J. MÉLINE
Méline fait allusion vers la fin de sa lettre à un fait que je tiens du général Billot. L'attaché militaire allemand à Paris, convié à des tirs du canon de 75, en fut stupéfait et avertit Guillaume IL Les frictions nombreuses, que suscitèrent divers épisodes du procès de trahison, s'adoucirent peut-être, d'aucuns disent très probablement, à la suite de cette communication. Sans notre canon nouveau, une guerre nous aurait surpris en flagrant délit d'infériorité devant le matériel allemand entièrement reconstitué. L'équilibre était bien rétabli. J'ai défendu jusqu'à la fin le ministère Méline, sachant mieux que personne ce que l'agitation Dreyfus nous coûtait, avec Clemenceau à sa tête, en nous privant d'Hanotaux, de Billot et d'autres excellents collaborateurs du Président chassé par la frivolité parlementaire. Le lien qui nous attachait était aussi fort que ne cessa d'être incoercible mon éloignement pour Clemenceau. Une seconde lettre de Méline, que je suis heureux de reproduire, certifie cet attachement avec notre accord sur le programme qui nous a unis :
Remiremont, 27 juillet 1903.
Mon cher Monsieur Judet,
Vous venez de faire de moi un portrait comme vous savez les faire, un portrait à la Sainte-Beuve, qui m'a fait goûter les douceurs anticipées de l'oraison funèbre et cela m'a consolé de bien des choses. Je pensait en vous lisant que lorsque les passions furieuses qui m'assaillent seront éteintes, on rendra peut-être quelque justice à l'œuvre que j'avais entreprise de faire de la République le plus large, le plus libre, le plus beau de tous les gouvernements. Vous la comprenez comme moi et c'est pour cela sans doute que vous m'avez jugé avec une bienveillance si sincère. Il y a dans la vie des hommes publics, qui comme moi n'ont guère d'ambition et qui ne cherchent pas les triomphes faciles, des heures de satisfaction morale qui reposent et qui réconfortent. Je vous dois une de ces heures rares et j'ai voulu vous en remercier tout de suite.
Veuillez agréer, mon cher Monsieur Judet, l'assurance de mes meilleurs sentiments. J. Mélene.
Enumérez les tribulations qui suivirent le départ du ministère Méline, l'humiliation de Fachoda, la reculade africaine, l'ébranlement de notre édifice militaire, l'irritation et le découragement de l'âme nationale, les cahots de la politique extérieure, l'accumulation de tous les désordres sur la pente des catastrophes européennes, quel bilan ! Mais nous eûmes la compensation du grand ministère Clemenceau !
Trois ans de pouvoir et d'incohérence
La nuit où Clemenceau se morfondait s'étant dissipée par les orages et les éclairs de l'Affaire Dreyfus, il avait repris son train de commandement, dictant sa loi à travers les colonnes de l'Aurore. Puis les rayons renaissants du soleil électoral achevèrent de le réchauffer dans le Var ; avant d'aborder le suffrage universel, ménageant sa convalescence politique, il se fit élire au suffrage restreint, au Sénat. C'était bien la rentrée.
De nouveau il mit le cap sur le pouvoir ; son parti ne lui tint pas rigueur, le trouva frais, un homme neuf. Sa première manœuvre se déploya autour de la présidence de la République. Déjà féru de l'idée qu'avec un soliveau à l'Elysée, l'exécutif est maître, il avait écrit en 1899 : «Je vote pour Loubet», quoiqu'il n'eût pas de bulletin, n'étant pas encore revenu au Parlement. Cette boutade fit la fortune de Loubet, empêchant sans doute Méline de passer. Clemenceau était mascotte. Du moins Fallières le crut et en échange de ses bons offices lui promit un portefeuille, premier échelon pour la Présidence du Conseil. Le 13 mars 1906, M. Fallières élu payait ses dettes. Le ministère Sarrien se constituait, pour liquider l'Affaire Dreyfus par une deuxième révision réhabilitant le condamné de Rennes et pour installer Clemenceau coadjuteur aux flancs du nouveau Président, si bien appelé Sphinx à tête de veau.
La combinaison Sarrien était celle d'un prête-nom, d'un homme de paille ; d'ailleurs Clemenceau y entra, ses conditions faites, laissant à son chef apparent les fonctions honorifiques et les vagues corvées du métier.
Ministre de l'Intérieur, il prenait la charge du parti républicain, à deux mois du renouvellement de la Chambre, grand arbitre, distributeur de la manne officielle, sauveur de& candidats inquiets, protecteur de tous ; poste essentiel pour créer la puissance, façonner une majorité à son image ! Dans V Eclair, je consacrai à cet avènement quelques lignes qui ne furent pas désavouées par les événements :
Le voilà ministre pour la première fois. C'est le couronnement suprême de sa carrière étrange ; elle remonte de la roche Tarpéienne au Capitole ! Bien qu'il arrive tard aux affaires, il y porte des passions jeunes, des résolutions impitoyables, avec un orgueil qui l'empêchera de reculer devant n'importe quel expédient plus tôt que de rester en route. Son cœur débordant de rancunes, son esprit assoupli par de rudes souffrances, sa volonté trempée par d'innombrables déceptions donnent à sa combativité un surcroît d'énergie et les occasions de la faire éclater à bref délai ne lui manqueront pas.
Clemenceau représente aujourd'hui les idées que nous combattons, précipite les périls que nous redoutons pour notre patrie ; il est donc indispensable d'en appeler à toutes les révoltes de l'esprit public, à toute la clairvoyance et à tous les courages pour le renverser. Si son passage au pouvoir a l'avantage de secouer ceux qui dorment et de hâter, dans une courte et définitive mêlée, la victoire de la France sur les sectaires et les tyrans dont la dernière campagne sera aussi la plus malfaisante, nous nous féliciterons de la rentrée de Clemenceau. Sans quoi ce serait le pire fléau et le prélude de notre perte.
Pour son premier geste, sa première innovation il inventa un complot. La Qiambre expirante ne fit pas d'objections, voulant être réélue. Le député officiel ne chicane pas son ministre de l'Intérieur qui garantit une majorité, mais avec carte blanche. Le complot est un peu comme l'état de siège ; Cavour disait qu'avec lui les imbéciles même peuvent gouverner. Clemenceau n'était pas un imbécile, mais un dictateur débutant, jouant à coup sûr. Le complot ou la Haute-Cour, c'est le même instrument idéal à ses yeux, l'appareil policier ou justicier, tous les deux au besoin. Quand rien ne va plus, que
la liberté gêne et que les fautes du parti sont trop lourdes, les républicains de l'espèce jacobine se sont immanquablement sauvés par le même manège. Dans la Haute- Cour qui jugea Boulanger contumace et celle qui condamna Déroulède, émeutier chevaleresque, Clemenceau mit la main. En 1917, il arrêtait Caillaux dans le même style mélodramatique, qui est le secret de son action publique, le germe générateur de tous ses mouvements. En philosophie il se pose Satan contre Dieu. Sur le terrain politique il s'oppose à quelqu'un, coûte que coûte, ordinairement à l'homme du jour qui le gêne le plus.
En 1906, apprenti ministre, il fit vraiment de l'art pour l'art. Car il n'avait pas d'adversaire en vue. Son complot ne fut qu'une exagération de luxe, du tir à blanc. Sans complot rien ne va ; mais pour celui-là les conjurés manquaient. Les quelques noms, couchés sur les listes de prévenus, étonnèrent par leur innocuité, au point que la machine à peine dressée se disloqua dans un éclat de rire. Il n'en gagna pas moins les élections qui se seraient faites toutes seules. Son complot raté n'y gâta rien ; c'est ce qu'il pouvait souhaiter de mieux. Après ce début folâtre qui sonna plutôt mal pour les gens sérieux, il fallait tout de même gouverner ou du moins en faire figure. Il chercha, pour se distinguer, les actes originaux et les solutions surprenantes. Sous son aplomb apparent et malgré sa résolution de ne jamais tomber, il hésitait beaucoup, tremblant in petto de son inexpérience. La veille des élections il parlait, presque avec timidité, comme pour se garer d'un échec, du suffrage universel, incertain, mobile, toujours changeant, prenant des décisions d'un jour que rectifiera l'avenir.
Sa première rencontre avec les difficultés s'offrit sur le terrain des grèves. Elles furent graves à Lens et à Denain. Se sentant regardé et payant d'audace, il imagina d'aller lui-même sur les lieux. Mais l'efficacité de la présence réelle ne s'y manifesta que par ses incertitudes.
Entre le gant de velours et la main de fer, il tergiversa gauchement. Le samedi il portait aux nues le révolutionnaire Broutchoux ; le mardi il l'arrêtait. Comediante, tragediante. A Lens comme à Denain il fut sifflé. Au lieu de se calmer, les ouvriers se fâchèrent contre l'homme d'opposition qui ne savait pas être homme de gouvernement, faussement cordial et faussement énergique. Cela finit assez mal, par le sacrifice de quelques soldats blessés et la mort d'un officier, le lieutenant Lautour. Clemenceau s'en tira par la manière forte, par des convocations de commissaires de police, 52 d'un coup, et la mobilisation des troupes de couverture de l'Est, détournées dans le Nord et le Pas-de-Calais. Sur 52 escadrons, le 6me Corps n'en garda que 10. La frontière dégarnie pour mater une grève, quelle victoire ! La question sociale fut pour Clemenceau la pierre d'achoppement perpétuel. Pendant trois ans ses maladresses et ses brutalités firent rage. Ayant commencé à Lens et à Denain, il finit à Draveil.
Avant d'arriver au pouvoir, ce n'était qu'une grande incapacité méconnue ; au ministère elle éclata en plein. Il n'est pas un homme politique qui n'en ait eu l'impression mêlée de stupeur, qui ne l'ait conservée malgré tout. Pourtant les destins s'accomplirent. De temps à autre les journaux inséraient des notes mélancoliques sur la fatigue de Sarrien ; le pauvre homme se prêtait au jeu de son collaborateur et préparait son effacement. En octobre 1906 sa démission supprima la formalité d'un président fantôme. Sous ce titre Notre Maître, je marquai le coup dans l'Eclair:
Le ministère Clemenceau a déjà quelques mois de date : il va enfin s'appeler par son nom.
Il est difficile de concevoir un homme moins important que M. Sarrien et un événement plus considérable que son départ.
Il jouait le rôle des zéros derrière les autres unités, comme le bouchon domine la vague; mais la disparition de ce zéro fait tom-
ber la dernière amarre qui retardait encore le lancement définitif du cabinet Clemenceau. Cette fois nous l'aurons lui-même, tout entier avec la plénitude de ses moyens, et la totalité de ses projets, toutes ses énergies et tous ses dangers. Il arrive dans un moment décisif, dégagé matériellement de l'Affaire Dreyfus pour résoudre les deux <luestions les plus critiques dont un homme d'Etat puisse accepter la responsabilité : le conflit religieiix et la guerre étrangère.
Son idéal, qu'il croit moderne, se relie étroitement à celui des conventionnels qui compliquèrent le patriotisme des frontières par de terribles discordes à l'intérieur. Il manifeste continuellement sa volonté d'envenimer l'incompatibilité de son gouvernement avec le clergé. Ce n'est pas pour le simple plaisir ou par hostilité iiTésistible qu'il lui reproche d'être au service de l'étranger, d'être plus romain que français. Il a besoin de ce ferment malsain de divisions incurables pour donner plus d'élan, d'autorité et de popularité à sa politique étrangère.
La constitution du ministère Clemenceau ne fut pas moins curieuse que caractéristique ; ministère d'un seul homme avec des comparses. Il s'arrangea pour offrir à Poincaré, à de Selves, à Bourgeois, à Millerand, des situations inacceptables. Il ne voulait ni des uns ni des autres ; il les apprivoisait, en leur donnant des crocs en jambe. Tous ne furent pas dupes, Millerand par exemple, très vexé d'être éliminé par Pichon ; mais les pelures d'orange qu'il sema sous les pieds de son ex-patron ne le firent ni glisser ni rouler. La force du cabinet dépendait non de ses aptitudes gouvernementales, mais d'un secret antérieur à sa formation, d'un appui étranger.
Le Times qui, en 1893, soutenait contre moi, jusqu'à la compromettre, la candidature de Clemenceau, prodigua les encouragements de sa sollicitude aux débuts chancelants du ministère. Son adhésion était trop chaleureuse et trop directe pour ne pas dériver d'un pacte. Il souhaitait aux électeurs de respecter l'équilibre des forces dans la direction donnée aux affaires françaises, et il ne cachait pas plus ses sympathies qu'il ne marchandait ses éloges :
Au point de vue des affaires éti-angères, les ministres républicains du Bloc peuvent se vanter avec raison d'avoir mis la France dans une situation beaucoup plus forte et beaucoup plus stable que celle qu'elle avait occupée pendant bien des années. Un gouvernement qui est prêt à envoyer 50,000 hommes de troupe dans les rues pour assurer l'ordre, possède un titre indiscutable aux suffrages des conservateurs : il rassure la bourgeoisie tout en donnant satisfaction à la classe ouvrière.
Ce programme exactement conforme à celui que Clemenceau prétendait suivre : Ni réaction, ni révolution, n'était-il pas également dans le goût du roi d'Angleterre ? Il est remarquable qu'Edouard VII, dans la période la plus troublée des grèves anarchistes, ait tenu à séjourner dans Paris, pour le quitter seulement après les élections qui consolidèrent le Bloc. Le Times interprêta la pensée du roi dans des termes si précis, qu'il était impossible de ne pas y voir l'affirmation d'une politique concordante franco-anglaise :
Le danger d'un gouvernement faible ou d'une période prolongée de fermentation intérieure a été écarté par la victoire du parti qui a fait et sanctionné l'entente, qui a un intérêt tout spécial à la maintenir.
Beaucoup de Français ont quitté Paris, craignant des troubles le jour des élections de dimanche. Notre roi montra qu'il comprenait mieux le véritable tempérament de la capitale française. Il donna aux Parisiens la meilleure preuve possible de sa parfaite confiance dans leur bon sens et dans leur respect de l'ordre public en se rendant lui-même au milieu d'eux au moment précis de la lutte électorale. C'est un acte que les Français, nous n'en doutons pas, auront compris et apprécié.
La crainte d'un accident, d'un accroc, altérant les rapports du ministère Clemenceau avec la nation française n'eût pas été affichée avec une telle insistance à moins que l'enjeu ne fût très gros. La note du Times s'éclaire par une autre de la Dépêche de Toulouse dont les relations gouvernementales sous le couvert d'Albert Sarraut, étaient notoires. Commentant l'inspection de
notre 2me Corps' aux grandes manœuvres de 1906 par le général French, elle s'étendait avec complaisance sur la mission du général anglais, la minutie de son étude et l'accueil fraternel du ministre de la guerre. «Il a fallu, disait-elle, improviser tant en Angleterre qu'en France une commune mobilisation» et sous une forme un peu voilée, elle annonçait l'existence d'une convention militaire :
Nos amis d'Angleterre sont en train de se constituer un gros de troupes apte à participer à une guerre européenne. Quant à la transporter sur le continent, n'en ayez cure. Au Transvaal n'ont-ils pas fait excellement qu'une chose, convoyer près de trois cent mille hommes, avec armes et bagages, à travers une étendue de mer en comparaison de laquelle la Manche n'est qu'un ruisseau? Bref, il n'est peut-être point inopportun de se rappeler que c'est par une convention militaire que s'est nouée la Duplice.
Peu de temps après un dialogue instructif s'entamait entre Clemenceau et un sénateur aussi courageux que questionneur :
M. Gaudin de Villaine. — Oui ou non, y a-t-il une convention militaire avec l'Angleterre?
M. Clemenceau. — Croyez-vous que je puisse répondre à une semblable question par un oui ou par un non?
Je suis ministre de l'Intérieur et non des affaires étrangères, et bien que M. le ministre des affaires étrangères m'ait communiqué, comme à tous ses collègaies du cabinet, des dépêches dont quelques-unes peuvent se rattacher à l'entente anglo-française, je n'ai pas étudié la question. Y a-t-il une convention militaire ? Je l'ignore, mais je ne le crois pas.
M. Gaudin de Villaine. — Cest énorme!
M. Clemenceau. — Oui, ce que vous avez dit est énorme.
M. Gaudin de Villaine. — Non, c'est votre aveu !
Je m'étonne que le Président du Conseil vienne dire au Parlement, qui a le droit de savoir la vérité, qu'il ne sait pas s'il existe ou non une convention franco-anglaise. Je répète que c'est énorme.
Le Président du Conseil ma répondu par une pirouette et un sourire. Mais votre rire a quelque chose de funèbre, de lugubre; il n'a rien de français. On l'a entendu le soir du 18 mars. On l'a en-
tendu aussi les soirs où Clemenceau avait battu les plus nobles têtos du parti républicain. J'espère que votre rire éternel ne se brisera pas dans un sanglot, quand vous aurez vu les ultimes ruines que vous préparez.
Après cet incident bizarre, Rochefort appela Clemenceau : «L'homime qui ne sait rien».
En effet, il jouait sur les mots. Il avait le droit de nier l'écriture d'une pièce constatant la convention militaire franco-anglaise ; cette pièce n'existait pas. Mais l'étude des voies et moyens, pour la coopération des armées, était achevée. Le reste n'était plus rien. Du reste le maréchal Joffre, interrogé sur son plan stratégique contre l'invasion du Nord s'est défendu en révélant que sa gauche, face à la Belgique, se composait en partie du corps expéditionnaire anglais à sa place dans la mobilisation commune. Plusieurs particularités du ministère Clemenceau seraient indéchiffrables, si le pôle magnétique, expliquant certaines attractions, n'était pas bien déterminé. Les conférences, d'où il est sorti, et son développement tout entier doivent être situés sous le signe britannique.
En s'essayant dans un département subordonné, il attendit d'être adopté lui-même pour acclimater sa politique ; c'est alors seulement qu'il désigna ses véritables auxiliaires, sûr qu'ils ne broncheraient ni ne fronderaient. Dans les deux ministères essentiels, la guerre et les affaires étrangères, il ne tolérait pas d'écarts, exigeait l'obéissance aveugle. Picquart et Pichon, amorphes, onctueux, découpés dans la cire molle, méritaient d'être pris. Pichon, épave de la noyade de 1893, était revenu sur l'eau par la servitude administrative. Picquart, ayant franchi en deux mois trois échelons de la hiérarchie, de lieutenant-colonel en réforme improvisé général de division, était un défi à l'armée. Pour le chef civil, c'était un Boulanger de tout repos ; par lui les armées de la République étaient à la discrétion de Clemenceau, comme
au temps des commissaires de la Convention. Il ne changeait donc pas de système ; il l'améliiorait, s'assiirant contre les hommes nouveaux qu'il employait. Avec ses ministres à tout faire, rien ne le gênait plus. D'ailleurs il n'avait pas d'illusions sur la démocratie, sachant comment on la mène. N'a-t-il pas défini son impuissance dans le Grand Pan ?
Qu'est-ce que la démocratie? Par définition: le gouvernement du peuple. Je prie qu'on me le montre, le g-ouvernement du peuple, et qu'on me dise où, comment, en quel lieu il se manifeste.
Ce qu'on appelle le peuple pour la commodité du discours, c'est apparemment la mobile masse des intérêts changeants qui flottent au vent des préjugés, des rêves ataviques, des passions, des espérances. Qui oserait prétendre que ce peuple gouverne et ait jamais gouverné? Qui ne sait que depuis les temps connus jusqu'à nos jours, il est je ne dis pas conduit, mais poussé au hasard des caprices, des sophismes, des sentiments bons ou mauvais, d'une bruyante minorité d'action.
En réalité, ce qu'on entend par démocratie, dans le langage courant, c'est l'accroissement fatal, profitable, mais incohérent des minorités gouvernantes.
Le peuple est roi. Il règne. Mais il ne gouverne pas. Il a, comme les dieux d'Homère la fumée des hécatornbes.
Le roi d'Angleterre n'aurait pas écrit ce morceau ; mais personne en Europe n'était plus que lui d'accord avec l'auteur. Tous deux se comprenaient à demi-mot et se partageaient les rôles. L'action peu bruyante d'Edouard VII contrastait avec les débordements oratoires de Guillaume II. Après la visite de l'empereur d'Allemagne à Tanger, provoquée par le pacte marocain, d'où Londres avait exclu Berlin, surtout après la chute de Delcassé, l'Angleterre eut besoin d'un homme qui la comprît à la tête du ministère français. Delcassé, ministre secondaire, s'était laissé débarquer par Rouvier. Le roi voulait mieux. Lui-même se chargea de découvrir le tempérament et le caractère du délégué indispensable aux intérêts britanniques. Il se rendit plusieurs fois in-
cognito à d'Elysée pour s'entretenir avec Fallières. Il eut avec Clemenceau des entrevues capitales. De là datent beaucoup d'incohérences, qui mirent Clemenceau en contradiction comique avec tout son passé, mais qui montrent d'autant plus la gravité des motifs et des influences auxquelles il dut céder. C'est ainsi que fut décidée la première expédition au Maroc. La politique coloniale qu'il avait jadis condamnée devint son cheval de bataille et le Times donna sur ce point aussi la raison fondamentale du changement :
Ce n'est pas seulement dans ses affaires intérieures que ia France a besoin d'une direction forte et sagace. Elle est menacée, comme nous le constatons en Angleterre avec de sympathiques regrets, de difficultés au Maroc qui peuvent devenir très graves. Les Français se sont montrés très patients, mais une action militaire sera probablement nécessaire pour protéger les droits de la France et donner une leçon à ceux qui l'attaquent. On peut avoir confiance en un ministère Clemenceau pour faire l'effort requis avec la vigueur nécessaire.
Clemenceau se préparait à utiliser les hasards. La graine en était partout semée au Maroc à profusion. Les désordres de Casablanca lui fournirent l'occasion d'entamer la conquête de l'empire Chérifien et, qui sait, d'y accoster peut-être des complications Européennes. Dans les conversations d'Edouard VII, elles furent également prévues. Clemenceau promit au roi de relever le gant. En octobre 1906, interrompu dans une réunion méridionale par un auditeur complaisant qui lui cria : la Paix, il s'empressa de lancer son couplet. On sut à la ronde qu'il n'était plus pacifiste et qu'il ne croyait guère à une longue paix :
II y a quelques années je partageais les sentiments de ceux qui parlent aujourd'hui de fonder une paix définitive entre les nations. Je m'illusionnais sur l'état de l'Europe. Nous avons pu voir ce qui s'est passé il y a quelques années. Nous n'avions provoqué personne cependant! Et de l'autre côté du Rhin, un orage d'outrages et d'injures s'est élevé contre nous. Je suis partisan de la paix, mais pas de la Paix à tout prix, vous m'entendez bien.
Pour que l'Allemagne n'ignorât point son état d'esprit, il eut soin d'en prévenir par une brusque .pointe, le prince de Radolin, ambassadeur d'Allemagne à Paris. A brûle pourpoint dans un dîner officiel, il lui tint ce langage, qui surprit et même ahurit le diplomate interloqué :
Je suis fort content, Monsieur rAmbassàdeur, de vous rencontrer. Je tiens en effet à vous demander quelle est l'attitude véritable de votre g-ouvernement envers nous. Officiellement, vous nous faites « des mamours >, vous protestez de vos sentiments amicaux, vous êtes tout à la paix et à la concorde. Et par derrière, M. Schiemann, l'ami le plus intime de l'Empereur, nous attaque avec violence dans son journal, exprime la méfiance la plus blessante à notre égard, nous représente toujours comme animés des intentions les plus malveillantes envers votre pays. Je ne comprends pas du tout ce que signifie cette politique.
Ce petit discours préludait à des dialogues plus sérieux. Celui qui s'engagea lors de l'affaire des déserteurs de Casablanca faillit mal tourner. Dans le petit livre des mots qu'il dédie à la postérité, Clemenceau s'est plu à noter qu'il avait tenu tête à l' Allemagne et qu'elle s'était inclinée :
En 1907, Clemenceau osa dire : Non ! à l'Allemag-ne. Il eut pour cela à vaincre bien des hésitations autour de lui.
Ce jour là, disait-il en faisant allusion à cet timidités, il a fallu dire des N.. de D... ! Mais je les ai dit.
Recevant des mains d'Edouard VII, son suzerain, le sceptre et la commandite de la démocratie française, Clemenceau s'était promis d'être de parole ; en effet, dans les grandes lignes, il barra ferme et droit. Mais les incohérences, que son passé et ses incompétences rendaient inévitables, apparurent d'autant plus. Tous ses actes, toutes ses directions nouvelles juraient avec d'anciennes affirmations, avec ses programmes et ses principes. Dans les grèves où il abusa du déploiement militaire, les mineurs le traitèrent de renégat. Dans les émeutes du midi ses complai-
sances coupables et ses violences sauvages firent couler le sang ; seul le prestige du général Bailloud empêcher tout un corps d'armée de mettre la crosse en l'air. Le 17me de ligne débandé au centre de quatre départements révoltés pouvait entraîner une crise de séparatisme, une seconde guerre des Albigeois au vingtième siècle. Le Petit Parisien poussa un cri d'alarme : «L'idée de la parti une et indivisible, telle que la proclamait la Révolution, est à la veille d'être mise en discussion.» Clemenceau eut tellement peur qu'il supplia la Chambre d'ajourner le débat sur la suppression des conseils de guerre, son thème de prédilection. «Si la discipline faiblit dans l'armée, s'écriait-il, c'en est fait de la France.» Neuf ans auparavant il déclarait la société militaire une «organisation féroce de servitude, basée sur une soumission de bête passive». N'était-ce pas lui qui lors de la collision de Fourmies excitait l'indignation du Parlement?
Qui pourrait soutenir ici ou devant l'Europe, devant le monde, que les faits qui se sont passés avant la fusillade, justifient la mort de ces femmes, de ces enfants dont le sang a pour si long-temps rougi le pavé?
Non ! Il y a une disproportion épouvantable entre les actes qui ont précédé la fusillade elle-même. II y a quelque part sur le pavé de Fourmies une tache de sang innocent qu'il faut laver à tout prix! Prenez garde! Les morts sont de grands convertisseurs. Il faut s'occuper des morts!
Sauvez la République, sauvez la patrie, sauvez le foyer! Monsieur le ministre, sauvez la République, je vous demande pitié pour la France.
Après la fusillade de Narbonne, Clemenceau n'eut ni les mêmes accents ni la même pitié. Il se contenta d'incriminer la conspiration royaliste et l'Eglise catholique. Un de ses journaux conspuait la contre-révolution, «qui remonte d'un bond au-delà de 89, qui se jette sur la patrie, la déchire toute vive, la met en pièces, la disloque». Un autre dénonçait le pape : «Un homme est au Vatican, qui a su trouver parmi les nations ennemies de
la révolution et de la France, tout l'argent nécessaire pour arriver à rompre la belle unité française.» En imaginant deux complots, par les soins de la Sûreté Générale et d'Hennion, il se consolait des morts tués par lui. En fait ses fantaisies, affolant et déprimant les cerveaux, détraquaient la discipline et encourageaient les révoltés. N'avait-il pas réintégré d'office un lieutenant Tisserand- Delange, puni pour avoir refusé d'obéir avant même d'être commandé et livré aux révolutionnaires la clef dont il avait la garde ? En appelant l'armée au secours de l'ordre, il l'invitait à s'insurger. Une autre fois il arrêtait vingt et un signataires d'affiches anti-militaristes pour un délit reconnu inexistant par lui-même, dans un document écrit sous sa dictée. Toujours la sinistre incohérence. Jaurès avait-il donc tort de dire qu'il était le virtuose de l'impuissance?
Vis-tà-vis des soldats, du simple pioupiou, comparant les circulaires d'un président du Conseil en détresse avec les discours de l'opposant et les livres de l'agitateur, l'incohérence enfantait l'émeute. Vis-à-vis des officiers et des généraux, cette même incohérence dictait de monstrueuses persécutions contre les chefs dont la franchise gênait les politiciens. L'amiral Germinet fut frappé, parce qu'il refusait de fermer les yeux sur l'inefficacité des. obus encombrant les soutes de ses cuirassés. Toutes les flottes du monde, excepté la nôtre, possédaient des projectiles à grande capacité d'explosifs, dont les Japonais vainqueurs à Tsoushima, avaient dévoilé l'énorme supériorité. L'amiral Rieunier qualifiait les nôtres d'obus en porcelaine, comme ceux des Chinois à la bataille de Yalou. Un communiqué officieux exploita la disgrâce de l'amiral Germinet avec une odieuse papelardise :
M. Clemenceau, après avoir entendu ces explications, a dit à l'amiral Germinet que, tout en reconnaissant ses qualités professionnelles, il ne pouvait lui dissimuler qu'il avait commis une faute. Le président du Conseil a ajouté que pour les navires il n'y avait pas
seulement des canons, mais des hommes, et que s'il fallait se préoccuper scrupuleusement d'entretenir la puissance matérielle, il fallait avec un égal souci, s'attacher à n'affaiblir en rien la puissance morale.
Le président du Conseil et le ministre de la marine se sont mis d'accord pour proposer demain au Conseil des ministres d'appliquer une sanction sévère.
Or Clemenceau avait passé sa vie à répéter sous des formes variées sa maxime unique : «Honte au pays où l'on se tait ! » Cinq ans avant d'exécuter l'amiral Germinet, il apportait au Sénat, le 12 mars 1903, la lettre d'un officier en activité à l'appui de ses critiques sur la médecine militaire. L'amiral de Cuverville, lui demanda si la lettre était signée d'un officier, et sur sa réponse affirmative, émit cette réflexion: «Cela dénote de sa part un esprit d'indiscipline regrettable.» Alors l'éloquence de Clemenceau se donna toute carrière :
Votre théorie est une théorie de monarchie, une théorie d'asservissement; elle a fait son temps, nous n'en voulons plus. J'oppose nettement notre théorie de la discipline à la vôtre. Etre soldat, cela veut dire aujourd'hui être un homme libre, qui fait momentanément l'abdication de sa volonté dans un intérêt supérieur, mais non pas pour obéir servilement aux caprices d'un homme, général ou souverain.
Est-ce que vous empêcherez les hommes de parler ? Quand nous aurons le service de deux ans, tout ce qui est mauvais dans l'armée sera à jamais condamné. La publicité setde est efficace. Dans l'armée la discipline ne pennet aucune plainte ; aussi la routine s'accroît tous les jours. Est-ce que vous croyez qu'il ne sera pas loisible à l'homme qui veut servir la France et se rend compte que ses chefs ne remplissent pas leur devoir, de rappeler aux mandataires du peuple souverain que la patrie est desservie par ses prétendus serviteurs.
Quand l'amiral Germinet fut révoqué, la marine tiraillée par les théories les plus contraires, jouet de toutes les expériences les plus ineptes, traversait une épreuve redoutable. Le cuirassé léna sautait ; les obus sans explosifs éclataient dans l'âme des canons ou à quelques cent
mètres de la bouche, et des malfaçons inouies étaient signalées même par la presse anglaise. C'est ainsi que deux cuirassés tout neufs, Patrie et Republique, coûtant chacun 35 millions de francs, furent longtemps désarmés, parce que leurs canons de 305 ne pouvaient tirer par suite d'une erreur grave dans le calcul des tourelles avant et arrière. L'amiral Germinet à qui sa conscience défendait d'être optimiste avec un tel matériel, paya toutes les incuries et toutes les gaffes dont il était innocent.
Après le tour de Germinet, vint celui d'Hagron, généralissisme. Les Chambres ayant exigé par anticipation le renvoi de deux classes 1903 et 1904, le chef chargé du commandement suprême refusa d'accepter une responsabilité qui ne saurait être une fiction du temps de paix pour ne pas être une déception terrible en temps de guerre. Jamont était parti lors de la démolition de l'Etat- Major ; Hagron n'ayant pu se faire écouter s'en alla pour ne pas protester à haute voix et respecter la discipline jusqu'à l'abnégation totale. Il fut néanmoins injurié par la presse officieuse, sous. prétexte qu'il abandonnait son poste, quand au contraire un tel sacrifice muet, ni factieux ni stérile, imposait la réflexion et le respect. Durant la guerre, l'Action Française, avant de se coucher humblement aux genoux de Clemenceau, ne manquait pas un seul jour de rappeler avec les preuves numériques, tirées de l'Annuaire et des budgets, la prodigieuse décadence de l'armée sous le règne de Picquart, fidèle exécuteur des pensées du Tigre. Pour une fois l'Action Française ne se trompait pas ; c'est en se déjugeant qu'elle a menti.
Les services diplomatiques furent aussi maltraités que les autres. Pichon s'était vanté de créer une diplomatie plus républicaine. Le premier qui bénéficia de cette belle caution fut le comte d'Aunay, le célèbre révoqué pour attentat contre la patrie. Réintégré après avoir recouvré ses droits à la retraite, il toucha de plantureux arriérés. Paul Deschanel dans son rapport sur le budget
de 1907, stigmatisa le régime des passe-droits exorbitants, «dont les agents de la carrière ont été les témoins attristés ou les bénéficiaires satisfaits». D'après lui les modestes, les timides, les inconnus souffraient, malgré leurs mérites et les sacrifices consentis, d'être entravés dans leur carrière par l'intrigue des habiles. Le cas scandaleux de Dutasta attira son attention sévère ; entré dans la carrière en 1898, secrétaire de 2me classe en 1904, il avait en 1906, par la volonté arbitraire de Clemenceau, sous ses ordres un ministre plénipotentiaire, un secrétair de Ire classe, un consul de Ire classe etc . . . Par une série d'irrégularités et d'illégalités formelles l'avancement de cet agent fut précipité ; mais la dette de famille ainsi payée justifia encore plus la conclusion de Paul Deschanel sur les pratiques du département entier: «Toutes les règles y sont violées. r, C'est ainsi que Clemenceau républicanisait la diplomatie, comme il démocratisait l'armée. Il serait impossible d'ailleurs de découvrir un seul de ses actes, petits ou grands, qui n'ait été en opposition avec la loi ou en contradiction avec ses plus solennelles affirmations. A propos du procès Dreyfus, il s'était indigné contre Vimbécillité et l'infamie du huis clos :
0 tartuferie ingénue des grands chefs que nous admirerions s'ils avaient pu obtenir le huis clos de l'histoire pour Metz et Sedan. Vous vous jugez vous-même, M. le ministre, en vous dérobant à la pleine lumière. Assez de mensonges, assez de secrets, assez de faux entre quatre murs, ouvrez les fenêtres et laissez entrer la lumière!
La France est en état de rendre publiquement la justice sur son territoire.
Voilà bien l'endroit de la médaille frappée par Clemenceau en 1899. Voici le revers en 1908. Un officier de marine, Ullmo, est arrêté pour trahison. Jamais le principe de huis clos n'est plus sévèrement appliqué. Deux jours durant les juges, depuis l'ouverture des débats jusqu'à la fin, ont refusé à la curiosité de l'opinion la moindre lumière. Comme indice de versatilité, c'est complet !
Pour clore la liste des forfaits inédits, la violation de l'immunité diplomatique par des perquisitions dans les appartements du nonce Montagnini achève le tableau des folies incohérentes. Furieux des transactions et des conciliations relatives de son ministre Briand, Clemenceau le désavoua, tirant lui-même un coup de canon contre le Vatican. Il expulsa le nonce et saisit même ses archives qu'il dut rendre ensuite à l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie. Mais il s'adjugea les papiers intimes pour les communiquer aux journaux et les publier. Les gens renseignés soutiennent avec vraisemblance que cette descente de police fut motivée surtout par le besoin de rattraper une correspondance échangée, avec son aveu, entre la nonciature et Mme d'Aunay. Ayant séquestré des notes, d'ailleurs non contrôlées, dénuées de tout caractère d'authenticité il s'empara d'un prétendu carnet du nonce, et vomit sur Piou les plus grossières déclamations ou provocations. Hanté sans doute par l'affaire Norton, il se plaignit en termes furibonds que le président de l'Action Libérale, «pire que les scélérats qui volent et qui tuent», avait eu l'idée de l'acheter. Piou nia le projet d'achat, sans démentir que Clemenceau fût accessible aux offres d'argent :
Monsieur, A la grossièreté de vos injures je puis mesurer votre colère. Elle est justifiée. Si M. Montagnini m'a attribué des propos que je n'ai pas tenus, du moins a-t-il traduit très exactement ma pensée.
Comment voulez-vous que je ne croie pas à la vénalité de l'excommandité de Cornélius Herz?
Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations les plus distinguées.
Jacques Piou.
Tant de cabrioles et d'incartades fatiguèrent à la longue, dégoûtèrent tout le monde. L'investiture d'Edouard VII s'effritait. Les mauvaises langues insinuaient en sourdine que le roi d'Angleterre se désenchantait de son proconsul. L'écho de petites algarades, à Marienbad ou
ailleurs, dissipait les illusions de la lune de miel et du marivaudage avec Fallières. Ce refroidissement a-t-il incité Delcassé, rival trop méprisé dans les bonnes grâces britanniques, à profiter du mécontentement parlementaire pour tenter l'assaut? En juillet 1909, en pleine canicule, la veille du départ des Chambres, l'interpellation et l'interpellateur furent accueillis par le dédain du dictateur qui ne songeait qu'à sa cure de Carlsbad. Il le prit de très haut dans sa réplique impertinente avec son agresseur. Il faisait chaud ; la ménagerie s'énerva eL le dompteur imbattable fut battu, vers les 7 heures du soir en quelques minutes. Il y avait de la saturation et de l'épuisement dans l'air. En tirant sur une corde insolente qui avait trop de fois servi, il agaça la majorité et se trouva par terre, décousu, honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
Honteux d'être rossé par un boxeur de troisième ordre et furieux d'être remplacé par Briand ! Pour masquer sa rage rentrée, il simula une tournée en Egypte et la trêve jusqu'au printemps. Il confiait à la Dépêche de Rouen :
Je n'ai pas le droit de ti'oubler le travail de mon successeur au moment où les difficultés commencent. Non, je ne ferai pas ça. Laissons le travailler! Ce n'est pas déjà si commode. Dites aussi que je n'écrirai cet hiver dans aucun journal : je n'aspire qu'au repos.
Au lieu de partir en Egypte, il resta et au début de novembre, passant sur le çpont de la Concorde, le chapeau sur l'oreille, la canne dans la poche de son pardessus, le nez au vent, il disait à un député radical négligemment :
Briand tire à sa fin. Je suis sûr que personne dans le parti républicain n'a plus d'illusions sur lui. Vous allez me renverser ce garçon là, hien vite! Et comme les radicaux n'ont personne sur qui compter, c'est moi qui ferai les élections!
Vers le grand conflit
En s'écroulant au milieu des murmures d'une Chambre excédée, Clemenceau apostropha Delcassé coupable d'avoir risqué la guerre sans que la France fût prête.» Le crime de légèreté et d'incapacité réunies lui était encore plus imputable. Ce reproche fut sa propre oraison funèbre ; il mourut en somme de sa main et c'était justice. Mais sa dernière sortie sur la guerre ne s'oublia plus. Elle marquait en traits de feu la préoccupation universelle qui s'avouait le moins, qui fermentait à tout propos, qui perçait sous toutes les questions. La dégradation de la politique intérieure faisait plus dominantes et plus pressantes les craintes de la politique extérieure.
Le gouvernement de Clemenceau avait détruit sans retour tout ce qu'il ébranlait et sapait dans . l'opposition. Son régime innomable ne rendait pas la succession enviable. En faussant les ressorts de l'administration civile, en substituant sa fantaisie à toutes les garanties régulières, il supprimait l'ordre matériel, la sécurité, la confiance et le calme. Briand, son héritier, s'efforça par la réforme électorale de relever l'esprit politique et la vie normale ; mais il succomba sous un malentendu incurable, en cherchant l'amélioration de nos rapports avec l'Allemagne. Pour mettre un terme aux querelles coloniales, on avait imaginé un consortium franco-allemand, une société Africaine d'exploitation mixte, associant les nationaux des deux pays. L'organisation de la première société eût servi de modèle à une série de contrats qui
apaiseraient les rivalités. Partant de l'Afrique, elles étaient susceptibles de créer partout des filiales, même en Europe.
La chute du cabinet Briand, rompant les pourparlers engagés, entraîna le renoncement définitif à la combinaison que l'Allemagne avait acceptée. L'absence de continuité dans nos propositions successives indisposait le puissant voisin de l'Est. (D'autres mésintelligences survinrent, d'autres échecs à de nouveaux efforts d'entente et les gouvernants de Berlin conclurent un peu tous, comme M. de (Holstein : «Il n'y a rien à faire avec ces gens là.» L'incompréhension des deux gouvernements fut fatale. Fonctionnant côte à côte avec des méthodes inverses et des points de vue linconciliables, ils finirent par se trouver dos à dos. Le nôtre ne tenait compte que de ses intérêts électoraux et parlementaires ; il se souciait peu d'affaires traitées dans le cabinet, tant qu'elles n'avaient pas de répercussion au dehors. Quand les collaborateurs de Monis causaient négligemment du consortium franco-aUemand, grâce auquel ils avaient renversé Briand, ils ne montraient aucun embarras de le laisser au panier : «Nous ne pouvons pas monter en épingle, disaient-ils, l'œuvre de nos prédécesseurs.» D'autre part, rAllemagne s'irritait de nos fins de non recevoir. Elle ne concevait pas une négociation internationale suspendue aux crises ministérielles. Elle s'enferma et se bloqua dans son mécontentement. Ignorant ou ne pratiquant pas l'appel à la publicité qui, par le jeu de l'opinion, eût détendu les susceptibilités les plus inquiétantes, elle gardait pour elle un dépit capable de faire explosion et de dépasser le but. C'est ainsi qu'après trente mois de mauvaise humeur concentrée, elle envoya le Panther dans les eaux d'Agadir pour accentuer sa résolution d'élargir et de brusquer le débat. Ce fut malheureusement pour nous une énigme, dont André Tardieu a parfaitement défini la gravité et les conséquences :
De l'été 1911 au printemps de 1912, la France est allée de surprise en surprise. Elle n'a pas compris pourquoi, le premier juillet 1911, l'Allemagne a envoyé un vaisseau de guerre dans le port marocain d'Agadir. Elle n'a pas compris pourquoi au départ de ce bateau, l'Allemagne était maîtresse d'un bon quart du Congo français.
Le coup de poing d'Agadir persuada aux Français que l'Allemagne préméditait la guerre. Les Allemands s'étaient mis en tête que nos négligences dilatoires couvraient un dessein de nous moquer d'eux. Cette double erreur s'est grossie jusqu'à la guerre de 1914 ; n'en cherchons pas ailleurs ou autre part les véritables origines. Il y a de lourdes responsabilités humaines, quelques-unes qui crèvent les yeux, d'autres qui se cachent ; il faudra bien les tirer au clair, à travers les mensonges, les hypocrisies et les diversions voulues par les intérêts personnels, les craintes, les fautes non avouées et les inimitiés. Mais l'aiguillage funeste date du jour où des deux côtés les passions populaires ne furent plus contenues par les gouvernants. Une fois les trains mis sur la même voie, à toute vapeur, ils devaient se briser dans un choc épouvantable. On s'agite pour ramasser les morceaux ; combien d'années durera le travail de raccomodage? Seule la politique pouvait freiner après 1911, parce qu'elle opposait des vérités >à des erreurs, des raisons à des sentiments. A partir du traité marocain-congolais, qui laissait à Paris et à Berlin des blessures de dignité et d'amour propre 'mal fermées, il n'y eut plus chez les souverains et les ministres responsables de vues propres, capables de réagir et de commander aux foules.
Il n'y eut que des états d'esprit, soumis à la pression ou à la poussée des événements, suggestionnés par des mobiles inférieurs. L'obédience préventive à la fatalité des solutions est la plus regrettable disposition pour éviter des maux jugés inévitables. Tout dépend alors de la balance instable des états d'esprit pacifiques et des états d'esprit guerriers, par résignation ou par assentiment
préalable. Quand les choses en sont à ce point de dérèglement, le châtiment est proche, la direction devient folle.
L'état d'esprit pacifique, à cette époque, fut représenté par Caillaux. Un de ses adversaires, Pierre Albin, a tracé son portrait assez finement, avec ses tendances et ses qualités, dans le livre très documenté sur le Coup d'Agadir :
Le ministre des finances disposé à < causer > avec M. de Lancken, était l'homme par excellence des constructions savantes et complexes, des participations, des accords, des groupements d'intérêts dosés et distribués suivant d'harmonieuses proportions. Il avait le goût, on pourrait dire la passion des chiffres. Il apportait à les manier, à jongler avec eux, un esprit d'analyse, une imagination extraordinaire qui se doublaient d'une connaissance réelle et pratique des affaires. Transporter un problème national sur le terrain financier, présider, aider à la constitution d'une société où Allemands et Français feraient taire leurs querelles autour du tapis vert d'un conseil d'administration, séduisait, charmait cet esprit où il n'y avait pas moins de dilettantisme que de sentiment des réalités.
Clemenceau possède à la perfection le sens aigu des arguments de polémique, avec une manière sophistique d'être toujours incomplet, injuste et malveillant. Il s'est précisément ingénié à critiquer comme le point le plus faible de la politique de Caillaux ce qui était le point fort de ses facultés et de sa méthode. Voici comment à la tribune du Sénat, dans son discours sur la convention allemande de 1912, il fit le procès des négociations padîiquement terminées dans la forme, mais gâtées au fond par des arrières-pensées chagrines et maussades :
Je ne veux pas dire de mal des financiers, mais je crois qu'ils sont mieux à leur place dans la finance que dans la politique étrangère de la France. Ils n'ont pas de balance pour l'impondérable, pour les sentiments, pour les passions, pour les idées qui font agir les nations ; ils ne voient que les choses qui se vendent, ce n'est pas assez, et le vice principal des accords financiers avec l'Allemagne,
c'est surtout, nous n'avons pas à nous en cacher, que nous avons toujours peur d'accroître, par les bénéfices que nous laissons à l'autre partie, la force dont la pointe est dirigée contre nous. Voilà ce que c'est que le pacifisme financier : il n'a rien donné de bon.
Est-il défendu de considérer que les deux visions de Caillaux et de Clemenceau qui furent antagonistes, surtout par l'animosité des deux hommes l'un contre l'autre, pouvaient être complémentaires? Elles ne s'excluent point. Accommodées aux circonstances par un homme d'Etat, à tour de rôle ou simultanément, elles auraient de la sorte évité à la France, soit de se courber dans les humiliations, soit de se fracasser sur les récifs. Elle n'eût pas été acculée et réduite à se lancer, corps perdu, dans une mêlée, d'où elle sort militairement glorieuse, mais affaiblie en hommes et appauvrie économiquement. L'absolu des règles de politique étrangère est souvent déraisonnable et les vérités n'y sont telles que pour un temps, rébus stantibus, comme Bismarck l'a ingénieusement enseigné, comme l'ont si mal compris les élèves par trop novices de sa diplomatie.
La politique de Caillaux, avant Agadir, fut loin d'être irréprochable ; après, elle tombe beaucoup moins que Clemenceau ne l'a soutenu dans l'erreur d'être exclusivement financière. En tout cas elle ne fermait pas toute issue à la réflexion et aux reprises de conversations utiles. Clemenceau demandait à cor et à cri un œuf en risquant de perdre un troupeau de bœufs. Il a commis la faute bien plus grave de surexciter les impondérables pour aboutir plus vite au conflit. Ce n'est pas en tenir compte dans la mesure décente où l'honneur d'un pays mérite d'être sauvegardé ; c'est souscrire de propos délibéré au délire des collisions mortelles et couper d'avance toutes les voies de retraite. Brûler ses vaisseaux pour forcer les équipages à combattre sur terre, c'est parfois la ressource désespérée d'un chef d'expédition
aventureuse ; ce ne peut être l'unique ressource d'une grande nation.
A vol d'oiseau un rapide regard d'ensemble sur les entretiens laborieux et souvent fastidieux de Kiderlen- Waechter avec Jules Cambon est presque affligeant. Quoi ! la France et l'Allemagne discutent des semaines et des mois pour quelques kilomètres de plus ou de moins, des sables ou des marécages stériles ? Elles épuisent un vocabulaire, leur arithmétique et leur cartographie, pour des maquignonnages de foire, pour être mécontentes toutes deux du résultat et empirer leurs relations ! Alors que tant de questions, nullement inabordables, les seules qui devraient être abordées dignement, en vue d'une liquidation grandiose, sont délaissées par peur de la peur dont elles sont entourées ! André Tardieu qui n'a pas non plus élevé le sujet à sa hauteur, mais qui est expert en travail diplomatique, fait de main d'ouvrier, ne tarit pas sur le manque de présence d'esprit, sur l'ambiguité des équivoques, sur la diplomatie à rebours du quai d'Orsay, pris au dépourvu en face de l'Allemagne, quœrens quem devoret. L'Allemagne bougonne, rugit ; mais il est visible qu'elle n'a pas l'envie de tirer l'épée. Alors pourquoi se laisser manœuvrer, au lieu de manœuvrer soi-même ? Pourquoi six semaines perdues en reculs, en concessions, en refus, sans plan, sans harmonie, sans programme et pour aggraver la situation ?
A qui la faute? La diplomatie allemande avait été brutale et capricieuse, la diplomatie française inerte et à la suite. Mauvaises instructions initiales, qui avaient négligé l'essentiel; mauvaises instructions ultérieures, qui, en faisant durer l'erreur initiale, l'avaient aggravée de flottements incompréhensibles. Au surplus, la raison se refusait à concevoir que tant et de si diverses cessions fussent pour nous également admissibles; que les propositions allemandes fussent tantôt négligeables et tantôt appréciables. L'exécution de tels ordres ne pouvait être que médiocre et paraît l'avoir été. M. Jules Cambon
s'est plaint assez haut du rôle ingrat qu'on lui imposait pour que l'équité veuille qu'on enregistre ses plaintes. Est-il vrai, comme il Ta déclaré, qu'il ait dû < soutenir la lutte, ayant derrière lui des g-ens qui n'eussent pas été fâchés de la lui voir perdre > ?
Ces gens, au 'bout du fil entre Paris et Berlin, mouches du coche dans le cabinet du ministre lui-même, menaient tout à la dérive, avec une petitesse d'esprit et des lenteurs sans pareilles. C'est alors qu'intervint le Président du Conseil, donnant de sa personne parce qu'il fallait aboutir, que l'opinion française se déconcertait, que l'opinion allemande se montait. Côtoyer la guerre pour rien, sans la vouloir, est un exercice de voltige trop vertigineux. Caillaux n'était pas du métier, mais réalisateur. Il le fut sur un terrain qui n'était pas le sien. Sa décision et sa souplesse regagnèrent une partie que disputait âprement le secrétaire d'Etat allemand. Après 126 jours de chicanes, le Maroc «changea de teinte sur la carte y,, l'Algérie fut assurée sur ses deux flancs et l'empire français de l'Afrique du Nord consolidé. Mais surmené par ces lourdes tractations, le Président du Conseil, responsable de toute la politique, prit quelques initiatives qui passèrent par-dessus la tête de son ministre des Affaires Etrangères. M. de Selves était aussi jaloux de ses prérogatives qu'incertain et lent dans la manière de conduire son département. Il se félicita d'autant moins du résultat qu'il n'en était pas l'auteur et trouvant à qui parler chez les adversaires de son chef, il conspira avec eux pour le renverser après le vote du traité. Pierre Albin, qui a puisé aux sources, raconte l'étranglement de Caillaux par Clemenceau avec le lacet tendu par de Selves :
Le 9 janvier, la commission entendait M. Caillaux. Comme celuici terminait son exposé en affiiTnant sui- l'honneur qu'au cours de la crise il n'y avait < jamais eu de tractations politiques ou financières d'aucune sorte en dehors des négociations diplomatiques et officielles >, M. Clemenceau se leva et s'adressant à M. de Selves :
< jNIousieur le Ministre des Affaires Etrangères peut-il nous confirmer cette déclaration? Peut-il nous dire s'il n'existe pas des pièces établissant que notre représentant à Berlin s'est plaint de l'intrusion de certaines personnes dans les relations diplomatiques francoallemandes ? »
< Messieurs, répondit M. de Selves, j'ai toujours eu un double souci : la vérité d'une part, et de l'autre le devoir que m'impose ma fonction. Je demande la permission de ne pas répondre à la question que vient de m'adresser M. Clemenceau >.
Le soir même, dans une lettre où se trouvaient reproduits les termes mêmes de cette réponse, M. de Selves adressait sa démission au président de la République. Deux jours après, M. CaiUaux était démissionnaire, et le 13 janvier, eu une seule journée, M. Poincaré constituait un nouveau cabinet.
Clemenceau nourrissait contre CaiUaux des sentiments très malintentionnés, d'abord parce qu'il avait été son ministre, ensuite parce qu'il l'était redevenu sans lui, enfin parce que, traitant avec l'Allemagne, il avait amélioré l'accord de 1909. En louant l'intransigeance de Selves, dont le loyalisme n'était pas à toute épreuve, il obtint de sa vanité et de ses rancunes tout le concours désirable pour précipiter Caillaux dans les oubliettes. Le souci de garantir l'autonomie de chaque ministre à l'égard de leur chef avait quelque saveur dans la bouche de celui qui n'avait jamais accordé aux siens la moindre indépendance. Il ne leur faisait un sort que s'ils se débrouillaient mal au Parlement ; alors il coupait le câble et les abandonnait, n'étant jamais gêné pour les remplacer. Ne disait-il pas un jour plaisamment ? «Si je chassais tous les ministres qui m'ennuient, ce serait le couteau de Jeannot ; mais cela use le manche.»
Caillaux, déblayé en un tour de main, laissait la place libre à tous ceux qui opinaient ou espéraient que la guerre était partie remise. Les négociations si pénibles d'Agadir avaient tué la foi dans le prix de l'entente et rendu impopulaire l'idée d'un accord franco-allemand, jusqu'à le rendre irréalisable. Clemenceau n'en avait pas
moins dit au Sénat avec une astuce qui lui permit bientôt d'être belliqueux sans cesser d'être logique : «Prenez garde. Votre traité est de telle sorte que de deux choses l'une ; il en sortira ou la guerre ou l'alliance. Il crée trop de contacts pour que les signataires puissent demeurer indépendants. Il faudra qu'ils soient ou très bien ou très mal.^y Cette phrase est d'autant plus curieuse que son accord, celui de 1909, supposait beaucoup plus que le traité de 1911, l'absolue solidarité des deux signataires. Pour qui connaît sa pensée intime, ses paroles au Sénat impliquaient dans la recherche des frottements quotidiens les chances de rupture. Il en maintenait l'espoir après la combinaison marocaine, puisqu'il était sûr que l'alliance allemande, devant la répulsion publique et l'hostilité de tous ceux qui encerclaient Caillaux, était absolument impossible.
On ne saurait trop revenir sur ce discours, prononcé le 10 février 1912. Clemenceau l'a placé en tête de son livre : La France devant l'Allemagne, publié en pleine guerre. Cela signifie que pour lui la guerre était déjà commencée ou, ce qui est équivalent, certaine dès le début de 1912. Tout se modèle sur cette pensée unique, obsédante et définitive. C'est dans cet esprit qu'il se ralliait en 1913 au service de trois ans contre lequel il avait rompu tant de lances autrefois. Dans chaque article il répétait que l'Allemagne ne pouvait échapper à la fatalité de nouveaux développements de violence, même si, elle le voulait, mais que d'ailleurs elle ne paraissait pas le vouloir.
Lors de l'élection présidentielle qui suivit la retraite de Fallières, il eut son candidat, Pams, qu'il voulut faire nommer pour devenir son président du Conseil, comme il l'avait été en 1906 avec le président disparu. Il ne cachait pas ses antipathies à l'adversaire de son favori. En 1898, au plus fort de l'affaire Dreyfus, il donnait la chasse aux neutres dans la guerre civile, comme plus tard dans
la guerre étrangère ; la prudence de Poincaré le crispait. Elle lui dicta un article d'une causticité sarcastique, avant goût des éreintements successifs dont il le combla, jusqu'au jour où il daigna être à la fois son Président du Conseil et son maître :
De la raison, M. Poincaré en a tant, qu'on voudrait qu'il eût autre chose. Voulez-vous de l'ordre et de la méthode, et de l'ordre et de la méthode encore? Il en montre une réserve inépuisable. Je suis loin de faire fi de ce trésor. Mais qu'est-ce donc qui mettra tant de belles qualités en œuvre? Qu'est-ce donc qui les fera agissantes, profitables à tous? L'action est une rupture de l'équilibre. Nos jeunes gens sont équilibrés jusqu'à la perfection qui fait Vinertie.
M. Poincaré n'est pas un sentimental. Oh, non! Je crois que l'idée ne lui viendrait pas d'être méchant sans nécessité. Il est prêt à donner à la chose publique tout ce qu'il peut fournir de raison appliquée, mais la flamme de sentiment, l'éclair de passion qui, aux heures divines, éclairent la voie des peuples dans leur course à l'étoile, nous devons l'attendre d'un autre.
Ce qu'il serait plus curieux de rechercher, ce serait les causes profondes chez nos jeunes hommes d'Etat, de cette alliance de deux sentiments qui semblent contradictoire: l'appétit démesuré du pouvoir et le parfait dégoût d'agir.
Ce jeune homme est trop sage. Toute sa politique est de vœux. C'est un défaut de tempérament contre lequel je crains bien qu'il ne soit pas de remède.
Dans cette page très irrévérencieuse et d'une drôlerie ineffable, Clemenceau, bientôt sexagénaire, mais resté jeune jusqu'à la gaminerie, soulageait sa bile. Il la vidait sur la tête des jeunes, vieux avant l'âge, aux calculs froids et serrés, à l'ambition jaune, médiocres camarades, mais bons marchands de la République, prompts à rafler les courtages et les revenus de la politique, mais sans leur part de coups, de plaies et de bosses, vicieux avec retenue et guignant les obstacles, pour passer à côté, jamais pour les sauter. Dans cette confrérie des petits crocodiles, Poincaré était le plus arrivé, le moins farceur et le plus couronné des ^orts en thème, à distance égale des ancêtres républicains un peu fous,
trop rêveurs et des surhommes encombrants, très dominateurs, volant trop haut, ou capotant trop bas. Etre battu par ce petit phénomène, c'était l'être deux fois ; cet ennui parut à Clemenceau trop irrecevable en 1913. Il eut même le mauvais goût de geindre comme s'il y avait sacrilège. Pour sub juger Poincaré et lui arracher le retrait de sa candidature, il combina une visite comminatoire avec une escorte d'anciens présidents du Conseil. C'était la massue d'Hercule ; mais il la brandit en pure perte. L'inflexibilité Lorraine, poussée dans la coulisse par Isvolski et le grand duc Nicolas, secourue par les voix de droite, mata le méridional Pams. Lui fut beau joueur ; il ne regretta qu'à moitié les deux millions de sa fortune, placés à fonds perdus sur le gros numéro de la roulette Parlementaire. Clemenceau n'avait pas risqué plus d'argent personnel qu'au temps de Cornélius Herz ; mais la récolte ministérielle, qui mûrissait pour lui, était coupée dans l'herbe.
Sa déconvenue fut immense, d'autant plus qu'il allait être prophète dans son pays. La guerre, son élément, se rapprochait de l'Europe. Il la sentait venir, frémissant, le rouge au front et la rage au cœur de se heurter au mur glacial de l'Elysée, où il criait que, s'il était mandé, son premier soin serait de montrer le chemin de la porte et du faubourg St-Honoré à l'intrus. Cinquante ans d'interrègne dans le gouvernement de la France, son œuvre, avaient préparé les logements de la guerre. Il en était le fourrier, le messager funèbre, tout guilleret qu'après l'entrée en scène du fléau les traces de son désordre s'évanouiraient et qu'alors enfin il serait justifié. Mais l'occasion pour laquelle il s'était morfondu toute sa vie, s'il était fier qu'elle arrivât, selon ses prédictions, il voulait en être le maître, la gouverner et s'y déployer. N'ayant pas même un poste dans l'état Poincariste, il lui restait sa plume et par elle il s'imposa. C'est en 1913, quand il écrivait les articles réunis sous ce titre sugges-
tif, dans les Champs du Pouvoir, qu'il glorifiait l'opinion publique, «souveraine maîtresse des hommes assemlés, voix de Dieu sur la terre, devant qui la principale fonction des prétendus gouvernants est de trembler». Au point d'exaltation lyrique où il était, comme possédé par deux ou trois idées fixes, dont il renouvelait chaque matin l'expression, en face d'incuries ou de sottises inédites, il passait Dieu. Il étrillait, fustigeait sur deux ou trois colonnes les trembleurs, les hésitants, les velléitaires qui ne faisaient pas la guerre à son gré. Viviani, Millerand, surtout Briand et Poincaré, toute la gamme des dirigeants nominaux, sa voix isolée les couvrait de son bruit. Pour la faire taire, la censure eut tous les droits et toutes les licences. Ce furent d'interminables démêlés, où VHomme Libre, caviardé jusqu'à extinction, suspendu, se transforma du jour au lendemain en Homme Enchaîné.
Les chefs civils et militaires continuèrent à recevoir leur ration régulière de blâmes et d'étrivières. Clemenceau fut très lu en France ; il le fut encore plus par l'ennemi qui découvrait dans ses diatribes à l'emporte pièce l'indice des mésintelligences de l'arrière et du front. Ses tribunaux et ses juges d'instruction ont plus tard inculpé comme crimes des paroles imprudentes dont sa prose meurtrière est pleine et qui n'ont pas été comptées à son passif, même au titre de péché véniel. Mais il est accoutumé à s'occuper très peu des lois qu'il applique le plus férocement aux autres. Il n'a pas davantage de remords en s'exclamant sur les oublis et les non sens qu'il relève au fur et à mesure des révélations de la guerre et qui portent indubitablement sa signature. Il lui convient de dire: «Je regarde toujours en avant, je ne regarde jamais en arrière.» Cette superbe aisance à couper sa queue le dispense de répondre des innombrables erreurs dont il a dû se repentir. Il écrivait quelques mois avant la guerre en approuvant toutes les mesures
d'armement dont le besoin se faisait terriblement sentir : «J'ai bien résolu de ne jamais mettre à mon compte la plus petite part des responsabilité dans tout ce qui peut affaiblir mon pays livrant le suprême combat pour l'existence. » Admirable ! Mais de quelle Haute-Cour est passible sa vie entière et n'est-ce pas lui-même qui s'est le plus condamné?
La guerre et la victoire
Aucun nom, dans ces trois dernières années, n'a, plus que celui de Clemenceau, rempli l'imagination enflammée des foules.
Les trois syllabes fatidiques qui le forment se tournaient en obsession sur les lèvres humaines. Elles rejaillissaient à tout propos, sous le fouet des passions les plus contradictoires. La place occupée par lui était si absorbante que tout le bien et tout le mal accompli sur la planète semblait émaner de son action directe. Soulevé par le cyclone à la cime d'une grandeur tragique, il a été l'apôtre des fureurs d'une guerre inexpiable. Il en demeure le symbole le plus complet. Les générations futures confirmeront l'association inséparable des deux fléaux. Je ne lui fais nulle injure. Cette identification lui plait ; il en tire vanité. Est-ce le sang Hunnique de ses ancêtres d'Asie, est-ce leur barbarie transmise, s'adaptant après plus de quinze siècles, qui lui forge cette âme guerrière dont le monde a tremblé ? Le chef d'œuvre de son éloquence est un tout petit discours. Il n'a rien énoncé de plus concis, rien qui soit plus adéquat à lui-même, que cette réplique tonnante aux interpellateurs déconfits par le coup de boutoir :
Ce n'est pas en bêlant la paix qu'on fait taire le militarisme prussien.
Ma formule est la même partout. Politique intérieure? Je fais la guerre. Politique étrangère? Je fais la guerre! Je fais toujours la guerre! Je cherche à me maintenir en confiance avec nos alliés; la Eussie nous trahit? Je continue à faire la guerre!
La malheureuse Roumanie est obligée de capituler? Je continue à faire la guerre, et je continuerai jusqu'au dernier quart d'heure, car c'est nous qui aurons le dernier quart d'heure.
Un tel discours, dans un tel moment, consacré par les actes correspondants n'appartient plus au domaine de la critique littéraire. Clemenceau ne parlait plus là en orateur, mais comme un boulet de canon.
Dès l'instant que le boulet est sorti de la pièce, il n'a plus qu'une raison d'être, filer dans l'espace, avec le plein de sa vitesse et son entière puissance de choc. Estil permis d'accorder au projectile une conscience et une morale? Elles seraient construites sur ce plan. Un boulet a-t-il le sentiment bien net qu'entre le point de départ et le point d'arrivée, sa liberté de mouvement est absolue, que le droit de suivre sa trajectoire est irrésistible, mais qu'il cessera d'être, là où il s'arrête, dès qu'il tombe ? Eh bien ! ayant rempli son rôle, il est irréprochable ! Dans ce parcours exact, dans cette carrière ainsi limitée, il y a une justice, puisque l'obus lancé n'est que l'instrument inexorable des forces dont il est l'agent momentané. Au nom de cette justice, Clemenceau a régné.
Avec sa rapidité foudroyante, son intensité impétueuse, débordante, exclusive, saisie au vol par l'attente anxieuse d'un peuple, propagée dans son expression indéfinie par le formidable multiplicateur de la presse moderne, elle a tout commandé. Elle a fait l'élévation improvisée du maître de la guerre. C'est ainsi qu'il est parvenu. Comparez ce couronnement original, sans cérémonie ni sacre, où l'omnipotence créa la popularité, où la popularité se marie avec l'omnipotence dans une parfaite union, comparez cet avènement à celui du souverain de la dynastie la plus glorieuse, à n'importe quel succès, le plus féerique, de roi ou d'empereur. Tout pâlit auprès d'une dictature insurpassée dans l'histoire. Rien ne l'égale dans sa (marche, le rayonnement de son influence et la transmission de son autorité, du centre jusqu'à la périphérie.
En elle et par elle, les lois fondamentales se sont pourtant confirmées, mais à l'état d'éruption volcani-
que, au milieu de conditions extravagantes, défiant les règles usuelles. Ces lois sont celles qui, dans tous les temps et tous les pays, ont extrait du gâchis le despotisme le plus rude, livré, sans contrôle et sans lest, le gouvernement des affaires compromises aux mêmes mains, à un cerveau unique.
L'explosion Glémenciste a pris pour la plupart des contemporains, qui se sont extasiés devant le phénomène, une tournure de prodige. Les causes profondes et les plus minces coïncidences, si rebelles d'habitude à un groupement même fragmentaire, se sont solidarisées ; leurs effets convergeant avec une justesse inouie, ont cette fois travaillé simultanément à la même heure avec une énergie disciplinée. Servie à souhait, l'arrivée de Clemenceau a été d'autant plus agréée des masses primaires, qu'elle avait l'air de supprimer l'obstacle qui leur est le plus odieux, la notion de l'impossible. Une légère dose d'insanité ne nuit pas à certaines minutes exceptionnelles.
Le dompteur fut pris automatiquement, hors concours, sans être désigné ni élu ; car le geste débile d'un Président démoralisé, tendant des mains suppliantes, ne trahissait que la détresse d'une précipitation humiliée. Le pygmée Poincaré, ayant capitulé sous la menace d'un rival insolent, n'avait plus d'issue, sauf l'abdication totale. Son appel ne ressemblait ni au pardon des injures, ni à la libre et consciente délégation d'un chef, choisissant de sang froid le collaborateur de sa tâche. C'est cependant cette investiture, conférée obséquieusement, qui remit d'emblée à un homme au-dessus de tous les hommes, la direction des trois quarts de l'univers. Enfantement étrange d'une fortune inouie î Plus elle s'est élargie, plus elle a pesé sur les seules épaules du vieillard frénétique.
Si la solitude ne l'a pas effrayé, les conséquences sont graves. L'attribution à Clemenceau des hommages
mérités pour les services rendus est plausible, mais certaines responsabilités dont il a la paternité, et qui lèsent l'humanité, lui reviennent sans partage. Elles se divisent en deux groupes, liés étroitement dans la suite de ses efforts pour la préparation et pour l'action.
A la racine de la guerre, se dresse son œuvre de désorganisation. Elle le met sur la sellette ; il en reste comptable.
Quand la guerre ravageait l'Europe, journaliste, sénateur, ministre, il s'est appliqué uniquement, non à la diminuer, mais à l'augmenter, non à raccourcir sa durée, mais à la prolonger, pour satisfaire la conception abstraite, qui en est à ses yeux l'unique but. Ni les vies humaines, ni les richesses dévorées, ni la famine, ni les convulsions sociales ne l'arrêtèrent une minute. Sa volonté rigide fut d'aller jusqu'au bout
Pour tous ces griefs, Clemenceau est un accusé ; il sera jugé. Un jugement est d'autant plus nécessaire que lui-même en 1914, commentant le Livre Jaune et regardant très lloin en arrière, l'illustrait d'une saisissante annotation :
La puissance de volonté, capable de rassembler, d'organiser, de développer la plus grande somme de moyens de violence dont il soit fait mention dans l'Histoire, a voulu, pour amener les catastrophes présentes, la concordance d'une non moins stupéfiante accumulation d'erreurs et de fautes chez ceux qui ont pu vivre un demi-siècle sous la menace d'un coup de massue, sans se hausser à la résolution de mettre de leur côté toutes les chances de succès.
L'Allemagne a voulu l'organisation. Mais s'il a existé chez nous quelqu'un qui n'a pas voulu organiser la France, n'est-ce pas Clemenceau ? En disant que tant d' imprévision systématique sera le prodige sur lequel s'arrêtera la méditation des historiens, il s'est gourmé et cravaché lui-même.
Si nous séparons généreusement le présent du passé, si nous considérons que la guerre, telle qu'elle a
été poussée par lui, ne pouvait pas ne pas être telle, ou ne devait pas être autre, il faut s'incliner devant un fait ; dans le cadre où il s'est placé, où les Français l'ont acclamé et demeurent hypnotisés pour l'avoir vu, il a gagné sa partie, il a vaincu. Comment donc cette victoire a-telle été obtenue?
J'ai maintes fois exposé, avec des exemples probants, que Clemenceau est avant tout, en dernière analyse, un anarchiste.
Non qu'il soit l'affilié des doctrines philosophiques ou des prédications sociales de l'anarchie, qui oppose aux gouvernements établis des formes nouvelles dans le règlement des rapports entre les hommes. Il a prononcé contre ces théories l'excommunication majeure. Quand il a dû, médecin du Conseil Suprême, apporter sa consultation, son vaccin, devant les progrès contagieux de la révolution russe, il n'a suggéré que deux opérations chirurgicales, l'extermination des sujets malades ou l'isolement derrière une ceinture de fils barbelés.
L'anarchie Clémenciste, c'est l'hyperesthésie de son moi.
L'idée, l'acte, auquel il s'attache, devient le seul dont l'existence et le succès l'intéressent. Il a le don de les grossir, en rapetissant ou en supprimant tous les autres. C'est l'antipode de la vision large des hommes d'Etat. Eux relient l'ensemble et maintiennent l'équilibre des parties. Pour lui l'action n'est qu'une rupture d'équilibre. Tout ce qui n'est pas son action n'est plus. Dans un Etat régulier, dans un gouvernement normal, dans un pays en paix, Clemenceau ne peut qu'entraîner le désordre, le ruine et la mort. En revanche il est essentiellement préparé pour la guerre, qui est un désordre, qui supprime toutes les règles de production et de civilisation, qui les renverse à son profit. Clemenceau s'en est vanté, et il n'a pas exagéré ; faisant la guerre, il abandonnait absolument tous les intérêts de la vie réelle, toutes les ques-
tions qui ne servent pas immédiatement la guerre. Le guerrier est anarchiste. Anarchiste en ce sens, il a été un guerrier accompli.
Clemenceau possède une seconde faculté, celle de généraliser des abstractions qu'il veut réaliser dans le domaine de l'action. Dès l'ouverture des hostilités, sa pensée en a élargi le champ, par l'adjonction des Neutres. Il se représente la guerre bien moins comme une lutte entre des nations ou des intérêts, qu'entre deux conceptions de la vie et de la politique. Du premier coup, il a rêvé la guerre mondiale.
Sur les neutres, une politique, radicalement différente de la sienne, rallie déjà beaucoup de partisans. Elle leur assigne un tout autre rôle que celui de la participation aux guerres. Leur action raisonnée et dirigée n'est-elle pas l'amorce d'un groupement de Nations, les mieux faites pour se jeter au milieu des belligérants et arrêter la guerre à tout prix ? Le simple soupçon d'un tel projet fait écumer Clemenceau. Ses polémiques de l'Homme Enchaîné maudissent, dans la possibilité d'une paix forcée par les neutres, la plus monstrueuse des hérésies criminelles, digne de toutes les exécrations et de tous les châtiments. Sa thèse fondamentale n'a cessé d'être : «Il n'y a pas de neutre. Il n'y a aura plus de neutres dans cette guerre. Il ne peut plus y en avoir jamais. Les neutres qui ne se battront pas, s'exilent. Ils sont en dehors de l'humanité.»
Avec quel amour, avec quelle patience inlassable, il observait les vagues d'opinion aux Etats-Unis, les campagnes Roosevelt sur la combativité américaine, les notes de plus en plus animées du pacifique Wilson, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la mêlée ! Quand l'homme de la Maison Blanche se proclame champion «des principes d'humanité, des droits depuis longtemps établis et indiscutables des neutres, de l'immunité sacrée des non combattants», Clemenceau pousse un cri d'enthousiasme.
Il épouse la thèse du blocus innocent; l'Allemagne n'a pas le droit de se plaindre malgré l'anémie, les maladies, les morts de femmes et d'enfants qu'il entraine. En face il accuse le crime des soas-marins, n'épargnant ni les équipages civils, ni les passagers.
Quelle joie et quels transports, en février 1917 ! La rupture entre Washington et Berlin est consommée. Le souffleur du drame va monter sur la scène :
Maintenant, le soi^t en est jeté. J'ai souvent dit ici que les neutres en dépit d'eux-mêmes, ne pourraient pas toujours s'enliser dans une neutralité qui s'accomodait mal avec leurs sentiments d'indépendance, et qu'en des formes que je ne pouvais pas prévoir, ils seraient infailliblement conduits à prendre position contre l'entreprise d'universelle conquête allemande. Eh bien! voici le grand neutre qui arrive, et non pas comme ces combattants qu'il faut pousser à bout pour les jeter aux résolutions dernières, mais dans un magnifique élan de mâle fierté, qui fait passer un chef d'Etat, froidement résolu, des délibérations juridiques aux décisions suprêmes par lesquelles s'affirme l'inflexible volonté.
Le grand neutre n'avait pas toujours été magnifié avec des éloges aussi chauds, quand Wilson flottait encore entre ses sympathies anglo-saxonnes et son désir d'être l'arbitre suprême, le pacificateur. Alors il s'abstenait de toute préférence, refusant de découvrir quel était le plus responsable entre les belligérants. Alors il questionnait, au lieu d'affirmer : «Avez-vous jamais appris quelle a été la cause de la guerre actuelle? Si oui, je vous engage à la publier, car personne ne la connaît, autant que je sache. )>
Clemenceau le morigénait avec une verdeur dont il racheta lui-même la vivacité blessante, quand le cheval américain sauta le fossé, surgissant dans la course, portant les espérances et l'argent des parieurs du monde entier. En remerciant le Président démocrate de réclamer les droits de la conscience humaine, il ne rappelait ses hésitations que pour mieux louer sa décision finale :
«Cela, M. Wilson l'a fait et je plaindrais ceux d'entre nous qui lui marchanderaient leur gratitude, pour je ne sais quelle chicane d'opportunité.»
A Paris la perplexité fut longtemps telle que, lors de l'élection présidentielle de 1916, les journaux chauvins furent tièdes ou même discourtois pour le second terme de Wilson. Le candidat républicain, Hughes, était-il plus favorable aux ^ Alliés, parce que plus désagréable aux Allemands? Il est probable que son injonction à l'Europe de mettre bas les armes eût été très rapide et très impérative ; il est possible qu'elle eût intimidé l'Allemagne, plus que les dissertations de son concurrent sur la conscience du droit. A Berlin on se souvenait des discours conciliants de Wilson sur «l'accomplissement du devoir que nous impose notre situation de grande nation en paix avec tous». N'avait-il pas défini son vœu par ces paroles significatives?
LHmpartial médiateur s'apprête à formuler des conseils de paix et d'accoraodement, non pas comme partisan de l'une ou de l'autre, mais comme ami de toutes les nations engagées dans la lutte.
Nous sommes les champions de la concorde et de la paix. Nous avons tout fait pour conquérir ce privilège, nous devons le garder jalousement. Notre plus cher espoir est qu'à une heure prochaine, cette position morale, si Dieu en a décidé ainsi, nous donnera l'occasion si rare de conseiller et d'obtenir la paix dans le monde en réconciliant les nations belligérantes par le règlement de leurs innombrables litiges.
Aujourd'hui Wilson, dans son lit, dans l'asthénie, rumine en vain message et vetos. Il est aussi loin que nous de la paix avec réconciliation dont il était le promoteur idéaliste. Si Hughes, plus brutal et plus pressé, avait imposé la trêve, les rôles inversés auraient mieux servi les Etats-Unis et l'Europe. Mais Clemenceau, qui redoutait toute conclusion hâtive, ne s'est pas trompé en célébrant l'évolution de Wilson dans son article : Un peuple, un chef, un gouvernement :
Pour tout dire d'un mot, le peuple américain eut un chef, un chef digne de ses traditions d'idéalisme prudemment aménagées, un chef dig-ne de ses ambitions de noblesse humanitaire, un chef digne de son courage et de sa volonté. Mais si ce peuple rencontra ce chef digne de lui, c'est qu'il fut vraiment digne de l'avoir. Le Président Wilson a pleinement le droit de glorifier son pays à l'heure où le peuple américain nous rapporte les grands principes de droit emportés d'Europe pour la fondation de la République américaine, en s'offrant à payer de son sang ce beau retour d'histoire.
La première profession de loi de Wilson, dont Clemenceau portait aux nues l'abandon, rime insuffisamment avec sa seconde manière et encore moins avec sa troisième. Or il a changé lentement ses lignes du tout au tout par faiblesse. Cela trompe plus que le machiavélisme. Les Allemands, attentifs à des pièges inexistants, se méprirent sur la courbe du virage américain. Il est regrettable que les meilleures intentions, dans la période nébuleuse et chaotique de la guerre, n'aient pas été représentées par une volonté plus alerte et surtout moins doctorale, par un homme d'action tout court. Les mauvaises intentions qui, sans faire le bonheur de personne, ont fait le malheur de beaucoup, furent mieux servies. En se tournant et se retournant sur son oreiller de douleur, l'humanité déplorera de plus en plus que de l'homme d'Etat mondial Wilson n'ait eu que les apparences et qu'à deux reprises il ait manqué sa gloire.
Les idées maîtresses de Clemenceau sur la conversion et l'utilisation des neutres, régnèrent en Amérique. C'était le triomphe de sa stratégie, d'une guerre sans défaillance et sans arrêt, jusqu'à ce que l'Allemagne eût ployé les deux genoux. L'ivresse d'avoir conquis le grand neutre se doublait d'objurgations grincheuses aux petits neutres, fidèles à leur neutralité, malgré les tentations et les tribulations, les bourrages et les coups d'épingles, La Suisse excita particulièrement sa mauvaise humeur rebelle aux réalités historiques.
Au centre de l'Europe, elle n'est pas seulement un
carrefour géographique, le mœud du système de montagnes et de fleuves, qu'aucun des grands états ne saurait ignorer. Le privilège ou l'obligation d'être sur la passage de tout ce iqui unit les pays de l'Ouest et de l'Est, lui donne une emprise sur les affaires les plus compliquées d'ordre international. Elles retentissent à travers la pépite confédération, qui tient pourtant à n'en être ni la prisonnière, ni l'otage, ni la victime. Son caractère, son courage et sa politique, moulés par six siècles de traditions, lui tracent sa route et ses devoirs, maintiennent ses droits avec fermeté. Ses voisins y recueillent chacun leur part de prestige et de profits, dans des proportions a peu près constantes, au prorata, selon leurs procédés, bons au mauvais. Pourquoi bouleverser, pourquoi modifier une égalité relative d'influences, où tout le monde a son avantage dans la mesure où il est mérité ?
Clemenceau, avec l'intransigeance de sa culture et son jacobinisme d'exportation, n'était pas depuis huit jours rue St-Dominique qu'à la remorque de conseillers malvisés, il employait à Berne la manière forte. Les vrais amis de la France en Suisse ne furent mêm-e pas écoutés. On voulut être maître là où il suffisait d'être droit pour se ménager toutes les sympathies ; on blessait la confiance du loyalisme helvétique qui devrait être la base de toutes les relations entre les deux Républiques. On imagina des antipathies, des inimitiés, jusqu'à des trahisons, pour justifier une propagande de policiers maladroits. Le moindre grimaud, muni d'espèces bien sonnantes, mais dispensé par ses instructions de se renseigner aux sources authentiques, se figura tenir la férule de Bonaparte : l'Acte de Médiation unilatéral refleurissait d'office. Cet envahissement d'enquêteurs et de rapporteurs ne parut pas encore assez rassurant. La Suisse déjà suspectée économiquement, sous le prétexte légendaire qu'elle nourrissait l'Allemagne, fut traînée aux bancs de l'opinion française comme l'asile du dé-
faitisme qui transitait chez elle pour mieux nous empoisonner.
L'article suivant, paru dans l'Homme Libre du 1er février 1918 et dicté par Clemenceau lui-même, faisait pendant par son hostilité systématique envers le petit neutre avec le panégyrique du grand neutre. Après avoir déclaré qu'une nation doit vivre en honnête homme, le dramaturge, coutumier des oppositions scéniques, mettait l'Amérique au plus haut de l'échelle et ravalait la Suisse au dernier degré des états contaminés, à redouter et à fuir :
La majorité du peuple suisse, foncièrement pacifiste, admet que les principes pour lesquels nous sommes entrés en g-uerre, cachent de véritables appétits, des programmes de conquête et de domination et des manœuvres habilement voilées par la diplomatie secrète. Les plus modérés déclarent que l'impérialisme bourg-eois de la France vaut l'impérialisme du Kaiser. Les plus fanatiques affirment que l'Allemagne, objet de la haine de l'Europe, injustement attaquée, fait une guerre défensive. Sauf nos amis de Lausanne, de Neuchâtel, de Fribourg, de Genève, du Valais et du Tessin, personne ne s'incline avec respect devant les sacrifices consentis par la France pour la défense de la civilisation; les plus indulgents nous traitent de Don Quichotte.
Au lieu de nous bercer d'illusions réconfortantes, voyons la réalité en face : la Suisse, foyer d'internationalisme, berceau du bolchévikisme, terre nourricière de Zimmerwald, n'a pas compris la portée morale de cette guerre, son caractèi-e sacré, et pourquoi nos soldats la mènent au bout de trois ans avec le même entrain, parce qu'ils sont sûrs de combattre pour la justice et la vérité. Naturellement hospitalier et généreux envers nos prisonniers et nos évacués, le peuple suisse a été dans cette occurence égaré par ses classes dirigeantes, par sa bourgeoisie germanophile et par sa presse dont l'Allemagne joue comme un violon.
La sécurité nous commande de nous défendre contre l'infiltration de certaines idées, dont il se nourrit et qui nous empoisonneraient.
A ceux qui veulent obnubiler et embrouiller les vérités qui nous unissent, à ceux qui se sont baptisés eux-mêmes, les «confusionnistesi, fermons la porte de la France. Il y a des idées de contrebande qui ne doivent pas passer la frontière, des idées plus dangereuses que les Turmel et les Bolo, des idées briseuses d'énergie.
Les Suisses qui n'ont pas lu cette diatribe assez grossière ont presque toujours été surpris par certaines incartades, que l'intérêt des deux pays réprouve, que la bonne tenue des rapports communs n'admet point. Si Clemenceau était interrogé sur l'injustice et l'étrangeté de ces accusations, il répondrait une fois de >plus : .Je fais la guerre, en Suisse eomme en France». Sa guerre exigeait que dans l'avant-poste helvétique 'il ipénétrât, soit par la terreur, soit par tous les moyens de musique dont le chef d'orchestre est à la Sûreté Générale. D'où la précipitation avec laquelle il intimait au peuple Suisse d'adhérer à la Société des Nations, dans un délai si bref que le Conseil Fédéral n'avait pas le temps d'observer les termes de la loi constitutionnelle et d'être autorisé par un référendum. Revenant même sur le traité de Versailles — chiffon de papier — il tenta de lui ravir sa neutralité garantie.
Cette hâte inconvenante, très mal expliquée par le singulier besoin de protéger la Suisse contre elle-même, n'excuse pas des calomnies comme celle qui place dans la République la plus disciplinée et la plus ordonnée, le berceau du bolchévikisme. Si les tentatives de Lénine ont trouvé quelque part une obstruction spontanée, c'est bien dans la cohésion des milices que la révolution internationale se flattait d'embaucher. Aucune armée Européenne n'eût été plus insensible aux séductions du nihilisme russe. Les soldats Suisses n'ont pas eu besoin de recevoir l'impulsion de leurs officiers ; ils auraient plutôt poussé les chefs en avant, s'il n'y avait pas eu entre eux communauté de sentiments répulsifs. L'horreur de la contagion étrangère va même tellement loin qu'elle est dommageable pour le ravitaillement futur. Elle entrave l'indispensable rétablissement des échanges avec le grand réservoir de matières premières et surtout de produits alimentaires à bon marché, qui s'appelle la Russie.
Clemenceau n'en est pas à une erreur de plus ou de moins. H n'a donc pas craint de diffamer la Suisse. Ayant bâti sa guerre sur l'élimination des indépendances et des autonomies qui subsistaient en Europe, il a fermé hermétiquement ses portes et bouché ses fenêtres, par où l'air libre serait entré. Ni la correction impeccable de l'Etat-Major et de l'armée Suisse, ni les coûteux emprunts, souscrits sans murmure par une population résolument pacifique, quoique très militaire, constamment mobilisée pour la tranquillité de nos généraux, rien n'a dissipé les partis pris de Clemenceau, rien ne l'a ramené.
Dans l'universel vertige qui s'est emparé des moindres pays, le seul coin de terre où le soupçon d'un mauvais dessein n'eût pas été même toléré, où le besoin insatiable de conquêtes et de curées, chaudes ou froides, n'a perverti personne, c'est bien la Suisse. Image anticipée du progrès réalisé, où tend à parvenir une Société des Nations, encore bien pâlotte et bien falote, elle eût volontiers servi de garde d'honneur au drapeau que l'idéalisme Américain n'a pas réussi à planter sur notre vieux continent. Lorsque les montagnards du Vorarlberg, avec une obstination touchante qui ne permettait aucun doute sur la véracité de leurs motifs, postulèrent pour être citoyens du vingt-troisième canton, l'aréopage Versaillais n'eut pour l'honnête pétition que dédains et refus ; tant dominait la peur de ne pas désobliger la Suisse !
De pareils traits ne doivent pas s'isoler ni être envisagés comme fortuits ou accidentels. Ils inondent de clarté une politique qui en pleine guerre préparait une mauvaise paix. L'animadversion à l'égard des pauvres neutres qui ne se sentent ni dépréciés ni honteux de l'être, a quelque chose de morbide chez Clemenceau ; avec cette casuistique qui ne tolère ni contradiction ni critique, il les juge bons à rien, parce qu'ils vivent par
eux-mêmes, peu empressés d'appartenir à son système. De là tant d'actes de malveillanœ inutiles ou dangereux, sans oublier les interrogatoires et les sévices de frontière, réservés aux citoyens suisses, pour la distraction d'un personnel dont le zèle était sûr de n'être pas refréné par le premier des flics.
Sur la carte de géographie politique que dessine le Clémencisme, l'encerclement des plus respectables individualités nationales, sans préjudice des suppressions éventuelles, est un principe directeur. Comme le pangermanisme d'antan, il offre aux petits pays le choix entre une existence souffreteuse et rabougrie, ou l'accès payé très cher dans quelques syndicat impérial d'industrie et de commerce, aspirant à la prééminence économique par l'hégémonie militaire. Ainsi la guerre de Clemenceau, telle que de son cerveau elle s'est élancée, comme la Marseillaise de l'atelier de Rude, avait deux attributs principaux, s'encadrait dans la violence de deux anathèmes symétriques.
Au dehors, n'exceptant aucun neutre du boycottage, elle flattait les instincts de xénophonie atavique, elle tendait, jusqu'à les rompre, les ressorts d'un nationalisme exarcerbé. Au-dedans, elle déshonorait de la même épithète, défaitiste, tout ce qui de près ou de loin offusquait un gouvernement de comhat, prompt à interprêter les paroles les plus insignifiantes et à persécuter, jusque dans l'intimité de la pensée, le déUt d'opinion. C'est tout le secret de la machinerie compliquée, dressée à la Haute-Cour, avec les bois de justice et la guillotine sénatoriale. Au cinquième acte de Marion Delorme, Victore Hugo fait passer lentement sur la scène la litière 'gigantesque du Cardinal de Richelieu, portée par 24 gardes à pied ; la foule avec des rumeurs variées regarde les rideaux baissés derrière lesquels l'invisible ministre abrite sa puissance redoutée. Marion l'implore pour la vie de ses victimes que l'échafaud attend, et de la litière
toujours fermée sort une voix: «Pas de grâce». Marion avant de tomber sur le pavé crie :
Kegardez tons, voilà l'homme rouge qui passe.
Nous avons l'homme rouge ; avons-nous eu Richelieu ?
Tout cela donc c'était la Guerre. Mais il y a eu la Victoire. Qui l'a remportée? Clemenceau y a sa part. Il a consolidé l'autorité unique de Foch, qui du reste était déjà investi par Painlevé du commandement Français ! Mais l'unité de front n'existait pas encore, puisque les soldats de dix armées distinctes se coudoyaient de Dunkerque à Belfort. Les Anglais n'obéissaient qu'à leurs généraux et l'impérialisme britannique refusait pour ses Etats-Majors les ordres du généralissime français. Au moment où Clemenceau prenait le pouvoir, l'armée anglaise avait tenté de vaincre toute seule, à Cambrai. Sans le secours opportun de Pétain, son échec eût été désastreux. C'était l'instant propice pour adoucir les prétentions revêches de nos alliés. Clemenceau, non sans peine, imposa les pleins pouvoirs de Foch. Ce fut un immense progrès, surtout quand ion relit l'ordre de Kitchener à French en 1914 : «Votre commandement est entièrement indépendant et jamais, en aucun cas, vous ne serez sous les ordres d'un général allié.»
Avant cette fusion mémorable les offensives anglaises ne coïncidaient jamais avec les nôtres, et nos attaques étaient infructueuses pour le même motif. Les Allemands étaient toujours libres d'amener leurs renforts sur le point menacé, en dégarnissant les lignes éloignées. Là Clemenceau fit la guerre et la bonne. Il la faisait aussi dans ses voyages incessants au front, dans ses interventions pressantes pour satisfaire le vœu des chefs et rendre sensible aux poilus l'appui efficace du gouvernement. Ce civil a bénéficié plus que les militaires euxmêmes d'une énergie qu'il a sans doute aidé grandement
à maintenir, mais qui sans lui n'a cessé d'enflammer les courages et les cœurs. Les Français chez eux et en nombre sont invincibles, quand ils ont le sentiment que la défaite serait la perte du sol natal et que la Victoire sera la libération du territoire sacré.
Ce qu'ils furent aux chocs furieux de Charleroi, de Mulhouse et de Morhange, victimes d'un absurde règlement d'attaque d'infanterie, décimés dans des assauts fous, courant à la baïonnette au travers de champs dénudés, contre des tranchées et des mitrailleuses invisibles, est pour confondre ; il se dépassèrent eux-mêmes à la première bataille de la Marne, en repartant de la reculade générale à l'offensive. Le plus bel éloge qui leur ait été décerné avec compétence, c'est l'aveu de von Kluck à un journaliste Suédois sur la vraie cause de la retraite Allemande, que dissimulent les bulletins du généralissime de Moltke :
C'est l'aptitude tout à fait extraordinaire et particulière au soldat Français à se ressaisir rapidement.
C'est là un facteur qui se traduit difficilement en chiffres qui par conséquent déroute le calculateur le plus précis et le plus prévoyant. Que des hommes se fassent tuer sur place, c'est là une chose bien connue et escomptée dans chaque plan de bataille : on prévoit que les compagnies X., Y., Z., doivent se faire tuer sans reculer à tel endroit précis, pendant tant et tant de temps et on en tire des conclusions utiles. Mais que des hommes ayant reculé pendant dix jours, que des hommes couchés par terre, à demi morts de fatigTie, puissent reprendre le fusil et attaquer, au son du clairon, c'est là une chose avec laquelle nous n'avons jamais appris à compter : c'est là une possibilité dont il n'a jamais été question dans nos écoles de guerre.
A ces soldats, le 11 novembre 1918, Clemenceau payait un juste hommage et là encore, parlant au nom du pays à l'armée, il fut servi par le bonheur d'une phrase exceptionnelle, introuvable dans le reste de ses œuvres complètes :
Honneur à nos grands morts qui nous ont fait la Victoire ! Nous pouvons dire qu'avant tout armistice, la France a été libérée par la puissance de ses armes. Et quand nos vivants, de retour sur nos boulevards, passeront devant nous, en marche vers l'Arc de Triomphe, nous les acclamerons.
Grâce à eux, la France, hier soldat de Dieu, aujourd'hui soldat de l'Humanité, sera toujours le soldat de l'Idéal.
Pour la première fois Clemenceau ne biffait pas le nom de Dieu. Il est vrai qu'il le reléguait dans l'histoire de la France du passé ; mais enfin cette histoire contre laquelle il avait tant bataillé, avec tant d'âpreté, il l'associait aux gloires présentes. Les morts de la guerre lui avaient appris que les morts de tous les siècles faisaient la France des vivants. Cette France magnanime, dans l'élan d'une reconnaissance qui voulait tout oublier, ne lui tint plus rigueur de tant d'aberrations, de contre-sens et de crimes.
L'histoire n'a pas le droit d'être si clémente. Certes Clemenceau octogénaire devint l'auxiliaire de nos généraux ; mais que dire de ceux qu'il avait brisés et des chefs invraisemblables qu'il donna dans sa première présidence du Conseil à l'armée française? A combien d'entre eux s'apphque l'anecdote recueillie par Pierredon dans son manuel des mots de Clemenceau?
C'est à Verdun que M. Clemenceau vit pour la première fois le maréchal, alors général Pétain. Ils se rencontrèrent à table. On parla des règles absurdes qui ont arrêté l'avancement de certains colonels.
< Ainsi, moi, dit le général, j'étais colonel chargé d'une brigade au moment de la guerre >.
Et comme M Clemenceau opinait du bonnet, le général, pincesans-rire, ajouta:
< C'est d'ailleurs, pendant que vous étiez président du Conseil, qu'a été prise la mesure qui m'a empêché d'être nommé général »
« Oublions ces vieilles histoires ! » répondit Clemenceau.
Clemenceau oublie toujours le mal qu'il fait à autrui. C'est dans l'ordre. Pétain, Castelnau, Pau, Foch, autant de têtes que le Clemenceau d'avant-guerre n'au-
rait jamais mis sur le corps des armées françaises ! Tous grands soldats et grands chefs ! Leurs convictions militaires, morales, sociales, politiques, religieuses jurent avec les siennes. Elevés, par la guerre de 1870, par les leçons de la défaite, c'est en étudiant avec acharnement l'ennemi victorieux qu'ils ont enfanté dans la douleur leurs héroïques résolutions de revanche. Les livres de Foch formèrent des générations d'officiers, animées par l'unité de sa doctrine. Ils témoignent de son admiration pour Avensleben et la brillante manœuvre de Rezonville. L'obstination offensive du général allemand n'a cessé d'être le modèle qu'il se proposait d'imiter. Il s'en est souvenu sur la Marne et à Ypres.
C'est aussi la froide observation de la stratégie du maréchal de Moltke, qui lui a enseigné le point faible du déploiement allemand. La manœuvre rigide réussit en 1870 contre un adversaire inerte et passif ; nul ne sait comment elle aurait tourné, si des soldats, tels qu'Avensleben et Frédéric Charles n'en avaient redressé, par l'inspii^ation du champ de bataille, les oublis, les surprises et les erreurs. Sans leur vigoureuse tactique, le grand stratège eût été fort mal en point. La stratégie allemande de 1870 a récidivé en 1914. La marche parallèle des armées d'invasion en Belgique et dans le nord de la France, puis leur concentration, ne reposaient que sur des hypothèses. Par bonheur pour la France, MacMahon, de Failly et Bazaine ne commandaient plus ses armées. Leurs vengeurs prirent confiance, quand ils virent se renouveler dans la marche sur Paris la manœuvre d'hypothèse, (Celle que l'on croit Juste, que l'on estime ne pouvoir être différente de ce qu'on l'imagine, qui donne la conviction par suite que la manœuvre elle-même sera juste, que l'on frappera au bon endroit et non dans le vide».
Von der Qoltz a bien deviné que cette manœuvre préconçue, «faite de l'avance escomptée dans la concen-
tration, de préparation minutieuse, de volonté, d'activité, de vigueur», peut ne pas frapper juste, frapper même tout à fait à côté :
Les masses en mouvement étant obligées de marcher sur un front étendu, les chances de rencontres imprévues de l'ennemi sur un point ou sur un autre sont plus grandes. Dans ce cas les colonnes voisines s'empressent d'accourir au canon. C'est précisément à l'acte le plus essentiel de la guerre que le commandement supérieur est le moins tnaître de sa conduite. Il aura presque régulièrement à compter sur un fait accompli. Cette faible influence du général en chef sur les origines des épisodes décisifs de la guerre, des crises tactiques, est une des principales causes de difficultés qui caractérisent la guerre moderne. La volonté du général doit être connue de tous; mais il est impossible à la guerre de tout prévoir. Chacun doit se guider sur le rayon fugitif de lumière qui vient à un moment donné dissiper une partie des ténèbres.
Cette conception érige en doctrine l'abdicafion du commandement supérieur. C'est pourquoi elle a fait faillite à la première bataille de la Marne. Le général Foch dans son ouvrage magistral, La conduite de la guerre, en oppose une autre, qui lui a porté bonheur :
La théorie, comme l'organisation de Napoléon, théorie qui pour garantir au commandement supérieur de toujours commander, lui éviter de voir ses projets contrecari'és, les assure contre les entreprises de l'ennemi, contre les emportements des troupes, soustrait celles-ci à l'action attirante de la bataille jusqu'au moment voulu, donne de la durée au rayon fugitif de lumière par la permanence d'une sûreté aux mains du général en chef, et lui rend ainsi possible la direction effective des opérations pour la bataille.
La réplique de Fooh, la formule dé sa manœuvre victorieuse en 1918, c'est encore lui qui l'a d'avance consignée dans le même livre, où les Allemands ont pu la lire, mais n'ont pas su en tirer parti :
La lutte ne sera pas possible entre deux stratégies dont: « 1° L'une débarquant ses armées d'après un plan préconçu et plus ou moins connu par suite, les pousse droit devant elles;
« 2" Et une autre qui les débarque à' après une décision de la dernière heure, fixant seulement alors le sens des courants de transport, qui constitue et place à ce moment seul l'armée de manœuvre destinée soit à l'attaque décisive, soit à la contre-attaque. »
Toute la victoire tient dans ces lignes, celle du monde entier sur rAUemagne, par la France et grâce au maréchal Fooh. Quelle est la part de Clemenceau? Ni vague ni médiocre, c'est exactement celle de sa confiance témoignée à Foch, sa défense du généralissime à la Chambre, lorsque le désarroi s'aggravait, lorsque l'esprit public s'effarait. C'est beaucoup, ce n'était pas tout. Ne masquons rien ; n'exagérons rien non plus. Mangin a révélé par quelles vicissitudes passa l'idée du commandement unique. Le 14 et 15 mars 1918, Foch, prévoyant l'offensive ennemie, préconisait à Londres la création d'une réserve interalliée à Compiègne. Le projet fut écarté parce que l'appui du gouvernement français lui manqua. Le 26 mars à Doullens, sous la pression de Ludendorff, Foch reçut la mission de coordonner l'action des armées alliées sur le front ouest, et de s'entendre à cet effet avec les généraux en chef, invités à lui fournir tous les renseignements nécessaires. Le 3 avril Foch fut chargé de la direction stratégique des opérations militaires. Mais :
Chacun des généraux en chef gardait dans sa plénitude la conduite tactique de son armée et le droit d'en appeler à son gouverne- Tnent, si dans son opinion, son armée se trouvait mise au danger par toute instruction du général Foch.
Le 24 avril seulement Foch fut installé commandant en chef.
Clemenceau ne l'avait ni créé ni inventé ni poussé. Louons-le d'avoir été une fois conservateur dans sa vie et emblème de la «volonté de fer qui s'empara de toute une nation pour atteindre le but suprême: la guerre et la victoire.^
L'armistice et la paix
A la première nouvelle confirmée de l'armistice, ce fut, dans le cabinet de Clemenceau, un défilé ininterrompu de complimenteurs. Par privilège de métier et droit de préséance, ministres, sous-secrétaires d'Etat déposèrent les premiers leur tribut. Introduits, ils n'obtinrent pendant dix minutes, ni remerciements, ni réponse. La tête dans les mains, muet, il pleurait. Ces pleurs n'étaient pas de feinte émotivité. Les contre-coups de la détente physique, de la réaction nerveuse, n'ont pas d'autre moyen d'expression chez un vieillard que secouent de tels chocs.
Il était beaucoup moins sûr de lui qu'il ne cherchait à le paraître. Guerrier sans doute, mais ne sachant de la guerre elle-^même et de son évolution pas beaucoup plus que le simple poilu dans sa tranchée, il n'avait ni sur sa technique ni sur les dessous de la politique allemande des vues personnelles. C'est par en bas que s'était opérée sa conversion militaire ; il s'était fait troupier pour en imposer aux chefs, fréquentant les postes d'écoute et affichant la bravoure qui plait aux soldats. Une anecdote I« peint à merveille dans ses promenades au front :
En 1915, à Souain, un officier supérieur suppliait M. Clemenceau de ne pas demeurer exposé sur un parapet.
Mais il n'écoutait rien, il était tout à la situation; il marchait, les poings serrés, et on l'entendait murmurer:
< Cochons! Salauds! Ah! on vous aura à la fin!>
Au front, ce sénateur qui parlait trivialement la langue du combattant, était presque populaire. A Paris la responsabilité de la guerre pesait autrement sur lui. Il
manquait donc de clartés et de confiance raisonnée. Il ne pouvait s'appliquer le proverbe : «Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement.» Il n'était soutenu, cet irréligieux, que par sa foi en lui-même, par sa volonté de ne pas capitulei% par une croyance vague au hasard heureux qui récompenserait sa ténacité. Il flottait dans le vide, plus lourd à porter que les perspectives mauvaises. Voilà pourquoi l'armistice, terme prodigieux de ses angoisses, le surprit et le terrassa. Son anxiété s'était contenue et péniblement cachée. Elle augmentait, à l'approche de ce dernier quart d'heure, où la victoire et la défaite allaient vraiment du même train, tête à tête, nez à nez, dans les deux armées adverses. Et queUe victoire ou quelle défaite ! L'homme avait le droit de pleurer sans honte, ayant risqué le tout pour le tout, pile ou face.
Vainqueur, il se ressaisit vite. Après les sérénades officielles, les opposants arrivèrent bientôt sans vergogne. Le bureau du comité exécutif du parti radical, composé surtout d'adversaires ralliés au soleil levant, s'avisa de joindre en corps ses félicitations au concert ministériel. Un membre du groupe, des plus compromis dans les malveillances de la veille, imagina de faire sa cour et d'encenser à tour de bras la vaste intelligence de M. le président du Conseil. Clemenceau redevable aux événements d'un tel hommage subitement changé d'adresse, ne le ridiculisa pas, mais profita de l'occasion offerte à son fleuret moucheté pour riposter :
<Mais non, je ne suis pas un homme intelligent. Si j'étais intelligent ou seulement un peu ambitieux, savez- vous ce que je ferais? Je mourrais ce soir; ainsi je serais sûr d'avoir un bel enterrement.
« Tandis que si j'attends seulement après-demain ...»
Clemenceau s'est bien gardé de se prendre au mot, de démissionner ou de mourir. L'exploitation du succès lui parut le meilleur antidote contre l'ingratitude humaine et l'examen de ses artères le rassura sur la pro-
ximité des funérailles ; son bulletin de santé promettait de larges réservées. Le mot lancé à propos aux bons radicaux n'en était que plus utile ; c'était pour ses desseins celui de la situation, un joli coup tactique. Il a l'esprit en facettes, taillé pour lanterne magique. Il fait un sort à ses impromptus, où les badauds se mirent, comme les alouettes au piège de l'oiseleur. Insincère, avec une pointe de laisser aller bon garçon, c'est, quand il se blague luimême, qu'il se moque le plus des autres. Il était déjà candidat à la Présidence de la République après sa crise de larmes, quand il s'assouplissait pour endormir les soupçons des visiteurs d'extrême gauche. Jouer les Sixte Quint n'est pas pour lui déplaire.
D'ailleurs à ce jeu du plus fin, du qui p^erd gagne, c'est lui qui s'est le plus trompé. Recommencer Charles Quint ou faire Qiarlemagne au lendemain de l'armistice, quel renfort pour sa gloire ! Et quelle paTade contre l'histoire elle-même ! Tout son passé, qui fait ombre et tache, comment aurions-nous pu le ramener des profondeurs, nous qui savions et qui n'étions pas dupes? Maintenant les peuples veulent tout connaître de lui, jusqu'aux plus enthousiastes, guéris du coup de foudre. PaTtir à temps, c'était presque l'absolution, au moins la monnaie du rachat. Belle posture pour comparaître devant ce tribunal suprême dont Sainte Beuve a si éloquemment célébré la tolérance, où se dresse le bilan du bien contre le mal, où les services valurent leur pardon à d'illustres malfaiteurs î
Cette chance mystique d'être amnistié, au moins de glisser le doute dans l'histoire, Clemenceau ne l'a point honnêtement cherchée. La guerre où il fit illusion, l'a illusionné lui-même. Quand il vint, l'organisation était au point, soldats et généraux tenaient la victoire en main, les Américains passaient la mer en masse. Ce que ses prédécesseurs avaient semé et n'osèrent pas récolter, lui l'a ramassé par un imélange d'aplomb et d'énergie. Mais le jour où il s'est grisé sur ses mérites, il a reperdu une
partie presque sauvée. Par la paix seule, ayant carte blanche, il pouvait, en donnant de sa personne à fond, passer grand homme. C'était là l'épreuve qu'il eût déclinée, s'il s'était mieux connu lui-même. La France victorieuse de 1914, moins bien partagée que la France vaincue de 1871, n'a eu qu'un chef pernicieux, placé malheureusement par la victoire à la passerelle du commandement et indiqué pour l'œuvre gigantesque de la paix. Grâce au génie expérimenté de Thiers, les désastres du. Second Empire et de la République du 4 septembre ont été si vite réparés que l'Assemblée nationale put se séparer du libérateur sans danger. Au contraire, depuis que la paix Clémenciste est signée, les mécomptes s'ajoutent aux mécomptes, de semaine en semaine ; l'Europe à feu et à sang, entre la terre promise et les paradis perdus, agonise, en route vers la révolution et de nouvelles guerres. La France de plus en plus déçue se demande si les victoires à la Pyrrhus coûtent plus cher qu'une défaite. Elle pense comme cet ancien président de la Chambre de comimerce de Lyon, Isaac, ministre du commerce dans le cabinet de Millerand, qui prêchait le 6 mars 1920 l'amère doctrine du repentir et s'est fait applaudir :
Ce qui caractérise le temps où nous vivons, comme celui qui s'est écoulé depuis cinq ans, c'est une série d'illusions dont nous avons tous été plus ou moins victimes; illusimi de la guerre courte; illusion d'un retour immédiat à l'état d'avant-guerre sitôt la cessation des hostilités : illusion que le vaincu payerait ; illusion de la reprise immédiate du travail ; illusion de l'ère de la rénovation sociale et de l'âge d'or; illusion sur la cause réelle de la crise des changes; et enfin la grande illusion que nos alliés nous aideraient.
Le premier coupable de ces illusions fantastiques n'est-ce pas le Conseil suprême ? Nous commençons seulement à glaner quelques notions éparses sur la façon dont il a compris son travail. S'étant constitué lui-même hors cadre, sans légitimité et sans contrôle, refusant les moindres communications, dont l'effet commenté et tra-
duit l'eût averti s'il faisait fausse route, il s'est gardé jalousement contre toute protestation et revendication valable. Terrible malice que la débilité générale n'a pu conjurer, mais qui a été néfaste ! Jamais on n'avait vu pareille tâche à remplir et de tels procédés de mystère absolu, de totale irresponsabilité, incompatibles avec les garanties que réclamait le monde entier. Songez que les générations nées et à naître subiront la loi de la conférence, son génie ou sa démence, sans qu'elles y aient participé de près ou de loin, sans être consultées une minute!
Un congrès à ciel ouvert offrait des recours. La majorité n'y empiétera jamais qu'avec prudence et mesure sur une minorité dont la voix est entendue au dehors, sûre de se retrouver plus tard avec ses appuis, ses moyens, sa force intacte. Même un homme seul, fût-il Tamerlan, Mahomet II, Philippe V ou Louis XIV, n'a pas le pouvoir de tout accaparer et de se dérober aux suites de son initiative ; contre lui il existe aussi des recours. Mais la dictature de quatre négociateurs, égaux et rivaux, qu'aucun principe supérieur ne soumettait à sa règle, où, sans franchise, chacun ne songeait qu'à faire prévaloir à tour de rôle sa solution préférée, c'était la pire, la plus folle des conceptions. Tous les quatre s'étaient engagés à ne rien conclure, à ne rien livrer au public sans le visa des quatre signatures. Cette règle, apparemment irréprochable, n'a produit que des unanimités dérisoires.
L'approbation de trois des membres à une requête personnelle du quatrième, fût-elle absurde, inique ou criminelle, s'obtenait sans peine, pourvu que l'affaire fût indifférente à leurs intérêts directs. En échange tous individuellement gagnaient le vote, donnant force de loi, à des solutions fragmentaires, acceptées dans les mêmes conditions, sur la base immorale du do ut des. Au lieu de construire une Europe harmonieuse sur un véritable plan d'ensemble, le congrès n'a fait que juxtaposer des fantai-
sies sans lien, sans rime, et sans raison. C'est la cacophonie dans le chaos.
Un Anglais, Sisley Huddleston, assis dans un bon fauteuil d'orchestre, a lorgné de très près nos quatre protagonistes on duty. Les faiseurs de paix, peace making, l'ont médiocrement impressionné. Il nous a sobrement, mais sainement expliqué pourquoi l'accouchement fut si long, interminable, et mit au grand jour un pareil monstre :
Le seul espoir des Quatre était de s'user les uns les autres. Pas de bêtise plus absolue que de dire, comme on l'a fait constamment, qu'ils étaient d'accord. Il ne le furent nullement, désespérément en désaccord du commencement à la fin. Comment en auraitil été autrement? M. Lloyd George criait pour l'unité de front diplomatique : ce fut un cri à la lune. En vérité, la conférence n'avait pas de plan; au jour le jour elle allait sans carte pour se guider; ses méthodes changeaient constamment et ses intentions étaient aussi mobiles. Elle ne fut que le jouet des circonstances.
Qui donc étaient ces quatre hommes, maîtres du sort de tant de millions de corps et d'âmes? En quelques coups de crayon, Sisley Huddleston en a tracé un croquis iimpérissable. Le lire est nécessaire pour entrer de plein pied dans la caverne où ces quatre mauvaises volontés, si mal assorties, délibéraient à l'abri de toute critique, aussi bien des amis que des ennemis, faisant fi des conseils de leurs experts, des rapports de leurs commissions et de l'avis lointain de leurs parlements :
M. Wilson n'est pas un homme fort. C'est un homme sincère, bon, un des plus éloquents qui soient. Mais toute son énergie se dépense en mots. Quand sa force s'y est épuisée, il ne s'occupe plus de la suite, non par indifférence cynique, mais parce qu'il n'a pas un pouvoir de résistance au-delà. Jamais plus faible que lorsqu'il a été le plus puissant, ce n'est pas un homme d'action ; aux autres il laisse le soin de finir son ouvrage. Condamné dans le Conseil à la défaite, il devait plier tôt ou tard.
M. Clemenceau, plutôt silencieux, malgré son aptitude aux phrases brutales, est patient, malin; il sait attendre et revenir à la
charge sans cesse, n'abandonnant jamais ses desseins réels. Sur le Président son avantage était formidable ; sachant ce qu'il voulait, il était capable de mettre une année pour l'obtenir. Au contraire M. Wilson était toujours pressé de finir, fatigoié, quand Clemenceau, tout vieux qu'il fût, restait dispos. Le Premier français fermait les yeux quand le Président parlait; en les rouvrant il répétait ce qu'il avait déjà dit, pendant que Wilson achevait par devoir. M. Clemenceau était exempt de tout idéalisme. Dans la plus haute signification du terme c'est un homme de 1870: il n'a pas compris que le •moiide a changé depuis lors.
M. Lloyd George était l'intermédiaire entre les deux. Agile, fécond en compromis brillants, parfois dangereux, il se tournait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, faisant pencher la balance à son gré. On s'accorde qu'il fut le véritable maître de la conférence. S'il adoptait les arguments de M. Clemenceau, il les présentait de manière plus douce et plus agréable. S'il empruntait ceux de M. Wilson, il les traduisait pratiquement aux goûts de M. Clemenceau. Là où il allait, c'était la victoire. Il faisait danser à sa musique les deux autocrates, français et américain. 77 était le Super-autocrate.
Quant à M. Orlando, ce n'était qu'un reflet du baron Sonnino. Cantonné uniquement dans la politique italienne, il ne désirait pas l'hégémonie de son pays sur l'Europe. Les autres voulaient domi7ier l'Europe; il ne voulait dominer que l'Adriatique, ne s'intéressant pas au reste. La France pouvait faire ce qui lui plaisait, l'Amérique prendre l'Europe dans le creu:s; de sa main si elle en avait envie, la Grande Bretagne saisir des gages sur toutes les nations continentales, pourvu que ce ne fût pas l'Italie. L'Italie et les prétentions de l'Italie étaient sacrées pour lui: à la coyidition de faire tout ce qu'il dem,andait pour elle, tout le Tnonde pouvait faire ce qu'il voulait.
Voilà le quatuor bien posé ! Wilson et ses quatorze points, présidant la conférence, semblaient devoir la dominer. N'était-ce pas sur son nom, sur son programme que les Allemands avaient sollicité l'armistice et qu'il leur fut accordé? Peut-être dans les détails manquait-il aux quatorze points une précision qui eût abrégé la discussion. Mais l'esprit souffle où il veut. Pourquoi n'aurait-il pas soufflé dans le sens de Wilson ? Hélas ! dès que la conversation s'engagea, le charme fut rompu. Lloyd George, représentant l'Empire le plus intéressé à faire la guerre et qui en retirera le plus de bénéfices, in-
troduisit d'emblée des variantes purement anglaises dans la série des principes américains. D'abord il refusa de laisser mettre en question la suprématie maritime, puis il exigea le dédommagement entier des pertes subies par les populations civiles.
Par ces deux énormes brèches, tout l'échafaudage de l'idéalisme Wilsonien fut pris d'assaut. Dès la première escarmouche son prestige était compromis. Ses partenaires tranquillisés n'eurent plus qu'à lui arracher un par un les sacrifices les plus cruels. Ils savaient désormais que, placé entre l'obligation morale de se réembarquer par dignité ou de capituler par peur du scandale, il souffrirait mais céderait. Son geste le plus expressif de révolte fut de mander par télégraphe le George Washington dans le port de Brest. Désappointé, découragé, attristé, il n'osa désavouer la conférence elle-même en se retirant tout à fait ; il lui sembla que son écroulement serait celui de la civilisation, et la pensée d'avoir le nom le plus exécré de l'histoire, au lieu du plus honoré, le terrifiait. Hésitant vis-à-vis de lui-même, il cessa d'être redouté des trois compères qui ne lui abandonnèrent plus rien, sauf la parole, sans en tenir compte. L'infortuné, pris dans l'engrenage de ses chutes successives, eut beau s'aliter quelques jours à l'hôtel, dévorant sa fièvre et sa douleur ; comme l'enfant boudeur il revint, puisqu'en son absence, ses vœux étaient bafoués plus qu'en sa présence. Pareille humiliation dans une telle faiblesse s'imagine à peine. Wilson, blagué par Clemenceau qui le trouvait candide, lâché à Paris, fut achevé par ses compatriotes dont il était l'idole. Ce refroidissement s'est cristallisé dans la lettre de W. C. Bullit, jeune attaché à la mission américaine, qui fit bruyamment ses malles pour n'être plus spectateur de la décadence de son héros :
J'étais un parmi les millions d'hommes ayant dans votre direction une confiance aveugle, croyant que vous n'accepteriez qu'une paix durable, fondée sur la justice désintéressée. Mais voici que
notre gouvernement consent à livrer les peuples souffrant du monde de nouveau aux oppressions, asservissements et démembrements — tout un siècle de guerres. Je suis convaincu, qu'un travail effectif pour un nouvel ordre mondial n'est plus possible à un serviteur de ce gouvernement.
La Russie, hélas! malgré ma bonne volonté et la vôtre, n'a même pas été entendue. Les décisions injustes de la conférence sur le Chantung, le Tyrol, la Thrace, la Hongrie, la Prusse Orientale, Dantzig, la Vallée de la Sarre et l'abandon du principe de la liberté des mers, rendent certains de nouveaux conflits internationaux. Je ne doute pas que la ligue actuelle des Nations ne soit sans force pour prévenir ces guerres et que les Etats-Unis y seront entraînés par les obligations de la ligue comme de notre entente spéciale avec la France.
Donc le devoir du gouvernement des Etats-Unis vis-à-vis de son peuple et de l'humanité est de refuser la signature ou la ratification de cet injuste traité, de refuser sa garantie par l'entrée dans la ligue des Nations, de refuser que les Etats-Unis se lient les mains par une entente avec la France.
On sait bien que personnellement vous vous êtes opposé le plus possible à ces injustes arrangements et qu'une pression seule vous les a fait accepter. Je n'en suis pas moins convaincu que si vous aviez combattu à ciel ouvert et non portes closes, vous auriez entraîné avec vous l'opinion publique du monde qui était vraiment vôtre. Vous auriez pu résister à la pression et créer ce < nouvel ordre international basé sur les grands et universels principes de Droit et de Justice» dont vous parlez sans cesse.
Je suis désolé que vous n'ayez pas combattu votre combat jusqu'au bout et que vous témoigniez si peu de confiance aux millions d'hommes qui, comme moi, dans chaque nation ont eu confiance en vous.
Comment, étoile de première grandeur, Wilson s'est-il mué en étoile filante? Quomodo cecidit vir? C'est une disgrâce navrante sur laquelle on dissertera jusqu'à divaguer. Elle n'a pas seulement discrédité et retranché du nombre des pilotes un chef que l'humanité entourait d'une sorte de vénération surnaturelle ; elle a radicalement privé la conférence de tout flambeau supérieur à la flamme des appétits, des rancunes et des haines. Le mieux est souvent l'ennemi du bien ; Wilson, inca-
pable, avec scwi tempérament verbal, de mener au port le beau navire sur lequel il était monté avec un équipage enthousiaste, a éteint dans son naufrage jusqu'aux dernières lueurs de l'esprit religieux qui l'animait encore et qui auraient au moins humanisé la sécheresse d'une paix destinée à voler en poussière.
Il était vraisemblable que, sans contre-poids, sans autre rappel que les voix d'outre tombe ou d outre-mer, qui ne comportent ni obligations ni sommations impératives, les trois seigneurs, abandonnés à eux-mêmes, songeraient surtout à leurs parts dans les dépouilles. Mais dans cette chasse, où chacun rabattait le gibier pour son compte, le plus éveillé, le plus prompt, le plus instruit aussi dans le flux et le reflux de la marée des peuples, devait recevoir le meilleur lot. L'Angleterre n'aura pas de regrets que Lloyd George, insurpassable dans la subtilité et la isouplesse de son opportunisme, lui ait réservé les plats les plus enviés à la table commune du festin, mangé rhuitre et laissé les coquilles à ses deux alliés. La flotte allemande coulée par le fond, les colonies germaniques assimilées, la liberté des mers répudiée par les concourrents de l'Empire britannique, toutes les routes de l'Océan contrôlées par ses escadres et celles de terre occupées aux points stratégique du commerce mondial, il n'y a plus de nuages dans le ciel d'un Anglais. Sauf la rançon de plus en plus lourde, qu'il faut payer là comme ailleurs au Labour party, à l'Irlaiide, le cabinet de Londres n'aura longtemps d'autre mal |que de classer ses conquêtes ou de digérer des biens si rapidement acquis.
L'Angleterre a fait sa politique, immuable, identique depuis trois siècles. En 1914 la guerre, danger mortel pour nous, était pour elle la grande occasion dont elle supputait les risques et dont elle ne s'empara qu'avec les meilleures chances, dues à la balourdise allemande. La plus inespérée fut de paraître venir à notre secours et de nous protéger ; dès lors elle possédait un droit à
notre reconnaissance pour l'avoir sauvée elle-même d'abord de l'hésitation, ensuite de la destruction. Quand l'armistice se discuta sur le thème Wilsonien, elle eut visiblement un frisson d'inquiétude, puis un splendide apaisement après la conversation du 3 novembre 1918, où Lloyd George obtint gain de cause pour ses deux réserves, dont la plus essentielle équivalait à la suzeraineté sur le monde par la suprématie maritime. Ce qui autorisait le Daily Telegraph à écrire le 7 mars 1919 :
La marine britannique est sortie de la lutte suprême comme jamais encore elle ne le fit. Au début de la lutte, il y avait cinq grandes flottes dans les eaux européennes, dont la puissance variait beaucoup. L'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Russie ont cessé d'être des puissances maritimes. Nous sommes maîtres des mers, pour autant que cela concerne notre hémisphère, à un degré que nos ancêtres n'ont jamais connu.
La scène historique où cette suprématie a été consacrée se déroula dans le cabinet de Pichon. Son récit détaillé ouvre un jour tellement curieux, que nous en sommes pétrifiés, nous mêmes les plus habitués aux légèretés de Clemenceau, dans le cadre de ses informations et l'ordre de ses devoirs. Le colonel House venait de déclarer qu'avant de communiquer à l'Allemagne les conditions militaires de l'armistice, il avait besoin de l'acceptation par l'Angleterre et la France des quatorze points, base future des conditions de paix. Clemenceau stupéfia tous ceux qui l'entouraient en réclamant la lecture du document, parce qu'il ne les avait encore jamais lus; or ils faisaient partie intégrante d'un discours du président américain, à la date du 8 janvier 1918. La politique du monde avait tourné dix mois autour de cette signification solennelle, la paix et la guerre en avaient dépendu, les Allemands l'invoquaient pour mettre bas les armes, et le Président du Conseil Français ne s'était pas même aperçu de leur existence.
J'ai longuement insisté sur la politique de guerre dont le pivot fut, pour Clemenceau, l'accession du grand neutre à la coalition. A vingt reprises il s'est répandu jusqu'à la satiété et la monotonie, en développements passionnés sur l'étroite solidarité de l'idéal américain et du nôtre, sur la fraternité du drapeau étoile et du drapeau tricolore, sur la magnificence de l'acte Wilsonien. C'était le clou enfoncé par chaque numéro de VHomme Libre dans les têtes françaises et les cerveaux yankees. L'étonnement eût été indicible, si le corollaire de ces démonstrations devait être l'ignorance volontaire ou non des buts élevés qui avaient joyeusement conduit ces alliés de la dernière heure dans nos lignes, leurs poitrines contre les nôtres, leurs mains dans les nôtres. Qu'auraient dit ces bons camarades de bombardement et d'assaut, s'ils s'étaient doutés qu'au fond de son âme le chef civil de l'armée Française les mettait sur le même pied que tel ou tel contingent auxiliaire, blanc, noir ou jaune, que leur nombre et leur bravoure n'était ni plus ni moins qu'un coefficient dans les tables de réquisition pour la chair à canon? Tous ces hommes, échauffés en écoutant Wilson, s'étaient croisés avec lui, certains que nous les appelions dans le même esprit. Clemenceau s'est écrié un jour que la Révolution est un Bloc, formule d'ailleurs révisable et contestable, qui supporte mal un examen pointilleux. Elle s'applique bien plus exactement à l'intervention Américaine militaire, faisant bloc avec le système de reconstruction de l'Europe qui l'avait motivée. Un éminent ambassadeur des Etats-Unis David Jayne Hill a dit le dernier mot de la pensée américaine au moment précis où les régiments de ses compatriotes abordaient à flots pressés les côtes de France :
Nous ne voulons ni conquêtes, ni colonies. Nous ne sommes que les champions des droits de l'humanité. Mais cette défense des intérêts humains les plus élevés serait une illusion, si le traité de paix impliquait une reconnaissance des doctrines contre lesquelles
nous nous élevons, peu importe au nom de qui elle pourrait être invoquée. Le peuple américain ne participe pas à cette lutte dans le but d'aider à placer une nation européenne quelconque au-dessus des autres.
Si les puissances signataires du traité de paix contractent des engagements secrets en vue de futurs agrandissements, la nouvelle Europe ne sera qu'un rêve et c'est avec une vieille Europe travestie que l'Amérique devra vivre. Aucun homme intelligent en Amérique ne garantirait, sachant comment les traités sont quelquefois faits, des traités qu'il n'aurait pu préalablement approuve**.
Ces restrictions fondamentales dont l'Europe était bien prévenue ne semblent pas nous avoir prémuni contre le danger d'en tenir insuffisamment compte. Rien ne nous .autorise à supposer que l'Amérique se détache de la politique dont le même David Jayne Hill a écrit que la défense restait digne de tous les sacrifices, dans les conflits présents et futurs :
Avec ce but élevé: établir la loi et la liberté, jeunes et vieux peuvent ceindre l'épée. Quiconque est pénétré de cela, peut reposer tranquillement sous le regard des étoiles éternelles qui brillent à minuit dans le vaste firmament au-dessus de son bivouac et il peut affronter avec sérénité le rideau de feu dans la nuit noire d'une bataille, car il sera en communion avec ce qu'il y a de plus noble dans le passé et de plus grand dans l'avenir. Et s'il tombe dans cette lutte, il peut fermer les yeux avec l'assurance que son sacrifice lui assurera une communion plus profonde et plus intime avec l'Etre qui a confié à sa garde, pour un usage immortel, les puissances d'une vie mortelle.
Ce n'est un bien ni pour l'Europe ni pour l'Amérique qu'une association, née de tels principes, qui par sa nature même s'annonçait indestructible, soit dissoute ou si fluctuante que la mission historique de la démocraiie en demeure assombrie et inconsistante. C'était un bien plus grand mal pour la France que, faute de communion morale et de sagacité, celui qui seul en son nom avait voix et pouvoir, soit passé, sans les retenir, auprès des plus magnifiques facilités de gagner la paix. Le gain de
la guerre, tel que Clemenceau en revendique l'honneur, n'eût été inattaquaible qu'en fonction d'une paix intelligente, prompte, aisément praticable et on ne saurait trop le répéter, consentie. Ce qui n'implique pas pour les Allemands une paix d'émancipation ou d'agrément, une paix de faveur ou de grâce, mais une paix que dans le fonds de leur âme et vis-à-vis d'eux-mêimes, en faisant le tour de ses conséquences ultérieures, les plus dures possibles au besoin, ils puissent considérer comme réalisable et non désespérée ou au-dessus des forces humaines.
Plus se prolonge l'état stagnant et stérile d'impuissance à remettre en branle la machine européenne, plus les peuples auront de penchant à déplorer que la guerre ait traîné au moins une année de trop pour les capacités économiques, financières et sociales du monde. Plus seront blâmés ceux qui, par opposition ou par négligence et impotence, se sont mis en travers des négociations en bonne voie et de transactions honorables. Pour n'être pas scélérate, la guerre à outrance contraignait les plénipotentiaires français à en racheter les excès par le correctif d'une paix de compensation et d'équilibre. Sa première préoccupation, précisément pour affermir les garanties matérielles les plus urgentes, n'était-elle pas liée à la pérennité du contrat idéal qui nous rattachait aux Etats-Unis?
L'invasion ne nous avait pas seulement surpris dans l'indigence des ressources et de l'entraînement militaire, mais aussi dans l'incertitude des raisons supérieures de combattre, sauf celle de résister au guet-apens ; peu à peu, forgée sur l'enclume, la conception du droit universel qui détermina le secours de l'Amérique nous joignit à elle par un accord profond dont la solidité n'aurait plus, sous aucun prétexte, dû être mise en question. Il y a toujours avantage et gloire pour la France à se couvrir de toute la force d'un principe devant lequel s'in-
cline la conscience de l'ordre civilisé. Au congrès de Vienne, en 1815, Talleyrand, interprête de la nation vaincue, n'a-t-il pas fait reculer les intentions les plus mauvaises et les motions les plus subversives, en s'abritant sous les plis de la légitimité et du droit divin? La légitimité des peuples ne vaut pas moins que celle des rois ; elle a même plus d'avenir.
L'impassibilité du ministre de la restauration, inexpugnable au milieu des furies de la coalition anti-napoléonienne, tira de ses griffes la France foulée aux pieds par les armées étrangères. La nervosité de Clemenceau, entouré de victoires, égale son aveuglement. Ses brocards sur la noble candeur de Wilson lui ont caché la permanence de l'aide américaine qui s'offrait. Elle ne nous eut rien coûté que l'affirmation fidèle aux axiomes dont Washington et Paris ne s'étaient pas inspirés pour un stage de six mois, mais pour les assimiler in eternum, inviolablement. «L'histoire, selon David Jayne Hill, jugera les nations qui ont pris part à la grande guerre, moins par les motifs pour lesquels elles s'y sont engagées, que par les résultats qu'elles sauront en tirer. » Parmi ces résultats le désaveu franc de tout profit national exclusif et certaines renonciations auraient engagé plus que tout traité la certitude du concours américain dans n'importe quelles circonstances le rendant aussi nécessaire que mérité. Sans être inscrites sur le papier, de telles clauses n'ont pas plus de limites que de terme, si la sagesse et la bonne foi deviennent enfin les armes de la diplomatie nouvelle.
Clemenceau ne prit pas même la peine de regarder, encore moins de peser les trésors variés que recelait une entente sauvegardant Yautonomie de la France. L'éloignement des Etatsr-Unis n'expose pas à des froissements ou à des malentendus, plus fréquents avec des voisins comme l'Italie et l'Angleterre. L'objectivité de leur jugement sur nos affaires leur donne à la foi plus d'indépen-
dance et de justice. Mais l'Homme de iSlO ne renonçait pas à ses vieux préjugés. Avec une précipitation qui révélait le parti pris antérieur, il chercha ses sûretés à Londres :
Je reste, dit-il à la Chambre pour faire approuver l'alliance anglaise, fidèle au vieux système des pays organisant leur défense, ayant des frontières bien défendues et des armements. La France est dans une situation particulièrement difficile. Elle est le pays le plus proche de l'Allemagne. L'Amérique est loin. La question de la paix sera terrible. Dans ce système d'alliances auquel je ne renonce pas, je le dit tout net, il y a ma pensée directrice à la conférence.
Le son de cette apologie par trop superficielle d'un pacte enlevé à la diable, était de douteux aloi. Il est superflu de remémorer les rumeurs anciennes, médisances ou calomnies, sur l'homme de l'Angleterre; les raisons qui le poussèrent ne s'améliorent pas pour être bien sa propriété [personnelle, ni dictées, ni soufflées. Il est très probable que Lloyd George n'a pas ouvert le feu ; mais il a reçu avec empressement un cadeau dont le donateur rendait l'acceptation commode en la présentant comme un service. Le Premier Français ayant marqué, avec une imp-atience pétulante, son envie d'accélérer la besogne, repassa le détroit au comble de ses vœux. Dans son portefeuille il serrait le parchemin tant désiré ; mais il avalait l'hameçon, s' étant figuré tendre sa ligne à l'endroit le plus poissonneux. Son idée de jeunesse se réalisait à l'âge le plus avancé.
Idée de jeunesse sans doute ; l'opération n'était pas moins d'un homme très vieux. La politique orientée sur l'Amérique aurait tenté une tête vraiment jeune. Elle eût trouvé de l'attrait à la fraîcheur des idées rénovatrices qui tôt ou tard légaliseront une organisation internationale plus rationelle sur des bases commerciales ; par le travail mieux distribué et mieux payé, elle produira infiniment -plus de richesse, donc plus de bien-être et debon-
heur. Dès que les hommes s'apercevront qu'ils sont mieux nourris, mieux chauffés, 'mieux vêtus, plus libres et plus contents d'eux-mêmes dans ce système que dans tout autre, ils lui seront acquis. Pour que la démonstration fût complète, un peu de claii^^oyance et de bon vouloir suffisait. La France, en position morale d'achever l'expérience que les leçons de la guerre lui conseillaient si clairement, n'était-elle pas en droit d'appeler à l'aide : «Rien qu'une main. Américains ! Je suis sauvée et nous sauvons le monde.» Cette main n'était ni oisive ni froide. Elle nous était tendue. Il fallait la prendre. Nous avons assez de fenêtres sur l'Atlantique pour nous rejoindre par-dessus les houles de l'Océan. Les mers n'éloignent plus ; elles rapprochent. Clemenceau a-t-il la berlue pour radoter que l'Amérique est trop loin !
En tout cas elle était la plus prête et la mieux fournie pour soulager nos reins de la montagne d'emprunts qui barrent toute reprise d'activité, d'affaires et de prospérité. Avec le relèvement de l'Europe paralysée et endettée nous avons perdu le nôtre. Nous avions un câble de remorque. Pourquoi dégoûter l'unique créancier qui nous eût épaulé de grand cœur en exploitant de concert avec nous nos ressources ? Pour la plupart latentes, à fleur de terre ou dans le sous-sol, elles sont incommensurables. Notre négligence et notre inertie ont eu au moins cette utilité que leur exploration scientifique est à peine ébauchée, tandis que l'Allemagne ayant fouillé, prospecté de fond en comble, n'a plus de réserves, sauf pour la houille. La France peut payer sa gloire, mais l'attelage politique tire à l'envers et le démarrage est dur. Nous n'avons pas seulement enterré 1,700,000 Français, sans oublier plus d'un milUon de mutilés ; nous avons, moitié par nécessité, moitié par imprévoyance financière, grevé le contribuable des intérêts de 250 milliards. Et c'est dans cette détresse que Clemenceau a superbement conclu : zFara da se.» Tel l'astronome de la fable, hypno-
tisés par l'Angleterre, lui et nous sommes tombés dans un puits insondable.
Clémenoeau professe l'horreur des financiers ; c'est une race d'hoimmes et une classe d'esprits avec lesquels il n'a ni parenté ni familiarité, et il porte beau la gloriole de son incompétence. En quoi il se distingue fâcheusement de Lloyd George, qui est du bâtiment, qui dans les traverses et les transes ne s'est jamais départi des sages préceptes d'une gestion économe et circonspecte ; les fruits en sont d'autant plus savoureux qu'ils ont été achetés pendant la guerre par des taxes et des impositions viriles. Le gaspillage, côte à côte avec le moratorium ne s'amendent point l'un par l'autre, au contraire ; ces frères jumeaux d'une administration semi-barbare furent les enfants gâtés du régime Clémenciste. C'est pourquoi le problème de la reconstitution financière est si épineux. Dans presque tous les pays, en France obligatoirement, le ministre essentiel, président du Conseil ou non, est celui des finances. Plus les rapports parlementaires adopteront les formes péjoratives, vainement étouffées sous les diversions, les stratagèmes et les mensonges, plus la dictature du préposé au doit et avoir monopolisera la surveillance des plus coûteux départements, guerre, marine, affaires étrangères. Et cette dictature durera tant que ne sera pas controuvée la conclusion du célèbre ravitailleur Hoover, dans son étude sur les procédés des gouvernements de l'Entente: «Si j'avais de l'influence à la Trésorerie, je ne prêterais pas un simple cent à aucun des gouvernements de l'Europe.»
La légèreté de Clemenceau
L'impéritie et les distractions de Clemenceau sont phénoménales ; quelle que soit la matière où il s'est exercé, généralement à l'improviste et au pied levé, avec une présomption tranchante, ne regardez pas de trop près. N'attribuez qu'à lui seul les équivoques les plus inexcusables, grâce auxquelles la guerre s'est installée dans une paix corrompue et vacillante. Lors de la même conférence où il fut saisi en flagrant délit d'ignorance à propos des quatorze articles de Wilson, les plus chauds partisans de sa germanophobie relèvent contre lui une seconde légèreté, qui à elle iseule rend inévitable la révision du traité de Versailles. Puisque Lloyd George faisait des réserves et qu'elles étaient souscrites, pourquoi Clemenceau n'en a-t-il fait aucune? Par exemple il n'est pas douteux qu'outre la rétrocession de l'Alsace-Lorraine, il avait des vues sur la rive gauche du Rhin. Or l'article huit du programme américain mentionnait simplement «la réparation du tort causé à la France en 187iy,. Le 3 novembre, Clemenceau était libre de soumettre au colonel House, représentant Wilson à Paris, les modifications qu'il avait en tête. Pourtant il donna son adhésion sans conditions. Un discours de Franklin Bouillon à la Chambre le 3 septembre 1919 laisse entendre qu'il y eut des restrictions mentales. D'après lui Pichon exposant l'incident à la commission des affaires étrangères donna l'impression «qu'il n'y avait eu qu'une acceptation de pure forme, mais qu'au surplus tout pouvait et devait être discuté de nouveau lorsque M. le président Wilson arriverait en France.» Un rédacteur du Correspondant,
Jean de Pange, a souligné rextraordinaire gravité d'une interprétation qui met la France aux prises avec ses alliés et ses ennemis :
M. Wilson, comme les Anglais, a considéré que < la nature du contrat entre l'Allemagne et les alliés, résultant des termes de l'armistice, était claire et sans équivoque >. Voilà l'origine du malaise avec lequel nos alliés accueilleront plus tard nos réclamations et des graves difficultés que nous rencontrerons aux Etats-Unis. Quand à l'Allemagne qui était prête à tout accepter le 3 novembre 1918, elle a trouvé dans notre négligence un inappréciable argument juridique, qu'elle ne cesse de faire valoir pour obtenir la révision du traité.
Le comte Brockdorff-Rantzau était en droit de dire, le 8 mai 1918 à M. Clemenceau: < Vous-même vous nous avez amené un allié: le droit, qui nous est gai-anti par la convention relative au:s principes de la paix. Le 5 octobre 1918, le gouvernement allemand a proposé comme base des négociations de paix les principes du président des Etats-Unis d'Amérique; le 5 novembre le secrétaire d'état Lansing lui a déclaré que les puissances alliées et associées s'accordaient pour admettre ces bases sous réserve de deux dérogations déterminées.>
Une publication officielle du gouvernement d'Ebert : Les préliminaires de l'armistice, a repris sous forme de protestation la thèse de Brockdorff-Randzau qui montre constamment sa pointe dans les réserves, notes, mémorandums, et décisions calculées de l'Allemagne :
Les engagements de la note Lansing du 5 novembre ont été violées. Mais ils subsiste?it et forment la base du droit que nous avons de réclamer invariablement la révision du traité de paix.
Ainsi au point de départ du procès qui fut tranché à Versailles en première instance, il y a plus qu'un vice de forme et des matériaux juridiques pour une future cour de cassation. Il y a une contradiction de fond et un stigmate de mauvaise foi dont les quatre sont bien responsables, mais dont chacun s'efforce déjà de rejeter la peine et les sanctions sur le moins habile et le plus compromis par ses omissions ou ses étourderies, sur le pays ;lie moins favorisé. C'est dans de telles impalpables argu-
ties que le fait de n'être pas rompu à ce métier subtil, d'être inférieur dans l'esprit de finesse, d'être un quart de seconde absent ou évaporé, peut être fatal. La manie de Clemenceau de tout ramener à lui, sans l'ombre de modestie ou de retenue, le prive de toute circonstance atténuante ; l'erreur de Balthazar et de Nabuchodonosor est la sienne. Seulement c'est la France, qui lui doit des pieds d'argile, que son incurie a rendue insolvable, qui soldera la note de ses pas de clerc et de ses quiproques. Or elle est la plus exposée à prendre trop de vent dans ses voiles, alourdie par le poid de ses charges d'avantgarde dans la guerre, par son voisinage de l'Allemagne, par son litige avec elle, mal accroché et mal développé. Quand l'abcès européen crèvera, il ne faut pourtant pas que ce soit à ses dépens, avec le consentement hypocrite de ses associés et par la très grande faute d'un seul homme.
La conférence des Quatre a soigneusement épaissi la nuit autour de ses délibérations dont il ne subsiste pas de procès-verbal. A la faveur de ces ténèbres ambiguës, les casuistes ne se gênent plus pour montrer du doigt la paix du Tigre, dont ses témérités, ses fanfaronnades et ses négligences servent à l'accabler. L'Angleterre n'est pas la dernière à presser ce mouvement, comme l'indique un curieux article publié le 17 janvier 1920 par le Cathoîic Times de Londres, sous le titre N'oublions pas :
Pour la première fois depuis trois siècles, dans une conférence de paix, toutes les nations belligérantes n'étaient pas représentées, conférence des vainqueurs seuls et de leurs associés. Les représentants des peuples vaincus furent écartés. Ils furent, il est vrai, plus tard convoqués, mais uniquement pour prendre connaissance des décisions de cette ligue des vainqueurs. Ils tentèrent bien quelques négociations, comme quelqu'un essayant de s'entendre avec un ennemi qui lui tient le pistolet sur la gorge.
Le vieux principe diplomatique que toutes les nations jouissent des mêmes droits a été odieusement écarté. Sous la direction omnipotente d'un seul homme^ les intérêts particuliers furent discutés et
réglés dans la réunion des Quatre, Big Four. La paix avec l'Allemagne devint par le fait une paix de vengeance dont le but unique était la désorganisation et le bouleversement indéfini au profit de la France. Tels sont les faits qui ne peuvent être oubliés; car la nécessité s'impose de modifier, et le plus tôt possible le traité de paix, si l'on ne veut pas qu'il devienne le chancre mortel ruinant la civilisation en Europe et rendant impossible toute paix véritable.
Le même journal poursuivant la critique des condition de l'armistice et des échappatoires qui l'ont faussé dans l'exécution, insiste sur ce qu'il appelle une vérité de fait, que rAllemagne ne s'est pas rendue sans condition. Il conclut avec sévérité :
L'Allemagne livra sa flotte, son artillerie lourde et les points fortifiés de la ligne du Rhin qui furent occupés par les Alliés. Comme l'Allemagne ainsi dépouillée n'avait plus aucune résistance, les Alliés traitèrent au congrès de la paix la convention de novembre 1918 à l'instar d'un chiffon de papier. Ils dictèrent sous l'influence de Clemenceau une paix qui n'est autre que la ruine de l'Allemagne. Et pour mieux entretenir cette pression de la force, le blocus fut pendant toute la durée de la conférence plus serré encore que durant la guerre, de sorte qu'en dehors des zones occupées par les Alliés, l'Allemagne et l'Autriche furent condamnées à la famine.
Au lieu et place de contrats publics, sans diplomatie secrète, le sort de l'Europe fut fixé secrètement par quatre individus, contrairement au premier point.
Au lieu de libérer l'économie publique, un nouvel esclavage de cette même économie fut imposé à l'Europe centrale, contrairement au troisième point.
A la place d'une réduction des armements l'Allemagne fut désarmée, la France et l'Angleterre accrurent hors de proportion leur matériel de guerre afin d'imposer par violence leur traité de paix contrairement au quatrième point.
Au lieu d'une ligue des nations nous eûmes la ligue des vainqueurs, de laquelle furent écartées les nations vaincues, contrairement au point quatorze.
Le principe des nationalités si énergiquement affirmé dans plusieurs des quatorze points fut foulé aux pieds par la concession des contrées entièrement allemandes de la Sarre à la France.
D'autres engagements des quatorze points, touchant l'Autriche, l'Italie et l'Orient furent également méprisés.
La tendance manifeste à se dérober derrière Clemenceau s'est répandue en vertu de l'adage qu'on prête surtout aux riches. Son besoin inconcevable de poitriner et de piaffer invite même aux exagérations ; car ses collègues de la conférence ne sont pas tous de petits saints. Mais depuis que notre Croquemitaine a eu l'oreille fendue, il devient à la mode de charger sur son dos la collection de gaffes dont la caution n'a plus rien de reluisant et d'enviable. Il est remarquer que ce revirement s'opère dans les sereines régions du droit depuis que dans le do'maine terre à terre des faits, les premières évaluations, ridiculement avantageuses, sur le rendement des indemnités exigibles de l'Allemagne, sont disqualifiées.
Lloyd George n'aurait plus l'audace, dans un meeting des plus purs jingoes, de trompetter qu'il se fait fort de retourner les poches germaniques pour en tirer 600 milliards. C'est d'Angleterre, où le Catholic Times entonne le chant des rétractations et des remords, qu'un sonore coup de cloche vient d'alarmer les féaux du traité de Versailles. Le livre de Keynes sur les Conséquences économiques de la paix est dévoré par le public Anglo-Saxon, aussi bien de l'Amérique que la Grande-Bretagne, comme l'Evangile des lecteurs désabusés. Las de regarder par le gros bout de la lorgnette, ils ont soif de chiffres authentiques, au lieu de la poésie burlesques des troubadours d'après guerre. Keynes, professeur à Cambridge, attaché temporaire au British Treasury pendant les hostilités, est un financier et un économiste spécialisé. Il a siégé à Paris dans la délégation anglaise au Conseil économique Suprême pour représenter le Chancelier de l'Echiquier, et il s'est démis par indignation contre la paix Carthaginoise de Clemenceau, qui n'est selon lui ni juste ni possible.
Il s'est ému de la secousse, dont nous sommes menacés par les violenteurs de l'Europe Centrale, faisant éclater la charpente européenne, débordant frontières et
races, écrasant tout, les garanties d'exécution et les institutions, bouleversant l'ordre actuel de la société. Son garde à vous s'adresse d'abord aux juristes qui n'ont pas tenu parole dans les termes de l'armistice ou ont mésusé de quelques ambiguités. Mais son originalité est de renouveler la controverse sur la solvabilité de l'Allemagne et l'estimation des dommages. Sans apitoyer sur le sort des vaincus, il croit que la misère générale serait corrélative de la sienne, que nos déficits sont les prémices d'une dislocation totale, où le décroit de la productivité, la dégradation de tous les moyens de transports et l'affaissement des changes précipitent l'Europe, sans espoir d'améliorer cette situation tragique et même de la stabiliser.
L'Allemagne, par la disparition presque entière de sa marine marchande et l'impossibilité de la reconstituer, reste dans la dépendance des étrangers et de leurs tarifs. Sans colonies, où tout son capital est confisqué, éliminée de toutes les nations voisines, elle n'a plus d'issue pour ses énergies, son besoin d'entreprise et ses connaissances techniques. Poursuivie dans les pays neutres par la commission de réparations qui peut confisquer les biens de ses particuliers, elle ne disposera que de 60 millions de tonnes de houille, si l'extraction est régulière. Les clauses douanières pour l'importation et l'exportation, les privilèges de l'Alsace-Lorraine, la livraison d'une partie notable du matériel des chemins de fer et de la batellerie, achèvent de désemparer une fortune dont l'état et l'augmentation normale avant 1914 ne peuvent plus être invoquées pour le calcul des contributions de guerre. Telles sont les grandes lignes du tableau, tracé par Keynes, du dénuement où l'Allemagne est réduite, après cinq années de fièvre obsidionale, de blocus, de restrictions et de famine, qui ont anémié la population civile.
L'économiste Anglais suggère des mesures de révision et d'allégement, pour rétablir l'élasticité industrielle
et commerciale de l'Europe Centrale, sans laquelle le remboursement de toute dette, quelle que soit l'astreinte, ne sera qu'un trompe l'œil pour la restauration financière des vainqueurs. Mais toute ces retouches bien faites, il estime que la somme globale pour réparation et frais d'occupation ne peut dépasser 50 milliards, et il prévient les Alliés que l'insolvabilité allemande aura pour eux un résultat paradoxal, l'obligation d'acquitter des dettes accrues par les frais de contrainte, à fonds perdus. Le gouvernement français ne peut traiter de bagatelle les avertissements dont Asquith s'est assimilé la substance pour poser sa candidature à la succession de Lloyd George. Bien que celui-ci ait modifié ses dispositions à plusieurs reprises, éprouvant quelque embarras à se déjuger, il n'est pas très loin de s'associer aux déclarations de Nitti, après la Conférence de San Remo, qui est une sorte de révision avant la lettre :
Actuellement 300 millions d'hommes sont pour ainsi dire inutiles à la vie économique du monde. Cette situation ne peut se prolonger sans péril. Il faut donc ramener la paix dans toute l'Europe et se remettre au travail. Il faut que dans tous les pays l'esprit de paix se substitue à l'esprit de guerre. Il faut que nous sachions si nous voulons réellement faire la paix.
Si un foyer de discorde se rallume quelque part, l'Europe entière sera embrasée. Selon moi, il n'y a qu'un moyen de ramener la paix définitive. Il faut solidariser vainqueurs et vaincus.
L'Allemagne n'a plus de flotte, ni de matières premières. Son change est pitoyable. Il ne reste plus que des machines, son organisation et les bras de ses habitants. Eh bien! Il faut leur rendre la possibilité de travailler, de vivre, afin qu'ils puissent exécuter le traité de paix. Si f)n ne le fait pas, l'Allemagne succombera fatalement au bolchévisme ou au militarisme.
Le sort de tous les peuples est désormais lié: V écroulement de l'un d'eux signifierait l'écroulement de tous les autres.
Comme pour la guerre, il y a pour la paix un dernier quart d'heure, avant qu'elle soit pleinement décidée, qui est le plus ardu. Nitti a précédé peut-être de deux ou
trois minutes la confrérie des médecins politiques qui ne tiennent pas à ce que le malade périsse entre leurs mains. L'air attiédi se remplit de paroles gelées qui commencent à fondre. Ce n'est d'ailleurs ni le christianisme, ni l'humanité qui retournent la pyramide dont la pointe était en bas et qui se remet lentement debout : c'est l'intérêt bien entendu. Le contraire eût été plus séant. Mais la conversion sera probablement plus durable. L'Europe minable, qui touche le fond de ses revers, n'est-elle pas à la phase d'engourdissement, que suivra l'éveil de pensées moins forcenées ? N'est-ce pas un peu l'état crépusculaire qu'Hanotaux a si bien décrit pour la France, au sortir des dissensions religieuses, des bûchers et des massacres, en gestation du règne d'Henri IV ?
La vie commune était devenue si insupportable que cela ne pouvait pas durer. C'était fini. Après avoir éprouvé la vanité impuissante de la haine et de la violence, on était bien obligé de reconnaître que la foi ne s'impose pas par le fer et par le feu; mieux valait en venir à se supporter les uns les autres, à se ^ tolérer-*.
La tolérance, telle fut la conclusion des guerres religieuses qui avaient mis le pays à deux doigts de sa perte. La France fut la première des grandes puissances européennes qui sut inscrire ce principe dans son régime politique et dans ses lois. C'est peut-être son plus grand titre d'honneur et le plus grand des services rendus, par elle, à la cause de l'humanité
Je suis sûr que, représentée dans le sens de son génie, et parlant sa langue, la France n'aurait pas marché à l'arrière sur le signal d'autrui. Elle eût pris la tête sans les tares et les servitudes du Clémencisme qui l'immobilisent. Quels gains elle eût retiré d'être en possession d'elle-même? Dans sa double action, vis-à-vis de ses amitiés et de ses inimitiés, elle a été desservie. N'était-il pas dans sa destinée, dans ses prédilections, dans ses intérêts de tout ordre, les plus lointains et les plus rapprochés, de ne pas faire faux bond à la chance Américaine? En face de l'Allemagne, son devoir le plus impérieux n'était-il pas de se définir une politique, cette
fois bien à elle, à elle seule? Elle s'est mal trouvée de son apathie et de son obédience à une tierce volonté. L'Empire prussien des Hohenzollerns s' étant abimé dans la tourmente, quel débarras et quelle simplification !
Dès lors nous avions tout le temps de connaître l'Allemagne, ses défauts et ses qualités. Deux fois notre ignorance nous a fait prendre le change. Nous dormions sur nos deux oreilles, quand elle était militarisée par son impérialisme, et nous avons pris peur quand tout ce militarisme n'a pu vaincre. Clemenceau et la plupart des dirigeants Français à sa suite, arguent de l'agression d'une armée subitement reconstituée pour tout subordonner à cette hypothèse. Or rinfériorité finale d'une des deux modernes organisations de guerre qui se sont défiées pendant quatre années, n'est .pas temporaire: plus la décision a paru incertaine, plus elle €st irrémédiable. Le vaincu ne l'est pas dans la proportion de l'écart qui le séparait du vainqueur dans les dernières rencontres les plus acharnées, mais de toute la profondeur de sa chute. Il n'y a plus de revanche sans de longues années de préparation complète, hors des conditions ethniques et politiques légitimant un nouvel effort. Songez de quel matériel disposait le commandement allemand, canon lourds et de campagne, avions, tanks, forteresses, voies ferrées ! Cet immense outillage ne l'a pas préservé d'un effondrement, qui lui interdisait la continuation de la lutte, une heure de plus après l'armistice. Des patriotes exaltés, des officiers, pour qui le métier est un gagne pain, sont libres de rêver des coups de main, des soulèvement locaux, des reprises d'opératio-ns partielle. Ils sont voués à la capitulation pure et simple ou à regorgement ; quand à leur pays bloqué et encerclé, il serait passible d'un supplément d'avanies et de misères parachevant le désastre !
Clemenceau a surestimé les réactions d'un organisme qui s'est délabré dans un duel gigantesque ; il s'est éga-
lement exagéré la prétendue surproduction industrielle des usines et le débordement des marchandises en stock. La seule supériorité de l'Allemagne fut de vivre sur ellemême sans qu'elle s'endettât à l'étranger. Mais les réserves alimentaires, les matières premières, les muscles et les nerfs de la population, tout y a passé. C'est le vide. Personne n'a réfuté sérieusement cette déposition d'un universitaire Allemand, correspondant avec un Suisse romand, publiée par Ferdinand Bac :
On ne saurait, à l'étranger surtout, se faire la moindre idée de la misère économique, politique et morale de l'Allemagne actuelle. La situation, je l'estime mauvaise, parce que le pays est en rupture complète avec la crainte d'une autorité dont elle espérait toujours le meilleur et dont elle craignait sans cesse les représailles. Ce brusque anéantissement de sa force factice, écroulée comme un château de cartes, la laisse du jour au lendemain dans un tel dénuement moral qu'elle s'est comme effondrée sur elle-même.
L'organisme vital semble frappé de mort par le fait d'une défection morale, d'une perte totale d'énergie nationale. Qu'est-ce que l'Allemagne d'aujourd'hui? Celui qui saura le dire sera un grand devin. Le tragique de la situation ce n'est pas d'avoir détruit l'autorité impériale, c'est d'avoir détruit avec elle en même temps tout ce qui constituait la culture réelle, l'équilibre, la sécurité policée et ordonnée du centre de l'Europe. Faite pour se subordonner, la nation a perdu complètement le sens même par lequel elle vivait.
L'Allemagne, d'après tous les symptômes, entre dans une ère d'anarchie latente. Or il s'agissait de ne pas perdre une minute après l'armistice pour éviter qu'elle s'envasât complètement, danger pour elle-même et pour le monde entier. Or l'idée s'est accréditée à l'étranger «qu'on peut taper dessus sans qu'elle sente rien>, ce qui est une croyance bien dangereuse.
La politique du knock out n'a créé que la haine nationale qui n'existait pour ainsi dire pas. Les conséquences de ce sentiment sont incalculables pour l'avenir. Le gros Michel si dolent et si bonasse, si patient et si facile à tromper, le jour où la haine entre dans son àme, ce n'est pas une haine, c'est cent haines qui y pénètrent. Cent ans ne suffiront pas pour les en déloger.
Que pouvons-nous tirer de l'Allemagne entre sa détresse et sa haine?
La détresse accrue augmente la haine qui doublera la détresse ; car cette haine inassouvie, sans but sinon sans objet, n'est ni conseillère de travail, ni maîtresse d'action conservatrice, encore moins réparatrice. Dans ce cercle vicieux, ouvert seulement aux tentations mauvaises, quelles sont nos armes pour récupérer les sommes qui nous sont allouées juridiquement? Les avocats, Poincaré, Millerand, avec la majesté des maîtres du barreau, rééditent à l'envi une phrase sacramentelle : «Les Allemands ont perdu leur procès, qu'ils reconstruisent ce qu'ils ont détruit et payent ce qu'ils ont promis de payer ! A l'échéance, s'ils se dérobent, ils sont déshonorés.» Les avocats ne se trompent jamais en droit; mais les Allemands répondent : o:0n ne tond pas un œuf.»
Tant que le traité de Clemenceau sera endossé par ses successeurs avec la froide satisfaction d'avoir un titre de rente, sans jamais encaisser de revenu, il faudra perpétuellement choisir entre l'emploi de la force ou de l'éponge. Au moindre flottement, et la série s'allonge à chaque versement, à chaque sanction pénale, nous sommes acculés à Vultima ratio du canon ; si nous temporisons, si nous nous contenons d'un <;.non possumus» plus ou moins poli, notre incertitude se révèle. Le débiteur se confirme dans l'excellence d'une escrime où il manque tous les points, où nous ne touchons jamais. C'est beaucoup de renoncer aux milliards, providence de budgets réduits à être, s'ils sont indemnisés, ou ne pas être sans ce boni. C'est pire de garder, l'arme au pied, dans les villes rhénanes, les troupes à la solde de campagne, dont les frais d'entretien sont remboursables sur une caisse éternellement vide. Ce qui est encore plus détestable, c'est de soumettre nos finances instables au régime des vaches maigres, en jurant à la nation que l'ère des vaches grasses est ouverte. Elle s'appauvrit, parce qu'ayant misé sur la roulette allemande, elle est en proie à la folie de dépenses que rendent de plus en plus ruineuse
la vie chère et les changes. Et la sarabande des salaires entraîne jusqu'aux fonctionnaires les plus timides, depuis qu'ils ont appris, en frappant aux portes de la C. G. T, l'art des grèves irrésistibles.
Clemenceau qui se pique d'être un second Brennus et d'avoir rendu coup pour coup à Bismarck, avouera-t-il qu'entre la crise française et sa conception de la paix il y a liaison de cause à effet ? Sa seule crainte, depuis le début des négociations jusqu'à la clôture, fut de n'être pas assez dur. Maître absolu des questions où ses collègues ne souffraient pas eux-mêmes de ses exigences, sa volonté avait raison de ce qu'il appelait lui-même la sottise américaine et Vhypocrisie britannique. Carlyle a dit : «Aucun Temps n'aurait eu besoin d'en venir à la ruine, s'il avait pu trouver un homme assez grand, un homme assez sage et assez digne. A toutes les époques de l'histoire du monde, le Grand Homme a été rindispensable sauveur de son époque.» Quelle ironie quand ce grand homme est un diabolique ! Mettez à la place de Clemenceau un Français qui, dans une minute ^^mère des siècles)^, eût donné autre figure à la France et tout changeait.
La guerre sans doute avait accumulé les sinistres et les ravages ; mais ce qui importait le plus c'était de rendre le goût de la vie, partout où régnait la mort. L'Allemagne, frappée dans ses œuvres vives, ne possédait plus qu'un trésor, sa faculté de travail ; pour être payé par elle, pour qu'elle réparât, il n'était pas seulement inhumain, mais funeste à ses ennemis, surtout à la France, de lui enlever le cœur au travail. La transition du commandement de son ex-empire à l'empire écononiique des alliés, assurant sa matérielle, son ravitaillement et ses salaires, l'eût affectée ; mais elle aurait porté le faix sans sourciller. Le bénéfice alimentait tout le monde. Virgile a parlé d'un supplice qui consiste à nouer le corps d'un vivant à celui d'un mort, tormenti genus. Le cadavre dé-
composé de rAllemagne empoisonnerait l'Europe et d'abord empesterait la France. Clemenceau ne s'est guidé que par mépris de la psychologie allemande, et tout s'est modelé sur ses vues, comme l'a si bien rapporté Keynes, nourri du commerce et de l'intimité des gros bonnets de la conférence :
Clemenceau était convaincu que l'Allemagne ne comprend et ne peut comprendre que l'intimidation; qu'elle est, dans la négociation, sans générosité comme sans repentir; qu'il n'y a pas d'avantage qu'elle ne veuille prendre de vous, ni de degré auquel elle ne descende pour le profit; qu'elle est sans honneur, fierté, ni pitié. Donc il n'y a pas à négocier avec l'Allemand ni à lui faire des concessions : il n'y a qu'à lui commander. Il n'y a pas d'autre manière de se faire respecter de lui ou de l'empêcher de vous tromper.
Les nations sont des réalités dont on aime l'une, tandis qu'on garde aux autres indifférence ou haine. La gloire d'une nation qu'on aime est une fin désirable, mais qui ne s'obtient qu'aw dépens du voisin. Il est stupide de croire qu'il y a beaucoup de place dans le monde pour des utopies comme la Société des Nations, ou quelque sens dans le principe de la libre disposition des peuples, à moins d'y voir une ingénieuse formule pour faire pencher l'équilibre en sa faveur.
Une paix de magnanimité ou de juste et d'égal traitement fondée sur une idéologie telle que celle des quatorze points du président Wilson, n'aurait pour effet que de réduire le temps de relèvement de l'Allemagne et de hâter le jour où tomberont, une fois de plus sur la France, la surabondance de ses hommes et la supériorité de ses ressources d'industrie. Donc, nécessité de garanties. Et chaque garantie prise, en accroissant, avec l'irritation de l'Allemagne, la probabilité d'une subséquente revanche, rend nécessaire d'étendre plus loin les mesures qui doivent l'écraser. Ainsi une paix de Carthage est inévitable.
Avec de telles prémisses, tout se suit et s'enchaîne, la réduction de l'Allemagne en territoires et en populations, la culbute de son système économique, fondé sur le fer, le charbon et les transports, enfin l'escamotage de Wilson, «ce théologien dénué de l'équipement inteliectuel, nécessaire pour se mesurer avec les subtils et dangereux charmeurs qu'un épouvantable heurt de forces
avait mis en face de lui, dans ce jeu de donner et de prendre, où ils étaient passés maîtres et dont il n'avait aucune expérience.,, L'avenir jugera l'arbre par ses fruits. Ce qui étonne, c'est la faiblesse, imprudemment logée dans cet appareil de force, par la légèreté de Clemenceau, négligeant de faire ses réserves à sa première lecture des quatorze points, et, par une inconséquence impardonnable, laissant s'infiltrer une atteinte au droit, qui vicie à leur source les clauses les plus rudes du traité, qui alourdit, jusqu'à devenir intolérable, le contrôle de l'exécution. Or ce contrôle risque d'être presqu'entièrement à notre charge, si la fragile garde dont Clemenceau l'a entouré se desserre ou se détache. Son disciple André Tardieu, qui fut au Conseil Suprême le traducteur de ses ordres en style protocolaire, a écrit dans Ylllustration une défense où ses contradicteurs et ses victimes puiseront les meilleurs arguments pour le battre lui-même :
M. Lloyd Georg-e «avait dit en 1918: < l'Allemagne paiera tout>. Quand la conférence fut réunie, il fallut par nécessité chercher combien l'Allemagne pourrait payer et comment.
Certains voulaient que l'échelonnement des échéances eût vuo. terme limité tenant le débiteur quitte après ce temps passé, La France obtint, et eut raison de le demander, que l'Allemagne demeurerait responsable jusqu'à l'épuisement de ses obligations.
Mais qui n'en voit la conséquence?
Au lieu que, comme d'autres paix, celle-ci puisse s'exécuter en quelques mois, Versailles sera, pour trente, pour cinquante ans, le cadre de la politique française, de la politique européenne. Cette exécution devient îi7i état chronique.
Et dès lors pour l'assurer intégralement une première condition s'impose: c'est que soient maintenus les moyens d'action dont sont sortis la Victoire et les Traités. Cest que les Alliés restent les Alliés, pensent, sentent et agissent en alliés.
Depuis le cardinal Alberoni et le général Boum, on n'a pas mieux calculé. A. Tardieu pose à ravir le problème insoluble. Au lieu de la paix, il nous annonce une
guerre de cinquante ans qui ne l'effraie nullement, parce qu'il la conçoit comme une victoire permanente, se répétant à chaque difficulté. Loin d'être évités par celui qui a imaginé ce casse-tête, les conflits sont recherchés, analogues à ceux que grossissait le vieux Caton, pour aviver l'irritation Romaine, et, par la dernière guerre punique, provoquer la destruction de Carthage. A moins d'arrièrepensées, comment quatre hommes assis à une table solonnelle entre toutes, avertis par tant d'exemples de l'histoire, ont-ils pu se figurer que quatre nations si différentes, si péniblement accolées, resteraient immuablement fixées dans une attitude contre nature et que ce tour de force se prolongerait indéfiniment ? Ce fut pourtant bien l'idée maîtresse de Clemenceau qui, le 27 décembre 1918, l'exaltait devant la Chambre :
Ma pensée directrice, en allant à la conférence, c'est qu'il ne doit rien arriver qui puisse séparer dans l'après-guerre les puissances qui étaient réunies dans la guerre.
A cette entente je ferai tous les sacrifices.
Ces sacrifices rempliront-ils le tonneau des Danaïdes ? Le traité de Versailles oblige à renouveler périodiquement, à des intervalles de plus en plus rapprochés, une contrefaçon de serment du Grutli. Quand il correspond à des craintes égales chez tous les associés, un tel serment n'a pas lieu d'être ordonné ou imploré ; le besoin en crée spontanément la formule. Relisez le message pressant, signé par Clemenceau, Lloyd George et Orlando à Wilson, au début de l'été 1918 ; tous trois fixaient comme un minimum l'envoi de 300,000 soldats par mois, sous peine de perdre la guerre. L'émotion communicative des chefs de l'Entente fit leur accord absolu, et l'urgence décida l'Amérique ; elle les a exaucés en venant avec le nombre requis à l'heure dite. Les trois mêmes postulants sollicitent l'appui financier pour ne pas perdre la paix ; les Etat-Unis sont sourds. N'est-ce
pas la confirmation des thèses favorites de Bismarck? Quand il ratiocinait sur la politique internationale, il brillait surtout par le bon sens. Frappés de cécité, les Allemands, pour leur malheur, ne l'ont pas écouté, quand il les déconseillait de faire la guerre préventive et de se reposer sur l'éternité des alliances :
On se demandait s'U était avantageux de provoquer, avant que l'adversaire ne fiit mieux armé, une guerre qui nous attendait tôt ou tard. Je m'y suis opposé, convaincu qu'on ne peut prendre la responsabilité de guerres heureuses que si elles sont imposées, et qu'on ne peut essayer de deviner le jeu de la Providence pour devancer l'évolution historique d'après des calculs personnels.
La politique internationale est un élément fluide qui par intervalles et selon les circonstances, se solidifie, mais que les changements atmosphériques ramènent à son état primitif. La clausula rébus sic stantibus est acceptée tacitement dans les conventions politiques qui imposent des obligations. Une durée éternelle n'est assurée à aucune convention conclue entre grandes puissances.
La rupture amiable avec l'Amérique ouvre une large blessure aux flancs du traité de Versailles. Il saigne abondamment par bien d'autres déchirures. Entre l'Allemagne et la France que d'accroes ! A chaque tournant les avis différent entre alliés, et ces variations portent surtout préjudice à nous, qui sommes en avant-garde. Déjà, le 26 janvier 1920, Briand disait à la tribune de la Chambre :
Au fur et à mesure que le danger paraît s'éloigner, la diversité des intérêts rend plus difficile le maintien d'une coalition compacte.
Alors si la notion de danger disparaît ou change d'aspect pour l'un des coalisés, la coalition cesse d'exister. Nous n'en sommes pas tout à fait là. Pourtant la France s'étonne qu'après les troubles de la Buhr, l'occupation de Francfort par nos troupes n'ait pas été suivie ni même approuvée à Rome et à Londres. MiUerand s'en
est plaint vertement. Le pacte était-il dans un tel recul qu'il fut décent de le rayer en fait, avant de l'abolir en droit? Par respect humain, les conversations de San Remo ont sauvé la face. Mais on ne doute plus que pour laisser intacte l'étiquette du maintien intégral, bien des tolérances sont presque accordées, avant d'être demandées.
Ces modifications de la lettre par l'esprit n'ont rien de surprenant. Une politique capable de satisfaire tous les Européens, sans exception, en tiendra compte. Si la France redoute d'être à ses frais et dépens le gendarme du traité, assumant la responsabilité des moindres incidents qui surgissent, elle ira la première dans les voies nouvelles. Y a-t-il plus de dignité et d'avantage à donner, par miettes, au prix de continuelles secousses, ce que l'intérêt bien entendu invite à régler une fois pour toutes? Clemenceau, avec ses vues courtes et simplistes, s'est figuré qu'il suffisait de /malmener l'Allemagne pour que la France fût heureuse. Il a commis deux grossières erreurs, qui alourdissent une paix plus ingrate que la guerre elle-même.
Le premier souci du négociateur Français devait être d'établir sa note de sanctions exigibles de façon à éviter, après ratification, les difficultés de procédure avec la nation vaincue. Avant tout il fallait se préserver des reprises répétées de contact, ne pas multiplier les échéances qui ramènent les chicanes à chaque application le jour du terme. L'habileté la plus recommandable eût été de tout terminer d'un coup, fût-il sec et douloureux pour le perdant.
Entre l'adoption ou le rejet du système de 1871, dont les Allemands n'ont ni à se vanter ni à se réjouir, entre le désintéressement et les appétits, on pouvait choisir. On a opté pour le redressement des frontières par la stratégie ; mais rien de plus maladroit que de décomposer l'opération globale en plusieurs temps. Il s'agit de
faire passer des territoires d'une domination à une autre ; pourquoi diviser la liquidation par étapes, et donner l'impression d'une œuvre inachevée, obscure ou équivoque? La coupure franche, nette, brutale, permettait aux deux états de s'ignorer ou de se connaître à leur gré ; si la haine du vaincu persiste, il vaut mieux qu'elle s'exerce sur un sujet défini et pour des motifs clairs. Le régime décevant des sommations pour chaque manquement n'est qu'une prime à la discorde perpétuelle, cause d'obstruction au relèvement de la vie normale.
Ce qui est vrai pour les annexions l'est plus encore pour les indemnités pécuniaires. Clemenceau a lâché la proie pour l'ombre en courant après des centaines de milliards, au lieu d'assurer une contribution payable effectivement, ou que l'Amérique aurait gagée, servant à l'assiette des budgets et à la solidité du crédit. Le chiffre de cinquante milliards indiqué par Keynes, ou celui de cent milliards était-il le dernier mot? Peu importe. Il eût été préférable de les tenir que de tabler sur 3 à 400 milliards de créances hypothétiques.
La seconde erreur, plus forte que la première a été de méconnaître, après le surmenage d'une guerre exténuante, l'obligation d'une trêve immédiate et de la production universelle. Pour se défendre de la famine et de la vie chère qui nous rend tous solidaires, il n'y a plus ni amis ni ennemis. La meilleure chance de rendre impossible la guerre de revanche dépendait de la manière dont la République Allemande s'implanterait et renverserait le courant impérialiste, la politique de conquêtes et d'industrie militaire. Il y a des heures qu'il faut saisir ; car elle commandent la solution unique. Nous sommes dans un labyrinthe, mais sans le fil conducteur d'Ariane.
La même légèreté a également dicté les stupides expédients préconisés par Clemenceau pour percer l'énigme de Lénine et comprimer le débordement Russe. Pichon déclarait que jamais la France n'aurait de relations
avec les soviets ; lui les entoure de fils barbelés. Tous deux se valent et négligent la profonde observation de Carlyle sur la Russie tzariste ou bolchéviste : «Elle est indifférente à la vie d'un homme ou au cours du temps ; elle avance comme de son propre mouvement ; elk est silencieuse, concentrée, perpétuelle, infrangible.» Le mystère Russe n'est pas effleuré, pas même soupçonné par la sinistre incompréhension de Clemenceau. Tous les pays ont bien la sensation que si les champs de Russie, qui inourriraient l'Europe avec elle, restent en friche, nous sommes sous la menace constante de la famine ; malgré l'envie qu'ils ont d'y puiser leur ravitaillement, les gouvernements n'ont su corriger une sottise que par une autre. Encore n'est-ce qu'une vue matérielle, trop étroite, du problème. Il se divise au moins en quatre énigmes, d'où le sort de deux civilisations et de deux continents dépend, selon qu'elles seront devinées ou non.
Connaissons-nous la force slave et sa nature inébranlée en face des plus énormes perturbations ? On l'a comparée à l'eau, comme elle incoercible, ne pouvant être asservie que momentanément, par l'utilisation de son propre effort de se posséder elle-même. Ce ne sont pas les expéditioins à la Koltchack et à la Denikine qui en viendront à bout. Toutes s'y consumeront ou s'y noieront.
L'explosion de communisme révolutionnaire a de l'écho, même là où il est inappliciable, par un rappel à cette égalité primitive que les castes de la société occidentale, où l'orgueil, le lucre et l'avidité dominent, ne refouleront pas toujours impunément.
Il y a peut-être une folie dans le renversement total des cadres sociaux du haut en bas ; mais la chimière même de réalisations momentanées est un encouragement qui dans le monde entier, en Angleterre comme ailleurs, a fait tressaillir les travailleurs manuels, dégou-
tés ou irrités. Des interdictions pures et simples n'en détourneront ni la curiosité ni rattachement passionné.
Enfin se pose la question éternelle du passage de l'Asie e-n Europe, qu'il s'agit de gtarder ou de livrer aux flots de la mer Mongole. La Russie est le carrefour. Le partage des races vers l'Est ou l'Ouest y a si peu de relief qu'un rien, un écart, un oubli, peut faire le lit de l'invasion. Or les Jaunes ne sont pas loin du milliard. Si notre politique est attractive, le barrage Russe tiendra bon ; mais, si nous nous trompons, les Scythes oscilleraient sans peine, jusqu'à tomber du côté où ils penchent. Ils laisseraient passer la marée qui remonte après des siècles de repos. Ce ne sont pas des phrases indignées ou des hostilités hargneuses qui briseront l'offensive Asiatique. Clemenceau qu'avant de le couronner roi. Barrés appelait le Kalmoak et Léon Daudet le Mongoloïde, ne serait-il que le messager des revenants, ses aïeux ?
Le problème Russe, c'est-à-dire le modus vivendi entre vieilles et jeunes démocraties de notre continent, de l'Oural là l'Atlantique, est intimement liée à la rénovation des rapports du capital et du travail. Après une guerre qui a épuisé toutes les réserves alimentaires et industrielles, qui rend incertain jusqu'au courage de reconstruire, et laisse flottantes toutes les coordonnées de l'ordre social, les classes dites dirigeantes se retrouvent en face des classes dites dirigées dans des conditions interverties. Aux tranchées, dans les usines, les masses ouvrières, sans le concours desquelles il eût été impossible de prolonger une lutte qui a ruiné les riches en affamant les pauvres, ont pris pleine conscience d'ellesmêmes. Elles savent le prix du service qu'elles ont rendu, prêtes à l'exagérer s'il n'est pas reconnu ; elles ne savent pas moins qu'elles ont le moyen d'en imposer le paiement dans une nouvelle charte du travail. Si elles abusent de leur puissance, elles seront châtiées par les lois
mêmes de la production et de la vie ; mais personne ne les empêchera de tomber dans ces excès, si on ne leur oppose que les instruments de défense surannés, policiers et militaires. La plus épouvantable faute serait, par pharisaïsme, de donner l'apparence qu'on veut arracher, le danger passé, ce qu'on offrait dans la bataille. En tout cas ces masses ne retourneront plus à l'état dont Carlyle décrit prophétiquement la repoussante laideur :
Cette question du travail et du salaire que nous aurions dû commencer de résoudre depuis deux générations au moins, si nous avions écouté la voix du ciel, nous ne pourrons pas la laisser plus longtemps de côté sans que la voix de la terre se fasse entendre. Le travail a vraiment besoin d'être quelque peu organisé. L'homme a vraiment besoin que ce qui lui est dû, ce qu'il a gagné, lui soit un peu mieux payé par les hommes. Ce n'est pas de mourir, ni même de mourir de faim qui rend un homme malheureux. Mais c'est de vivre misérable sans savoir pourquoi ; de travailler rudement et pourtant de ne rien gagner; d'avoir le cœur brisé, d'être las, et pourtant de se sentir isolé sans lien avec personne, pris dans le cercle d'un froid et universel laisser faire; c'est de mourir lentement tout le temps de la vie, emprisonné dans une injustice infinie, sourde, morte, ainsi que dans les flancs maudits d'un taureau de Phalaris? Voilà ce qui est, ce qui sera à jamais intolérable pour tous les hommes que Dieu a créés?
Si les ministres des finances deviennent par la force des choses arbitres souverains de toute politique en dernier ressort, cette politique ne sera viable qu'avec un agrément du parti qui, par son programme opposé aux armements et favorable aux amortissements, sert de contre-poids à d'autres partis exclusifs. Par son appui, il est le plus susceptible de légaliser les réformes et les sacrifices, devant lesquels on a trop hésité et reculé. C'est une des plus affreuses conséquences du pacte de Versailles qu'avec une trop sournoise unanimité les anciens dirigeants conspirent à remettre sur l'ancien plan V hygiène sociale, à travers une série piteuse d'expéditions contre la Russie, dans un esprit de résistance et de con-
tradictions également aveugles. Toutes les fédérations ouvrières se jugent visées et menacées par une sorte d'enveloppement machiavélique. Elles ont donc fait alliance avec la révolution Russe. Si elles ne disposent pas des usines de munitions et des lignes de transport qui ravitaillent la guerre renaissante, elles y font obstacle par des révoltes, des refus de service ou des grèves qui empoisonnent la vie publique et les efforts de redressement économique. Toute cette anarchie que les capitalistes dénoncent comme d'origine révolutionnaire, et les ouvriers comme issue du capitalisme, n'est que la quintessence du Clémencisme exaspéré. Elle doit disparaître avec celui qui en est l'auteur et le metteur en scène. Les hommes du jour sont-ils incapables de s'en affranchir ? Qu'ils s'effacent devant les hommes de l'avenir ! Il ne convient plus à la France d'être justiciable de la mauvaise humeur de Mettemich, à l'égard des Français :
Les hommes du lendemain sont les seuls qui comptent. Car la veille n'existe plus; il faut s'occuper du lendemain qui va être. Mais les Français sont les hommes du jour, c'est-à-dire du moment qui n'est pas.
Soyons les hommes du lendemain. Méditons les dernières strophes du chant extatique et liturgique de Rudyard KipUng, Recessioncd :
Seigneur, Dieu des armées, sois avec nous encore,
De peur que nous n'oubliions, de peur que nous n'oubliions.
Sur le cœur de l'infidèle qui met sa foi
Dans les fusils fumeux et les lames de fer.
Qui se gardant, n'appelle point Ta Garde;
Sur les cris fanfarons et les folles frénésies,
Etends Ta pitié sur Ton peuple, o Seigneur.'
Soyons les hommes du lendemain, d'autant plus que le lendemain s'est déjà installé dans les ruines d'hier. Ne nous laissons pas arracher de mauvaise grâce et trop tard ce qu'il est sage d'accorder aujourd'hui avec pix)fit.
Le monde doit s'arranger pour produire ou il mourra de faim. Nous voyons ce qu'il en coûte d'aliéner tout contrôle entr€ des mains inexpertes et de s'être enferré sur les légèretés du délégué unique.
Edgard Poe, un Américain visionnaire, de talent mathématique et lyrique, d'une précision maladive qui pèse sur le lecteur obsédé comme une folie lucide, ouvre un de ses contes par le récit d'un assassinat sans cause. Dans la boutique d'un coiffeur, le patron, absent cinq minutes, trouve sur le fauteuil opératoire la cadavre d'un client, la gorge ouverte d'un coup de rasoir qui trahit une main prodigieusement experte. Personne. On interroge ; ni habitués, ni étrangers ne sont entrés. Qui a tué ? Après mille recherches hallucinantes, sur la piste d'hypothèses successivement controuvées, on découvre blotti dans un coin, stupide, le regard fixe, un grand singe familier de la maison, et la scène se reconstitue.
L'homme «est entré ; il s'est assis, attendant le coiffeur. Le singe qui tant de fois vit à l'œuvre son maître ou ses adjoints, est traversé par cette subite lueur qui pousse sa race à imiter. Le client se prête à sa fantaisie ; l'animal place la serviette, saisit le rasoir et d'un geste bref coupe le cou de l'infortunée victime. Le singe inondé de sang se cache au fond de la boutique. De quelle société, de quelle justice sera comptable cette intelligence simiesque qui, voulant faire l'homme, a fait la bête?
En 1919, l'Europe s'asseyait sur le fauteuil traditionnel, où à tant de reprises elle s'était périodiquement soumise aux professionels dans l'art de la distribution et de la redistribution des Etats. Elle attendait son sort dans la salle de la Conférence, où, sur quatre opérateurs, trois étaient absorbés par leurs rêves et leurs ambitions. Un quatrième, non pas innocent, mais ignorant, qui ayant vu opérer tant d'autres dans l'histoire se croyait de taille à leur en remontrer, dans une sacoade brusque s'est im-
provisé arbitre du monde. Il a tranché le cou ide l'Europe et pour cinquante ans ruiné la civilisation. Son travail est sous nos yeux, la France qui craint d'être vaincre par sa victoire, la Russie et l'Allemagne dans le désastre, l'Irlande en feu, la Hongrie révoltée, la Tchécoslovaquie où les Slovaques détestent les Tchèques, la Yougo-Slavïe où les Croates détestent les Serbes, l'Italie presque en guerre avec les Slaves et les Grecs, la Roumanie mécontente, la Bulgarie furieuse, l'Orient en convulsions, Jérusalem déchristianisée et foyer de guerres religieuses, l'Inde secouée dans ses profondetirs, l'Egypte indomptable et rebelle, le Panislamisme allié au Bolchévikisme, le Japon qui prépare la conquête de la Chine pour l'armer contre nous tous, et l'Amérique qui abandonne l'Europe à ses querelles enfantines, à ses dettes impayées ! Est-ce l'œuvre d'Erostrate, ou d'Attila, fléau de Dieu? Tous les deux peut-être à la fois.
L'humanité veut pourtant ne pas périr et pour r€\'ivre tâche de s'échapper de la géhenne pour piasser dans un sanatorium où ses blessures se cicatriseront peu à peu. L'optimisme est donc de rigueur. Que de temps peut être gagné si les gouvernants consentent à s'abriter derrière la première partie du célèbre aphorisme : Errare kumanum est, pour ne pas succomber sous la seconde moitié du vieux dicton : Perseverare diaholicum. Mais que de temps perdu, si nous nous laissons étourdir et détourner par les objections, sommations et vetos dont la route du retour à la raison est semée à profusion. Clemenceau n'a plus de rôle, mais il s'obstine à veiller sur les plus fâcheux articles de son traité.
Après quelques semaines de silence, où il savourait les délices du voyage en Egypte, il s'est remis au régime intensif des interviews. Il a commencé par dire qu'il ne parlerait plus, ayant travaillé pour l'Histoire qui le jugera dans un demi-siècle. Puis il s'est ravisé, jurant de me plus s'engager jamais dans une polémique quelconque,
parlée ou écrite, avec qui que ce soit, sur quelque sujet que ce soit». Après ce préambule lénifiant, qui a l'air d'une parade anticipée contre la même histoire dont il espère ajourner le verdict pendant cinquante années encore, il s'est immédiatement étendu sur le panégyrique de sa mission à Versailles.
Pour la première fois nous avons appris par lui que les Anglais et les Américains évaluaient Findemnité exigible de rAllemagne à 75 milliards en tout, qui seraient probablement à celte heure payés ou gagés, et qu'il avait écarté violemment la théorie du forfait, préférant celle du compte ouvert, sous le contrôle permanent de la commission des réparations. Il a donc approuvé pleinement la démission motivée de Poincaré qui refuse de présider la commission, estimant que nous tendons «à vendre pour un plat de lentilles nos droits les plus sacrés». La conférence de Spa, après celle d'Hythe et celle de San Remo sur la solution financière du traité, ne sera pas la dernière : toutes marquent ou marqueront les rechutes chroniques d'une paix boiteuse, perpétuellement en fuite et dont l'univers appelle, comme le plus grand des bienfaits, l'établissement définitif. La lutte est entre les hommes décidés à conclure sans rêverie ni faiblesse et ceux qui suivent les divagations de Clémenecau. Ces deux partis ont remplacé tous les autres. Nous ne doutons pas de la défaite de Clemenceau ; mais Capus qui l'a récemment entretenu nous avertit que sa santé physique «murée dans un âge qui n'est ni la maturité, ni la vieillesse, dans un âge bien à lui, à l'abri des influences extérieures, donne la sensation qu'il peut demeurer tant qu'il voudray>. Tant qu'il vivra, la paix du monde restera branlante et précaire. Sachons la faire sans lui et contre lui !
Puisse l'appel du Siège Apostolique à la réconciliation chrétienne être enfin entendu !
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