrupteur. Celui qui avait fait de la Chambre décimée le marchepied de son triomphe, allait être disqualifié devant elle.
Cornélius Herz et Clemenceau
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s'engeigne soi-même.
Ces deux vers du bon Lafontaine, qui fut d'ailleurs plus malicieux que bon, quelle épigraphe au roman de Cornélius Herz et de Clemenceau ! Roman n'est pas de trop. Ils se complétaient, épris également de conquête et indispensables l'un à l'autre. Dans les entreprises que tramèrent ces deux têtes sous le même bonnet, il y eut toujours une pointe d'illuminisme, un arrière goût d'exaltation orientale, un ressouvenir de conte des Mille et une nuits.
Le docteur, thaumaturge et magnétiseur, sorte d'alchimiste affairé, bouillonne de projets qui le feront milliardaire, si par la politique il met l'Etat au service de sa science. Il voit grand là où les bureaucrates voient petit et vise le cadre le plus vaste pour loger ses inventions. Il brigue tous les monopoles et mesure rintelligence des ministres sur la souplesse de leur agrément à ses idées. J'ai dîné une fois dans ma vie avec lui et retenu son éloge de Granet, alors ministre des postes et député d'Arles, par la faveur de Clemenceau, qui, nommé contre lui, en même temps qu'à Paris, l'avait fait élire après option, à la condition qu'il signât, lui opportuniste, le programme radical. «Granet, disait Cornélius, comprend en dix minutes ce que Cochery ne saisirait pas en dix ans ! » Par Granet il faillit être dictateur de tous les téléphones français. Si on l'avait écouté, il eût administré les services de la République entière, électricité, eau, gaz, transit 173
ports. C'était Monsieur Je sais fout et Monsieur Je fais tout. De conscienoe, de délicatesse et de scrupules, point. De Reinach écrivant à Ghabert, le 26 décembre 1888, rappelle qu'il a sauvé Herz six fois, non de la ruine, mais de la banqueroute ; il l'accuse d'être horriblement compromis dans les affaires Drexel Harjes et Léonide Leblanc ; il évalue à 12 millions 537,500 fr. les sommes gagnées par lui, rien que dans un secteur. Les Lits Militaires figurent dans le total pour quelques millions et, ni plus ni moins que pour les téléphones, cette fourniture, commandée par un iministère, était accessible seulement à l'influence politique. Dans une autre lettre du 28 iiovembre 1888, où le même Reinach fulmine contre les chantages de Herz, quelques phrases sont désopilantes :
Si le docteur Herz ne se tient pas coi, je lui réclamerai par la voie judiciaire le remboursement de toutes les avances qu'il a touchées depuis l'affaire de Panama. Car ni en droit ni en fait, il ne lui est rien dû; il n'a rien fait, il n'a droit à aucune rénumération.
Si le docteur Herz, grand officier de la légion d'honneur, bouge, je déposerai immédiatement une plainte entre les mains du procureur de la République et je produirai tous les reçus et les chèques sur la Banque de France et sur les banquiers, à partir de la première somme de 600,000 fr. que le docteur Herz a enlevé à Panama, pièce qui démontre clairement combien de millions il s'est indûment approprié. Je déposerai aussi au parquet toutes lettres et dépêches que je possède du docteur Herz, qui font voir de quels moyens d'intimidation il se servait pour arriver à son but. On saura ainsi en France, en Allemagne, en Italie, en Suisse, aux Etats-Unis et ailleurs de quelle manière le docteur Herz s'y prend pour gagner de l'argent. Il ignore que les insignes de la Légion d'Honneur, conférée aux étrangers, ne rendent ceux-ci nullement légionnaires et qu'ils sont justiciables des tribunaux ordinaires.
De Reinach mettait le pouce sur l'endroit sensible, la raison pour laquelle Herz tenait tant à être Grand Officier et Clemenceau força rudement la main de Freycinet et de iGranet. Ce sémite hâbleur, intempérant, expéditif, qui flairait les bonnes affaires là où les paperas-
siers n'y voyaient goutte, ne pouvait se déployer que sous l'égide ou le manteau d'un politique influent. Avec Clemenceau, de docteur à docteur, il philosophait sur les destinées du monde et surl'argfenf. Ensemble ils réglaient leurs interventions parallèles, et ils s'attribuaient, comme leur quote part et leur dévolu, la moitié de l'empire. Entre Clemenceau et Herz il y avait eu le coup de foudre. Herz, cosmopolite, faiseur, esbrouffeur, Clemenceau, voyageur, ayant passé jeune l'Atlantique, très anglosaxon, très déniaisé, ne se heurtaient en rien. Ils s'entendirent sur leurs domaines respectifs. Clemenceau seul n'eût pas gagné l'argent de la caisse sociale. Herz seul aurait végété sans les débouchés ministériels. Eux associés, le gouvernement n'avait plus qu'à bien se tenir.
Le moment le plus favorable pour leur grand jeu coïncide avec les dissidences matrimoniales de Clemenceau. Les devoirs de famille, les joies de l'intérieur, la fidélité conjugale, toutes ces sornettes l'ennuyaient ; la vie à grande guides, la course à la primauté politique, les charges d'un parti besogneux qu'il fallait porter à bras tendus, toutes les passions, qui grouillaient à la fois, décuplèrent les besoins. Ce fut l'enterrement d'une existence qui aurait pu être estimable, mais dont le calme pesait au fougueux étalon radical, en quête de tous les succès. Ses biographes assermentés ont reçu pour mot d'ordre de bâcler négligemment, en dix lignes, l'histoire du mariage aux Etats-Unis, quand Clemenceau, le nez en l'air, cherchant sa voie, foulait les pistes du nouveau monde. Ce fut pourtant une aventure romanesque, un bon roman au début, qui finit mal.
Miss Mary Plummer, sa fiancée, l'aima, quand il professait à Stamford, près de New-York, dans un collège de jeunes filles. Les tuteurs, l'oncle et la tante, protestants rigides, refusèrent d'abord, par principe religieux, la main de l'orpheline à l'immigrant Français, matérialiste et athée, puis capitulèrent. Elle n'était pas pauvre ; mais
les 7 ou 800,000 fr., qu'elle apporta de son héritage en France, s'envolèrent vite au train du ménage qui filait à toute vapeur. L'époux volage n'était pas plus économe des biens d'Amérique que du sien. La politique et le demi-monde coûtent cher. Survint un accident, que Camille Ducray, sous l'œil du maître qui a surveillé les écarts de sa plume, sous-entend avec une aimable réticence, délicieuse par ce qu'elle cache, autant que par ce qu'elle dit :
La vie privée des hommes publics n'appartient pas à l'histoire, quand elle n'y est point mêlée.
Clemenceau a fondé un foyer. Il a trois enfants. Sa vie familiale n'a pas de place dans ce livre.
On saura seulement qu'il vint en France avec sa jeune femme et qu'il demandera beaucoup plus tard au divorce de défaire les liens qu'avaient noués la loi américaine.
Que d'euphémismes pour gazer les origines d'une rupture trop peu motivée par les folliculaires à la solde du mari ! Le mur de la vie privée n'est-il donc sacré que pour Clemenceau? Et ses coups de canif dans le contrat sont-ils les seuls qui ne comptent point? La fortune personelle de l'épouse avait fondu au creuset parisien ; fut-elle excusable d'avoir aussi des torts ? Ce qui est certain, c'est que l'époux n'eut pas l'air d'en être trop fâché ; il s'adjugea le beau rôle et s'arrangea pour faire prendre son parti à ses enfants, appelés par lui dans la chambre conjugale. On connaît sa riposte au malheureux responsable qui s'offrait pour une réparation par les armes : «Non, non, restez ; vous êtes à la disposition de Madame ! » Le divorce fut introduit et obtenu en trois semaines. La ci-devant Mme Clemenceau, redevenue Mary Plummer, fut conduite au Havre et rembarquée par la gendarmerie pour New-York, comme sujette américaine. Jamais affaire judiciaire ne se liquida plus vite et plus sèchement, avec la rigueur draconienne
des âges primitifs, quand la loi chrétienne du pardon n'était pas descendue sur terre.
Après ce congé sommaire qui le rendit veuf et débloqua son foyer désert, il était mûr, si la raideur et ses contractions sont synonimes de maturité. Né dur, il s'était desséché et tanné, en taillant dans le vif de l'organe que lui-même se figurait lui tenir lieu de cœur. Barrés, qui affectionne les images espagnoles, l'a dépeint '\e plus sauvage, le plus féroce de tout le pâturage parlementaire, le petit taureau, au large poitrail, au mufle carré, celui qui dans l'arène épouvante les meilleurs cspadas,^. Avec son teint bilieux qui verdissait dans les collisions pathétiques, ses yeux fixes et noirs dont le feu s'allumait au cliquetis des chocs passionnés, sa moustache à deux bouts, tombante, à la tartare, et ses pommettes saillantes, cet Asiatique grimé en Bleu Vendéen, n'était Gaulois qu'à la façon de Brennus, réfractaire intraitable à toute conciliation, toujours prêt à pousser le Yœ victis, et à disséquer le vaincu.
Avec ces réserves dynamiques, sous le fluide d'un courant de haute tension, il était justement le disciple idéal pour Cornélius Herz. Ils conférèrent bien d'accord, bien d'aplomb, pour le suprême assaut qu'il voulait livrer. Les deux partners se grisaient des grandeurs rêvées qu'ils touchaient déjà de la main. C'est dans ce frénétique état d'esprit que Clemenceau, passant pardessus les considérations débilitantes qui arrêtent les hommes vulgaires, s'était décidé à faire sauter un quart de la Chambre. Mais il allait périr par cet excès de bravades, ayant perdu le contact avec les timidités et les répugnances qu'il foulait aux pieds, et qui se rebiffèrent. En montrant trop Cornélius Herz, il souleva des stupéfactions, comme celles dont Rochefort a déposé devant la commission d'enquête. Son récit, qui vaut son pesant d'or, montra aux plus vieux roués qu'il est dangereux de s'amuser avec certaines candeurs :
Cornélius Herz m'était complètement inconnu lorsque, étant à Londres, proscrit, je reçus un jour la visite de M. Andrieux, qui me dit que les partis radical et socialiste avaient l'intention, en vue des prochaines élections générales, d'organiser une sorte d'entente afin de tenir tête aux opportunistes coalisés; il ajouta que Clemenceau, à ce moment à Londres, désirait particulièrement me voir.
Je répondis que je ne demandais pas mieux. Andrieux qui savait que j'était en froid avec Clemenceau depuis la Haute-Cour, me proposa un rendez-vous dans une maison tierce. J'acquiesçai volontiers et m'informai du nom de la personne chez laquelle je devais me rendre. Il me dit: C'est chez Cornélius Hère.
Ce choix me surprit, car dans ï Intransigeant nous l'avions fort malmené. J'expliquai à Andrieux qu'il m'était difficile de me rendre chez ce personnage, que je ne connaissais pas personnellement, et pour qui nous nous étions toujours montrés extrêmement durs. Andrieux me dit : < Cela ne fait rien. Cornélius Herz tient énormément à vous voir. Il ne s'agit que de questions politiques; il ne gênera en aucune façon votre entrevue avec Clemenceau, il ne se mêlera de rien >.
Je me laissai entraîner.
iC'était un traquenard, à double ressort et triple détente.
Le plan qu'Andrieux déroulait chez Rochefort était le même qui plus tard l'amena chez moi. Après cette introduction si bien machinée, Rochefort est donc reçu avec une «amabilité extraordinaire» par Herz qui lui fait l'effet «d'un charlatan, d'une sorte de Robert Macaire->. Cornélius lui raconte d'emblée que seul «il pourrait rompre la Triple Alliance», et que son ambition est de laisser après sa mort, «le nom d'un bienfaiteur de l'humanité». Rochefort s'étonne, trouve le dîner superbe, s'abouche avec Clemenceau qui part le lendemain. Alors Cornélius commence à découvrir le jeu. Il va chez Rochefort, y dîne à son tour, lui offre d'obtenir son amnistie, se vante de faire venir à Londres tel ministre à genoux dans son salon, parce que, dit-il, «J'ai de quoi l'envoyer au bagne!» Ensuite sur le même ton, il propose une affaire d'achats de terrain à l'entrée et à la sortie du
futur tunnel sous la Manche, dont il prétend avoir la concession, promise par la France et celle de l'Angleterre aussi probable. L'exposé de Rochefort est impayable. Les ouvertures de Herz sont du pur Rocambole :
< Je suis à Londres, dit Coniélius, spécialement poux avoir aussi l'autorisation du gouvernement anglais. Comme le tunnel débouchera forcément sur des lieux peu peuplés et où les terrains sont à vil prix, une fois muni de mes deux autorisations, nous achetons ces terrains. Aussitôt, on construit des gares d'embarquement et de débarquement ; le pays prend une extension considérable et les terrains que nous aurons achetés à raison de cinquante centimes le mètre seront aisément revendus au taux de cinquante francs >.
Je lui objectai que je n'avais jamais fait d'affaires, et encore moins des affaires de terrain. Je refusai.
Mais ce n'est pas tout. J'avais dit à Cornélius Herz que je n'avais pas d'argent pour acheter des terrains.
< Qu'à cela ne tienne ! me répondit-il, ce n'est pas nécessaire. Les terrains ne seront payables que quatre ans après. Le lendemain, j'arrive avec mes autorisations, et l'affaire est terminée; nous les revendons immédiatement. L'affaire, d'ailleurs, est tellement belle que, si vous voulez je vais vous donner un chèque de 300,000 frs. ; je vous achète votre part à ce prix ! >
Tout cela se passait devant témoins chez moi. Je le connaissais de la veille, je lui rendais son dîner et il me proposait tout aussitôt de me donner 300,000 frs. C'est bien extraordinaire, et j'en demeurais tout stupéfait !
A ce moment, j'ignorais que le scandale de Panama dût éclater.
L'ignorance du coup Clémenciste si simplement confessée par Rochefort lui rendait inexplicables les mouvements enveloppants de Cornélius Herz, qui s'enferra dans ses tentatives réitérées de corruption. Plus il accablait Rochefort de politesse et d'amabilités, plus sa psychologie faisait fausse route :
Je ne savais plus où me fourrer.
Il m'a dit un jour : < il y a un voyage à faire ; c'est le voyage du cap Nord >.
< Oui, lui ai-je répondu, il paraît que c'est très beau >.
< Voulez-vous faire ce voyage ? Je vais fréter un navire ; il sera à vous ; vous aurez huit ou dix personnes >.
«Et mon article de tous les jours? >
< Qu'à cela ne tienne ! Vous l'enverrez par le télégraphe qu'on trouve à tel et tel endroit >.
« Ce serait difficile et puis cela coûterait très cher >.
< Mettons mille francs par jour. Pour un voyage de trois semaines, cela fera 21,000 frs. Pourquoi s'en priver ? >
Ces largesses ébahissaient Rochefort, qui n'y voyait que le batelage d'un charlatan. Le Comte de Lanjuinais l'interrogeant sur le phénomène de «ce banquiste sans sou ni maille, sorti un beau matin comme un diable d'une boîte, à tu et à toi avec tant de personnage officiels, qui lui donnent successivement tous les grades de la Légion d'Honneur», le témoin se perd dans les conjectures. Il flaire un épouvantable faquin. Il est interloqué :
Cornélius Herz a le chantage dans le sang : cela saute aux yeux. Il en aurait, au besoin, fait avec moi, s'il aurait pu; je lui aurais servi inconsciemment d'instrument de chantage si j'étais allé à Bournemouth. Mais il y avait un tel charlatanisme dans sa façon d'être que je me demande comment des hommes, comment des ministres qui n'étaient pas des imbéciles — et il s'en fallait de beaucoup — ont pu prendre au sérieux cet homme, qu'ils lui aient même confié quoique ce soit qui pût un jour se retourner contre eux. Je me demande comment des gens intelligents auraient pu remettre entre les mains de cet homme, moitié prussien et moitié américain, aventurier cosmopolite, comment ils auraient pu lui confier des papiers dangereux pour eux. Cela me paraît bien extraordinaire. Je n'ai pas la prétention d'être très diplomate; mais il m'a fait l'effet d'être un faiseur.
Rochefort exilé n'avait plus le doigté des choses de Paris; c'est un sixième sens qui s'oblitère à l'étranger. Puis il fréquentait peu Clemenceau, qui, le sachant populaire, le couvrait de fleurs, en l'évitant le plus possible ; il détestait en lui cette popularité dont il était très friand et qui se dérobait à ses avances. Rochefort, gai, badaud, bon enfant s'amusant aux contes de nourrices, sans aucune ambition, aurait eu la nausée des téné-
breuses conceptions de Clemenceau. Il les aurait vomies en s'insurgeant contre elles. Andrieux avec Herz s'étaient donc concertés pour le distraire et le faire entrer dans une souricière. Il ne vit pas malice à l'extermination des opportunistes, qu'il chiassait lui-même à courre, comme gibier de potence. Ses impressions phj^siques, orales et visuelles, sur Cornélius, le tirèrent du guêpier où le renard de Bornemouth l'aurait rendu bien inoffensif. Mais en se garant du piège, il ne soupçonnait point que le véritable tendeur de rets était Clemenceau.
Dis moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es ! Pour hanter un histrion patibulaire de la trempe de Cornélius Herz, il fallait ou de singulières affinités ou des raisons biscornues. Elles échappaient à Rochefort. Si ce commerce était un sacrifice, si Clemenceau s'abaissait à cette dégradation, c'est qu'il y était poussé par la nécessité de combler au jour le jour de gouffres de plus en plus béants, celui de |ses dépenses désordonnées et celui de son journal sans lecteurs.
Le 20 décembre 1892, Paul Déroulède déjeunait chez moi ; nous étions seuls pour causer plus à l'aise. Avec sa grande honnêteté et son intrépidité chevaleresque, il ne possédait, pas plus que Rochefort, la clef du mystère panamiste. La vague infecte éclaboussait tout. Où s'appuyer, sur qui frapper pour sauver la France de ce choléra ? C'est par la tête que le poisson pourrit : mais quelle était la tête de l'hydre pour couper la fièvre nationale? Point par point, je lui racontai la visite d'Andrieux. Ce fut un trait de lumière pour lui. A trois heures et demie, il quittait mon cabinet de l'avenue du Bois de Boulogne et à cinq heures il montait à la tribune, pour réclamer la radiation de Cornélius Herz, Grand Officier de la Légion d'Honneur, moins pour la suspicion des jours précédents que pour l'inexplicable mystère de sa nomination» :
Qui donc, parmi nous, est venu proposer de lui faire place dans nos rangs? Qui donc a, peu à peu et si vite en même temps, introduit, patroné, nationalisé en France cet étranger? Car vous vous rendez bien compte qu'il ne s'est pas présenté tout seul, que ce n'est même pas un autre étranger qui l'a pris par la main et poussé au milieu de nous ; il y a fallu un Français ! Un Français puissant, influent, audacieux, qui fût tout ensemble son client et son protégé, son introducteur et son soutien.
Sans patronage et sans soutien, le petit juif allemand n'aurait pas fait de telles enjambées sur la route des honneurs, il n'aurait pas mis si peu d'années à sortir si complètement, si brillamment, de son bas fond. Je le répète, il lui a fallu un présentateur, un ambassadeur pour lui ouvrir toutes les portes et tous les mondes, le monde politique surtout. Il lui a fallu le plus complaisant et le plus dévoué des amis pour qu'il pût frayer d'égal à égal, de pair à compagnon, tantôt avec les ministres, tantôt avec les directeurs de journaux, tantôt même, je le sais, avec le général Boulanger. Or, ce complaisant, ce dévoué, cet infatigable intermédiaire, si actif et si dangereux, vous le connaissez tous, son nom est sur toutes vos lèvres, mais pas un de vous, pourtant, ne le nommerait, car il est trois choses en lui que vous redoutez : son épèe, son pistolet, sa lang-ue. Eh bien! moi, je brave les trois et je le nomme : c'est M. Clemenceau.
Dans une journée pareille, où la faulx de la Justice a déjà atteint tant de têtes, il m'a semblé inique que celle-là fût respectée et j'ai cru nécessaire et salutaire, si non de l'atteindre, au moins de la marquer.
Barrés, à qui nul ne contestera la gloire d'être le premier historiographe du Panamisme et du Clémencisme, et qui, au milieu du troupeau, entendit «ce discours de violence inouïe, joué, crié, sublime, il faut le dire, car l'invective jamais n'y glissait à l'injure,» a crayonné de la scène elle-même une esquisse immortelle :
L'angoisse générale trouvait son soulagement. La Chambre contractée se détendait, tirée de sa peur et d'une longue servitude. La voix de l'orateur, son grand corps penché, sa légende d'honneur. ses phrases trop i*apides pour les sténographes eux-mêmes, son bras perpétuellement levé, baissé, comme s'il lapidait un infâme, c'est une avalanche bnitale qui va de la tribune contre une seule poitrine et que rien dans cette déroute du règlement ne pourrait arrêter. Sur le Président, malheureux vieillard, on passe comme la bande
des chiens sur leur valet tombé à terre, quand ils ont mis en vue le gibier. C'est que tous soupçonnent ou connaissent le grand secret : les cinq premières victimes Rouvier, Roche, ont été livrées par Cornélius Herz, ami de Clemenceau, et grâce à l'intrigue de Clemenceau.
Déroulède avait foncé d'un seul coup pour ébranler l'animal débuché. Après l'avoir immobilisé sur place par cette furieuse estocade, il fit galoper l'escadron rapide de ses arguments logiques et terrifiants, qui emportaient au loin les dénégations de Clemenceau, comme l'orageux Aquilon les feuilles de la forêt :
Je n'ai pour ma part aucune animosité. Ce n'est pas une vengeance que je cherche contre un homme, c'est une précaution que je prends contre le mal qu'il pourrait faire encore, en souvenir du mal qu'il a déjà fait. Je ne parle, je vous l'assure, que pour le bien du pays. En attendant la révision de la Constitution, je fais la révision de certains députés. Je révise M. Clemenceau, voilà tout.
Je dis que cet homme a été un agent de désagrégation funeste pour notre pays, et je cherche grâce à quoi, grâce à qui. Je dis qu'il a été l'obligé de M. Cornélius Herz, et je me demande pourquoi M. Cornélius Herz l'obligeait. Car enfin, c'est M. Clemenceau lui-même qui nous l'a dit, ce haut, ce puissant commanditaire Allemand du journal français la Justice, n'a reçu de ce journal aucun service.
Rappelez-vous en effet cette réponse qu'il faut peser, car elle est capitale. M. Clemenceau a dit : < Que l'on prenne le journal que je dirige, qu'on le compulse de la première à la dernière feuille; à aucun moment, à aucune heure, on y trouvera le nom de M. Cornélius Herz; à aucun moment, à aucune heure, on y trouvera recommandées par mes rédacteurs et par moi les affaires dont, lui, Herz, s'occupait. >
Herz a dit à Henri Rochefort : <J'ai donné 2 millions à Monsieur Clemenceau >. Je comprends vos exclamations. Le fait est que, pour ce que vautle journal, c'est excessif ; mais enfin c'est comme cela.
Pourquoi ces versements ? Pourquoi cette commandite ? Puisque le directeur de la Justice a lui-même affirmé que son journal n'a jamais rien fait pour Cornélius Herz, pourquoi cet habile financier, cet homme d'affaires, plus avide que délicat, a-t-il placé tant d'argent à fonds perdus? Ce dilemme me paraît accablant : puisqu'il est avéré non seulement par l'attestation de M. Clemenceau, mais encore par l'examen même du journal que le directeur de la Justice n'a
jamais rien vendu publiquement à M. Cornélius Herz, que lui vendaitil donc secrètement? Que se passait-il donc entre cet étrangler et cet homme politique pour qu'il n'y ait trace d'aucun échange de bons offices? Quoi! l'un aurait tout donné et l'autre rien? et ce serait sans intérêt, sans but, sans profit que cet Allemand aurait accumulé tous ces versements répétés et redoublés? A qui le ferez vous croire, Monsieur Clemenceau ?
Alors, par une intuition divinatoire d'historien magnanime, devant la Chambre coupable de tant de crises, dans cette même salle où tant de gouvernements avaient reçu le coup de grâce fatal, il passa en revue les infortunes constitutionnelles de la République, sa croissance lente et souffreteuse, cette suite spectrale de marionnettes piteuses, maintenant échouées dans la boue. Il soulageait sa conscience et il éclairait son pays, en signalant à la vindicte publique l'instrument et le jouet de l'agent étranger :
Oui, Cornélius Herz est un agent de l'étranger! quel deuil et quelle tristesse ! En vérité, c'est à se demander si ce qu'il attendait, je ne dis pas ce qu'il exigeait de vous, ce n'étaient pas précisément tous ces renversements de ministères, toutes ces agressions contre tous les hommes au pouvoir, tout ce trouble apporté par vous et votre grand talent dans toutes les affaires du pays et du parlement.
Car c'est à détruire que vous avez consacré vos efforts. Que de choses, que de gens vous avez brisés ! Ici Gambetta, là un autre et puis un autre et toujours d'autres. Certes, je suis un adversaire du régime parlementaire; mais JQ ne pense pas qu'un homme eu France lui ait porté de plus nides coups et fait de plus navrantes blessures que ce soi-disant parlementaire. Combien Cornélius Herz devait se réjouir de ce spectacle toujours renouvelé!
Déroulède improvisait. Mais cette improvisation géniale exhalait tout ce qui faisait battre son cœur depuis des années. Sans rhétorique et sans art, son coup droit oratoire était une trouvaille. Accoutumé à saigner, de son couteau toujours tiré, les brebis pantelantes, pelotonnées à son approche, tels des captifs de Samory ou de Bebanzin, Clemenceau était attaqué en face. Cette nouveauté l'étonna. L'étonnement le privait des trois
quarts de ses moyens vis-à-vis de ses mamelucks qui s'égaillaient et murmuraient en chœur : «Je n'ai pas connu cet homme là!» Barrés e&t encore le spectateur dont les 3'eux ont le mieux regardé, en artiste, les bonds et les soubresauts du taureau écumant, aux flancs rougis par la lance du picador :
Cet homme ainsi poignardé, cet homme né agressif et qui, même dans la vie familière, procède par interpellation directe et par intimidation, ne pouvait avoir qu'une méthode, d'opposer à un réquisitoire une provocation et de se justifier en courant sus à l'accusateur. Mais le milieu parlementaire impose des formes convenues aux sentiments que de tels ennemis voudraient tx-aduire de suite en violences. L'outrage, la haine, l'appétit de sang, Clemenceau ne les montra d'abord que dans sa façon d'accentuer et de ponctuer. Et cet endiguement des fureurs haussait ce corps à corps jusqu'au caractère royal d'une tragédie.
Le premier mot de Clemenceau gravissant la dernière marche, quand les applaudissements continuaient encore autour de Déroulède, fut un < A moi mes amis ! >
Le jeune Pichon, figure honnête et naïve, répondit seul à cet appel: <Ils sont prêts à vous donner le témoignage de leur estime et de leur grand respect ; ils vous l'apportent par ma bouche ; ils se solidarisent étroitement avec vous».
Cette voix parut grêle dans le silence des fidèles, et donna l'impression pénible dune manifestation manquée. C'est de mauvais effet au théâtre qu'un seul figurant remplisse le rôle de la foule. Clemenceau le sentit. L'orgnieilleux répondit rudement : <Je n'ai besoin de personne >.
Mais il comprit sa solitude, la puissance des haines qui l'encerclaient. Pendant quelques secondes où il cherchait la meilleure tactique, il eut de ces mouvements qu'on voit dans le cou du taureau quand cette bête voudrait foncer et qu'elle n'ose plus. Il chercha le faible de la Chambre en rappelant le boulangisme: «Malgré les sollicitations du général Boiilanger, M. Cornélius Herz n'a pas voulu le suivre dans sa campagne boulangiste. Il le paie aujourd'hui et, en ce qui me concerne, je l'expie à mon tour>.
Comme l'appel aux amis, cet appel à l'union anti-boulangiste échoua. Alors rassemblant toutes ses forces, Clemenceau fit face à la grande accusation : < Injure suprême que, je l'avoue, je ne croyais pas avoir méritée de mes plus acharnés ennemis. Il n'y a qu'une réponse à faire: Monsieur Paul Déroulède, vous en avez menti >.
La force de recueillement ou de roublardise, à la recherche d'une porte de sortie au moins entrebaillée, n'abandonna pas Clemenceau sous les rafales. Tendant le dos à la grêle, il calcula que Déroulède, batailleur pour la bataille, serait pitoyable et lui octroierait l'échange de deux balles, si la piqûre d'une insulte provoquait un bel envoi de témoins. A Paris, le duel, non sens absurde en pareille occurence, ne lave pas tout, mais amortit le venin de l'accusation la plus mortelle. La carte des amis de Déroulède, après la secousse de la Chambre, fut son premier réconfort. La France charmée d'un épisode qui détournait l'attention, des ordures journalières de la farce Panamiste sur les aléas d'une rencontre héroïque, s'enflamma d'autant plus qu'à propos du tir et du coup d'œil de Clemenceau, on chuchotait à voix basse des commérages apocryphes. Pauvre Déroulède, pleuré d'avance, comme s'il offrait sa poitrine au pistolet d'Ira Peine ou à la carabine de Bas de Cuir !
Les duels épiques revenaient en mémoire, la fin de Carrel, de Lasalle, de Pouschkine. On parlait déjà de refaire renterrement du général Lamarque, si l'adresse, célébrée par Clemenceau lui-même, était cause d'un malheur. On put se réjouir que ce fils de l'Ouest n'eût pas déparé le Midi. Sauf une incorrection de l'insulteur, tout se passa bien. Quand Déroulède, ayant essuyé trois coups de feu sans résultat, revint indemne à la Chambre, l'ovation fut presque universelle. Au moins un but politique était atteint. Le 16 janvier 1893, Paul Deschanel, fort des incidents récents, au cours d'une interpellation Leydet, essaya de cristalliser les idées de révolte contre la tyrannie radicale. Il adjura le ministère Ribot de gouverner avec la majorité de 300 républicains qui n'avaient cessé de le soutenir et non avec l'extrême gauche : à chaque vote de confiance, elle votait contre lui, «tout en s'éliminant elle -même de la concentration, elle continuait cependant d'en arborer le nom et d'en recueillir les profits»
et (tout en se mettant depuis seize ans en dehors de la majorité parlementaire et gouvernementale, elle continuait d'exercer sur la politique de cette majorité et du gouvernement une influence plus grande peut-être que si elle votait avec eux». Cette nouvelle exclusive était la contrepartie de rancienne exclusive, chère à Clemenceau et funeste à tant de cabinets, pour qui les voix d'approbation de droite ne pouvaient être comptées et qui tombaient avec les majorités les plus imposantes par une lâche déférence aux prétentions de la Montagne :
Je demande, s'écriait Paul Deschanel, en vertu de quel droit et par suite de quelles étrang-es faiblesses des hommes politiques, qui dans l'espace de seize ans ont renversé quinze ministères républicains avec le concours de la Droite, qui, chose bien plus grave à l'extérieur ont contribué plus que qui que ce soit à laisser tomber l'Egypte aiix mains de l'Angleterre et qui, si on ne les avait pas empêchés, auraient laissé tomber Tunis et Bizerte aux mains de la Triple Alliance ; qui, s'ils n'ont pas eu la main heureuse au point de vue de la direction des événements, ne l'ont pas eu davantage au point de vue du choix des hommes, puisque, après avoir combattu de toute leur énergie Gambetta et Miribel, ils ont inventé Boulanger et Cornélius Herz, je demande de quel droit ces hommes prétendent peser sur la politique d'une majorité en dehors de laquelle ils se sont volontairement placés et sur la conduite d'un gouvernement qu'ils n'ont cessé de combattre?
Voilà l'équivoque qui, depuis seize ans, vicie, altère, fausse la politique du parti républicain et la politique générale de la France.
Ce discours mettait en relief, avec une évidence aveuglante, des axiomes d'où le parti républicain aurait dû tirer un manuel, son mémento à perpétuité. C'est la morale des vicissitudes du Clémencisme. La santé de la France s'améHore, dès que pâlit l'étoile de Clemenceau : elle se guérit quand Clemenceau est mis hors de la Cité. Il est donc déraisonnable de l'y réinstaller, une fois qu'il en est retranché. Paul Deschanel était donc fondé, quelques semaines après la passe d'armes de la Chambre, à dire que la République était à un tournant de son his-
toire, qu'il fallait vouloir guérir le mal ou le perpétuer. Le mal, c'était «l'incertitude dans la direction de la politique générale, les tiraillements et les conflits au sein de chaque ministère, l'anémie du pouvoir exécutif, l'instabilité continuelle, incomptabile avec le gouvernement d'une grande nation comme la France et surtout avec la direction de sa politique extérieur.»
Probablement l'homme des crises qui ne pardonne rien à personne, garda rancune à Paul Deschanel d'avoir établi si nettement que la République cesserait d'être Clémenciste, ou qu'elle même cesserait d'être tout à fait. Dans le petit livre où Clemenceau a fait réunir ses opinions à répandre, je lis deux anecdotes qu'il a certainement soignées lui^iême con amore. L'élévation de Paul Deschanel à la Présidence de la République leur donne encore plus de prix.
Voici la première :
Vif, bouillant, emporté à certains moments, lorsque le sujet est d'importance, on a souvent vu M. Clemenceau prendre des choses qui eussent troublé bien des g-ens avec de ces sourires et de ces narquoiseries qui étaient le jugement définitif de l'histoire. Ainsi M. Deschanel, ayant prononcé contre son ministère de 1907 une de ces harangues d'un Ij^risme préparé et passé à la pierre ponce où il excelle, M. Clemenceau le regardait descendre de la tribune, les yeux clos, et chantonnait:
Joli, joli, joli jeune homme . . .
Voici la seconde anecdote :
Les papiers de Waldeck-Rousseau, que Ton publia après sa mort, ne contenaient pas grand'chose, et l'on s'étonna que l'ancien président eût parlé de M. Deschanel comme d'un homme inquiétant et à surveiller à cause de ses relations avec la droite.
Le jour même de la publication de la lettre où Waldeck tenait ce propos, M. Clemenceau se trouva, dans un groupe à la Chambre, en présence de l'ex-adversaire de M. Brisson.
< Bonjour, mon cher président >, s'empressa M. Deschanel, la main tendue.
Mais M. Clemenceau, avec une sorte d'hésitation : < Qu'ai- je appris ce matin? Que vous étiez un danger pour la République».
< Oh ! mon cher président >.
« Soyez tranquille, conclut M. Clemenceau olympien, je n'en ai rien cru>.
C'est en 1919 que Clemenceau prenait sous son bonnet toutes ces aménités. Je ne doute pas qu'en 1920, et plus tard a fortiori, il y glissera d'autres rosseries un peu moins souriantes, si le livre est mis au courant pour une nouvelle édition. Le collecteur préposé, persona gratissima, n'aura que l'embarras du choix.
La tactique des alibis
Qu'est-ce qu'un alibi?
C'est le fait d'être absent ou en dehors, soit d'un lieu, soit d'une affaire, à laquelle vous rattachent des responsabilités, pouvant motiver une imputation, une charge, une faute poursuivie et punissable, entraînant des sanctions ou un châtiment. L'inculpé d'un crime qui établit son alibi, là où le crime a été commis, prouve du même coup son innocence. C'est le plus sûr argument dans un plaidoyer, le seul qui fasse pour ainsi dire table rase de l'accusation, effondrée devant une évidence. La lecture des précédents chapitres de ce livre aura déjà sans doute indiqué combien Clemenceau est familier avec la préméditation et r organisation des alibis. C'est même son expédient favori, son artifice de prédilection. Il l'a pratiqué de naissance. C'est chez lui un don inné. L'alibi fait corps avec ses moyens belliqueux et les modes spéciaux d'action qui le caractérisent.
Il en est absolument de même chez les hommes que pour les animaux : ceux-ci sont doués de certaines facultés qui se manifestent, avec des variantes plus ou moins nombreuses, selon leur intelligence et leurs expériences. Elles leur permettent d'éviter ou de déjouer les dangers de la nature, les menaces des autres êtres animés. Cela s'appelle proprement leur défense, très différente dans chaque espèce, ou même entre les sujets d'une même espèce. Le lion ne se défend pas comme le lièvre. Tous deux ont également des habitudes régulières, des procédés constants, pour opposer à la surprise, à leurs rivaux, à leurs ennemis, des obstacles réglés par la tactique,
l'observation et l'instinct. Le renard est fécond en détours ingénieux et subtils ; pourtaet ils se ramènent tous à quelques principes ou lois méthodiques, qu'un fin chasseur doit pénétrer pour mettre le gibier en défaut.
Chez les hommes de lutte, dont la combativité est intense, les ressources de protection ou d'attaque, soit natives, soit acquises, sont d'ordre supérieur. Ils mettent en œuvre spontanément, puis cultivent et perfectionnent des forces, morales ou non, qui les avantagent dans les rencontres de la vie et progressivement leur assurent la suprématie. Clemenceau est par excellence un tempérament. Il est apte à la résistance et l'agression. Son être entier est tendu vers les disputes de prééminence, la prise des meilleurs places, de rinfluence et de la puissance ; il possède au suprême degré toutes les armes, les plus efficaces à la guerre. Or la guerre c'est son élément. Très réfléchi et très expert dans l'usage rationnel de l'appareil formidable, de l'outillage qu'il doit à sa nature, il en a savamment dressé l'emploi judicieux et le rendement maximum.
Il est rusé, mais il est violent. Cette violence est telle que la ruse semble inconciliable avec elle. C'est par ce mélange si original qu'il trompe, qu'il gagne des parties où la lenteur doublée de simple hypocrisie le ferait battre. L'alibi, tel qu'il le conçoit, c'est une préparation si lointaine qu'elle se perd dans la nuit. Tout rapport entre elle et l'acte apparent qu'il médite disparait dans sa soudaineté. L'existence publique de Clemenceau n'est que le développement échelonné d'une foule d'alibis. Ils répondent à sa recherche du succès, mais dérobent à la vue ordinaire ses combinaisons les plus audacieuses et les plus cyniques. Depuis qu'il s'est fait à lui-même une idée très nette de ce que vaut ce système compliqué, presque infaillible, il n'a cessé de se perfectionner et sa maîtrise est incomparable. Avec des mouvements à peu près inperceptibles, qui ne trahissent ni la pensée intime, ni
la construction du plan le plus ardemment suivi, il arrive à des fins qui surprennent. C'est la comble de l'art.
Tout le travail d'approche si âpre, si assidu, avec une affectation d'indifférence, qui précéda sa présidence du conseil en novembre 1917, rentre dans ce cadre. En revanche il a perdu par deux ou trois néghgences presque insignifiantes la Présidence de la République ; mais quiconque se donne la peine de reprendre la campagne préventive d'informations, de gestes, de paroles, agencée vingt mois dans un but unique, sera émerveillé de sa dextérité. Longtemps il a caché son jeu aux politiciens les plus finauds. A ce degré, si l'habileté ne réhabilite pas le mensonge, elle en tempère la répulsion par la richesse des inventions. Il a pourtant abusé et il est surprenant que des Assemblées averties ne se soient pas plus tôt méfiées de la monotonie, de la répétition de ses tours les plus madrés.
A peine est-il entré dans la notoriété, par l'assassinat de deux généraux à Montmartre, aux prises avec des interrogations pressantes, il n'a qu'un recours : l'alibi. Pour le fortifier, il glorifie sa victime, le général Clément Thomas : <,Je suis arrivé trop tard pour le sauver, s'écriet-il ; cinq minutes plus tôt, j'étais fusillé avec lui.7> Ce j'étais fusillé tirerait des larmes au juge le plus rigoriste î Et quel chef-d'œuvre, ce compte de cinq minutes ! Quelle précision minutieuse, comme il jure avec le désarroi au milieu duquel il est accouru, pâle et défait, à côté des deux cadavres, entre un groupe d'officiers prisonniers et la foule qui vient de massacrer ses victimes ! Ces cinq minutes nous ramènent à la scène comique des Précieuses ridicules, quand Mascarille déclame son impromptu dans le salon de Cathos et Madelon :
Madelon :
Oui, je trouve ce oh! oh! admirable.
Mascarille :
Il semble que cela ne soit rien.
Cathos :
Ah! mon Dieu, que dites- vous là! Ce sont de ces sortes de choses qixi ne se peuvent payer.
Madelon :
Sans doute ; j'aimerai mieux avoir fait ce oh ! oh ! qu'un poème épique.
Les cinq minutes fant rêver. Ce fut pour les tribunaux la perle des subterfuges ; c'est un trompe l'œil pour la postérité ! Passez muscades !
Le 15 janvier 1880, Clemenceau fonde la Jusiice. Beau titre qui est lui aussi un alibi. C'est le même journal dont Cornélius, en 1892, se présentait comme le bailleur de fonds à Rochefort, qui en plaisantait malicieusement : «Vous venez de me déclarer ique la Justice, qui tire à peine à 2000 exemplaires et ne les vend point, qui n'a ni lecteurs, ni abonnés, vous coûte 2 millions. L'Iniransigeant tire à 200,000, et les vend ; c'est donc 200 millions qu'il faudrait me donner.» Rochefort se moquait drôlement de Clemenceau et de Herz. Mais il n'avait pas tort ; en douze ans la Justice, pour prix de sa persévérance, n'était encore qu'un titre. Dans la cohue des feuilles qui figurent et s'évanouissent aussitôt aux vitrines des kiosques, elle jouissait d'une renommée exceptionnelle d'incognito. Elle ne vivait point ; tout le monde s'étonnait qu'elle ne mourût pas. Elle tirait chaque jour son numéro comme tous ses confrères. Elle payait son papier et son imprimeur ; elle étalait une rédaction abondante, grassement appointée, et le public s'obstinait à ne pas l'acheter. Pourquoi? Encore un de ces mystères Parisiens qui vexe Clemenceau et qui l'indisposait contre Rochefort. Si la Justice, avide de mériter son titre, se refusait à plier bagage et à fermer boutique, dans l'espoir d'attendrir un jour les rigueurs de la démocratie, n'y avait-il pas quelque chose de touchant dans ses prédications et son apostolat? Mais si elle prétendait à l'honneur d'être une chaire, quoique non achalandée, elle
n'avait en somme rien d'ascétique, ni de très désintéressé. Les rédacteurs de Clemenceau ne s'entretenaient, ni de principes ni d'eau cliaire ; lui-même émargait royalement à sa caisse et pourtant les annonciers tournaient la tête, avec des haut le corps, devant les bureaux de la Justice. Problème sans solution. D'où venait l'argent?
Ici intervient Valibi secourable, Deus ex machina, donnant la clef d'une énigme qui faisait la joie du boulevard et la risée des salles de rédaction. En fait l'amour propre de Clemenceau souffrait du four, dont la paternité n'était pas niable, pour ses talents méconnus de rédacteur-en-chef et de directeur. Il n'en avait pas moins fondé un journal exceptionnel. Il pouvait se passer de tirage, ayant pour s'alimenter des sources extra-commerciales, qui ne tarissaient pas, même en l'absence totale de lecteurs et de publicité. Le créateur de la Justice jouait sur deux tableaux, à cheval sur le Parlement et la Presse. Sa main droite ignorait ce que touchait sa main gauche ; il montrait patte blanche à la Justice, qui bénéficiait des plantureuses recettes de l'activité parlementaire, tandis qu'au Parlement il n'avait plus à connaître les sommes recueillies par l'administration du journal. Cette comptabilité croisée, en partie double, essentiellement interchangeable, dépistait les questionneurs indiscrets et répondait à tout.
Chef d'un parti préposé pour être le Cerbère de l'intégrité politique, Qémenceau avait compris de bonne heure que s'il est impossible de faire payer les discours et les articles, sans éveiller les suspicions, il est plus commode et moins dangereux de rémunérer ce qui n'a été ni écrit ni dit. Le silence s'explique aisément par des motifs d'ordre du jour, des circonstances qui, rassurant les bonnes âmes, dispersent les médisants. Entouré d'une cohorte de jeunes interpellateurs, parlant bien, faisant figure à la tribune, il était toujours libre de poser des questions au gouvernement, de signaler des irrégularités,
de menacer des intérêts fuyant le bruit et la lumière. Les orateurs radicaux cherchaient peut-être sincèrement la gloire ; mais s'ils se taisaient, d'eux-mêmes ou par ordre, les dépouilles opimes n'étaient pas à dédaigner. Regardez de plus près et jugez à sa valeur le rôle de destructeur des ministères, d'Attila foulant au pieds l'herbe parlementaire et lui défendant de repousser ; le métier n'est pas sans profit pour les entrepreneurs d'interpellations, s'il est désastreux pour le pays.
La féodalité parlementaire des temps modernes ressemble à celle des burgs et oastels du moyen-âge. Elle prélève sa part sur le travail de l'industrie et du commerce ; au besoin elle les détrousse. Nos féodaux posent volontiers au redresseur de torts. Il leur arrive d'être justiciers. Mais il ne leur déplaît pas toujours que la justice rapporte. Deux exemples, dont jie puis répondre, illustreront, mieux que de longs développements, cette modeste remarque.
Voici un chemin de fer Algérien, construit avec garantie de l'Etat, sur un capital d'obligations à 6 %. La société a intérêt au prolongement de la ligne pour augmenter le nombre des kilomètres et des obligations. Au lieu de réunir directement les villes sur son parcours, elle trace la voie en zig-zag, avec l'appui d'un député, d'un sénateur influent qui s'interpose entre le système et l'administration. Tel ou tel radical reçoit un dossier, le lit avec soin et interpelle. Deux ou trois mois, l'interpellation demeure en suspens. La société fait un calcul élémentaire qui démontre l'utilité de régler le différend à l'amiable, au lieu de braver le tapage et le scandale. Des intermédiaires discutent le tarif de la conciliation, 2 à 300,000 francs. On tombe d'accord sur le taux moyen et l'interpellation caduque, qui s'endormait, émigré au pays des vieilles lunes. Chacun trouve son compte à ce que l'affaire se termine correctement, par les soins d'un
administrateur de journal, sans que les acteurs principaux aient à s'en occuper.
Voici maintenant une histoire plus relevée, où furent mêlées de grandes questions d'Etat.
Le peuple Chilien a jadis acclamé un général politique, sorte ide Boulanger Américain, chef du mouvement de réaction contre un régime trop clérical, Balmaceda. Les sympathies de la Justice devaient aller droit à cette cause et à cet homme. Il exerçait sur l'armée une action qui lui échappait dans la flotte, où ses adversaires tenaient les états majors et les équipages. A la merci d'un débarquement sur les côtes du Chili, il commanda deux navires de guerre aux Chantiers Français, pour rétablir l'équilibre du Pacifique. Au moment où les bateaux allaient appareiller dans le port du Havre pour l'Amérique du Sud, une protestation survint à Paris. Le cas était incertain. Il s'agissait de deux gouvernements en lutte dans le même pays ; leur légitimité se valait et le principe de neutralité était d'une application contestable. Le groupe le plus anti-clérical de la Chambre Française fit mine de déposer une interpellation, qui produisit son effet, avant d'être discutée. 200,000 francs, versés en sacs de pièces d'or Américaines, indemnisèrent les avocats de l'embargo. Balmaceda, privé de ses vaisseaux, battu à plate couture, périt misérablement. L'anti-cléricalisme était vaincu dans le nouveau monde, mais s'enrichissait dans l'ancien.
N'est-ce pas que l'alibi, breveté par Clemenceau, est féerique, qu'il fait des miracles ?
Cornélius Herz, avant qu'il récoltât des honneurs trop criards, qui portèrent malheur à sa mégalomanie, était le phénix des factotums pour alibis. Freycinet s'est ouvert un jour à moi, expliquant pourquoi le missionnaire de Clemenceau assiégeait le ministre de la guerre. Herz scrutait amoureusement son budget, mine de gigantesques commandes où les millions se déterraient sans
peine. Une fois les fournitures inscrites et les dépenses votées, il se proposait comme fournisseur. Rien du quémandeur obséquieux, perplexe et timide ; il entrait dans le cabinet ministériel en seigneur.
Je reproduis littéralement les navrantes confessions de Freycinet : «Herz arrivait, exposait sa requête et de suite me prouvait que dans une discussion annoncée à date fixe les bulletins de tout un parti, plus de nombreuses voix disséminées dans les autres groupes de la Chambre, lui appartenaient à sa discrétion. C'était à prendre ou à laisser. Si je donnais l'affaire, le ministère était sûr de sa majorité ; si je ne traitais pas, le cabinet tombait. J'ai souvent cédé, avec le sentiment que la défense nationale péricliterait par une crise, si je rejetais l'ultimatum. On n'a pas toujours 400 voix dans le derrière ! Je n'ai jamais pu réunir une majorité compacte, semblable à celle de Ferry. ^)
Freycinet avait les larmes aux yeux. Il était condamné, lorsque nous nous entretenions de ce sujet douloureux. J'avais déjeuné la veille avec Crozier, chef du cabinet de Ribot, qui me mit au courant en quelques mots : «Freycinet sera congédié dans les soixante-douze heures.» J'offris à Freycinet de le sauver peut-être, s'il m'autorisait à dire explicitement dans le Petit Journal comment il s'était plié à certaines condescendances pour le bon motif, à déplorer que le gouvernement de la France fût soumis à des pressions occultes qui la déprimaient, à protester contre des épurations à rebours, épargnant les coupables et frappant leurs victimes. Freycinet, touché, me remercia avec une chaleur inaccoutumée. Un nuage passa sur son front. Il n'osa pas engager la lutte. Il se déconcertait de la mobilité des situations parlementaires, si fugitives et si fragiles. Technicien, acharné au labeur, il s'inquiétait sans cesse de l'instabilité du pouvoir qu'il eût volontiers reçu d'un autocrate, pourvu que cela durât. Ses faiblesses tant reprochées
venaient de son insurmontable nervosité. Pour maintenir des majorités chancelantes, il s'empressait de combler les courtiers marrons que Clemenceau lançait dans ses jambes à tour de bras. Lui ne savait que trop bien son Freycinet par cœur ; il en tirait à son gré, pour accorder le violon de Herz, les sons les plus harmonieux.
Pauvre Freycinet, vraiment à plaindre, si doux, si fluet, si menu, au milieu de cette clique sans foi ni loi, qui le plumait à qui mieux mieux, pour faire bouillir une marmite infâme ! Avant de le quitter, tout ému, très remué par tant de souvenirs qui foisonnaient et fermentaient en lui, il me confia d'autres révélations sur les ambassades de Herz, délégué officiellement pour dissoudre la Triple Alliance ! Elles me parurent énormes. Le conseil des ministres avait accrédité ce sacripant auprès des gouvernements étrangers et délibéré gravement sur ses négociations interlopes. Herz avait parlé au nom de la France ! Déroulède n'allait pas jusque là, quand il martelait la tribune en exorcisant ce Rigoletto, Tamuseur de Clemenceau rex et son Saltabadil !
Freycinet en verve, phénomène assez rare, me racoiita encore par le détail la mystification des freins Westinghouse. Un soir, en dernière heure, le Temps avait parlé d'une commission patriotique, composée de noms éminents, pour généraliser en hâte l'introduction de ces freins célèbres dans toutes les compagnies de chemins de fer français, sur tous les wagons de voyageurs et de marchandises. La mobilisation devait être merveilleusement aidée par un outil dont toutes les qualités étaient pompeusement décrites ; or la mobilisation parfaite c'est presque la victoire. Comme tous les lecteurs de l'oracle officieux, j'avais vu cette nouvelle qui flattait au meilleur endroit la fibre patriotique. Freycinet me désabusa et me détrompa. Le fameux frein ainsi multiplié n'eût été qu'un embarras et un danger. D'abord, en cas de guerre, roulant seuls, les trains militaires ne risquaient
pas de collision avec le matériel civil supprimé ; puis la vitesse réglementaire de trente kilomètres à l'heure rendait les accidents presque impossibles ; enfin le frein Westinghouse est très sujet à se bloquer. En pareil cas, toute la circulation d'une ligne pouvait être arrêtée, entravant la mobilisation entière.
Les militaires poussèrent un même cri d'horreur et de réprobation. Ils répugnaient à boire le calice tendu par les radicaux, exultant de chauvinisme, qui ne voulaient pas perdre un jour, un seul jour, impatients de présenter à la princesse la carte d'entrée de jeu, près de 80 millions, engrais exquis pour la vendange des pots de \ân. Freycinet, honnêtement patriote, approuvant les militaires, terrifié par les Clémencistes, était entre deux feux. Il imita la chauve-souris de la fable avec les deux belettes, qui dit tantôt : Je suis oiseau, voyez mes ailes ! et tantôt : Je suis souris, vivent les rats ! Il forma la commission civile et la loua de son zèle, mais lui adjoignit des généraux, francs du collier et beaux parleurs, avec l'instruction confidentielle de le contredire et de démissionner à la rigueur. Les généraux, se sentant soutenus, furent très braves : ils chargèrent à fond et les civils, perdant contenance, déménagèrent. L'affaire fut enterrée, Freycinet dégagé et la mobilisation sauvée.
Le général de la Rocque, dont les inspirations, le coup d'œil et le flair d'artilleur, qui n'est ni une chose inexistante, ni une chose risible, imprimèrent une si vigoureuse impulsion aux progrès de notre artillerie de marine, se consolait mal de n'avoir pu, comme commissaire technique du gouvernement dans la discussion du budget, exécuter Clemenceau en pleine Chambre.
L'alibi de l'éternel dénigreur se présentait sous un autre aspect ; il était porte parole de son frère qui lui soufflait une dénonciation calomnieuse, appuyée sur des chiffres, des tableaux de tir et des rapports, opposant au canon rapide de la marine un type de la maison Canet
infiniment préférable. Le général de la Rocque, piqué au vif, bondissait vers la tribune pour le rétorquer, quand il fut saisi à bras le corps par Cavaignac, son ministre, et réduit à se mordre les lèvres. Il eût prouvé que les documents lus en séance publique émanaient d'un dossier communiqué sans autorisation ou volé et que le voleur s'était mépris. Car le canon, réellement mis en service, était très supérieur et à la pièce critiquée par Clemenceau et à celle qu'il préconisait. L'orateur radical s'abusait ou plus tôt ses indicateurs, dans leur précipitation, s'étaient lourdement fourvoyés. Il suffit de quelques rectifications topiques pour que le parallèle, qui venait d'indigner la Chambre, la fît rire de très bon cœur aux dépens du trompeur trompé. Le ministre le dispensa d'une question sur l'inqualifiable origine des papiers utilisés à la légère. Leur propriété n'était pas douteuse et leur emploi illégal non plus.
Pourquoi ne pas rappeler ce qui échauffait tant la bile du général de la Rocque, que le frère de Clemenceau était conseil de la Société de construction pour matériel de guerre, dont il faisait l'éloge, portant aux nues ses engins, ses marques et sa fabrication? Pourquoi le nom de Clemenceau, depuis l'époque de Boulanger jusqu'au milieu de 1914, est-il inséparable des motions sur la matériel de guerre, qui se traduisaient toutes en crédits supplémentaires et en charges pour le budget ?
Il y a du Rocambole et du Scherlock Holmes dans les tours de passe passe qui émaillent son carriculum vitœ. Au plus fort de la débâcle de Panama, il trembla tout à coup, songeant que ses deux domestiques, un ménage servant d'ancienne date, étaient au courant des innombrables visites de Cornélius rue Clément Marot. Le nécromancien y était venu jusqu'à dix-sept fois dans une seule journée et à chaque visite il avait l'habitude de gratifier le ser^ùce d'un louis de pourboire. Le témoignage de ces deux petits détails en cour d'assisses eût fait
très mauvaise impression. Clemenceau ne lanterna pas. Il laissa sur son bureau un billet de cinq cents francs qui ne fut pas retrouvé, mais qui, dit-on, ne fut pas perdu pour toute la famille. Le commissaire de police de l'Elysée, créature de l'omnipotent député, tenait à sa disposition des mandats d'arrestation en blanc. En prison, le ménage eut à cboisir entre la signature d'un aveu du vol avec libération immédiate, ou une condamnation certaine, s'ils s'entêtaient à soutenir leur innocence. L'homme et la femme signèrent. Sur leurs économies et les deniers de Cornélius Herz, ils achetèrent un commerce de vins dans leur village, au centre de la France, où ils vécurent en paix. La passiom de l'alibi pouvait-elle aller plus loin?
L'alibi, Clemenceau l'a dans le sang, comme Cornélius avait le chantage. Il l'a jusqu'à la monomanie, à l'hyperbole et à la superfluité, dans le présent et l'avenir, jusque dans le passé. Nul n'est plus responsable ; car nul ne s'est donné plus de mal pour effacer les taches originelles dont le poète a dit que :
L'Océan passerait sans laver la souillure.'
A plusieurs reprises, j'ai parlé de la hideuse journée du 18 mars, dont le sang l'obsède, puisqu'il a profité de l'accalmie actuelle pour dicter cette anecdote savoureuse, un alibi posthume :
On parlait d'une histoire de la Commune qui venait de paraître.
Moi aussi, dit M. Clemenceau, j'ai dû publier une histoire de la Commune. J'avais traité avec un éditeur et j'avais même déjà écrit un récit du 18 mars.
A quelle époque, ce travail?
Oh! c'était au temps où je répondais- encore aux calomnies.
Le sang du 18 mars l'étouffe-t-il ? Non ; mais il remonte. C'est le songe d'Athalie. Vous avez bien lu : ce sont des calomnies. Tout ce qui le gêne, calomnies ! Etudions maintenant l'alibi le plus merveilleux qu'il ait édifié, celui de la diversion Norton.
La diversion Norton
La première bataille de Panama que Clemenceau pensait gagner infailliblement, était perdue pour lui. Il avait bien livré au juge d'instruction une liste de parlementaires corrompus ; mais grâce à Déroulède, instruit par moi sur la manœuvre d'Andrieux, le coup s'était retourné contre le benjamin de Cornélius Herz. Du faite des grandeurs, il gisait par terre, lassommé, étourdi, quand les papiers Norton, maladroitement publiés, lui permirent de respirer et de remonter si haut qu'il se jugea de nouveau maître du jeu.
Un bon compagnon de Déroulède, le brave Millevoye, ique les crimes de Clemenceau mettaient hors de lui, voulut achever le mécréant. Déroulède ayant dénoncé ses tripotages, Millevoye se flatta de produire la preuve écrite que les guinées anglaises entretenaient la Justice et son directeur. Cette preuve, il crut la tenir des mains d'un mulâtre, Norton, interprête juré à l'ambassade britannique. Le dossier, offert contre argent, comprenais quatorze lettres du Foreign-Office et une liste annexe de fonds secrets, signée T. W. Lister, où Clemenceau était indiqué pour 20,000 livres sterling au service 1893—94 avec d'autres émargeurs, Burdeau, Maret, Rochefort, Edwards, etc., etc.
Ce fut sans doute une monstrueuse machination dont il est permis de dire à vingt-sept ans de distance : «7s fecit cui prodestv,. Or elle a failli exclure à jamais Millevoye de la vie publique, et un instant elle a réhabilité Clemenceau. Millevoye, l'artificier qui alluma la mine, sauta, brisé par l'explosion. Clemenceau triompha
trop pour que sa jubilation ne parût pas suspecte ; mais il triompha.
Millevoye, très sincère, un peu Don Quichotte, combattait volontiers des moulins à vent ; il ne sut pas appliquer les principes d'une saine critique aux papiers que lui tendit son très vulgaire tentateur. Ducret, directeur de la Cocarde, intermédiaire aussi crédule qu'inexpérimenté, n'était pas mieux outillé. Le député nationaliste fermement convaincu de la culpabilité de Clemenceau, dont le quai d'Orsay parlait couramment, ne se méfia pas d'une offre qui devait libérer le pays et confondre un traître. Ses intentions étaient pures ; sa méthode d'emploi enfantine et godiche.
Il était si heureux de sa découverte qu'une nuit, vers deux heures du matin, il me réveilla pour me communiquer sa joie, sans daigner prendre garde à mes avis de prudence. Autant que lui j'avais l'horreur de Clemenceau ; imais l'arme enchanteresse me semblait mal trempée.
La vérité sur l'origine de cette fantastique opération à base de faux n'est pas encore établie ; j'aiderai peutêtre à la dégager pour une contribution inédite. J'ai su que la conviction de Millevoye se fonda sur la comparaison de certains renseignements authentiques, donnés par Norton, avec le secret d'une affaire personnelle qu'il croyait absolument inconnue. Quelques mois auparavant, il m'avait confié par le détail cette histoire assez sombre qui ouvre un jour curieux sur les méfaits de Clemenceau à l'égard de ses adversaires.
Millevoye avait amené d'Angleterre en France une amie du meilleur monde dont le cœur maternel saigna cruellement par da mort précoce d'un enfant adoré. Dans le délire de son chagrin inconsolable, elle avait écrit des lettres d'une violence inouie, prêtant à des interprétations erronées, dont la graxité pouvait égarer des tiers. Leur divulgation hostile eût été de nature à porter un terrible
préjudice aux deux victimes d'une telle ignominie. Or Clemenceau réussit à se procurer, avec le concours intéressé d'une cuisinière congédiée, cette correspondance intime dont la signataire aurait certainement maudit et flétri l'ignoble exploitation. L'impudent qui ne reculait devant aucune indignité chargea Laguerre, son élève, d'avertir en son nom Millevoye qu'il cessât ses attaques, s'il ne voulait pas que le paquet de lettres dérobées fût livré en pâture aux journaux. Sans s'émouvoir de ce chantage, Millevoye répliqua que, si lai menace s'exécutait, il cravacherait Clemenceau en pleine Chambre ; il tint d'avance à me prévenir pour que je fusse son témoin, dans le cas où des voies de fait suivraient l'acte infâme prémédité et réglé d'une manière si déshonorante. Cette crâne attitude fit réfléchir et reculer le Tigre.
Il est assez curieux que par une espèce d'auto-suggestion aveuglante qui l'empêchait de prêter l'oreille aux observations les plus amicales et oblitérait son propre raisonnement, Millevoye ait pris confiance en Norton, parce que le scandale mystérieux, dont il se montrait si affecté, n'était pas ignoré de l'insidieux mulâtre. Il en conclut qu'un personnage, possédant les secrets les plus cachés de la police anglaise, était supérieurement informé et qu'une telle garantie authentiquait les papiters. S'il eût considéré que Clemenceau n'était pas moins renseigné là-dessus, des soupçons se seraient peut-être éveillés dans son esprit. Mais la seule chose à laquelle il ne s'arrêtait point, c'est que des documents capables de tuer Clemenceau pouvaient avoir été tripatouillés et falsifiés par lui. C'est justement la version de Barrés :
On peut admettre que Millevoye tomba dans le piège classique d'un faux fourni par ceux-là mêmes qu'il inculpe, afin qu'ils puissent crier à la calomnie. Cet expédient bien connu s'appelle <. truffer un dossier y. Au plus brûlant des scandales Wilson, V Intransigeant fut induit à publier la lettre d'un nommé Joubert qui prétendait avoir versé à M. Wilson une somme assez ronde pour obtenir la croix de
la Lég'ion d'Honneur. On s'informa, on chercha: Joubert n'existait pas. On calomniait donc Wilson. Un revirement d'opinion commença qui l'eût sorti d'embarras si des faits nouveaux ne fussent venus le charger.
La lecture attentive des papiers Norton n'est pas sans intérêt, même aujourd'hui ; les impressions qu'elle suggère sont contradictoires. Les notes du Foreign-Office s'étendent sur les démarches de Cornélius Herz, appelé A'alter ego de M. Clemenceau». Elles signalent son entremise pour la livraison des correspondances de M. de Reverseaux avec le Khédive et M. Ribot. Notre ancien représentant en Egypte a toujours conservé de bonnes relations avec le Comte d'Aunay, dont la carrière, coupée par une disgrâce infamante, eût été bien courte, si ses talents seuls avaient servi de critérium pour son avancement. Mais il eut la veine d'Amphitryon, protégé par Jupiter Clemenceau, qui l'envoya à Berne à l'époque où l'Ambassade était encore logée à la Favorite. A côté des lettres qui traitaient les affaires politiques avec la finesse et la compétence du bon faiseur, la liste d'infamies contenait des noms, comme celui de Rochefort, qui la rendaient visiblement apocryphe. Cette mixture de mauvais aloi avait-elle été composée par une main savante, pour que la séduction des parties sérieuses l'emportât sur la réserve qu'inspiraient les parties douteuses ou frelatées ? Millevoye qui vit rouge au nom flamboyant de Clemenceau, ne regarda pas même l'invraisemblance des autres, accolés pour discréditer l'ensemble et noyer le pêcheur avec le poisson. Il s'ancra bien plus dans son imperturbable tranquillité, lorsque ayant soumis ses documents à deux ministres, Develle et Charles Dupuy, ce dernier s'écria :
M. Clemenceau ! C'est abominable ! A un autre homme, on dirait de disparaître et il disparaîtrait; en d'autres temps et en d'autres pays, on le ferait disparaître. Il y a des moments où l'on regrette de ne plus être au temps des plombs de Venise.
Les sentiments de Dupuy étaient ceux de la Chambre ; une brise très fraiche y soufflait contre Clemenceau dont le dernier jour semblait arrivé. Il est possible qu'un choix rationnel des papiers destinés à la tribune eût fait de Millevoye un victorieux. Mais l'art de Clemenceau fut de l'insulter, criant à s'égosiller: «Menteur! Menteur!» Menteur ! de le troubler et de le forcer à lire ce qu'il eût fallut trier et vérifier. Les membres présents du gouvernement, Iflairant la gaffe, se hâtèrent de quitter le navire où ils avaient embarqué le pauvre Millevoye. Le tohu bohu fut inénarrable. Barrés a photographié la scène de transformation subite :
A cette minute, Paul Déroulède, indigné d'un mensonge grossier du gouvernement, navré de Millevoye qui manque à ses engagements, désespéré de son adversaire défailli qu'on vient de réconforter, se lève et crie: «Vous me dégoûtez tous! La politique est le dernier des métiers; les hommes politiques, les derniers des hommes. J'en ai assez, je donne ma démission >.
Ah ! le rire de Clemenceau, alors ! rire d'un surmené qui ne peut plus se contenir ! ses gestes fuyants de toutes parts ! il se tape sur les épaules, sur les cuisses. Les tribunes s'épouvantent de le voir danser sur son banc. Sauvé! Il se croyait sauvé, le petit kalmouk énervé, en huit jours si vieilli, mais de ressort toujours tendu. Brusquement il se sépare de sa clientèle qui continue de réclamer les lettres. On en a tiré tout l'effet. Il pousse en avant Camille Dreyfus, qui s'avance aux pieds de la tribune et jette le premier le mot d'ordre: <La fausse liste maintenant! Vous avez une liste! lisez les noms ! >
Et quel soupir, quelle renaissance, quels joyeux bonds! Quand Millevoye qui ne connaît plus aucune consigne la lit, cette détestable liste, et associe à Clemenceau Burdeau. Clemenceau eut un geste d'enfant voyou, se retournant, lançant à son collègue: < Alors nous voilà deux ! >
De cette résurrection, la Chambre se convulsa. Fureur d'une meute à qui l'on retire son carré de viande, terreur aussi d'avoir trop tôt traité ce despote comme un mort. Tous, sans une exception, se jetèrent sur Millevoye: <Le maladroit !> s'écriait-on, et j'adoucis les termes, il a raté son coup.
L'inimitable coup d'escamotage enfouissait la vérité dans un tourbillon d'insanités et de haros. Il fut complet, quand Clemenceau, maître de lui, se refusant à lui-même l'acre plaisir de la parole, enroué et aphone à force de hurler: «Parlez, Burdeau ! Parlez! Vous! Vous!» obtint que Burdeau stigmatisât pour tous les deux l'accusateur et inhumât l'accusation sous la dernière pelletée de ses protestations. Avec une effrayante présence d'esprit, que l'extrême danger décuplait, il se drapa dans le manteau un peu troué du philosophe Burdeau et sortit de la salle avec l'auréole du martyre de Millevoye, taillé en pièces. E pure, comme dit Barrés, il y avait une part de vérité:
Trois mois plus tard, dans le cabinet du ]nge d'instruction, Norton dira : < Non ! Tout n'était pas faux. Le papier' a existé. Un fameux papier! II y avait un bonhomme en vrai pain d'épices. Seulement, voilà, Ducret a voulu truquer II a tout découpé en tant de morceaux, il en a ajouté tant d'autres pour grandir le bonhomme qu'à la fin il n'y avait plus de pain d'épices ni de bonhomme >.
Ce même Norton ajoutait : « Quand on s'est aperçu à l'ambassade de la disparition du papier, du bonhomme en vrai pain d'épices, on m'a soupçonné, on m'a fait venir et Lord Dafferin m'a dit: <Vous êtes sujet anglais, vous avez commis un acte dp- haute trahison en territoire anglais (ambassade) ; on peut vous arrêter et vous pendre >. < Vous pensez si j'ai eu peur!>
< Et pourquoi ne vous a-t-on pas arrêté et pendu ! > interrogea Déroulède qui assistait à cette déposition.
Le nègre demeura coi. L'histoire se demandera s'il n'a pas accepté de détruire l'effet du vrai papier en livrant un stock de documents fabriqués. Rien n'excuse autant Millevoye que ce silence. Silence que le juge ne voulut point presser. Le mulâtre mauricien, Louis Alfred Véron. dit Norton, est mort peu après en prison, à moins qu'il n'ait repris sa course à travers le monde policier et politique, en changeant encore une fois de nom et peut-être de peau.
Selon Voltaire, bon juge en la matière, rien ne réussit en France comme le succès : Millevoye ayant été dupé par un nègre, Clemenceau soutint qu'il était blanc comme neige. Loin d'imiter Annibal, qui savait vaincre, mais non user de la victoire, il abusa de la sienne, exploitant jus-
qu'à la corde la veste de son malencontreux adversaire. Il battit le tambour sur la grosse caisse de la Justice, se portant partie civile dans le procès intenté à Norton et à Ducret pour faux et usage de faux. Avec sa maestria ordinaire, il divisait en trois étapes la marche à la revanche. Le vote de flétrissure enlevé à la Gh'ambre dans l'affaire des faux papiers était acquis ; le gain d'un franc de dommages intérêts en cour d'assisses serait la seconde pierre de l'édifice et la troisième devait être posée par la réélection du Var à Draguignan.
Dès le lendemain de la séance de la Chambre où il avait si miraculeusement radoubé sa barque, la rédaction de son Journal fit feu des quatre pieds. Clemenceau a le sens de la politique théâtrale, dans le genre de la Porte St-Martin. Il se prétendit victime d'un coup, et ce coup avait été payé. Donc il y avait des responsables de l'attentat contre sa personne sacro-sainte. Au cinquième acte les criminels devaient être châtiés et lui récompensé. Sur ce thème il allait broder à outrance d'étincelantes fioritures. Les deux criminels qu'il visait avec fureur, c'étaient le directeur du Petit Journal, Marinoni, et moi le rédacteur-en-chef. Millevoye nous avait prié de mettre à sa disposition cent mille francs s'il recevait la preuve certaine de la corruption de Clemenceau. Moimême je tenais prête une somme de 35,000 f r. qui pouvait m'être demandée comme acompte. N'ayant pas estimé que les papiers de Millevoye étaient vala'bles, je n'eus pas à verser un centime. Avec une mauvaise foi sans pareille, Clemenceau, pour nous impliquer dans le procès, nous dénonçait soir et matin, comme ayant stipendié le fameux coup. Ses injures dépassèrent les dernières limites, au-delà desquelles il était impossible de ne pas réclamer réparation par un envoi de témoins.
Il devait à une balle bien placée dans un duel la réputation d'un pourfendeur, mais n'avait aucun goût pour les rencontres très sérieuses. Il était de la famille
de ceux que Rabelais nomme plaisamment les *foirards du coup sûrx. L'affaire Norton qu'il ne se lassait pas de ressasser par tous les bouts lui servit d'échappatoire. Ses deux témoins, Maujan et Pichon, facilitèrent sa fuite en soutenant que ma participation dans l'affaire des faux papiers lui permettait de ne pas aller sur le terrain avec moi ; subterfuge aussi mensonger que grotesque. Mes amis M. de Borda et le lieut.-colonel Dérué m'adressèrent la lettre suivante :
Mon cher ami,
Vous nous aviez chargés de demander à M. Clemenceau une réparation par les armes pour un article injurieux qu'il a publié dans la Justice. M. Clemenceau nous adresse une lettre de ses témoins que nous n'avons pas même vus; elle soulève une polémique sans aucun rapport avec l'offense contenue dans l'article. On essaie ainsi de vous refuser une satisfaction à laquelle vous avez un droit absolu.
C'est \me, manœuvre qui ne peut servir de prétexte pour se dérober et qui laisse plus que jamais M, Clemenceau à votre disposition. Lorsque ce système d'échappatoire inadmissible sera abandonné, s'il vous plaît de relever encore les calomnies de vos adversaires, nous serons heureux de vous assister de nouveau.
Recevez, mon cher ami, l'expression de nos sentiments les plus dévoués. DÉBTJÉ. G. de Bobda.
Paris, 20 juillet 1893.
En répondant à mes deux témoins je mis au point les causes réelks de la reculade de Clemenceau : Mes chers amis,
En vous remerciant de votre très cordial concours, excusez-moi de vous avoir dérangés par erreur. Je me figurais M. Clemenceau capable de répondre pour ses injures à qui lui en demande raison.
Il a gardé le silence quand je le sommais d'expliquer ses relations suspectes avec les agents de l'étranger; aujourd'hui il se flatte d'égarer l'opinion publique par de basses attaques derrière lesquelles il n'y a ni bras, ni poitrine, ni cœur.
Je ne m'abaisserai point jusqu'à flétrir le tour de passe-passe par lequel il se dérobe, à l'abri de deux témoins dociles et d'une allégation aussi fausse que ridicule. Libre à M. Clemenceau de renoncer définitivement à la légende de sa bravoure, qui avait l'air de surnager encore dans son naufrage politique.
Croyez, mes chers amis, à toute ma reconnaissance. Ernest Judbt.
2oy
Je proscris le duel dont la sundvance est un anachronisme dans une société civilisée. Si j'ai péché, je me suis élevé contre une mode que n'entretiennent pas seulement des préjugés barbares, que perpétue la mansuétude de lois trop clémentes pour des polémiques crapuleuses et des cuistres mal embouchés. Clemenceau et les journalistes façonnés à son image ont toujours raffolé de l'épithète ordurière. Je possède la collection de la Justice qui fait un peu tache dans mes archives. Elle déborde d'articles poissards ; c'est le dictionnaire de la langue verte. La phraséologie triviale de Clemenceau, blotti derrière deux témoins complaisants, désopila Cluseret, également député du Var, dont la lettre spirituelle mit les rieurs de mon côté :
4 août 1893.
Mon cher Monsieur Judet,
La veille de mon départ de Paris, je rencontrai à la Chambre quelques retardataires, comme moi. Ils étaient fort indignés d'une assertion faite par M. Clemenceau au nom de la Chambre.
Il s'agissait, je crois, d'un duel. Comme ces bêtises n'ont aucun intérêt pour moi, ma pensée ne s'y était pas arrêtée. Maintenant qu'on l'a saisie, je ne peux laisser passer sans protester, car je fais partie de la Chambre, et mes amis, un peu plus nombreux que ceux de M. Clemenceau, sont, j'en suis certain, de mon avis.
La Chambre a vomi Clemenceau par la bouche de mon respectable ami M. de Mahy, le jour où Rochefort nous a appris d'où venait l'argent.
Tout le monde se rappelle de cette séance où, sans exception, en masse, la Chambre se leva pour flétrir le commandité de Cornélius Herz.
Depuis longtemps nous nous posions cette question: Comment un homme sans le sou peut-il dépenser de 3 à 400,000 fr. par an?
Comment peut-il entretenir un journal quotidien sans lecteurs?
Ça coûte à Paris, cet objet de luxe.
Au mois de janvier le bruit courait que c'était l'Angleterre qui payait. On fixait même la somme, 400,000 fr.
Ces bruits étaient basés sur les voyages fréquents de Clemenceau à Londres. On disait même qu'il allait au rapport chez lord Rosebery. Le principal argument était dans la politique de Clemenceau, tout entière anglaise et anti-russe.
Mais des preuves?
On n'en avait pas. On disait bien qu'elles existaient à l'ambassade russe. Tout cela n'était pas suffisant.
C'est alors qu'est intervenu Rochefort.
< L'argent vient de Cornélius Herz, il m'a affirmé avoir fourni 3 millions V2 à Clemenceau >, et à l'appui de son dire, il produit trois témoins oculaires.
La cour d'assises n'en réclame pas toujours autant pour envoyer une tête rouler dans le son.
Cornélius, tout le monde sait à quoi s'en tenir sur son compte. Un tripoteur juif ag^ent de l'étranger.
Qu'ont à faire les petits papiers de Millevoye en tout ceci? Vrais ou faux, en quoi cela change-t-il la situation?
En ce qui concerne le duel, chacun sait que depuis le duel Vermorel avec un officier de la garde, c'est-à-dire depuis une trentaine d'années, je suis l'adversaire irréductible de cette pratique idiote et lâche entre toutes, puisqu'elle se complique de l'hypocrisie.
On veut bien se battre, mais ne pas se faire de mal.
Qu'un brave homme mettant sa conscience au-dessus du qu'en dira-t-on, refuse la piqûre réglementaire à l'avant-bras droit, je le salue sans hésiter du nom de brave. Mais quand je vois un Tartarin parlementaire dominer pendant quinze ans ses pusillanimes collègues, par l'inclination de son chapeau sur l'oreille, quand je le vois se vanter de couper une balle sur une lame de couteau et sur trois n'en pouvoir mettre une dans la peau de Déroulèdé; quand je vois ce brettexir professionnel se faire enfiler par un avoué de province; quand je vois ce capitaine Fracasse saigner du nez devant Millevoye, puis devant Judet, j'ai bien le droit, moi, vieux soldat, de lui dire: Tartarin, vous saignez du nez, sortez des rangs!
Cordialement,
G. Clusebet, Député du Var.
Parmi les allégations les plus pitoyables qui pleuvaient pour incriminer ma participation à un complot imaginaire, les feuilles Clémencistes rabâchaient une pure sottise, le mythe d'un déjeuner au restaurant Chevillard où j'aurais parcouru les documents Norton et plus ou moins souscrit à leur usage. La Justice ne démordait point de ce radotage. J'eus l'occasion de télégraphier
à Rochefort qui, à Londres, frémissait d'avoir été étiqueté sur la même liste que Clemenceau. En insistant sur mon mépris pour les commandités de Cornélius Herz, Je m'inscrivis contre leurs mensonges :
Malgré mon désir de lire les papiers anglais et mes efforts pour les étudier, je n'en ai pas pris connaissance avant leur publication dans un journal, puis à la tribune. Je n'ai pas eu à délibérer sur leur valeur, et sur le parti qu'il convenait d'en tirer.
Je n'ai pas eu davantage à intervenir dans la marche d'une polémique réglée en dehors de moi, pas plus qu'à décider une attaque pour laquelle je n'ai pas été consulté^ à laquelle je n'ai été mêlé en aucune façon.
Est-ce assez clair?
Le 5 août 1893 la cour d'assises de Paris s'ouvrit à dix heures et demie du matin pour une audience qui se termina seulement à 3 heures dans la nuit. Clemenceau, qui se targuait d'être accusateur et qui restait quand même accusé, y tint une place exorbitante. La timidité ou l'affabilité du président lui permit d'usurper des rôles qui ne lui appartenaient pas. Il se substituait au tribunal, interrogeait lui-même les témoins et de temps en temps interpellait ou accusait, comme de son banc à la Chambre. Il essaya de m'embarrasser, ainsi que Marinoni, par des questions qui tendaient à nous poignarder. Comme il revenait encore sur l'achat supposé des papiers Norton et l'emploi de l'argent, je fus obligé de couper court à ses rodomontales. Je lui notifiai sèchement qu'il avait tort de confondre deux choses très dissemblables, mon opinion sur lui-même et mon jugement sur les papiers qui avaient circulé à son sujet. Je n'aurais trouvé nullement invraisemblable qu'il se fût vendu, mais je trouvais aussi que la preuve, dont les débats publics firent justice, n'avait aucune valeur. Cette distinction lui arracha une grimace assez laide ; mais il n'avait pas alors le moyen de m'inculper, pour avoir raison de moi. Il prit le sage parti de se tair€ et l'incident fut clos.
Après cet engagement rapide et vif, il rompit une lance contre Marinoni qui, avec une bonhomie narquoise, riposta qu'il aurait volontiers dépensé 100,000 fr. pour délivrer la France de la politique d'un Clemenceau. Il regrettait seulement que l'offre de contribuer à cette œuvre salutaire n'ait pas inspiré confiance dans sa solidité au Petit Journal Les deux accusés, Norton et Ducret, furent condamnés, le premier à trois ans, le second à un an de prison et tous deux solidairement à un franc de dommages intérêts envers la partie civile. Clemenceau plaida lui-même sa cause avec un talent qui ne laissa pas d'impressionner l'auditoire par le caractère de ses déclarations très hardiment groupées pour sa réclame électorale. Une phrase attira l'attention. Pour la défense habile et audacieuse de toute une politique vouée à la perturbation de la France, elle invoquait en dernière analyse la revanche, désormais son excuse et son but : *Si je m'oppose à ce qu'on gaspille le sang et l'or de la France à tous les coins de l'horizon, si je regarde du côté du Rhin plutôt que du côté du Mékong, ]e suis un ennemi de la patrie.» Et plus loin il définissait son patriotisme, en traitant le nôtre de cabotinage, comme le seul qui s'étayait sur la communauté des espérances dans un pays vaincu et démembré.
Quelques secondes avant cette tirade, en forme de péroraison, il blaguait la redingote patriotique de Déroulède, soutenant que l'assouvissement d'une haine personnelle était notre seul mobile, qu'en semant la haine et la division entre les citoyens, nous faisions en pleine France un grand chemin pour l'ennemi ! Ce n'est pas la première fois que l'agilité simiesque de Clemenceau le poussait à cette acrobatie digne d'un avaleur de sabres. Si l'on n'y prend garde, il chasse s€s contradicteurs de leur propre domaine et s'installe à leur place :
La maison m'appartient, je le ferai connaître. C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître. Je vous montrerai bien qu'en vain on a recours, Pour me chercher querelle, à ces lâches détours; Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure; Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
Tartuffe compromettait le ciel dans sa querelle ; Clemenceau compromit la patrie. Il pria douze jurés de la Seine de ne lui adjuger qu'un modeste franc ; mais dans ces vingt sous, il enfermait sa fortune politique dont ils étaient le gage, affirmant que le verdict continuerait l'œuvre de la Chambre et sanctionnerait le vote de flétrissure déjà rendu. Il eut ses vingt sous ; comme Aladin avec sa lampe merveilleuse, transformant ce cuivre en or, il allait en tirer des millions électoraux. Deux jours plus tard il parlait à Salernes dare dare devant 1500 électeurs du Var triés sur le volet. Tous trépignèrent d'enthousiasme au tableau de ses vertus et des souffrances endurées pour les comptes que Déroulèdes et moi avions eu l'impolitesse de présenter à ce débiteur insolvable de l'Honneur, de la Répubhque et de la France. Que ne pouvait-il augurer d'une reprise, où sur toute la ligne rayonnaient de nouveau des constellations éclipsées. Tous ses ennemis n'étaient-ils pas ou bernés ou brimés ?
A Paris devant le jury, sous l'œil d'un président somnolent, n'avait-il pas déblatéré contre la famille allemande de Mores, constaté aigrement que Déroulède était absent de l'audience, que Millevoye aurait dû y comparaître entre deux gendarmes? Quant à Marinoni et moi, il nous mettait à part, pour détacher en relief ce qu'il appelait l'aveu de notre complicité, sous le prétexte fallacieux que le Petit Journal avait omis, dans le compte rendu de la Chambre, le vote de flétrissure sur les faussaires ! C'était la preuve, parait-il, que nous avions
trempé dans l'affaire. Cette plaisanterie vaudevillesque n'eût pas été trop déplacée au Palais Royal. Je m'en serais égayé le premier, si les demi-mesures dans une pareille poursuite, si une halte dans la guerre n'était pas un contre-sens avec Clemenceau, Lui ne pose jamais les armes, tant qu'un de ses adversaires est debout. Luimême ne fait point de quartier. Une négligence, un arrêt quelconque ne l'invite qu'à redoubler ses attaques furibondes.
Ne pas répondre à ses provocations, c'était baisser la tête devant un outrage dont la stupidité ne corrigeait nullement la malignité ; c'était tolérer l'interprétation la plus vicieuse d'une conduite irréprochable et droite. C'était surtout pactiser avec une campagne de fraudes et d'effronteries qui aurait remboursé au centuple les dommages causés au Clémencisme reconstitué, plus insolent et plus tyrannique que jamais. L'entrain endiablé avec lequel il avait regagné tant de terrain perdu, depuis le dégonflement du ballon Norton, annonçait trop ce qu'il saurait reprendre après la troisième victoire escomptée. Ayant gagné une manche au jugement de la cour d'assises, gagnerait-il la dernière devant les électeurs du Var?
En effet tout devait se décider là. C'était le champs clos du tournoi délimité par Clemenceau ; en toute sécurité il nous y convoquait, ajournant ses rudes représailles, la vengeance qu'il tenait à manger froide. Là-bas en Provence, il se sentait chez lui, dans ces communes méridionales, où les revendications sonores du radicalisme s'alliaient à l'aversion des soi-disant réactionnaires, capables et coupables de toutes les calomnies. Elles n'étaient qu'effleurées par les nouvelles de Paris. Loin de la capitale, le Petit Journal, sortant de sa sphère d'expansion, n'y avait qu'un tiers ou un quart de son ascendant provincial. Pourtant il fallait accepter le terrain choisi par l'adversaire, où il se flattait d'être inexpugna-
ble ; il fallait le chercher dans son repaire. En dépit des obstacles accumulés, sans craindre les inconvénients de la défaite qui eût été taxée de ridicule, je me ceignis les reins et je relevai le défi.
Clemenceau, très satisfait de m'avoir attiré dans le quadrilatère régional, où il ne redoutait plus rien, concentra tous ses atouts sur la partie électorale ; les considérations secondaires furent sacrifiées. Il avait pris à partie de Dion qui le provoqua ; barricadé dans la forteresse Norton, il télégraphia brièvement à son journal qu'il ne saurait plus se prêter à ce jeu, considérant comme disqualifiés tous ceux qui à un titre quelconque, avaient trempé dans l'affaire des faux. C'était son Tarte à la crème, sa réplique commode, bonne à tout, pour renvoyer dos à dos ceux qui encombraient sa route. Ses deux acolytes, Maujan et Pichon, à qui j'avais envoyé mes amis Devillers et Saint Didier, reproduisirent dans les mêmes termes les défaites de leur patron. Avec ce cliché, ils remettaient tout au 20 août, aux élections générales. Il partageaient la confiance de Clemenceau et ricanaient. Je dus aussi leur déclarer la guerre. J'étais seul contre trois, sans me dissimuler que les parieurs indifférents, qui regardaient objectivement la course, ne pariaient pas pour moi.
La déroute des commandites
Ils étaient trois qui se battaient et qu'il fallait battre, pour secouer le joug dés>honorant de la corruption, le grand commandité et les deux sous-commandités de Cornélius Herz.
Pichon et Maujan à Paris détenaient des sièges de tout repos, où la majorité radicale se léguait sans interruption aux enfants chéris de la confrérie du Grand Orient. Mais leur défaite, elle-*même très improbable, n'eût pas compensé le retour de Clemenceau au Palais Bourbon. C'était sa tête qu'il importait de découronner, le reste de la bande devant tomber par surcroît. J'étais très isolé et assez dépourvu contre lui. Les armes les plus variées remplissaient sa panoplie ; je ne disposais en tout et pour tout que du Petit Journal. C'était un beau et bon canon dont les obus (portaient très loin ; mais ils pouvaient aussi passer trop haut, par dessus la petite circonscription de Draguignan, sans l'atteindre. Clemenceau ne défendait pas sans motifs le scrutin d'arrondissement ; dans le sien, il était sûr des coins et des recoins où ses partisans se recrutaient, où se glissaient ses mots d'ordre les plus confidentiels. Le particularisme de la politique locale, ainsi pratiquée, met souvent en échec la politique nationale.
Or le déplacement de voix cherché dépendait d'une exaltation de la conscience française, prenant le pas sur la mentalité départementale et cantonale. Quelques idéalistes, très peu versés dans les exigences de l'action électorale, me conviaient à personnifier la lutte de principes en me présentant moi-même, ce qui eût évidem-
ment dramatisé le conflit. Mais ma première expérience en Corse avait attiédi en moi le désir de recommencer ; puis j'était convaincu que mes articles et mes appels au courage public auraient plus de crédit à distance, s'il était impossible de leur objecter la moindre préoccupation d'intérêt personnel, même la plus respectable.
Le difficile, dans le choix d'un candidat, était de tomber juste du premier coup, pour ne pas jeter sa poudre aux moineaux, de ne pas se commettre avec les bâtons flottants qui de loin sont quelque chose et de près ne sont rien. Les propositions pleuvaient ; mais les bonnes volontés ne suffisaient pas. M. Jourdan, avocat distingué de Marseille, s'indiquait comme le meilleur. Avait-il l'étoffe nécessaire ? Nous le crûmes et fîmes un acte de foi en fermant les yeux, puisque les lumières faisaient défaut. L'événement prouva que nous ne nous étions pas trompés, quoique Jourdan n'ait pas rempli plus tard les espérances que son succès, qui occupa la France entière, semblait tenir en réserve. Jamais élection ne fut entamée dans des conditions plus démoralisantes, si nous avions dû ne nous fier qu'à la seule tactique des gens renseignés, des informations solides et des réalités immédiates. A n'examiner que les chances visibles et raisonnables, nous étions battus immanquablement. Et (Clemenceau qui n'exagérait pas l'inébranlable attachement de sa clientèle, ne cessa pas d'avoir raison, d'après la fixité de ses chances, en annonçant qu'il serait élu haut la main ! Les impondérables ont déçu ses calculs en justifiant les miens. En fait, au sens littéral du mot, il calculait seul de nous deux, et je ne comptais que sur des appoints d'un ordre qu'il eût cavalièrement traité de négligeable.
Je me suis expliqué après coup pourquoi le revirement, inattendu de l'administration préfectorale et des agents les plus rompus à l'étude de l'opinion dans les villes et les campagnes, s'était opéré à leur insu. Mais
en risquant une entreprise si obscure et si lourde, 3e n'avais pas la moindre idée de ce qu'il en adviendrait : ma conception stratégique reposa sur la certitude que nous réussirions uniquement en laissant de côté les petites affaires de boutique et de clocher. L'instinct qui me guidait et m'encourageait était infaillible, parce qu'en effet la seule possibilité de déranger de leur demi-sommeil des abstentionnistes impénitents ou même de réveiller des morts, était de créer des électeurs par l'émotion communicative et par la grandeur de l'effort que réclamait la santé du pays. Mon premier soin fut donc d'élever k Petit Journal, dont la direction totale me fut remise à la vie à la mort, comme au pilote à bord d'un navire, au-dessus de toutes les questions de publicité inférieure, de vente courante, de conseil d'administration ou d'actionnaires. Les diatribes de la Justice, rédigées par des malotrus, que Magnard qualifia de charretiers ivres, peu faits pour relever le bon renom de la corporation, chantaient pouilles à propos de la richesse, commercialement gagnée, du Petit Journal ; thème assez facile pour un journal sans tirage, jalousant le confrère dont l'organisation et l'outillage assuraient, avec l'ubiquité, la prospérité financière. Ses bénéfices, venus librement du public, n'avaient rien d'illicite et de clandestin ; ses calomniateurs n'en pouvaient dire autant. Clemenceau grinçait des dents, nous reprochant de bâtir un mur entre lui et trois millions de Français ; il se dépitait d'être mis en quarantaine par une puissance que tous les pygmées de la presse joints ne surpassaient pas. C'est elle, au service d'une politique, qui) allait diriger les élections. C'était son droit, et les criailleries sur l'abandon d'un rôle trop modeste ne l'abrogèrent point. C'était une révolution, d'autant plus remarquée que le Petit Journal, éloigné des questions personnelles, changeait pour la première fois de méthode en attaquant Clemenceau. Pour consacrer ce changement, j'insérai en tête
d'un numéro spécialisé pour l'éducation politique des lecteurs, une proclamation qui répondit à toutes les observations de nos correspondants :
Nous avons toujours été de bons Français, montant la g'arde exactement, et prêts à crier: Qui vive! dès qu'une apparence de danger se présente.
Eh bien! Voilà déjà plusieurs années que parmi les dangers à signaler, au même titre que le danger allemand, que le danger anglais, que le danger italien, il y a un danger intérieur, aussi grave, mais plus perfide, parce qu'il se déguise sous des apparences trompeuses.
C'est le danger Clemenceau.
Clemenceau n'est pas un adversaire politique, c'est un ennemi.
Et c'est pourquoi, sortant de notre habitude, nous qui n'avons jamais combattu ni soutenu aucun candidat, nous avons poursuivi et nous poursuivrons Clemenceau jusque dans les plus modestes communes de l'arrondissement de Draguignan.
J'insistai dans ce manifeste sur le service public que le Petit Journal s'était décidé à rendre, en se substituant à toutes les autorités défaillantes qui n'osaient saisir au collet Clemenceau, et particulièrement au gouvernement qui, terrorisé, lui concédait par sa mollesse tous les profits de la candidature officielle :
Un procès récent a prouvé qu'un accusateur de Clemenceau était un faussaire, le nègre Norton. Mais ce qu'on a vu aussi, c'est qu'au premier bruit de l'accusation, pas une voix, à part la sienne, ne s'était élevée. Le nom de Clemenceau, dans la liste d'infamies, avait suffi à tous, ministres, députés, journalistes, pour faire croire que la liste était vraie.
Et triomphant sur ce point, Clemenceau se déclare calomnié en toute chose. Et quand débarquant dans le Var, à Salernes, le pays où il a promis le plus de bureaux de tabac, on lui demanda d'où venait l'argent de ses folles dépenses, il fit l'innocent, déclara ne pas pouvoir payer son tapissier. Un tapissier, dans le Var, c'est un colleur de papier peints. Vous voyez l'effet. Quelle misère! Un si grand orateur qui n'a pas même de quoi se payer du papier dans sa chambre. C'est que Clemenceau, le cabotin, est fort habile ù se transformer. Il mime, comme le pierrot de la pantomime, ce spectacle cher aux Varois. Il se fait petit, il se vieillit, il a des timidi-
tés excessives, il fuit au moindre cri, il ne va dans un viilag^e que lorsque le maire vient au devant de lui lui offrir le bras. Ce maire est décoré, ils le sont tous, les maires Clémencistes ! Si Clemenceau est hué, le maire rédigera une affiche de protestation, payée d'une promesse de rosette d'officier.
Car ce Clemenceau, qui rend au Parlement toute étude impossible, qui retarde le vote de toutes les lois utiles, qui abat tous les ministres, est le plus réussi des candidats agréables et officiels.
Les ministres ne l'aiment pas ; mais comme ils le craignent, ils ne veulent pas l'avoir pour ennemi personnel après son élection. Et, avec un commissionnaire comme le préfet Chadenier, le ministère accepte tout.
Nous n'avions à distribuer que du papi-er noirci pour venir à bout du ban et de rarrière^ban des fonctionnaires enrégimentés par ordre, des circulaires estampillées du chef-lieu et de l'équivoque de la défense républicaine. La Justice ne se lassait pas de reproduire dépêches sur dépêches pour grossir le bilan des sommes extravagantes, déboursées par l'immonde Marinoni. Or les dépenses n'excédèrent pas la moyenne, et sauf les ballots de journaux supplémentaires, avec l'assistance de vendeurs dévoués pour parer au gaspillage ou au pillage du papier, tout fut normal. Mais dans le courant du mois d'août, le tirage atteignit le chiffre de 1,268,350 exemplaires. Loin de ruiner le Petit Journal, notre campagne fut donc une bonne affaire. Le bien ne lui était pas venu en dormant, mais en coopérant à la libération de la patrie. J'enregistre avec d'autant plus de plaisir les résultats pratiques de cette initiative que, pour mon compte, je ne les avais ni recherchés ni prévus. La seule instruction dont je m'autorisais moi-même pour communiquer à mes collaborateurs le feu sacré, je l'aurais volontiers emprunté à Corneille :
Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux!
Nous faisions notre devoir, en démontrant la solidarité de Cornélius Herz et de Clemenceau, les deux frères Siamois de la corruption. Dfepuis le 27 février 1893,
Cornélius était rayé, pour fait portant atteinte à l'honneur, des matricules de l'ordre national de la légion d'honneur. Cette radiation, dont la honte rejaillissait sur Clemenceau, devait entraîner sa chute. Mais on a vu par quelle série de battages il avait pu esquiver le naufrage, à ce point que derechef il amhitionnait, sans être outrecuidant, la confiscation totale, définitive, irrémédiable des pouvoirs républicains. Les faits bien groupés, bien enchaînés, que le Petit Journal présentait en masse imposante, furent notre seul sortilège. L'article et les télégrammes de Rochefort que rien ne pouvait démentir retombaient sur la tête de Clemenceau, chaque fois qu'il jurait d'avoir les mains nettes. Les phrases du directeur de l'Intransigeant, rouges et incandescentes, le brûlaient vif:
Herz m'a dit et répété qu'il avait tiré de sa poche pour alimenter la Justice au moins trois millions et demi.
Louis Guillot, secrétaire de Herz, ancien député de l'Isère m'a confirmé devant témoins en l'augmentant encore ce chiffre formidable : « Cornélius Herz vous a parlé de trois millions et demi, mais moi, qui suis son avocat consultant et son conseil, et qui connais ses affaires mieux qu'il ne les connaît lui-même, je puis vous affirmer à cette heure pour près de quatre millions. Et il ajouta : < Même dans les situations difficiles où il s'est trouvé il y a trois ans, il n'a jamais cessé de soutenir le journal. Je sais qu'il s'est endetté pour ne pas le laisser périr. Mais il est heureusement rentré dans une somme de neuf millioîis qui lui était due et maintenant tout va bien.
Ces neuf millions, c'était la; rançon des chantages de Herz, payée par de Reinach. Mais ces affreux chantages n'avaient été efficaces que par la félonie de Clemenceau. De Reinach lui avait remis une liste de concussionnaires achetés par Arton pour une somme de 1,300,000 fr. qu'indûment revendiquait Cornélius Herz. Le baron s'était livré ià Clemenceau pour qu'il s'entremît et calmât Cornéliusw Au lieu de modérer Herz, son commandité, pour remplir les caisses de la Justice, lui
envoya la liste de Reinach. Elle devint entre ses mains un nouvel instrument de chantage, dont il ne consentit à se dessaisir que moyennant trois millions. Ce tour de coquin se compliquait d'un plan de domination politique par la publication des noms d'adversaires compromis, qui reçurent dans le dos le coup de couteau d'un collègue. Sur ce double forfait, la presse indépendante était unanime dans son exécration, et le 24 mars M. de Mahy avait traduit par un cri méprisant la malédiction de la Chambre: «Votre règne est fini!»
Au Parlement l'indissoluble association de Clemenceau et de Herz, en dépit de la diversion Norton, les condamnait sans retour. Dans le pays l'accusation qui souleva le plus d'émotion fut celle d'agent de l'étranger, dont Déroulède s'était emparé éloquemment et que l'affaire Norton fit pénétrer plus avant au cœur de la suspicion universelle. Dans le Var, les adversaires de Clemenceau le poursuivirent jusqu'à l'empêcher de parler en coupant tous ses discours par une seule interjection : «Aoh, yes!» D'abord ce furent quelques cris isolés qui ponctuaient ses attestations et ses clameurs d'innocence, puis le bruit dégénéra en tempête assourdissante. Dans toutes les réunions qu'il affrontait, cette clameur vengeresse, qui l'énervait et l'exaspérait, sous une forme impalpable, subtile et intangible, ruinait d'heure en heure davantage sa candidature avariée. L'article suivant qui parut le 19 août dans le Petit Journal acheva sa déroute :
Les litanies de M. Clemenceau
Je suis pauvre, répète inutUement M. Clemenceau.
Aoh, yes !
Je suis entré bien habillé dans la politique et j'en sors tout nu.
Aoh, yes !
Je n'ai jamais tripoté dans le Panama.
Aoh, yes !
Je n'ai pas trafiqué de décorations et de places pour récompenser les bailleurs de fonds de la Justice. Aoh, yes !
Je n'ai point vécu de chantage, et j'ai repoussé les tentateurs de la concussion.
Aoh, yes !
Ma main droite, étendue sur la tribune parlementaire, a ignoré ce que touchait ma main gauche à la caisse d'un jouxnal sans lecteurs.
Aoh, yes !
Je n'ai jamais été le commandité de Cornélius Herz.
Aoh, yes!
Je n'ai pas laissé fusiller les généraux Lecomte et Clément Thomas.
Aoh, yes !
Je n'ai pas réclamé la mutilation de la France déjà démembrée, en offrant la Corse à l'Italie.
Aoh, yes !
Je n'ai pas contribué à la perte de l'Egypte.
Aoh, yes !
Bien que j'aie le type et l'âme d'un Chinois, je n'ai pas travaillé pour le Tsong-li-Yamen contre la vie de nos soldats et de nos marins.
Aoh, yes !
Je n'ai jamais été ni escroc, ni traître.
Aoh, yes!
Je n'ai pas fait le jeu de l'Angleterre contre la Russie et contre la France.
Aoh, yes !
Comme mes amis lord Salisbury, lord Rosebery et M. de Blowitz, je me suis réjoui de l'entrevue de Cronstadt et je tiens autant que le Foreign-Office à l'alliance franco-russe. Aoh, yes !
J'ai cultivé la tolérance, l'équité, le respect de la vérité, le patriotisme.
Aoh, yes !
Je défends l'indépendance des électeurs quand ils combattent mes adversaires et je répudie les procédés honteux de la candidature officielle, quand ils ne me servent pas! Aoh, yes !
Je n'ai pas été le destructeur implacable de tous les ministères sérieux et l'artisan de toutes les crises parlementaires. Aoh, yes !
Pour faire diversion atix accusations embarrassantes et aux responsabilités écrasantes, je n'ai pas fabriqué les papiers Norton.
Aoh, yes !
La vogue popularisa le refrain ironique. La France entière criait : «Aoh, yes !» Cette marée de bruits symboliques submergeait Clemenceau. Une image acheva de le noyer, publiée par le Supplément Illustré du Petit Journal avec cette épigraphe : « Clemenceau. Le pas du Commandité. > C'était un portrait très ressemblant, dont l'ironie caricaturale, avec le respect des traits de la figure, se concentrait dans les attitudes du personnage principal, dansant sur les planches de l'Opéra, entouré d'une couronne de danseuses très décolletées, jonglant avec des sacs de livres sterling, et soufflé par un soldat Anglais, un John Bull du type Old England. Les tenants de Clemenceau s'hypnotisaient sur les bulletins et les rapports optimistes qui dénombraient les suffrages acquis, sans deviner le mouvement tournant, déjà dessiné parmi les voix muettes, les votes non exprimés dans les anciens scrutins. Le public lisait avec une approbation croissante les affiches de Jourdan, qui couvraient les murs et avec la trépidation d'un rythme entraînant, retentissaient comme la sonnerie du pas de charge :
Clemenceau se sent perdu, il injurie; comme complice, il a un repris de justice que tout Marseille a connu vivant de chantage et diffamation, qui n'a d'autres titres à une candidature, que son expérience de la police correctionnelle.
La France entière condamne Clemenceau. Les électeurs crient Panama.
Avant d'accuser, qu'il se disculpe!
L'un de nous est un honnête homme, mais lequel?
Electeurs de la circonscription de Draguig-nan, vous avez sous les yeux l'histoire des crimes de Clemenceau.
Vous ne pouvez pas renvoyer à la Chambre cet homme sinistre.
Votre patriotisme et votre honneur vous le défendent.
La France entière attend votre verdict avec anxiété.
Le vote du 20 août donna une éclatante consécration au discours de Casimir Périer qui avait dit au commencement de l'année à la Chambre, en prenant possession du fauteuil présidentiel, où il remplaçait Floquet: «C'est en vain qu'on espère que le suffrage universel ne se montrera pas assez éclairé pour démêler ceux qui ont failli aux lois de l'honneur, et ceux que la calomnie cherche à mettre en cause.» La France avait démêlé, éliminé ou marqué pour la défaite définitive, tous ceux que nous avions traduits à sa barre. A Gien, le bandit Portalis, opprobre de la presse, était battu au premier tour. C'est à lui que Clemenceau téléphonait à haute voix du Palais Bourbon, le jour où la bombe Norton faisait explosion : «Vous pouvez y aller à fond : Judet et Marinoni en sont !» Maujan et Pichon à Paris sortaient fourbus, en mauvaise posture, avec des ballotages significatifs. Andrieux lui-même, dont l'attitude parut trop compliquée au suffrage universel pour sa prétention au rôle de justicier, souffrait cruellement d'avoir trop connu Cornélius Herz. Enfin Clemenceau, en ballotage comme Maujan et Pichon, était dépassé par la coalition des candidats locaux, en tête desquels, avec une large avance, arrivait notre champion Jourdan.
La campagne des ballottés, qui espéraient se rattraper le 3 septembre, reprit avec une rage indicible et un redoublement d'injures qui frisait l'épilepsie. Clemenceau, pour se consoler et paraître rassuré, se souvint qu'il avait été élu au second tour en 1885 et 1889 ; le matamore fit blanc de son épée, certifiant qu'il n'y aurait rien de changé en 1893. Pichon battit le rappel des voix socialistes, gardien jaloux de leur pureté immaculée, pour qu'elles n'aillent pas se confondre avec les voix réactionnaires et cléricales de Michelin, pourtant républicain très bon teint. Quant au jeune et larmoyant Maujan, pressé par le socialiste Groussier, que nous ne patronnions pas, il dénonça le Petit Journal comme sou-
tenant la cause de rinternationalisme révolutionnaire. Ses pleurs étaient grotesques ; il ne devait s'en prendre qu'à lui-même de sa sottise, <s'étant solidarisé avec Clemenceau et Pichon pour me disqualifier. Cette complicité leur porta malheur et la sentence de la Société d'Encouragement de l'Escrime, présidée par M. Hébrard de Villeneuve, maître des requêtes au Conseil d'Etat, acheva la déroute morale des deux sous-commandités. Mes quatre témoins avaient soumis le 9 août à cette Société le procès-verbal absurde des témoins de Clemenceau. Le comité constitué en jury d'honneur et représentant la plus haute autorité française dans la matière, rédigea sa consultation le 29 août. Elle était formelle. Etablissant un principe de droit naturel, l'égalité devant les lois de l'honneur, elle concluait qu'il n'appartient pas à une des parties ou à ses témoins de disqualifier leur adversaire sans preuve, et qu'une manœuvre si déloyale peut être efficacement flétrie. Dès que ce procès-verbal fut publié, j'écrivis la lettre suivante à Clemenceau :
Monsieur,
La sentence du jury d'honneur de la Société d'encouragement de l'escrime m'oblige à vous rappeler que le 20 juillet dernier vous vous êtes dérobé derrière un prétexte stupide et des témoins ridicules pour me refuser une réparation qui m'est toujours due.
L'opinion s'est universellement prononcée contre vous; le tribunal qui a le plus de compétence pour traiter les questions d'honneur vient de confirmer le jugement du public en vous condamnant.
Vous restez donc seul, en société de MM. Maujan et Pichon, pour prétendre que vous avez le droit d'insulter sans vous battre. C'est insuffisant.
Le système d'incorrection sans excuse à l'abri duquel vous vous retranchez convient sans doute à vos intérêts syndiqués et à votre prudence commune; mais votre trio n'a ni qualité ni autorité pour lui donner force de loi.
Je pense vous avoir généreusement accordé le temps de vous remettre d'une première émotion. D'ailleurs, si la bravoure ne vous est pas naturelle, vous ne l'acquerrez point par une attente plus prolongée ; vous ne la trouverez pas davantage en dépôt chez aucun commanditaire, chez Cornélius Herz moins qu'ailleurs.
Il ne vous reste donc qu'à vous exécuter tardivement, à vous soumettre aux règles que vous ne pouvez violer indéfiniment; elles ne sont pas plus créées à mon usage personnel qu'au vôtre ; elles sont également faites pour tous.
Je passe condamnation dédaigneuse sur les plates injures que vos rédacteurs accumulent avec l'énergie de gens décidés à ne jamais rendre compte de leurs outrages.
Je vous fais également grâce des délais expirés.
Dans l'attente de vos nouvelles, espérant que vous finirez par faire votre devoir, je vous salue. Ernest Judet.
Dans les derniers jours précédant la votation du 3 septembre, les Clémencistes, dorant leur dernière pilule, se démenèrent pour galvaniser le corps électoral. Ils mirent à l'index avec des imprécations sauvages le maire de Flayosc, Vincent, qui s'était rallié à Jourdan ; ils sommèrent les électeurs socialistes qui s'étaient comptés sur lui de tourner casaque et surtout le dos au syndicat de réaction. A mesure que l'hystérie de ces forcenés montait, notre calme grandissait ; eux l'attribuaient à notre désappointement. Si un seul jour nous chômions, sans même un entrefilet sur l'élection du Var, ils criaient: Victoire ! Victoire ! Le Petit Journal, par son poids et sa taille, défiait les bras trop courts de ces myrmidons ; telle, dans le combat antique, au milieu des troupes légères, la légion romaine, ce que Tite Live dans son beau latin, appelait robur legionum. Pourquoi manier à tout propos la massue d'Hercule?
Clemenceau en personne eut beau répéter le cri de guerre haletant de la Justice: <A dimanche, à dimanche!» Il eut beau écrire aux mineurs de Carmaux qu'il avait l'orgueil de lutter seul contre nos aboiements et de s'épancher avec une gaillardise qui n'était pas factice :
La victoire est aujourd'hui certaine. De tous côtés, j'ai reçu des offres de concours; mais je serai fier de triompher avec les ouvriers de Carmaux. Nous avons livré ensemble le bon combat dans le Tarn; demain, dans le Var, la victoire nous sera commune.
Le dimanche matin Clemenceau convoqua la musique de Draguignan pour fêter le soir un triomphe tambouriné urbi et orbi. Au lieu de s'asseoir, convive guilleret, au! banquet commandé et célébrer notre écrasement, il prit le rapide pour Paris. Au lieu d'Austerlitz, c'était Waterloo. Des abstentionnistes depuis plus de vingt ans avaient voté. La vieille garde avait donné. Nous n'axions pas dit en vain. < Debout les vivants et les morts ! »
Tous les ballotages tournèrent contre les panamistes : Floquet, Sigismond Lacroix, Klotz, Astier, qui voulurent partager leur (fortune, s'enfonçaient dans le même naufrage. Maujan et Pichon, portant la peine d'une amitié funeste et d'une impopularité proverbiale, étaient rayés du vocabulaire politique. La défaite de Clemenceau, fin du Clémencisme, fut saluée par des manifestations de joie irrésistible. Le maître souverain, le suffrage universel reniait toutes les intrigues et tous les tripotages qui s'étaient abrités à son ombre. Le châtiment suprême faisait justice. De toutes parts les télégrammes et lettres de félicitations pleuvaient.
Parmi celles qui me touchèrent le plus, j'en citerai une résumant toute les autres. Par sa rédaction et sa signature elle me payait largement des avanies, des menaces, des émotions et des fatigues ayant rempli une année entière de lutte sans merci. La dépêche datée de Champagne-et-Fontaine, le 5 septembre 1893, était l'abrégé d'un réconfortant épisode de l'histoire de France : </ Comme le disiez, comme le vouliez, comme le préfériez, l'œuvre vengeresse est triplement accomplie. Bravo! Pour votre courage, pour votre talent et pour votre succès. ATuitiés. Déroulède.»
Déroulède avait trop souffert du contre-temps et des impairs qui, en disqualifiant Millevoye, avaient eu l'air de requalifier Clemenceau, pour ne pas sentir, avec son grand cœur chevaleresque, que laissé en face d'un tel
ennemi sûr de vaincre, j'étais bien seul. Mais la bataille ainsi gagnée avait plus de prix, l'affranchissement était absolu et l'anéantissement du Clémencisme irrémédiable. Un second volume ne serait pas de trop pour réunir tous les témoignages notoires de la satisfaction générale, toutes les manifestations de soulagement et de foi. Enfin la République allait être habitable. Un gouvernement sérieux d'hommes d'Etat serait à l'abri des idoles de la concentration républicaine et des embûches d'une coalition de droite et de gauche. Les politiciens battus, persuadés de me rendre odieux, m'accusaient d'être le délégué et l'organe de la papauté. Tant de stupidité écœure. Mais en fait l'excellence des enseignements de Léon XIII allait se démontrer. Ecrivant à des amis qui redoutaient le retour des ralliés à la droite irréconciliable, M. Piou traçait le programme intelligent de la saine politique conservatrice :
Les députés qui, depuis trois ans, ont accepté tour à tour l'isolement, les railleries, les injures, auraient été en vérité d'une incroyable naïveté s'ils s'étaient exposés à recevoir tant de coups avec le secret dessein de tout abandonner à la première alerte. Non! ils n'ont pas à jeter le masque, parce qu'ils n'en ont pas mis. Ils ont cru de bonne foi que le temps, les événements, la volonté persistante du pays créaient une situation nouvelle et que cette situation nouvelle imposait une attitude nouvelle. Le croyant, ils l'ont dit à leurs risques et périls, résignés d'avances aux injustices, mais certains qu'ils faisaient une œuvre patriotique et qu'ils la faisaient sans aucun intérêt personnel.
Comment supposer que cette œuvre, si difficilement entreprise et poursuivie, ils l'abandonneraient au moment décisif, à la veille où peut-être elle va porter ses fruits?
Soyez donc persuadés qu'aujourd'hui pas plus qu'hier nous n'entrerons en lutte, soit ouverte, soit déguisée, contre le régime établi. La République, est toujours, à nos yeux, le gouvernement légal du pays ; nous l'avons reconnue comme telle, nous n'avons pas la pensée de rien rétracter.
Mais entre la reconnaissance du principe d'un gouvernement et une adhésion à la politique des hommes au pouvoir, il y a loin.
Tous les ressorts tendus ou faussés de la République rétablissaient, en se détendant, l'élasticité de ses mouvements ; n'étant plus confisquée par un groupe, cessant de servir eux jeux de raquette entre les partis, il dépendait d'elle qu'elle fût à la fois libre et stable, for ever.
Canailleries
J'ai parcouru, pour rafraîchir mes souvenirs, l'édifiante galerie d'articles diffamatoires, dont les scribes de la Justice m'ont honoré, soit pour me faire lâcher prise, quand leur chair fumait sous le fer rouge, soit pour se raidir sur la pente électorale, au bas de laquelle ils appréhendaient les fâcheux règlements .de comptes, la désannexion des fiefs ou des prébendes, indûment mises à sac et spoliées. Je doute que la bande des cambrioleurs de Bonnot ait exprimé d'autres pensées avec plus de grossièreté. Les titres uniformes de ces articles, où les injures sont panachées de menaces policières, étalent une monotonie ordurière. Quelques échantillons suffiront : «Judet piteux. — Millevoye au bagne. — Judet menteur. — La fuite de Paul Déroulède. — La rage de Judet. — Pourquoi Marinoni a menti. — Judet la crapule. — Agent du Pape. — Judet Norton. — Marinoni l'immonde. — Judet sacristain. — Juquet la crapule. — Au bénitier. — Les Prussiens de l'Intérieur. — Le petit Papiste. — Le Journal du Pape. — Emules de Ravachol. — Agent du Pape, etc., etc »
Les idées ne valent pas mieux que les titres. Tantôt ce sont d'ineptes accusations de faux ou même de falsification de faux, des inventions, grotesques toujours, de participation dans l'affaire Norton, de présence dans des lieux où nous ne fûmes jamais, de responsabilités dans le maniement de pièces qui n'ont même pas été vues, tantôt ce sont des tartines niaise sur la baisse de la vente du Petit Journal, sur nos illusions électorales, sur la certitude du succès Clémenciste à Paris et dans le
Var etc., etc » La citation d'un de ces articles achèvera de classer cette littérature d'égout. Trois jours avant que Clemenceau et ses lieutenants aient été balayés, voici comment leur journal ripostait à nos démonstrations accablantes :
Hue donc!
Judet baisse (comme la vente de son journal), Judet s'aveulit.
Le Petit Journal, qui perpètre plus de crimes à sa première page qu'il n'eu raconte à sa troisième ; le Petit Journal qui, espérant Ravaillac n'a trouvé que Norton, n'a expectoré que cinq ou six mensonges. Et quels mensonges! C'est à faire pitié.
Allons, drôle! Au travail! Serais-tu à bout de souffle? Tu n'en as pas le droit. Forçat du mensonge et de la calomnie, traîne ton boulet, sans trêve ni repos.
Tu as touché l'argent du crime. Ne commets pas cette dernière infamie de voler le denier de St-Pierre qui te paie.
Le cheval de retour Judet, se traînant sur ses boulets, demande grâce.
Ereinté, esquinté, les naseaux pendants et tirant la langue, haridelle aux flancs morts, il succombe.
Il n'a plus même la force de vaguer à ses déjections quotidiennes.
Le Petit Journal d'hier en témoigne. On n'y trouve rien.
Allons! debout!
Attelé à ta charrette d'ordures, il te faut poursuivre ta route dans la boue qui te submerge.
Hue donc ! Véhicule ton chargement d'ignominieux mensonges et d'infâmes calomnies. Ne travailles-tu pas pour le compte du Pape ?
Tu n'a pas le droit de souffler. Tu ne peujc plus d'évader du brancard où tu es attelé. Hue! il faut démarrer.
Je suppose que ce morceau mignon, dans le ton coutumier de la maison Clemenceau, étonnera beaucoup d'admirateurs bénévoles. Ils ne se doutent guère qu'en grattant le grand homme de 1918, ils retrouveraient vite à fleur de peau le goujat de 1893. Mais passons sur ces vétilles.
Ce que je tiens à relever, ce sont des procédés de polémique éhontés, qui jurent crûment avec les apho-
rismes conventionnels sur la propagande des idées, les batailles de principes, et les grandes réalisations d'humanité, tout le galimatias double ou triple, dont regorge la prose de Clemenceau ; ces procédés cumulent, avec les traitrises de Bazile, la flibusterie des Apaches ; c'est la botte secrète de Jarnac et la fourberie des coupes-jarrets. Je ne me formalise nullement que les gens d'une faction vouées au châtiment, depuis le premier jusqu'au dernier, cherchent un moyen de me perdre, et que, s'imaginant l'avoir découvert, ils l'emploient sans merci. Mais c'est précisément ce moyen, c'est la façon de l'utiliser qu'il faut connaître et faire connaître, pour qu'elle soit repoussée du pied. Cette manière immonde, c'est bien celle du chef de la bande ; elle porte sa marque de fabrique, elle est sa propriété héraldique.
La calomnie, machinée en guise de rébus, graduée comme un roman feuilleton, pour que l'émotion ne languisse pas, s'est répandue, de plus en plus affirmative et accablante sur sept numéros de la Justice. Au huitième, la veille du vote, le 2 septembre, la bombe à mouvement d'horlogerie devait sauter et me pulvériser. L'effet était ingénieusement réservé pour le second tour, après lequel il n'y a ni explication, ni réparation possible. Mais au lieu d'être foudroyé par les confectionneurs de l'engin, ce furent eux qui succombèrent. On va voir comment, et par quel coup de théâtre !
Le 17 août paraissait un entrefilet ridicule sur mon nom supposé, surmonté d'un gros point d'interrogation, qui, au milieu des infamies quotidiennes de la Justice, n'attira guère mon attention :
On nous demande, de divers côtés, quand et pourquoi le rédacteur en chef du Petit Journal, organe du Pape, a changé son nom de Juquet en celui de Judet. Nous renvoyons la question à Juquet- Judet-Tristan, sans avoir, d'ailleurs, l'espoir qu'il nous soit répondu.
Le 19 août, avec deux points d'interrogation, la machination commençait à se dessiner, tout en restant incompréhensible pour moi :
Judet n'a pas répondu à la question que nous lui avons posé avant-hier. Nous nous y attendions Son silence ne nous rebute pas, et nous lui poserons aujourd'hui une deuxième question, à laquelle il ne répondra pas davantage.
Le patriote Juquet dit Judet n'a-t-il jamais eu de démêlés avec la justice militaire?
Le 21 août la plaisanterie continue avec trois points d'interrogation, mystérieuse et obtuse :
Le < patriote > Juquet dit Judet, n'a pas répondu à la seconde question que nous lui avons posée avant-hier. C'était prévu. Nous lui en poserons une troisième à laquelle il ne répondra pas davantage.
Où et quand a-t-il fait son service militaire?
Le 23 août le questionneur s'efforce d'être vicieux. Où veut-il en venir ? Je vois déjà qu'il s'enferre :
Nous avons posé au < patriote > Judet trois questions qui sont restées sans réponse. Nous lui en poserons une quatrième, à laquelle il ne répondra pas davantage.
Judet a-t-il satisfait à l'engagement décennal qu'il avait contracté en entrant dans l'enseignement?
Le 28 août le questionnaire devient de plus en plus charentonesque. Je commence à rire. Mais je vois bien qu'il y a anguille sous roche :
Le < patriote > continue à ne pas répondre — et pour cause — aux quatre questions que nous lui avons précédemment posées. Nous lui en adresserons une cinquième.
Le < patriote > Judet n'a-t-il jamais eu maille à partir avec la gendarmerie et n'a-t-il pas eu l'occasion de faire connaissance avec la prison militaire du Cherche-Midi?
Le 30 août je m'aperçois ique la Justice qui me veut mal de mort, à du être mystifiée. Je comprends d'ailleurs de moins en moins :
Nous avons posé au « patriote » Judet cinq questions auxquelles, nous l'avions prévu, il s'est bien gardé de répondre. Nous rappelons que la dernière était ainsi conçue:
Le € patriote > Judet n'a-t-il jamais eu maille à partir avec la g-eadarmerie et n'a-t-il pas eu l'occasion de faire connaissance avec la prison du Cherche-Midi?
Nous posons cette nouvelle question au laquais de Marinoni:
Le « patriote > Judet n'a-t-il pas été arrêté et incarcéré comme insoumis ?
Enfin nous arrivons au 1er septembre à la veille de l'élection de ballotage. Evidemment Clemenceau médite un coup de la dernière heure. Mais lequel ? Devientil fou?
Le «patriote» Judet, qui n'a pas payé l'impôt du sang et n'a pas satisfait à l'engagement décennal qui, seul, pouvait l'exonérer du service militaire, le patriote Judet injurie, mais ne répond pas. Nous lui poserons cette nouvelle question:
A quel puissant patronnage doit-il d'avoir échappé aux conséquences de son « insoumission >, c'est-à-dire aux poursuites qui auraient dû être exercées contre lui?
L'explication de cette charade me vint d'où je ne l'attendais pas. Le 1er septemibre, vers 4 heures, quelqu'un qui ne donnait pas son nom me fit demander par mon garçon de service du Petit Jourial, à être reçu. J'hésitais un peu ; rpar les temps de chaudes polémiques, il n'est pas indiqué d'être trop accueillant. La ténacité courtoise du visiteur, officier de la Légion d'honneur et marquant bien, d'après mon huissier, me rasséréna. A peine entré, il se présenta lui-même: «Commandant Forzinetti. directeur de la prison militaire du Cherche- Midi». Il motiva sa venue par la sympathie qu'il ressau-
tait pour moi, ami de da Corse, son pays, et défenseur invariable de l'armée. De suite il s'ouvrit sans réticence : «Par mes fonctions, j'ai dû être, aujourd'hui même, dans le secret d'une démarche illégale qui vous concerne à la prison dont j'ai la responsabilité. Deux personnages, l'un membre du Parlement, appartenant à la Justice, et l'autre haut fonctionnaire du ministère de la guerre, sont arrivés de très grand matin au Cherche-Midi. Ils m'ont invité, par réquisition, à leur montrer les livres d'écrou et ils y ont cherché la trace de votre incarcération. Leur enquête interminable s'est prolongée sept heures consécutives.»
Alors moi : «Q'ont-ils trouvé?»
«Rien.»
«Je le pense (bien: mais enfin ont-ils parlé? Pour qui, pour quoi vous ont-ils dérangé?»
«Vous êtes plus que moi au courant des polémiques de la Justice. Tous deux sont partis, très déconfits d'avoir fait chou-blanc. Ils avaient l'air sûrs de trouver et leur déconvenue a été complète. J'ai pensé que leurs recherches vous intéressaient et qu'il vous serait utile d'être renseigné. Je suis ici dans ce but. Je n'avais rien à vous demander que d'être entendu.
«Gardez absolument pour vous mon nom et le même secret sur ma démarche. Mais utilisez 'mon avis qui est sûr, pour obtenir ailleurs la confirmation d'un fait inouï, puisque les enquêteurs n'avaient aucun pouvoir légal pour interroger nos livres, qu'ils ont abusé de leur autorité, et que leur action est inqualifiable autant que très risquée. »
Je remerciai le Commandant Forzinettl ; nous nous serrâmes la main comme de vieux amis et je ne l'ai plus revu de ma vie.
Le lendemain, 2 septembre, de bonne heure je me rendis au cabinet du miinistre de la guerre où je fus reçu par le colonel de cuirassiers Trémeau, plus tard gênées 237
ralissime et très regretté par l'armée française, après sa retraite prématurée, imposée par un mal incurable. Je mis le colonel au courant des agissements du Cherche- Midi. Il m'écouta froidement. Il n'était pas hostile ; mais il se disait peut-être que si Clemenceau était nommé, il pourrait en cuire à qui se prononcerait contre lui. Il se récria que les faits articulés par moi étaient impossibles dans l'administration de la guerre. Je répliquai simplement : «J'affirme, parce que je suis sûr ; voulez-vous faire une enquête?» Il accepta, et pour la réponse m'indiqua un rendez-vous le mardi suivant. D'ici là Clemenceau devait être vainqueur ou vaincu. Le colonel préférait être fixé. Le dimanche Clemenceau fut blackboulé. A l'heure dite, le imardi, je fus au ministère de la guerre, et introduit instantanément. Au lieu de l'abord un peu frisquet du samedi, je vis venir à moi un homme aimable, souriant, les mains tendues: «C'est vous. Monsieur, qui aviez raison. Je puis vous répondre de suite ; mais le ministre ne veut pas que je le fasse oralement de sa part. Il tient là vous écrire lui-même. Adressez-lui une plainte ; vous aurez une lettre qui mettra les choses au point, et qui, j'espère, vous satisfera.» En rentrant chez moi j'écrivis sans délai. Je reçus bientôt la réponse du ministre qui reconnaissait la justesse de ma plainte et attestait l'audace criminelle de Clemenceau, en même temps que l'abomination de ses calomnies forgées de toutes pièces :