III
En 1870-71.
Nous avons sur le propos courage, vaillance, héroisme, déjà vu quelle fut la conduite des Algériens. Ils sauvaient la patrie des attaques de la Prusse en attendant de pied ferme les bataillons allemands dans la Mitidja. Pour sefaire la main ils assommaient un vieux général français, M. Walsin-Esterhazy, un vieillard qu’on leur avait donné pour gouverneur.
Assommaient n’est pas ici pour forcer l’image en rhétorique. Ils se livrèrent à des violences réelles sur la personne d’un vieillard désarmé, parce que ce vieillard, qui représentait chez eux non plus l'autorité de l'Empire, mais celle de la France républicaine, était un général.
Les émeutes d'Alger, le mouvement révolutionnaire de l'Algérie, ce fut alors tout à fait différent de ce qui se passait en France. Les républicains renversèrent l'empereur parce qu'il s'était laissé vaincre par les Allemands, et la Commune voulut prendre la
place de la République pour lutter à outrance contre l'Allemagne. Ce qui donna tant de soldats à ce qu'on croit être un pur mouvement internationaliste dans la Commune, ce fut le patriotisme des Parisiens.
En Algérie on s'agita... pour se séparer de la France.
La commune d'Alger fut séparatiste.
Il y avait déjà beaucoup d'étrangers.
Non seulement les Algériens chassèrent le gouverneur nommé par la France, mais ils nommèerent eux-mêmes celui qu'ils voulaient. Voilà le fait. Il est de séparatisme au premier chef. Et je me demande comment on y pourrait voir une preuve de loyalisme.
Le 8 novembre 1870, le comité de défense d'Alger, présidé par le citoyen Vuillermoz, nomme ledit citoyen chef de l'Algérie... par intérim c'est vrai, mais en n’avisant le gouvernement de Tours de cette nomination que pour confirmation.
L'arrêté était ainsi libellé :
« ARTICLE PREMIER. — Le citoyen Vuillermoz est investi des fonctions de commissaire extraordinaire civil par intérim.
« Art. 2. — Les Comités de défense des villes de l'Algérie seront appelés, sans retard, à ratifier cette résolution.
« ART. 3. — Le présent arrêté sera présenté par télégramme à la confirmation du gouvernement de Tours. »
L'Algérie devait ratifier, la France confirmer.
L'Algérie ratifia, mais la France ne confirma point.
Le citoyen Vuillermoz déclarait bien que l'Algérie « ferait d'elle-même » sans s'inquiéter des réponses de Tours (Dépêche Vuillermoz à maire de Médéah) ; la France n’était pas assez affaiblie pour supporter qu’un Algérien se nommât lui-même « dictateur ». Ët voici les dépêches qui furent adressées à « l’usurpateur » :
« Nous recevons une dépêche de Bône dont le conseil municipal refuse de se jaindre à la mesure illégale que vous avez prise sans même attendre les décisions des conseils municipaux qui, d'ailleurs, n’ont pas droit de confirmer votre arrêté.
« Sans attendre notre adhésion que notre dépêche vous refuse, nous apprenons quevous faites le dictateur et que vous constituez une commission pour préparer l’organisation du conseil communal.
«Le gouvernementannule cet acte d'usurpation ; il vous engage et au besoin vous ordonne de cesser toutes violations de la loi qu’il ne peut tolérer plus longtemps.
« FAITES AFFICHER NOTRE DÉPÊCHE D'HIER; que la population apprenne par vous que, les pouvoirs que vous avait donnés le conseil municipal n'étant pas agréés par le gouvernement, vous les abdiquez.
« Le ministre de la justice, qui vous connaît, déclare que vous êtes un bon citoyen; prouvez-nous votre patriotisme.
« Vous aurez, avant dix jours, à Alger, un gouverneur civil.
« En attendant, le pouvoir du gouvernement général militaire est fini, puisque le général Lallemand n’est plus que le commandant des forces de terre et de mer.
« Les membres du Gouvernement de la défense nationale et le vice-amiral ministre de la marine.
«Il est temps d’en finir avec les usurpations que nous ne pouvous pas tolérer plus longtemps.
« Les membres du Gouvernement de la défense nationale. »
M. La Sicotière dans son rapport a dit de ces faits qu'ils constituaient une tendance à la sécession. Et il ajoute :
« Cette tendance nous paraît caractérisée non seulement par les faits que nous retraçons, mais aussi par le langage de la presse, soit favorable soit hostile aux idées sécessionnistes. Nous croyons que certains témoins n’y ont pas attaché une suffisante importance, lorsque dans leurs dépositions ils n’ont vu dans le mouvement d'Alger qu'un épisode accidentel et de l’ordre pour ainsi dire administratif, »
Et voici quelques extraits significatifs de journaux, de brochures :
Le Zéramna du 18 février 1871 engage ses lecteurs à prendre la « résolution de s'opposer à lintervention de la France dans les Ed intérieures de la colonie ».
| Le Colon du 17 janvier 1871 propose de « prendre
soi-même le décret qui unirait tous les Algériens ». | M. Georges Tillier, dans sa brochure intitulée la | Coterie Vuillermoz (1871), dit que :
« L'insuffisance, la faiblesse, les sottises du citoyen-maire | ont perdu la plus belle situation qui se soit offerte à l’Algérie | de rentrer dans la libre disposition d'elle-même. »
On lit dans la France nouvelle du 6 mai 1871 :
« Les séparatistes absolus veulent au chef-lieu de chaque province un conseil et un président élus par le suffrage universel et à Alger une assemblée coloniale de députés des provinces, nommant elle-même son président, ses secrétaires et traitant au besoin de puissance à puissance avec la Chambre des députés de France. »
Dans l’Akhbar du 15 novembre 1870
« Que quelques cerveaux brûlés qui n'ont rien à perdre mais . u |
tout à gagner dans l'agitation essayent de la tromper en lui parant des utopies de couleurs séduisantes, elle ne se laissera pas prendre à cette glu. Il y a mieux à faire que de rêver à une sécession impossible. »
M. La Sicotière,résumant les brochures de M. de Prébois, du maréchal Randon, la déposition du capitaine Villot, dit :
« Pour d’autres, le régime civil impliquait l’expropriation du sol au profit des colons et l’asservissement de l'indigène par l'Européen… il devait aboutir à la subordination de l'intérêt français à l'intérêt algérien et couvrait une pensée antipatriotique de séparatisme. »
De l’'Humorisle, 20 novembre 1871 :
« Pendant que nous avions tous les regards tournés vers la
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métropole, que nous écoutions l’oreille à terre jusqu'aumoindre frémissement de cette pauvre mère en pleurs, il se trouvait là sous nos yeux des hommes assez insensés pour rêver et pour préparer une séparation.
« Si le complot n'a pas abouti, ce n’est ni leur faute ni celle de leurs agents. C’est que Dieu ne veut pas que la fille soit ingrate envers sa mère; que l'Algérie périsse par la coupable inexpérience de quelques insensés. »
M. Lamy, dans sa brochure les Causes de l’insurrection de 1871, écrit :
« Le conseiller municipal au titre étranger, Crispo, Italien, était en correspondance avec Garibaldi retiré à Caprera dont les soldats errant de divers côtés arrivaient à Alger où on prévoyait les utiliser pour un coup de main. Unedélégation demandait à Garibaldi de venir prendre le gouvernement de l'Algérie . pour sauver la République en péril. »
Je puis ajouter, moi, d’après mes renseignements personnels, — car j'ai eu l'honneur de causer avec M. Crispo, qui vit encore — je puis ajouter : « et pour faire une République algérienne opposée à la France si celle-ci ne demeurait pas républicaine, mais son alliée dans le cas contraire. » Il faut bien se rappeler que c'était avant l'insurrection de 1871 et que les Algériens considéraient l'Arabe comme définitivement soumis, élément négligeable en leurs calculs séparatistes. La preuve est qu'ils refusaient d'accepter les « capitulards » pour les garder. Beaucoup d’Algériens croyaient qu'avec Garibaldi ils pouvaient se séparer de la France. M. Crispo le croyait et l'avait fait croire.
M. Perron, dans ses récits algériens, accuse les juifs d’avoir « subventionné les feuilles qui se mirent à prêcher l’autonomie de l’Algérie et sa séparation d'avec la mère-patrie ».
Un officier «anonyme », qui a publié en 1871 à Ver-