CHAPITRE XXIII
Le séparatisme algérien.
On en parla beaucoup l’an dernier. L'esprit français, le bon esprit parisien, le meilleur esprit algérien ont cru que le séparatisme était la propriété de M. Sénac, et comme cet honorable législateur prononce « chéparatisme » la cause fut entendue. Pas de séparatisme. Il n’y en a point. Il n’y en eut, il n'y en aura jamais.
Cependant.
Comme je ne me contente pas d’une affirmation «pure et simple », fût-elle de M. Jonnart que j'aime beaucoup ou de M. Loubet que j'aime davantage, fût-elle des gens que je respecte le plus, j'ai cherché.
À priori, sans étudier l'Algérie, on aurait le droit de dire que l'Algérie est séparatiste.
Turgot a vu dans les colonies des fruits qui, mûrs, tombent de l’arbre.
Avant d'être « müres» les colonies tiennent à l'arbre, sont forcées d'y tenir sous peine de crever de faim. Mais dans cette union elles. voient une dépendance, et elles en sontimpatientes. Lorsqu'une métropole et une colonie n’ont pas la même opinion sur une question quelconque cette divergence est accentuée par le séparatisme fatal, réel, public ou latent, avoué ou nié, qui anime logiquement, historiquement toute colonie contre toute métropole.
Cette loi nous l’acceptons pour les autres. Nous
y croyons quand nous étudions les colonies anglaises. Nous ne voulons pas y croire quand nous étudions nos colonies. Car nous nous imaginons que nous sommes des êtres en dehors de l’humanité commune.
Nous concevons qu’un colon anglais cesse d’être anglais. Nous ne nous en étonnons point, même il nous semble que cela est heureux, et nous aidons ce colon anglais pour qu'il cesse d’être anglais. Mais nous ne pouvons Concevoir qu'un colon français un jour quelconque cesse d’être français. Cela dépasse notre imagination.
La loi du séparatisme colonial existerait pour les autres ; pas pour nous!
C’est pourquoi je ne peux me contenter de l’invoquer pour dire : « L'Algérie est séparatiste parce qu’elle est une colonie. »
Beaucoup d’Algériens croient naïvement qu’on les insulte quand on dit cela. Je conçois leur irritation. Leur instinct apporté ne leur permet pas de voir celui qui naît en eux ; leur sentimentalité mourante, celle qui la remplace.Le phénomène échappe à la perception de la majorité des êtres chez lesquels il se produit; aussi le nient-ils de bonne foi.
L'ictérique ne voit pas qu’il jaunit. Pas une femme déchue n’a vu le jour où elle devenait une catin.
Pas un homme respectueux des prescriptions du code ne voit l’heure à laquelle il devient gibier de gendarme. Pas un buveur ne distingue le verre qui le rend alcoolique. Pas un citoyen des régions tempérées ne perçoit la limite de temps après laquelle les régions tropicales prendront son existence.
Tous disent : Je suis honnête, Je suis sain. Je suis fort. Je me porte bien... alors qu’ils sont déjà morts à la vertu, à la santé, à la vie.
Aussi les Algériens ont-ils protesté contre ce pauvre M. Sénac... je ne dirai pas, comme eux, avec la dernière énergie, car j'espère bien qu'ils en ont encore...
Peut-être aussi, quand ils protestent si violemment contre les gens qui constatent leur séparatisme, se passe-t-il dans leur esprit quelque chose de semblable à ce qu’on m a conté sur le propos d’un homme vertueux de Saint-Eugène. C’est assez difficile à répéter. Mais c’est trop algérien pour que je n’essaie point.
Un né natif de Saint-Eugène, citoyen sage et probe, narre à son compère de Mustapha comment au jardin Marengo certain soir il connut un homme de la Cantère, un gars charmant, qui... que... je vous en supplie comprenez sans plus... nous sommes dans les quartiers de Pepète le Bien-Aimé... bref un compagnon délicieux, qui était « rigolo comme pas un » et avec qui « on était devenu amis comme cochon ». (Je cite mes auteurs algériens.) Puis au récit détaillé des phases de son amitié « comme cochon » avec l’homme de la Cantère, notre citoyen de Saint-Eugène ajoute navré, dolent :
— Ce que c’est tout de même que de nous, main: tenant je ne pourrai plus le saluer.
— Et pourquoi ?
— Je viens d'apprendre que c’est un pédéraste.
Il ya de cela dans les indignations algériennes sur le séparatisme. On en pratique la réalité, on en repousse le mot. Les sentiments, les actes de séparatisme sont naturels. Le mot seul est odieux ; l’étiquette seule fait rougir.
Aussi laissons l'étiquette, le mot, Voyons les actes, les sentiments manifestés.
SI
Les précédents historiques. : 1
Dans l’histoire ancienne. Tant que l’Empire fut centralisateur, avec peu de pouvoirs locaux et la domination effective réduite à la zone de culture intensive, l'Empire fut puissant.
Lorsque l'administration directe remplaçant le protectorat poussa læ domination effective aux régions de cultures à rendements restreints, aux régions de pâture, et nécessita beaucoup de pouvoirs locaux, l’Empire s’affaiblit, -
Ily eut des mouvements séparatistes.
Le comte Boniface était un séparatiste, Et il y en : eut beaucoup d’autres... jusqu'au jour de la séparation finale.
Dans l’histoire moderne. Le sultan de Constan- | tinople avait l'Algérie.
Notez que dans la milice il y avait par apport constant de renégats, pour réagir contre l’élément dominateur turc, des éléments de toutes les nations méditerranéennes,
Les Algériens d'alors se séparèrent du sultan de Constantinople.
Notez également que cet apport turco-européen, que ce mélange des races méditerranéennes n’a pas produit une race algérienne. Cependant les observateurs de l'Algérie avant la conquête française ont dit la force, l’acclimatement de ces dominateurs turco-
| européens. Ces dominateurs croyaient eux-mêmes à leur vitalité. Et nous cherchous en vain leur race dans l’Algérie d'aujourd'hui.
Leur race ne tenait que par un apport constant du sang méditerranéen. Et de même leur force dépendait de Constantinople. Brisé le lien avec la patrie politique, elle décrut progressivement. Elle était mourante en 1830. Nous n'avons fait que lui donner le coup de grâce, au prix d’un effort insignifiant. La résistance vint d’autres éléments : de ceux dont la race a pris ettient sur ce sol.
$ IT La période française avant 1870.
Aussitôt que les colons européens crurent les Arabes soumis, la domination de la métropole française leur parut lourde.
Et l’on parla de self-government.
En 1857, M. Jules Duval écrivait dans les Débats (13 janvier) :
« L'Algérie est trop près de la France pour être une colonie vivant d'une vie propre, sans autre dépendance que le lien de la souveraineté politique à la façon des colonies anglaises.
« Sans méconnaitre ce qu'il y a desève danslesintelligences ou les ambitions locales, en y applaudissant au contraire, que deviendrait, il est permis de le demander, leur élan personnel sevré de l'appui de la France et livré au soutien de leur seul entourage ? ce que devient la greffe séparée du tronc qui la supporte et la vivifie. La prétention au self-government ne saurait donc être accueillie... »
Vous êtes encore trop faibles pour marcher seuls, disait Jules Duval. On verra plus loin que M. Leroy- Beaulieu ne fait pas d’autre objection aux anciennes tendances séparatistes.
Au cours des polémiques de 1857 sur le self-
government, le mot de fut prononcé. On discuta la séparation. M. Clément Duvernois écrivait dans son livre sur l'Algérie, en 1858 :
« Si l'Algérie est dotée d'institutions différentes des institutions françaises, si elle a en quelque sorte un gouvernement spécial, n'est-il pas à craindre qu'elle ne songe à se séparer de la France? »
Il disait non, car il voulait déjà à cette époque une Algérie d’un algérianisme comprenant autant, sinon plus d’ due étrangers que d'éléments français.
Dans une brochure sur les douanes de cette mème année 1858, cet écrivain algérien disait :
« L'Algérie est un pays français, éminemment français. Quel que soit son développement, elle restera telle parce que tout l'y invitera, ses sympathies et son intérêt.
« Est-ce à dire que la colonie doive être ove exploitée par des bras et des capitaux français? Nullement.
Pour que beaucoup de bras, beaucoup de capitaux étrangers avec beaucoup d'influence étrangère viennent en Algérie, cet Algérien ajoute :
« N'est-il pas utile de faire de l'Algérie une terre de libre échange ? N'est-ce pas un excellent moyen de ménager une transition à l’industrie française que de lui enleverun monopole dont elle a trop abusé? Evidemment oui.
Vous avez retenu ce qui invite l'Algérie à rester française, des « sympathies, l'intérêt ».
La direction politique de l'élément civil en Algérie appartenait à des gens qui n’aimaient point l'empereur. Et trop ils confondirent ces deux réalités distinctes : l'Empereur, la France.
Le sentiment particulariste que l'Afrique du Nord toujours a développé dans l'esprit de ses colons, la tendance au séparatisme qui est fatale chez les colons
de tous les pays, se trouvait chez les colons de l’Algérie et sans qu'ils en eussent conscience, je veux bien le croire, augmenté, hâté par le fait de leur hostilité contre le régime impérial, que beaucoup se trouvaient amenés à confondre avec le régime français. La vie algérienne rend les gens prudents, On le vit pendant toute la période de l'Empire. Les républicains de la métropole combattaient l’empereur. Ceux d'Algérie — qui d’ailleurs n'avaient pas les mêmes droits politiques — se réservaient, Mais aussi quel élan, quelle force quand l'Empire fut tombé !