VIII
Les ignominies que lisaient les dames du Souvenir.
L’Antijuif soignait sa clientèle féminine. Ce journal était lu dans les meilleures familles d'Alger. Telles grandes dames ne pouvaient attendre la distribution de l'abonnement. Elles guettaient les premiers crieurs. Vous savez, chez nous, la blanchisseuse qui a joué le favori et roussit le fin en surveillant l’arrivée de Paris-Sport dans son quartier ? C'était comme ça dans les rues «bien » d'Alger. L’Antijuif était « espéré » commele bon message par les femmes et les jeunes filles les plus distinguées. Les écrivains de l’Antijuif ne l’ignoraient point. Ils s’appliquaient pour servir à leurs fidèles et dévouées lectrices, à toutes ces vestales gardiennes du feu sacré, la belle littérature qu'ils savaient digne de leur mentalité. Ils publiaient régulièrement une histoire de juif violant une chrétienne. C'était fignolé
suivant les règles étudiées d’une science très spéciale dans l’art de doser et d’alterner les détails de la plus basse pornographie et de la plus geignarde sentimentalité. Un chef-d'œuvre du genre — parfai- } tement c'est un chef-d'œuvre et je ne m’en dédis L point — est l’histoire publiée le 3 mai 1898, l’histoire
du viol de la Française Blanche D... par le juif L... i «.. La brute eut raison de cette délicate enfant, et malgré 3 ) ses efforts désespérés, Blanche ne put résister ; l’ignoble juif à venait de violer la fille d’un héroïque marin français. » S
Le père était capitaine au long cours ! Puis la mal- | heureuse meurt « sur un grabat ». Le «corbillard des ï pauvres » la conduit au cimetière où les rédacteurs À du journal, suivant le rite antijuif, vont pleurer en à portant des fleurs. |
Il n’y avait rien de vrai là-dedans. Mais ça cha- | touillait la clientèle féminine distinguée. |
Pour faire profondément vibrer de belle horreur la : délicate lectrice et lui donner le long frisson du ter- | rible danger, le juif qui violait tant de malheureuses, qui pouvait d’un jour à l’autre la violer elle-même, les collaborateurs de M. Max Régis en traçaient les plus répugnants tableaux. Etre visqueux, purulent, pustuleux, bouc lépreux, satyre puant, c'était la monnaie courante. Quelquefois on précisait scientifiquement! Le 8 août 1897, le journal décrivait le juif examiné aux rayons Rœntgen et montrait ceci :
« L'appareil de reproduction n'offre rien de particulier, | sauf deux boules de consistance élastique pouvant se presser
à volonté et communiquant avec l'extérieur par un bout | Coupé... » ; à
Cela se lisait chez les curés et chez les dames des couvents qui donnent aux jeunes filles algériennes de bonne maison l'éducation.
Pour plaire à cette clientèle de femmes, on devait, naturellement, en même temps qu'on disséquait le juif éventrer la juive. On n’y manqua point. On reprit le tableau du Renaudot de 1830. Le classique passage :
« Le caractère physique des juives, si étranger aux autres femmes de ce climat, devient inexplicable. Le sang qui coule dans leurs veines est de glace, tandis qu'il est de feu chez les Mauresques….
« … Les femmes juives les plus faciles à débaucher qui soient dans le monde, et les plus crapuleuses quand elles peuvent s’abandonner, n’ont surtout à Alger que la faiblesse et les incommodités de leur sexe. Fades, insipides, leur corps ne s’émeut jamais à la voix du plaisir ; le cœur ne les guide point dans leur choix et, pour se livrer à un homme, elles ne consultent que leur ambition, leur avarice et leur orgueil. »
Sur ce thème, pour la plus grande joie de ses lec-
trices, l'Antijuif composa les plus immondes variations. :
Un jour un « vieux magistrat qui a fait paraitre un livre sur l'Algérie » affirme que « rien n’est plus hideux que le juif, sinon la juive ». Et il la dépeint. à peine si la vierge trouve grâce, et c'est pour si peu de temps : |
« Parfois dans le court, très court passage de la nubilité à la maturité, certaines épaules, certaines poitrines, certaines hanches, certaines jambes juives présentent des lignes, des courbes, des perspectives vraiment harmonieuses, la quantité semble y faire assez bon ménage avec la qualité, mais le moindre accident provoque des écoulements lamentables, l'accident du mariage par exemple. Le vertical se change en horizontal, les collines en vallées, les vallées en ravines, la glissade en trainage, le rose en terre de Sienne, La vierge charmait, la femme épouvante.
«Quand une juive se marie et quand elle accouche, les deux “événements sont l’occasion de pratiques tellement
dégoûtantes qu'on ne peut, du bout de la plume, les décrire. Dans les grandes forèts de l'Afrique centrale, là où les singes n’ont été encore ni dérangés ni corrompus par l’homme, je suis sûr que les choses se passent avec infiniment plus de décence et de propreté. » (Antijuif, 6 septembre 1897.)
O vieux magistrat de jadis, vieux magistrat de France qui taquinais la Muse en traduisant Horace, voilà ce que devient ta littérature et ton goût, là= bas quand tu écris sur des femmes... et pour des femmes... pour des femmes de la société que l’Antijuif charmait en leur disant pourquoi les juives n'étaient pas dignes de leurs salons :
« Sous prétexte de se civiliser la jeune fille juive atteint au cynisme dans la dépravation morale. Elle ne craint pas d’avilir son corps dans la boue de la prostitution et cela avec un naturel renversant qui émane’de la lasciveté inhérente à sa race. Elle boit sur toutes les lèvres qui s offrent ou qu'elle rencontre les immondes ivresses qu’exploitent des malheureuses qui se sont perdues. Et ainsi, lorsqu'elle s’est souillée à toute une multitude, elle se croit francisée, européanisée et digne alors de figurer dans les salons de notre société. » (Antijuif, T octobre 1897.)
Assez! assez !... le dégoût vous monte à la gorge de toutes ces malpropretés…
Croyez-vous que ce furent pour moi des semaines d’heureux labeur, de pur et sain travail mettant au cœur la joie, que celles durant lesquelles j’ai fait cette horrible, cette épouvantable et surhumaine besogne de lire leur prose... toute... à ces gens de la race nouvelle... La mentalité antijuive de l'Algérie, c’est la mentalité de neuf Algériens sur dix. voyez que je fais large mesure, car ils se vantent là-bas, eux, qu'elle est celle de tous. Or, cette chose innommable, des jugements, des appréciations ne suffiraient à la montrer. Nul ne pourra jamais décrire ce que devient
le ventre d’un homme qui, la colonne vertébrale cassée, n’a plus de nerfs vivifiant ces régions. Il faut avoir vu ce qui en sort. Nul ne pourra jamais exposer ce qu'est devenu le cerveau algérien dans la crise antijuive. Il faut lire ce qui en sort, ce qu'on y fait entrer.
Et j'ai cité. Et vous avez lu. Et l’ignominie de la littérature qui plaisait à la femme algérienne peutêtre vous explique-t-elle l’ignominie des actes auxquels participèrent les milliers de vestales du Souvenir...
Et vous comprendrez complètement quand je vous aurai fait lire l’explication définitive du Cochon. Car c’est un guide sûr dans l'étude de la mentalité de la race nouvelle que le Cochon. Le 5 juin 1902 après quelques phrases badines sur le « turlututu » des jeunes filles juives :
«. Je ne sais plus quel est le farceur qui du ton le plus sérieux du monde affirmait que les jeunes juives savaient demeurer sages jusqu’à leur mariage. Maintes fois j'ai soutenu que les jeunes filles z'raélites n'avaient plus leur... turlututu, et je n'aurais jamais poussé la chose jusqu’à aller aux preuves... »
Ce délicieux Cochon ajoute, nous livrant le secret de son âme :
« C’est si bon d’ennuyer la race maudite. »
C'était si bon... voila donc pourquoi tant de femmes suivaient les émeutiers, les défonceurs de boutiques, les pillards !.…
Il y avait sans doute aussi le désir de voler.
Car la femme est plus voleuse que l’homme.
Toujours. La femelle garde le nid, la tanière. C’est en elle que se développe l'instinct de la propriété des
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choses, alors que par sa prise elle a développé dans le mâle l'instinct de la propriété des êtres.
En Alger les femmes de l’antijudaïsme volèrent. Beaucoup. Naïvement. On sait l’histoire de cette femme de service qui demandait congé à son maître — un magistrat — pour aller chercher sa part de butin. Cela fut raconté à la tribune du Parlement. Voici ce qu’on n’a point dit : Quelques jours avant les troubles, les dames d'Alger avaient admiré en vitrine d’un magasin juif un manteau de soirée très riche (vous savez la camelote « voyante » d’export)… mais un peu cher, et qui pour cela ne se vendait point. Quelques jours après les pillages ce manteau était porté par une dame de la meilleure société. Ce n'était pas du vol. Je le sais. C’était la reprise individuelle.
À moins que ce ne fût les « appétits inconnus aux vétérans du passé » que les Algériens constataient dans leur mentalité nouvelle dès 1871 :
« Nous respectons les quelques hommes de 1848 qui sont restés fidèles à leurs convictions républicaines, mais les jeunes générations ont des aspirations nouvelles, de nouveaux appétits inconnus aux vétérans du passé. » (Radical de Constantine, 25 juin 1871.)
Hélas ! oui des appétits inconnus aux Français de France, voilà ce qui nous attriste et nous inquiète chez ces Français d'Algérie.