‹ Le véritable ClémenceauChapitre 2 sur 3 · DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

DE LA GUERRE

CABINET Paris, le 10 septembre 1893.

DU MINISTKK

Monsieur, Par votre lettre, non datée, qui m'est parvenue le 7 septembre courant, vous avez, d'une part, appelé mon attention sur une recherche officielle qui aurait été faite à la prison du Cherche-Midi dans le but de s'assurer si vous n'y aviez pas été incarcéré comme insoumis, et, d'autre part, vous m'avez demandé l'autorisation de

faire savoir, le cas échéant par la voie de la presse, l'affectation qui vous est attribuée par votre ordre de mobilisation, comme officier de réserve.

En ce qui concerne le premier point, j'ai l'honneur de vous informer qu'il a été reconnu, après enquête, que les démarches dont vous vous plaignez ont été faites de V initiative pHvée de personnes qui n'avaient reçu aucun mandat de l'Administration centrale restée complètement étrangère à l'affaire. Des observations sévères ont d'ailleurs été adressées à qui de droit à ce sujet.

Quant à la publication de l'emploi qui vous est assigné à la mobilisation, j'estime que les indications portées sux l'Annuaire de l'artillerie, où vous figurez comme sous- lieutenant de réserve affecté au service d'Etat-Major, paraissent suffisantes et qu'il est inutile d'être contrairement aux règlements, plus explicite sur votre situation militaire.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération,

Le ministre de la guerre:

Général Loizillon.

A Monsieur Ernest Judet, Chef du Service politique au Petit Journal.

Presque «n même temps, le chef de cabinet du préfet de la Seine Poubelle, qui fut ambassadeur auprès du Vatican, m'apportait cordialement de sa part, avec des compliments très vifs sur la chute de Clemenceau, un dossier d'extrême importance. Entre autres papiers précieux, il renfermait un certain nombres de petits bleus, signés Clemenceau, et -formulant avec l'insolence d'un pacha Turc ses requêtes au préfet. Le chef de l'opposition radicale avait l'habitude de recommander ses clients, ses électeurs, sur le ton impératif, dans tous les bureaux des ministres d'Etat et de la Ville. Il y était détesté ; mais il répétait sans doute comme un César Romain: «Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent !» Le représentant du préfet se plut à me lire quelques-unes de ces missives monumentales qui laissaient de la rancœur dans l'âme de son chef. Je me rappelle l'une d'elles, à propos d'une place d'instituteur, à peu près rédigée ainsi : «Monsieur le préfet, je ,vous ai signalé à telle

date, un tel, candidat pour un poste d'école vacant. Je suis très étonné du retard de cette nomination. Je compte que vous veillerez, pour que je n'aie plus à regretter ces lenteurs. »

Ces billets doux avaient le don de mettre sens dessus dessous les infortunés fonctionnaires qui saluaient le chapeau de Gessler en maugréant, avertis que s'ils gardaient la tête trop haute, ils seraient désavoués, mortifiés et au besoin disgraciés. Les confidences de Poubelle en disaient long sur les souffrances du personnel ainsi surmené et tordu. Quels soupirs, poussés le 4 septembre, en apprenant que la volonté arbitraire, fatale aux deniers publics et à la carrière de tant de braves serviteurs, était enfin mise au pas ! Causant de cette terreur, à laquelle notre victoire imposait le terme souhaité par les administrateurs consciencieux, je fis part à mon mterlocuteur de l'aventure du Cherche-Midi. Juriste distingué, il me conseilla de déposer une plainte. Elle serait certainement suivie et apaiserait cette justice immanente dont Clemenceau avait plein la bouche, pour légitimer ses pires vengeances et assassiner ses ennemis avec un fer sacré.

Il n'est pas douteux que si j'avais suivi le conseil amical de mon avocat consultant, Clemenceau et le gérant de son journal, obligés de confesser devant les tribunaux la pression violente exercée au Cherche-Midi, confondus par la lettre du Ministre de la Guerre, auraient été sévèrement condamnés. J'étais d'autant plus dans le droit de ma stricte défense que, même après sa défaite, la Justice persévéra dans ses campagnes diffamatoires ; elle ne méritait pas beaucoup de pitié. Mais j'éprouve toujours quelque répugnance, à frapper un adversaire terrassé. J'ai peut-être eu tort d'épargner l'homme dont les inimitiés n'ont pas de prescription et à qui le pouvoir n'a jamais suggéré que la manie d'assouvir ses plus basses rancunes.

Six ans ne s'étaient pas écoulés qu'il récidivait, fouillant, sur une fausse piste, les archives du ministère de l'instruction publique, sans plus se soucier de son pas de clerc au ministère de la guerre. Le 28 juillet 1898, Bonnal, un de nos meilleurs historiens pour l'Empire et la Restauration, m'écrivit la lettre suivante :

Mon cher Monsieur,

Votre lutte magnifique contre Zola va vous valoir une très vive polémique personnelle, conduite par Clemenceau, l'ami de Cornélius Herz.

Vous avez appartenu à l'Université.

Vous avez quitté le Lycée de Châteauroux après quelques différends.

Malheureusement, vos ennemis ont été assez puissants pour faire rendre contre vous un arrêté par le ministre de l'Instruction publique.

Les bureaux ont dû, en 1877, avoir la haute main ; de là l'arrêté de mon ami M. Bardoux dont on aura surpris la bonne foi.

Cet arrêté, on vient de me le lire.

Comment se l'est-on procuré?

Donc, soit dans la presse, soit dans la plaidoirie de votre procès, on va vous le jeter à la tête.

Si, en bavardant, on me l'avais dit, je vous en informerais.

On n'a rien avancé et j'ai gardé le silence pour ne pas donner l'éveil, sinon vous le sauriez.

Vous voila informé, c'est l'essentiel.

Tout à vous,

Bonn Ali.

En effet l'arrêté de retrait d'emploi, déniché par Clemenceau, fit le tour des feuilles adverses et fut exploité inamicalement par la malice des avocats. Libellé sans motif s, selon la régie ordinaire dans l'Université, il permettait de tout supposer et la mauvaise foi politique s'en donna à cœur joie. Rien n'était pourtant plus simple. Après un an de professorat, j'avais sollicité un congé qui me fut refusé. Je passai outre, au lieu d'aller à Châteauroux, mon dernier poste où je n'ai jamais mis les pieds. Le conseil supérieur me mit, pour refus de service, en

inactivité. Quoi de plus honorable? Mais il fallait prouver, donc obtenir l'autorisation de publier l'enquête visée par l'arrêté. Le ministre d'alors, Leygues, se montra très gêné pour m'accorder cette faveur, bien petite, mais contraire aux us et coutumes du mandarinat officiel. Il ne céda que sur mon insistance et la tempête s'apaisa subitement. Quand les amis de Clemenceau, avisés par le directeur de l'enseignement secondaire, Rabier, apprirent que j'étais muni du document libérateur, ils se turent, et oncques ne fut reparlé de mon retrait d'emploi. Cette affaire mal comprise et surtout très mal interprétée par des gens à demi renseignés, est la même qui avait déjà égaré Clemenceau. Il jugeait ma situation militaire irrégulière ; elle n'était qu'exceptionnelle et loin d'en rougir, je pouvais m'en glorifier.

La loi veut que les professeurs, renonçant aux bénéfices de l'engagement décemial, retombent à la disposition du ministre de la guerre ; ayant été réformé pour myopie, la dispense universitaire m'était indifférente. En 1875, à l'Ecole Normale Supérieure, les bruits d'une nouvelle guerre furent tels que nous résolûmes, quelques camarades et moi, de servir à tout prix. A ce moment la direction de l'artillerie invitait les jeunes gens de bonne volonté, répondant à certaines conditions spéciales, de se présenter pour devenir officiers de réserve. Nous suivîmes les cours et les écoles préparatoires le jeudi et lé dimancWe, jours de sortie de l'école. Nous fûmes reçus à Versailles en 1878 après examen et c'est ainsi que je devins officier scms avoir été soldat Si Clemenceau eût mieux éclairé sa lanterne, il aurait su pourquoi. Du reste pour répondre à toutes les questions, un de mes amis. Picard, sous-directeur de la compagnie P. L. M., pria son camarade de Polytechnique, le généralissime Jamont de fixer ce petit point d'histoire. Voici sa lettre curieuse, autant que précise, écrite pour ma sauvegarde, que je publie pour la première fois :

Paris, 28 février 1901.

Mon cher ami,

Je veux te préciser davantage la question des officiers de réserve adjoints aux officiers supérieurs nommés vers 1875, 76, etc. . .

L'armée devait être réorganisée rapidement conformément aux lois votées récemment. Le temps pressait; car nos relations avec l'Allemag-ne étaient mauvaises.

On fit alors des promotions très nombreuses dans l'armée active et dans les écoles. Mais on n'avait que des ressources insuffisantes en officiers de réserve.

C'est cette pénurie qui décida le ministre, sur la proposition du colonel Berge, alors directeur de l'artillerie, à créer la catégorie spéciale des adjoints aux officiers supérieurs.

Pour les batteries, il fallait des hommes ayant des connaissances techniques que la pratique plus ou moins longue du métier donne seule. Ils devaient savoir les manœuvres, le tir, les soins à donner aux liommes et aux chevaux, le service intérieur, la discipline, nn peu de comptabilité, connaître le matériel de campagne et les munitions, etc

On chercha énergiquement, on fit même des nominations un peu hasardées.

Mais on avait aussi besoin de jeunes officiers chargés d'assister les officiers supérieurs commandants de groupes. Si on avait eu sous la main un excédent de candidats ayant les connaissances que j'ai énumérées dans les lignes précédentes, on n'aurait eu qu'un choix à faire parmi eux.

Mais il y avait déficit. Alors on s'est décidé à choisir des candidats ayant des connaissances professionnelles moins étendues, mais possédant une instruction générale suffisante et sachant monter à cheval. On devait les former d'après un programme spécial, à la rigueur suffisant.

Des désignations assez nombreuses ont été faites. Pour ma part, an d"^' régiment d'artillerie, dont j'étais colonel, j'ai reçu cinq à six jeunes gens qui se mettaient bien au courant de leur service et auraient été utiles. Ils venaient d'un peu partout; un ou deux seulement avaient un peu fait la campagne de 1870-71. Un au moins ou deux, je crois, avaient des diplômes de licencié en droit.

Je n'ai pas les circulaires qui ont dû régler ces nominations. U est possible qu'elles ne fussent pas absolument légales, mais personne ne se préoccupait de ce détail, car il y avait urgence, l'Allemagne montrant les dents et on adoptait le matériel de bronze de cinq et de sept, qu'il fallait pouvoir servir.

Aucune difficulté n'a été faite à ces jeunes gens, soit par les hommes de troupes, soit par les officiers. On pouvait reprocher à quelques-uns de ces derniers, aux plus vieux surtout, de ne pas admettre suffisamment qu'un chef de section peut rendre des services en campagne sans être un instructeur de recrues accompli. Je te seiTC la main.

Général Jamont.

L'histoire que je viens de raconter peint Clemenceau tout entier. Pour lui, polémiquer c'est tuer. La parole et la plume y contribuent, mais ce n'est pas assez. Quel que soit k dénonciateur, que la dénonciation vaille ou non, il la retient. Il s'y délecte, il la fait sienne. La haine donne à ce méfiant la confiance. Et alors il écliafaude toute une vaste charpente autour de l'erreur ; avec des vraisemblables, des à peu près, des informations hâtives, il bâtit de toute pièces une légende venimeuse, qu'il n'est pas aisé d'arracher, qui repousse, même réfutée, même abolie. Au fond rien ne tenait debout dans l'absurde roman militaire qu'il a fait circuler sur moi, à deux reprises, en moins de dix années ; tout est y mesquin, insipide ou nauséabond. Mais c'est lui. Il est le même dans les grandes affaires ; on le voit encore mieux dans les petites. In minimis maxima.

La véritable qualité qui n'a jamais faibli dans sa tête orgueilleuse, c'est la révolte indomptable contre la défaite ; son adresse aux 8600 électeurs de sa minorité est une mercuriale, sous couleur de remerciements : «Si le peuple veut être défendu, il ne faut pas livrer qui le garde.» Et pour relever son drapeau, il prêchait la levée en masse contre le cléricalisme. C'était son éternel repoussoir. En ramenant les fuyards en ligne, il les ralliait aux frais du clergé, qui devait payer au centuple la casse et son affront. De son Etat-Major il ne soufflait plus mot ; il était seul et bien lâché. Pelletan affectait le ton détaché. Pichon, songeant au pain de ses vieux jours, se rabattit sur un poste de tout repos aux affaires étrangères.

Il me fit tâter pour des pourparlers pacifiques à la table d'un ami commun le sculpteur Deloie, en me priant de ne pas indisposer contre lui Casimir Périer dont je soutenais la ministère réparateur, né des funérailles du Clémencisme. Je lui fis dire que ses articles de la Justice étaient trop récents pour ne pas le gêner dans un tête à tête, mais que j'aurais plaisir à l'appuyer dans son instance. D fut nommé plénipotentiaire chez les nègres d'Haïti. Son chemin fut rapide et l'a ramené par quelques détours dans la politique, au ministère des affaires étrangères où il fit preuve de bon sens plus que de caractère. Je n'affirmerai pas qu'il me doit son avancement ; mais il avouera que je ne lui ai pas nui. La politique extérieure que nous tâchions de préserver des frasques de Clemenceau, rendit donc le bien pour le mal à ses pires blasphémateurs. Elle y eut quelque mérite. Car le vaincu de Draguignan ruait dans les brancards et les agents à sa dévotion, casés par lui dans la carrière, continuaient à semer autour d'eux la confusion. J'en ai fait l'expérience assez pénible vers la fin de cette année 1893 où nous pensions être désensorcelés ; parmi les canailleries, dont j'ai fait un choix discret entre mille, pour justifier le titre de ce chapitre, celle-là touche de plus près que les autres à la haute trahison.

L'alliance Russe, avant d'être le jouet d'un Isvolski, bon outil aux mains d'un mauvais ouvrier, fut un merveilleux instrument de quiétude pour la France et d'équilibre pour l'Europe pacifique. En la vulgarisant, en la faisant asseoir, comme une divinité tutélaire, aux foyers les plus modestes et dans les villages les plus reculés, le Petit Journal lui valut certainement une solidité que seul l'assentiment populaire confère aux pactes diplomati- ,ques. Jour par jour, voué à la propagation de quelques idées fondamentales, j'y notais par métier les phénomènes les plus transcendants de la vie internationale ; pour les rattacher à l'intérêt national, l'alliance Russe était

notre boussole, le point de direction constante. A cette époque, une princesse de sang français, fille du duc de Chartres, femme d'un fils du roi de Danemark, le prince Valdemar, possédant la confiance et l'affection paternelle de l'Empereur Alexandre III, tournait cette faveur providentielle au profit de sa patrie d'origine. L'intelligence sérieuse de l'autocrate se pliait volontiers à des conversations familières qui l'instruisaient sans solennité des choses de l'Occident et des mystères de l'âme française.

Le Prince Henri, mort depuis prématurément dans une exploration Asiatique, renseignait sa sœur avec exactitude sur les forces bonnes ou mauvaises capables de contrarier ou de servir son zèle de grande Française. Elle voulait gagner au pays toujours cher l'appui durable de la Russie, en expliquant au tzar l'intérêt de son empire, s'il fondait toute une politique nouvelle sur cette alliance. La princesse, ayant apprécié par les soins de son frère mes efforts de publiciste et l'influence incommensurable du journal que je dirigeais, m'engagea à écrire un mémoire destiné spécialement au souverain russe. Il cherchait passionnément les éléments de stabilité organiques, capables de le rassurer sur la permanence d'une action conduite par la diplomatie, mais fortifiée par son accord avec une armée aussi entraînée que disciplinée. Le tzar travaillait à dégager l'Est de l'Europe des liens trop pesants de l'amitié allemande ; il n'eût pas consenti à nouer des relations plus intimes avec la République française, si l'Entente une fois créée restait à la merci de crises intérieures ou de fantaisies divergentes et anarchiques.

Je n'eus pas de peine, dans un exposé succint, à relier les vérités qui correspondaient à ses désirs et à ses desseins. Je montrai clairement le fond inébranlable de la France éternelle, survivant aux pires révolutions, comme

dans la devise du vaisseau de Paris : ^.Fluctuât nec mergitur.y> Depuis le traité de Francfort, son armée et sa marine se régénéraient ; la flamme intérieure qui les animait défiait le souffle des factions. Une alliance appuyant de si bonnes volontés corrigerait vite les plus fâcheuses déviations et ramènerait le pays aux lignes de son existence historique. L'allié, éclairé par la coimaissance accomplie du caractère français, développerait, par son rôle bienfaisant, une puissance insoupçonnée. Ces vues, rapidement présentées, intéressèrent vivement Alexandre III. Il me fit gracieusement remercier, et manifesta la curiosité d'en causer avec l'auteur lui-même, malgré son antipathie pour la presse et son horreur naturelle des journalistes. Il était surtout hanté par la crainte de la publicité, sous toutes les formes de l'interview.

Après s'être informé de mes antécédents et fait promettre que tout danger de cet ordre était écarté, il régla lui-même le lieu et les formalités de l'entrevue. J'acceptai avec empressement le projet de voyage à Copenhague et de là au Château de Fredensborg, où la famille royale Danoise passait annuellement ses vacances estivales. Le tzar y recevait régulièrement l'hospitalité, heureux de fuir l'atmosphère des complots nihilistes, de se délasser des soucis et des responsabilités de l'Empire, dans une tranquillité agreste, en bourgeois campagnard. Après l'échange des conditions préalables d'une rencontre qui devait être secrète et qu'ignoraient mes meilleurs amis, je me tins prêt, attendant le signal convenu. A ce moment précis la Justice reproduisit une information accompagnée de commentaires perfides que Clemenceau avait dictés au correspondant parisien de la Dépêche de Toulouse. C'était son trait du Parthe pour me narguer et un coup d'épingle à l'alliance Russe, la bête noire de ce singulier patriote. L'information aussi volontairement désagréable pour le tzar que pour moi, était mise en

vedette par les mots les plus ingénieusement choisis pour effrayer Alexandre III et faire échouer le plan prêt à s'exécuter :

Le Tsar se laissera-t-il interviewer?

Paris, 13 septembre, soir.

La prochaine arrivée dans les eaux françaises de la flotte russe vient d'inspirer à M. Judet, du Petit Journal, une idée de génie. Il s'est mis en tête d'interviewer le tsar. Ne prenez pas ceci pour une information fantaisiste. Non seulement M. Judet a songé à cet interview, mais des renseignements pris à bonne source me permettent même d'affirmer de la façon la plus catégorique que M. Judet a fait faire dans l'entourage du tsar de très actives démarches. Le tsar se trouve en ce moment à Copenhague.

Il a semblé au rédacteur du Petit Journal que l'occasion de demander une entrevue au souverain de toutes les Russies ne serait jamais meilleure. A Copenhague, en effet, où le tsar est en quelque sorte en villégiature, les règles de l'étiquette pouvaient fléchir, et une rencontre, qu'on aurait au besoin représentée comme fortuite, pouvait être ménagée avec Alexandre III, au cours de laquelle M. Judet l'aurait interviewé.

Pour arriver à ses fins, il n'est pas d'arguments que M. Judet n'ait fait valoir; il a fait représenter au tsar, par de hauts personnages russes que son dévouement pour la Russie était allé jusqu'à se battre au pistolet avec un journaliste qui avait attaqué M. de Morenheim, ambassadeur de notre alliée. Enfin, pour engager le tsar à le recevoir, il a fait rappeler à celui-ci que Léon XIII avait bien voulu accorder, l'année dernière, à l'envoyé du Petit Journal, une entrevue. Ces diverses considérations n'ont pas séduit, affirmet-on, le pape orthodoxe.

Alexandre III s'est réfusé jusqu'à présent à accorder au représentant de M. Marinoni une audience dont celui-ci comptait tirer évidemment grand parti en organisant autour de l'interview Judet une réclame monstre. M. Judet, désolé, multiplie ses démarches ; il tâche d'intéresser à son intervie^v tous ceux à qui il suppose dans l'entourage du tsar une certaine influence. Le tsar reviendra-t-il sur son refus? C'est peu probable. On prétend, en effet, que s'il avait à parler à la France par l'intermédiaire d'un journal, ce n'est pas l'organe de M. Marinoni qu'il choisirait comme l'interprète de sa pensée.

Nous comprenons ce sentiment qui nous paraît louable.

Clemenceau, irrespectueux] par nature, affectait de l'être un peu plus pour le tzar que pour les autres souverains. Il se trémoussait, afin que le contact entre l'Empire et un cabinet républicain ne s'établît pas. Il sen alarmait pour lui-même et pour son dada, l'alliance anglaise. Le Comte d'Aunay, son homme de paille, n'était pas sans raison ministre à Copenhague, où il espionnait Alexandre III en villégiature, ostensiblement très hostile au rapprochement franco-russe. Un soir, dans son salon parisien, Mme d'Aunay priait à haute voix Clemenceau de tirer son mari du pays d'Hamlet où il s'ennuyait dans les brouillards du Nord : «Non, non, répondit le grand protecteur. Votre mari est très bien là-bas. Il s'amuse beaucoup. Il fait la partie de domino tous les soirs avec Alexandre III. Il paraît que le tzar retourne le double six tout le temps !» Le comte d'Aunay resta en faction ; Clemenceau avait besoin de lui, on va voir pourquoi. Malgré les cancaus de la Justice, je reçus l'avis de prendre le train pour Kiel. Ce fut une malechance que mon compagnon de voyage, très galant homme d'ailleurs, fût Laroumet, qui suivit la même route que moi, jusqu'au bout. Conférencier sous les auspices de l'Alliance Française, il était attendu dans la gare de Copenhague par un Danois, du nom de Berendsen, et bien malgré moi il me présenta par mon nom à cet inconnu dont le premier mot, à ma grande stupéfaction, fut : «Depuis quinze jours je savais que vous alliez venir.» Il ajouta ironiquement qu'un envoyé de la princesse Valdemar se tenait avec une lettre dans la salle d'attente et que cette lettre était probablement pour moi.

J'ignorais que ce Berendsen fût agent consulaire, l'âme damnée du comte d'Aunay et chargé par lui, sur l'ordre de Clemenceau, de guetter mon arrivée. J'étais dans la gueule du loup. Très ennuyé je descendis à Fredensborg pour le déjeuner, ayant à peine le temps de causer quelques instants avec la princesse Valdemar

et d'apprendre de sa bouche que le tzar, impatient de me voir, me donnerait audience à 2 heures. Tout allait bien apparemment, quand la princesse m'appelant quelques minutes «avant l'heure du rendez-vous impérial, m'accueillit avec les démonstrations d'un grand chagrin, et m'avoua que, sur la menace d'un subit danger, le tzar avait inopinément changé d'idée. Un journal, d'ailleurs très allemand, le Politiken, avisé préalablement, venait de publier mon portrait avec une notice très élogieuse sur mes exploits anciens, comme intervieweur célèbre du prince de Bismarck et du pape Léon XIII. Berendsen avait fait le coup et allumé la mèche du pétard. Le numéro, télégraphiquement signalé, affola le grand maître du Palais, qui courut chez le tzar, pour lui annoncer qu'un complot s'était formé en vue de le surprendre et d'obtenir de lui ce qu'il redoutait par dessus tout, une retentissante interview.

En 1890, le prince de Bismarck me disait, en accentuant le mot : «L'empereur de Russie est l'homme le plus méfiant de l'Europe.» Sur cette méfiance Clemenceau n'avait pas tablé en vain. Pourtant des explications que fournit au souverain un de mes amis russe, présent à Fredensborg, le calmèrent. Il regretta son emportement et ses violences envers la princesse Valdemar : «On t'a trompée. Tu m'as déjà amené ton oncle. C'est la seconde fois ! » Cet oncle n'était rien moins que le Comte de Paris. Le tzar regrettait de l'avoir vu, n'ayant nulle envie de porter ombrage au gouvernement républicain. Mon cas était bien différent ; mais la flèche enfoncée à l'endroit sensible avait porté. Une bombe n'eût pas fait plus reculer l'Empereur qu'une interview ; il s'était dédit sur l'article du Politiken et la canaillerie du comte d'Aunay. Remis de son émoi et ne contestant pas que j'étais venu sur sa demande, il imagina un accomodement entre sa conscience et ce qui m'était promis. Son fils, le futur Nicolas II, mandé par lui, me reçut au nom de son père,

demeuré dans la chambre voisine, pendant que je m'entretenais avec le Tzarewitch des grandes questions et des grands intérêts qui m'avaient amené à Fredensborg. Sa première parole fut très aimable : «Vous vous êtes débarrassé de M. Clemenceau!»

Ce compliment me mit à l'aise et je fus écouté avec une attention soutenue en développant mes idées sur la stabilité politique, que garantissait la chute du Clémencisme, gage du redressement de notre politique extérieure. Ce premier entretien fut sur le champ rapporté à l'Empereur, qui m'en fit accorder un second, plus prolongé, par son fils. Il n'est pas douteux que les idées exprimées dans ces deux conversations successives ne furent pas perdues. Quelques jours après et quelques heures avant de s'embarquer pour St-Pétersboug, l'Empereur m'invitait à écrire pour le Petit Journal, mes impressions sur la double audience de Fredensborg. Il s'était donc familiarisé après réflexion avec cette publicité qui lui inspirait tant de répulsion. Je pris immédiatement la plume pour rassembler dans un seul tableau, autour du portrait des deux personnalités impériales, les éléments d'une politique générale, conforme à l'union des intérêts de la France et de la Russie. L'article intitulé L'Ami me fut rendu avec sa pleine approbation et il parut le 27 octobre dans mon journal. Les intrigues tramées par le comte d'Aunay n'eurent pas les honneurs de la Justice ; seule la Triple-Alliance lui en sut gré.

Ces mécomptes aigrirent sa rage, lui enlevant toute pudeur et toute retenue ; il n'eut pas de repos jusqu'à ce que la cabale, montée d'après ses racontars, ait armé le ministre des affaires étrangères du royaume contre l'activité si française de la princesse Valdemar. La position du Danemark démembré par l'Allemagne, jalousement surveillé, était fort délicate. En découvrant le double patriotisme d'une princesse danoise, il l'exposait au blâme de sa seconde famille, et l'obligeait à s'oublier

elle-même. Le patron du comte d'Aunay s'était permis d'insulter le Petit Journal, organe de conspiration extérieure, comme promoteur de l'Alliance Russe. L'agent de Clemenceau poussa l'impudence si loin que Casimir Périer dut le mettre en disponibilité et le révoquer ensuite pour avoir confié à un journal, avec ses récriminations, des indiscrétions inconvenantes sur la princesse Valdemar. Le 2 mars 1894, je félicitai le Président du Conseil pour l'exemple donné par le châtiment d'un ministre indigne, pris en flagrant délit de scandaleux commérages :

Le comte d'Aunay, dans sa rag-e désordonnée d'avancer, s'est trompé grossièrement sur les influences parlementaires qu'il croyait utile de servir plutôt que sa propre patrie. Ses patrons néfastes lui ont enseigné le goût des intrigiies hostiles au progrès de notre rapprochement avec la Russie. Il est devenu le modèle des agents qui conspirent, soit par sottise, soit par perversité, contre le gouvernement qui l'accréditait.

Désireux d'embarrasser à la fois M. Carnot et M. Casimir Périer, le Président de la République et le Président du Conseil, il n'a pas craint de découvrir, avec une insistance malfaisante, le rôle si utile à nos intérêts nationaux de la princesse Valdemar. Pour tenter je ne sais quel chantage inférieur, il a jeté le discrédit sur les intérêts extérieurs de la France en les contrariant et en les mettant peutêtre en péril.

Ayant fait fausse route en choisissant sottement ses protecteurs politiques, après avoir perdu dans leur société tarée le sens moral et le bon sens, il devait fatalement sombrer. C'est une victime qui ne vaut pas la peine qu'on la regrette; espérons que son exemple découragera les imitateurs.

La comte d'Aunay aurait-il déraillé avec une telle insouciance, s'il n'eût préféré désobéir à ses chefs pour mieux obéir au maître dont il se considérait le mandataire, jusqu'à la rébellion incluse ? Atteint d'une maladie qui ne pardonne guère, Vavancite aiguë, il ne douta pas qu'une révocation bruyante, pour attentat contre la France, ferait bonne figure dans ses états de service. Clemenceau le repêcha plus tard et du polichinelle dégommé

tira un ambassadeur déclassé. En le réinstallant avec tous les honneurs dans la pléiade de ses maréchaux, il souffletait l'acte justicier de Casimir Périer et répudiant l'Alliance Russe. Quelle aubaine ! Pour n'avoir jamais passé l'éponge sur de tels désordres monstrueux, je me suis attiré toutes les tracasseries et toutes les persécutions où le génie vindicatif de Clemenceau sera toujours sans égal. Il n'est cohérent avec lui-même que dans le plein exercice de sa méchanceté, et sa canaillcrie s'est encore suite et recuite à son dernier avatar. Je ne suis pas médiocrement fier que sa suprême pensée s'acharne contre moi, qui l'ai cloué au mur sans répit et sans trêve.

Ressuscité par Dreyfus

Les apologistes de Clemenceau ne s'inquiètent pas du temps et de l'espace ; ils franchissent à la vitesse d'aéroplane les périodes difficiles. Un doigt sur la bouche, comme la statue du silence, ils murmurent «chut» aux passages scabreux et sautent à pieds joints par-dessus. Gustave Geffroy qui n'ose pas trop louer et ne veut rien blâmer dans l'élection du Var, tarife à deux lignes juste ce morceau d'histoire, pourtant assez compliquée dans ses origines et ses conséquences : «Une coalition où les voix des cléricaux et des socialistes assurèrent la victoire de M. Jourdan, interrompit la carrière de Clemenceau.» C'est tout, c'est peu. Nous retombons dans la tradition du père Loriquet.

En revanche l'admiration de Geffroy pour son ami mérite de trouver créance, quand il loue le lutteur, privé de tribune et de journal, presque ruiné, réduit à vendre ses collections chinoise et japonaise, tout un musée de bibelots d'Extrême Orient formé avec amour, et malgré l'abandon, les quolibets, les camouflets, la solitude, les vents contraires, larguant une voile de rechange sur son bateau démâté, devenant journaliste, romancier, auteur dramatique et philosophe par-dessus le marché. C'est dans ces jours abominables, comme il l'a dit lui-même, qu'on est enclin à saluer une volonté si maîtresse d'ellemême et cette adaptation farouche aux rudesses de la défaite. Dans la Mêlée Sociale, il cite orgueilleusement Marc Aurèle : «O univers; tout ce qui te convient me convient.» Chez l'empereur le mot est sublime; c'est l'hommage du penseur calme et réfléchi à la majesté

des lois du monde. Chez Clemenceau, il entre de la fureur dans la citation ; son adhésion n'est qu'un aspect de sa révolte, celle de l'homme d'action quand même, qui se dévore pour agir encore et commande à son impatience. Seulement ne vous y fiez pas. Le tigre qui se rase en grondant est libre d'invoquer Marc Aurèle ; il n'en est jamais plus loin qu'en décalquant ses formules de sérénité magnifique.

Le Grand Pan, c'est son œuvre capitale, une conception du monde et des transformations de l'humanité ; l'homme, tout matière, pétri par la nature et se pétrissant lui-même pour atteindre la perfection de l'esprit qui lui façonne une âme, un idéal, et l'affranchit des anankés physiques, surtout des religions. Pour lui, pas d'audelà, pas d'appel divin. Geffroy expose bien la thèse du livre :

Comment ce Pân, animal limoneux, venu du jardin et du champ, est devenu par la force accumulée des siècles, une extension du génie grec, qui fut une si haute personnification du génie humain, comment il a commencé de vivre précisément au moment crépusculaire, à l'instant de nuit de la pensée, où s'annonçait sa mort, comment, tout de suite avec l'avènement de la religion judéo-chrétienne, prometteuse dC immortalité et de chimères, la lutte a commencé de cet esprit de mort et d'inaction, avec l'esprit de la vie universelle.

Pour Clemenceau, c'est la lutte glorieuse par excellence. Il en a relevé les phases successives dans l'histoire; il s'en croit le champion pour la continuer, pour passer le flambeau aux générations futures. L'homme exalté n'apparaît chez lui que dans sa propre force intime, projetée vers tous, vers tout. L'athéisme vulgaire nie Dieu. Clemenceau est pire ; c'est la plus grande expression de Dieu supprimé.

Voici un second roman. Les Plus forts, violente satire du mariage conventionnel où l'amour est sacrifié aux mensonges du pacte social. L'instinct théâtral y éclate dans la puissante opposition de deux hommes. Ils

se disputent Claude Harlé, fille légale de l'industriel Dominique Harlé, fille réelle de Puymaufray, qui l'a eue de Mme Harlé morte en lui léguant son enfant. Le vrai père veut sa fille pour en faire un être selon son cœur et l'arracher à la vie factice que détestait sa mère. Le père légal la veut aussi dans son cadre d'égoïsme pratique et frivole pour se servir d'elle en croyant la servir, pour en faire l'enjeu d'une plus grande fortune. C'est encore Geffroy qui résume le mieux, parce qu'il aime l'auteur et le livre, la meilleure œuvre peut-être de Clemenceau :

Puymaufi-ay, père mystérieux et honteux, qui ne se croit pas le droit de dire le secret de la morte à sa fille, sera vaincu. Il n'a pour lui que Maurice Deschars, épris de Claude, mais fi-appé d'une maladie de la volonté, et il a contre lui, non seulement Harlé, mais tout ce qui g-ravite dans la même région de pouvoir: la vicomtesse de Fourchamps, pervertisseuse de la jeune intelligence et du jeune cœur au nom de la morale, et Montperrier l'épouseui', une silhouette banale et terrible du parlementaire arriviste de la troisième République, et tous, le financier Oppert, juif allié à l'église, le couturier Morgan, le mannequin Mélanie, le prince de Lucques, et bien d'autres, tout le faux Paris qui brille et qui trompe, tous les plus forts qui sont présents, qui passent, qui collaborent à l'œuvre dissolvante. Tant et si bien que Claude, désespérée et souriante, ravagée, durcie, convaincue, s'en va vers le mari voulu par le monde et que Puymaufray s'en retourne à sa solitude.

Par la construction et le dialogue, Clemenceau promettait un homme de théâtre, qui entre ses mains eût été aussi une tribune. Un troisième roman : Aux pieds du Sinaï, peinture cruelle du baron juif milliardaire et lamentable sur son tas d'or, stigmatise les plus sinistres lèpres de la société financière :

Moïse de Goldschlammbach, banquier, fils d'Eliphas, juif converti, baron du pape, comme son père, accumule, entasse, mais n'a pas eu comme lui l'âpreté des débuts. Ni vice, ni vertu. Aucune impulsion de bien ou de mal. Il n'est pas avare. Il dépense sans joie. Il n'a pas connu la privation, et il ne connaît pas le désir.

H n'est pas gourmand, car il n'a pas l'aptitude naturelle; il n'est pas joueur, car le gain le laisse indifférent; il n'est pas chas-

seur, car on lui amène le gibier à tuer. Le théâtre l'ennuie autant que la vie. II est insensible aux arts. L'amour de l'humanité est pour lui vide de sens. Il fait la charité en attribuant à l'administration une certaine somme de son budget. Il n'a pas d'amitiés, ne connaît que des mendiants, des parasites, des industriels, des spéculateurs, des grands seigneurs qui l'exploitent et le méprisent. Il a une femme qui le trompe et n'en aime pas d'autre.

Que fait-il donc? Il gère sa fortune, il l'augmente. Je travaille! dit-il.

Ce sémite, poussé au noir, collectionne tous les vices et toutes les misère du type dont les représentants sont un des fléaux modernes. Clemenceau en fait un fou, par monomanie du besoin que lui interdit le plus sa fortune, par une faim paradoxale et stupéfiante ; il se précipite chez un boulanger et vole un pain dont la possession sera la plus grande jouissance et le plus grand châtiment du milliardaire. Foudroyé par la congestion, il tombe, en échappant pour la première fois à la médiocrité banale d'une existence parasitaire et nulle. Au total les livres de Clemenceau sont tous animés par le besoin de briser un rouage de l'organisation sociale. C'eût été pour la France un bonheur qu'il n'ait manié que la plume. Mais ce romancier ne consentait à la tenir exclusivement que par horreur du vide, dans les heures de carence, en traversant les clairières de la forêt où il chassait la bête humaine.

En 1897, quatre ans après sa blessure pansée de Draguignan, il renifla l'air qui soufflait en tempête d'une outre bruyamment crevée, de l'affaire Dreyfus, relent pestiféré d'un procès gauchement mené et mal terminé. En 1894, lorsque l'Etat-Major et le général Mercier jetèrent un capitaine aux passions antisémitiques, aux plus honorables inquiétudes du patriotisme militaire, Clemenceau avait pris parti férocement contre l'accusé ; il s'inscrivit dans la cohorte la plus avide de châtier la trahison et pour la peine capitale. En 1898, il dégainait pour

la défense de l'ex-traître. Saute de vent, de convictions ou d'intérêts de polémique? CM lo sa?

Nul n'a le droit de sonder les mobiles d'une telle conversion. Il en appelait de lui-même mal informé à lui mieux renseigné. Mais si vraiment son enquête juridique s'est épanouie en affirmations d'innocence, après l'affirmation du crime, je suppose que sa théorie nouvelle servait mieux des passions toujours brûlantes. Le plaisir de mobiliser une monture, capable de trotter et de galoper, n'était pas sans attrait pour le cavalier au rancart, remisé dans son haras littéraire. Le vieux sang remontait à son front que le repos excédait. Et quelle superbe occasion de sabrer les réactionnaires, les militaires, les cléricaux, triple objet de ses haines ! Je ne lui en ferai pas un grief, ayant moi-même pris position pour le combattre lui et les siens, en sens contraire. Dès les prolégomènes de la triste agitation, j'ai aperçu et attaqué au premier plan ses exploiteurs, les plus empressés à ruiner une politique loyale, probe et prospère. Inaugurée à la chute de Clemenceau, elle avait porté la peine du premier procès Dreyfus et des complications extérieures, dont le contre-coup provoqua la démission du Président de la République, Casimir Périer. Mais Félix Faure, délivré du Cabinet Bourgeois, appela sous une bonne étoile aux affaires un brave ministère. Deux années durant, Méline repoussa victorieusement les attaques incessantes des radicaux qui n'avaient plus Clemenceau pour chef. Son absence du Parlement était donc la meilleure garantie d'une stabilité qui allait, hélas ! redevenir précaire par sa prochaine rentrée en scène à la faveur du Dreyfusisme.

La page suivante que j'ai signée autre fois dans l'Eclair marque bien l'importance du moment historique où nous nous sommes retrouvés, Clemenceau et moi, adversaires acharnés. Alors j'ai cru beaucoup moins utile

de flétrir la personne de Dreyfus que de combattre le desseins pervers de trop de ses nombreux partisans, contre la France et la République modérée, tolérante et sage:

Je n'oublierai jamais comment je fus averti que l'Affaire Dreyfus allait éclater, avant qu'elle naquît.

C'était en octobre 1897.

Nous déjeunions chez M. Marinoni avec MM. Méline et Hanotaux

La Chambre venait de revenir au Palais-Bourbon, et nous étions réunis pour parler des élections générales qui s'annonçaient excellentes, tout à fait décisives en faveur du régime.

Le cabinet paraissait imbattable, puisqu'il survivait après une série d'interpellations impitoyables que les radicaux durant quinze mois renouvelèrent une ou deux fois par semaine, remontant sans cesse à l'assaut, enragés d'échouer piteusement, mais ne perdant ni l'audace ni la ténacité. La politique ministérielle, rehaussée par tant de succès, rassurait et enchantait la masse du corps électoral qui aime l'endurance et l'intrépidité. Elle ajoutait à ses chances une satisfaction très populaire : le voyage du président Félix Faure en Russie scellait définitivement l'alliance par une investiture officielle et des toasts retentissants.

Seule, la négociation africaine pour le règlement de tous les dissentiments anglo-français, si nombreux, si aigus, demeurait en suspens. D'elle dépendait notre avenir colonial et notre relèvement total. Elle semblait d'ailleurs en bonne voie, puisqu'on septembre un arrangement anglo-tunisien regardé longtemps comme chimérique, s'était conclu sans trop d'efforts, premier grain tombant d'un chapelet qui se dénoue. Prélude aussi du meilleur augure pour nous entendre bientôt sur le reste, au Niger et au Nil.

Admettez que, sur ces deux points du globe si disputés, la réussite ait également récompensé la persévérance d'une diplomatie avisée, ferme, souple et patiente, alors la position de la France dans l'assemblée des nations devenait magnifique, supérieure même à tout ce que nous avions le droit de souhaiter. Fière de son armée, d'aspect superbe, comme la revue de Chàlons, passée sous les yeux du Tzar, l'avait incomparablement révélé, appuyée sur les fraîches amitiés de Saint-Pétersbourg, délivrée de l'antagonisme hargneux et tracassier des Anglo-Saxons, servie par un gouvernement tolérant et honnête, cultivant toutes ses richesses dans un ordre parfait, comment n'aurait-elle pas restauré sa prééminence et renoué les liens de sa destinée interrompue par les calamités de 1870 et de 1871 ?

Telle était notre vision, légitimement optimiste, quand nous causions avec le président du Conseil de 1897 des mesures à concer-

ter entre les bons citoyens pour couronner un si beau monument. M. Méline résumait son espoir dans la réponse des urnes, quand tout à coup, avec une sorte de mélancolie inquiète et de i^ressentiment tragique, il s'arrêta pour exprimer un étonnement : < Ce que je devine mal, c'est la cause bizarre qui retient les colères des radicaux ; comme ils ne sont pas convertis et qu'ils n'ont nulle envie de me ménager, j'avoue ma méfiance. Jusqu'aux vacances, jusqu'aux dernières séances de la session, ils n'ont cessé de me harceler, de me traquer. Ils ne m'ont épargné aucune critique, aucun piège ; aucun de mes actes n'a passé sans outrages. Or, depuis quelques semaines, les pires énergumènes qui s'étaient jurés de recommencer, à la rentrée d'automne, une guerre plus acharnée, plus intraitable, se taisent absolument. Pas un mot, pas un signe de mauvaise humeur, pas une indication hostile. C'est trop beau pour être sincère. C'est incompréhensible si nos adversaires ne trament pas une machination que j'ignore et par laquelle ils comptent m'embarrasser ou me tuer. «J'attends. Quoi? Je ne sais. Mais j'attends quelque chose de grave». La conviction de M^ Méline et ses appréhensions, confirmées par le mutisme du Parlement, ne laissaient pas que d'être impressionnantes.

Quelques jours plus tard, Ranc s'était concerté avec l'ami Clemenceau. Greffant la campagne politique sur la campagne judiciaire, dont une lettre de Mathieu Dreyfus communiquait la nouvelle aux journaux, il accourut du Sénat dans les couloirs de la Chambre ; tout joyeux de la triste besogne dont il gratifiait les radicaux en mal d'interpellation, il lança l'Affaire. Le voile se déchirait pour Méline, abasourdi par le mutisme subit des amateurs de tribune. Mais la guerre civile commençait. Tout y passa, l'Etat-Major, l'armée, le bureau des renseignements, le ministère Méline et le reste. Clemenceau en tira deux moutures, d'innombrables articles et sept volumes : L'iniquité ; Vers la Réparation ; Contre la Justice ; Les Juges; Justice Militaire; Injustice Militaire; La Honte. Il n'aurait rien laissé debout des institutions de la défense nationale, si contre un tel assiégeant les assiégés n'avaient pas eu une poignée de défenseurs. Je fus de ceux que n'arrêtèrent ni les insultes ni les sophismes du

rédacteur-en-chef de l'Aurore. Il déclamait que l'appareil formidable de l'Etat, soutenu par l'inconscience des foules, mettait en péril la conscience individuelle et nous répliquions que si la conscience individuelle était en cause, elle ne pouvait à son gré renverser l'Etat et bouleverser tout un peuple. Plus tard, il a dû se souvenir et se féliciter que les soldats, les mœurs et les principes dont il requérait en style furibond la proscription et la dégradation, aient survécu à ses réquisitoires.

Il parait même que la justice des conseils de guerre auxquels il ne reconnaissait même pas la possibilité d'être équitables, est rentrée dans ses bonnes grâces. Il écrivait dans l'Aurore : «L'esprit de caste militaire n'admet pas que la force soit sujette à la raison,» et encore «S'il suffit de ces trois mots fatidique, raison d'Etat, pour qu'on puisse priver un inculpé de toutes les garanties de justice, c'est que nous sommes demeurés sous notre vernis de civilisation, en pleine mentalité de barbarie. Innocent ou coupable, un homme doit être condamné — une telle pensée mérite de traverser les siècles.» Au fronton de quelques procès récents, ces belles maximes gagneraient à être imprimées, pour l'édifiication des Olivier le Dain et des Laffemas qui ont fait de la France la terre promise des policiers et des inquisiteurs.

Un des plus militants dreyfusards, Joseph Reinach, n'a pas fulminé avec moins d'emphase contre : «Le vice profond de notre instruction criminelle, le droit pour le juge de poursuivre l'aveu de l'accusé par des interrogatoires prolongés et par ce dernier vestige de l'ancienne question, la mise au secret.» Sur ce besoin d'obtenir l'aveu qui domine toute la procédure, la moralité judiciaire de 1920 n'a guère profité de ce que Reinach et Clemenceau proclamaient en 1900 :

Il a fallu sacrifier à la philosophie les chevalets, la corne d'eau, les baguettes, la suspension au plafond suivie d'une chute soudaine et violente. La torture morale tiendra lieu de la torture physique.

Ce n'est plus le corps, c'est le cerveau qu'on disloque par l'estrapade; c'est le cœur qu'on déchire; ce n'est plus le ventre qu'on remplit d'eau, c'est l'âme qu'on inonde de terreur et d'angoisse. Alors, quand ce traitement a opéré, le juge interroge l'homme, ce qui fut l'homme, un spectre, un cadavre vivant qui se soutient à peine, qui a perdu jusqu'à la notion des choses, dont la mémoire vacille et tremble. La lutte entre le juge et cette loque, c'est l'instruction criminelle, c'est la justice.

Le même Reinach a pourtant reculé d'effroi devant Clemenceau, profondément indifférent à la personne de Dreyfus, qui n'était pour lui qu'un thème de bataille, un. mannequin propice pour broder ses polémiques anarohiques. Quand la grâce fut proposée au condamné de Rennes, l'obligeant là refuser ou accepter sans délai, Clemenceau se prononça contre la liberté de son client : «Impossible, disait-il, s'il rentre chez lui, de continuer plus longtemps la bataille ; nous perdons toutes nos troupes. C'est la fin de l'Affaire, » Reinach a raconté la scène, sa discussion avec Clemenceau, «une heure durant, avec une force de dialectique et des emportements incroyables, naturellement féroce», comme dit Saint Simon de Barbézieux, «mais si merveilleusement habile à jongler avec les principes, qu'on avait beau le connaître dans le tréfonds, il vous faisait passer le frisson.» Ce Jour là Reinach perça jusqu'à l'âme les fantasmagories du maître sophiste :

Quand, fonçant sur moi, il me reprochait de faire dévier dans les sables la plus grande affaire du siècle, je lui ripostais que son hautain idéalisme n'était qu'une façade, puisqu'il ne proposait d'autre solution que la continuation indéfinie des polémiques et des discordes. Nous échangeâmes les arguments les plus durs : < Vous sacrifiez la cause de tous les opprimés à un intérêt particulier. — Vous faites d'une créature vivante un bélier contre des institutions militaires ou politiques. — Vous humiliez la République devant le sabre. — Vous rivez la France et la République au jugement de Rennes. — Vous n'avez pas au cœur l'amour de la justice. — Vous, vous avez surtout V amour de la guerre civile. >

Amour de la guerre civile ou étrangère, c'est le clou qui pénètre le mieux jusqu'au cœur, qu'il faut enfoncer, pour connaître Clemenceau par le tréfonds, selon le mot de Reinach. Homme, pays, patrie, rien n'existe que pour être de la chair à conflit, à brûler dans la fournaise, quelle qu'elle soit, tantôt jusqu'à l'extinction de. Dreyfus, tantôt jusqu'à la fin du dernier des Français. N'avait-il pas souhaité la condamnation de Dreyfus à Rennes pour garder plus intact son sujet d'anatomie, son cadavre, belle matière à mettre en articles et en discours, afin de battre plus sûrement le soldat et de mieux supprimer l'armée? Sa logique est immuable et ce n'est jamais de sa faute s'il ne va pas au bout de ses chères destructions. Ressuscité par Dreyfus, au cours d'une agitation pour la pitié et la justice, il n'eut qu'une seule émotion réelle, par la crainte d'une solution clémente. Elle lui enlevait son tremplin.

Pour moi qui dans le camp opposé à Clemenceau me suis levé contre les perturbateurs et les démolisseurs du patrimoine national, j'éprouve, à vingt-deux ans de distance, une satisfaction dont je suis fier ; je n'ai pas été avare de coups, d'estoc ou de taille, mais je n'ai point frappé par haine de Dreyfus ou passions antisémitiques. J'ai autant réprouvé l'erreur d'Israël, défendant Dreyfus comme Israélite, que l'erreur, même de mes amis, l'attaquant comme juif. J'ai encore une autre joie, celle de relire de temps en temps quelques lettres comme celle-ci, du général Roget, si intrépide et si généreux :

Mon cher camarade,

Quelle reconnaissance ne vous doit pas l'armée et quelles belles œuvres vous aurez accomplies par la plume, depuis le jours où vous avez entrepris et tombé Clemenceau!

J'ai eu quelques moments de lassitude au cours de la longue lutte que je soutiens presque seul dans l'armée. Quand ainsi découragé moi-même, je voyais tout le monde abattu autour de moi, qu'il

me fallait remonter le moral de chacun, concentrer tous les efforts, diriger la bataille, que de fois j'ai puisé de la force dans vos articles si lumineux, si honnêtes, si patriotes !

Merci, et bien cordialement à vous. Roget.

A côté de Roget, pourquoi ne citerai-je pas le sou-^ venir du général de Boisdeffre, au nouvel-an 1901 : «Tous mes vœux, let de tout cœur pour vous dont le dévouement a tant contribué à garder française l'âme de la France.» Après le verdict de Rennes, qui siauva l'armée contre Clemenceau, je reçus ce billet de Déroulède, écrit de tout son cœur :

Prison de la Santé, 10 septembre 1899.

Enfin, ami, vous voilà et nous voilà vainqueurs! Quelle superbe campagne vous avez faite, quels résultats vous avez obtenus et quelle immense situation cela vous donne. Les Français de la vieille France, comme vous dites ce matin, vous doivent une belle part de leur délivrance.

Merci du fond d'un cœur très ému et très ami, DÉROuiiÈDE.

Je pourrais aisément grossir le faisceau de tels témoignages par quelques lettres également illustres et des milliers d'autres, signées de bons Français, moins connus, aussi sincères et aussi touchantes. Elles me dédommagent des incompréhensions qui persistent encore. Toutes les raisons nobles de n'être ni avec Clemenceau, ni neutre, dans l'Affaire Dreyfus, je les avais ; à celles d'ordre général s'en ajouta une plus précise, intimement liée à un curieux point d'histoire.

En 1897 et 1898, grâce aux renseignements extraordinairement précis de mon ami, le colonel Frisch, alors capitaine, j'avais pu prévenir le général Billot, ministre de la guerre, à trois reprises, que le canon allemand était en transformation mystérieuse. Le canon modèle 1896—97 se fabriquait à Essen alors que notre bureau des renseignements l'ignorait et le niait. Son chef, le It.-colonel Picquart, deux fois invité à contrôler mes indications, avait deux fois dressé des rapports contraires,

traitant la nouvelle d'absurde et de chimérique. Enfin une troisième fois nous apportâmes au général Billot des preuves si convaincantes qu'il comprit l'obligation de se mettre lui-même en mesure. Son mécontentement contre Picquart fut tel qu'il l'envoya en Tunisie, disgrâce où Clemenceau voulut ridiculement voir une sanction de son attitude en faveur de la révision Dreyfus. L'ignorance et l'entêtement de ce Picquart me donnèrent alors une piètre opinion de ses lumières dans le procès luimême.

Fixé, le général Billot s'ouvrit à Méline. Et tous deux décidèrent la fabrication immédiate du matériel d'un canon adopté après essais, mais dont l'invention restait platonique, tant que n'intervenait pas une mesure d'Etat, tant que les centaines de millions indispensables n'étaient pas trouvés. Il s'agissait du canon de 75 qui a fait merveille en 1914, et je n'ai pas scrupule d'affirmer que sans moi le canon aurait attendu un nombre respectable d'années. L'Affaire Dreyfus avait, après le général Billot, intronisé des ministres fort peu soucieux d'accroître le budget et de veiller sur les dangers de guerre. J'ai eu l'occasion d'exalter la courageuse et ingénieuse initiative de Méline, qui, en 1914, confirmait mon histoire inédite par cette lettre infiniment précieuse :

SÉNAT Paris, 17 août 1914.

Mon cher Monsieur Judet,

Je viens de lire avec une émotion que vous comprendrez l'article d'une précision si éloquente que vous consacrez aujourd'hui à l'histoire véridique du canon de 75 et je suis très touché de la justice que vous voulez bien rendre devant le pays au patriotisme vigilant du ministère que j'ai présidé.

La fabrication du canon de 75 a bien été faite dans les conditions que vous analysez et je la considère comme un des actes les plus hardis de mon ministère au point de vue parlementaire. Quand mon ministre de la g-uerre, le général Billot, m'eut expliqué l'intérêt capital qu'il y avait à fabriquer à l'insu de l'Allemagne ce merveil-

leux instrument de guerre, je recherchai les moyens financiers d'entamer cette vaste opération sans l'ébruiter par un débat parlementaire.

Je fis part de ce projet au président Félix Faure dont je savais le patriotisme ardent et résolu, en lui expliquant l'irrégularité parlementaire dont il me faudrait assumer la responsabilité pour échapper au contrôle public de la Commission du budget. Il me répondit sans hésiter que l'intérêt du pays était d'une telle évidence qu'il associait volontiers sa responsabilité à la mienne et qu'il était prêt à me couvrir de sa signature.

Toutefois, pour me mettre en règle autant que possible du côté du Parlement sans rien divulguer, je priai M. Cochery, ministre des finances, qui aurait pu sur ce point fournir les éclaircissements les plus détaillés, de sonder le président de la Commission du budget, M. Paul Delombre et le rapporteur général, M. Camille Krantz, de les mettre au courant de nos intentions et de lui expliquer pourquoi nous allions être obligés de travailler sans crédits ouverts, et sans le concours du Parlement. L'un et l'autre nous firent la réponse que nous pouvions attendre de patriotes aussi éprouvés: «Mettez-vous à l'œuvre sans plus tarder et nous nous chargeons de vous obtenir, s'il le faut, le bill d'indemnité que vous avez si bien mérité ».

Cependant, comme il s'agissait d'une grande dépense pouvant atteindre une centaine de millions et qui pouvait dépasser les ressources budgétaires disponibles, il fut convenu que le Ministère de la guerre affecterait à sa garantie la valeur des terrains des fortifications de Paris dont la démolition venait d'être décidée en principe.

Cela fait, on se mit au travail avec une ardeur fébrile et la fabrication fut conduite de main de maître par un général auquel vous avez eu bien raison de rendre hommage, le général Deloye, dont le général Billot me dit un jour en me le montrant : on ne saura jamais ce que la France doit à cet homme là.

Le résultat de tout cela vous le connaissez; pendant que nous fabriquions dans l'ombre notre fameux 75, l'Allemagne s'imaginant prendre l'avance sur nous, fabiiquait de son côté, en toute hâte, un modèle nouveau avec la pensée de nous devancer et de nous écraser. C'est seulement, quand elle eut fini, qu'elle apprit avec stupéfaction que nous étions plus prêts qu'elle et que nous avions entre les mains lin canon de beaucoup supérieur au sien.

Il me reste à vous remercier d'avoir, avec votre sincérité habituelle fait la lumière sur les origines de notre glorieux instrument de victoire qui a si puissamment contribué à exalter le courage de nos soldats et qui leur a mis au cœur une confiance que rien n'ébranlera.

Croyez moi, mon cher Monsieur Judet, votre bien dévoué.

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