DE L'ADMINISTRATION
L'administration en Eussie a pour base l'arbitraire le plus absolu, revêtu parfois de l'apparence de formes légales, et parfois exercé sans détour ni voile. A tous les nombreux échelons de l'administration, de haut en bas, l'on vole; de bas en haut, l'on trompe. La population rurale se compose de deux éléments bien distincts en apparence, et au fond administrés, sauf les formalités légales , à peu près de la même manière, avec la différence, toute-fois, que la partie de la population qui, selon la loi, devrait jouir de certains droits civiques, est encore plus opprimée que celle à laquelle tous les droits civiques sont refusés. Certes, nous ne sommes point le, champion du servage; nous en considérons la prompte abolition comme une question, pour la Russie, à la fois d'honneur et de salut public. Mais nous devons dire que les paysans des domaines de la couronne sont encore plus pillés que les serfs des propriétaires. Ces derniers ne jouissent d'aucuns droits civiques ; ils ne peuvent, sans l'autorisation du propriétaire, ni se marier, ni acquérir
des propriétén, ni exercer le commerce; leur propriétaire peut les punir corporel lement , les faire soldats, ou les mettre à la disposition du gouvernement, pour être éloignés de leur village natal; ce qui est une manière peu déguisée de les envoyer en Sibérie, vers laquelle le gouvernement ne manque jamais de les diriger. Mais tout ces droits du propriétaire, droits si odieux, souvent exercés, ne le sont pas toujours, grâce à Dieu. Sans parler des propriétaires bons et humains, comme il y en a beaucoup, tout propriétaire qui comprend ses véritables intérêts pécuniaires cherche à augmenter le bien-être de ses paysans et à les pousser dans la voie de la prospérité.
11 en est tout autr^oient des paysans de la couronne, et, à ce sujet, nous ne pouvons nous empêeher de signaler ici un fait, qui prouve jusqu'à la dernière évidence la toute-puissance de la bureaucratie, et combien il est impossible, même à un véritable homme d'état, de rien accomplir de bon en Eussie, à moins d'un changement complet dans la forme de gouvernement, qui est le règne de l'absolutisme bureaucratique et du bon plaisir de la camarilla, revêtus tous les deux du nom an souverain, lequel, le plus souvent, ignore les abus commis en son nom. En 1838, l'empereur Nicolas, dans l'intention de jeter les ba^es d'uîAe future émancipation des serfs, voulant introduire Tordre dans Fadministra^ion des paysans de la couronne, eréa un ministère spécial, et plaça à sa tête un homme éminent sons tous les rapports, doué d'une haute intelligence, connu par sa loyauté, ses idées libérales, et constamment, pendant le cours d'une longue et ho- Horabla eaiviàve, dévoué à la cause du progrès. Ce personnage avait administré et organisé deux girandes
et belles previnoes à peine échappées au joug musulman; il kntr avait donné une organisation libérale et modérée, qui assure à son auteur une place honorable dans rhkitoire; pendant de longues années passées à la cour de Saint -Péèersbourg, ce personnage fut le modèle de la dignité la plu« piufaite à cette cour, où la dignité est une plante exotique et rs»^; aujour^ dTiui il oecupe à Tétranger d'éminenbes fonctions diplomatiquies, et les remplit avec une haute distinction. On voit que ce personnage a toujours parfeitement bien fait ce qu'il a eu à faire. D'où vient donc qu'une fois ministre, son ministère fut envahi et dévasté par la bureauaratie ? Cela tient à ce qu'en Russie, comme nous l'avons dit plus haut, la bureaucratie, en l'absence de toute publicité, de toute discussion publique , de tout contrôle sérieux , est plus f^rte que les ministres les plus éminents, plus forte que l'empereur soi-disant absohi, plus forte que ne le fut jamais l'empereur Nicolas lui-même, ce prince chez lequel le culte du pouvoir absolu dans sa propre personne avait passé à l'état de fétichisme.
Les paysans de la couronne se trouvent sous le joug intolérable d'employés qui n'ont point pour les ménager les raisons économiques et privées qui allègent un peu le joug des serfe. Ces employés profitent de leurs fonctions temporaires pour sucer le sang du peuple. Les paysans de la couronne ont bien dans leurs communes une administration soi-disant élective, mais elle ne l'est guère de fait, puisque les autorités ont le droit, à l'expiration du t^rme du mandat électif, de continuer dans leurs fonctions les individus dont ils ont eu à se louer. De cette manière, un paysan appelé à des foliotions ci^nmunales pille ses ad-
ministres, et avec le fruit de ces rapines ^ il acquiert les bonnes grâces des employés qui le maintiennent à son poste. Un fonctionnaire communal électif ne satisfait-il point assez la rapacité des employés, ceux-ci trouvent sur-le-champ un moyen de le destituer et de le faire mettre en jugement.
Toutes les affaires se traitant par écrit, d'après la forme bureaucratique, et la presque totalité des fonctionnaires communaux ne sachant ni lire ni écrire, il dépend toujours du secrétaire (pùsar) d'exposer ces fonctionnaires à transgresser les formalités légales, ce qui amène la mise en jugement D'un autre côté, ce même secrétaire étant à la nomination du gouvernement, se permet tous les abus possibles. Ainsi, la loi établit qu'un paysan de la couronne ne peut recevoir qu'un certain nombre de coups de verge, et seulement en vertu d'une décision de l'administration communale consignée dans un procès-verbal. Un employé arrive dans une commune, fait administrer à un paysan, suivant son bon plaisir, trois ou quatre fois plus de coups de verges que la loi ne le permet, et le secrétaire rédige un procès-verbal, souvent antidaté, aux termes duquel le patient aurait reçu, soidisant en vertu d'un arrêt communal, le nombre de coups de verges fixé par la loi. Le paysan veut-il porter plainte? La loi ne lui permet point de s'adresser aux tribunaux, et d'ailleurs, le lui permît-elle, à quoi le mènerait ce recours, avec l'organisation actuelle de la justice en Russie, véritable échelle de vénalité, avec l'arbitraire au sommet? Un paysan de la couronne, vexé par un employé, ne peut porter plainte qu'à ses chefs, et comme tous les bureaucrates se soutiennent entre eux, le paysan lésé, sachant qu'un recours en justice
l'exposerait à des malheurs dans Tavenir, se tait et «ourbe la tête. Il faut émanciper au plus vite les serfs du joug des propriétaires; mais en même temps il faut également émanciper le paysan de la couronne du joug des employés, et introduire en Russie, pour tout le monde, le règne de la loi égale et équitable pour tous, avec une procédure publique et orale, et un système de garanties sérieuses que nous examinerons à la fin de cet ouvrage. Les paysans de la couronne, libres aux termes de la loi, sentent si bien qu'ils sont -esclaves, que nous en avons entendu nous dire: „0n „va donner la liberté aux serfs des propriétaires ; quand „nous donnera-t-on la liberté, à nous autres?"
Dans chaque province (goubemia) tous les pouvoirs se trouvent concentrés, les uns de droit, les autres de fait, dans les mains du gouverneur, à moins qu'il n*y ait un gouverneur général, ce qui est pire encore. Un gouverneur est bien souvent choisi parmi <ie8 individus n'ayant ni assez de relations, ni assez d'appuis à Saint-Pétersbourg, pour oser se permettre impunément des violations ouvertes de la loi. Il se borne à l'éluder, à suivre une voie de concussions à demi voilées, assez du moins pour que le grand jour ne puisse y pénétrer. Tous les gouverneurs de province ne se trouvent point dans la position de pouvoir se permettre de suivre l'exemple de ce collègue à eux, un général de division devenu gouverneur, lequel, en pleine séance officielle du conseil de régence provinciale (gouAemakoié pravlémé)y l'un des conseillers lui indiquant dans un volume du Code des lois l'article qu'il allait violer, saisit ce volume, le plaça sur son fauteuil, et s'asseyant dessus, dit au conseiller: „Eh bien, où est-elle maintenant, votre loi?** On croira
peut-être que cet homme tut enfermé dan» une maidoft de fou8? Que Ton se détrompe; il a été nommé sénateur, et il siège aujourd'hui dans ce sénat; dont la mission officielle est de veiller à Texécution des lois. La position des provinces administrées par des gouverneurs généraux est souvent plus malheui-euse encore. Un gouverneur général est choisi, presque toujours, parmi les amis des ministres ou de la camarilla: aussi peut-il se permettre impunément les violations de la loi les plus odieuses comme les plus ridicules. Nous aurions trop à faire si nous voulions énumérer tout ce que faisaient ces dignitaires, il ny a pas bien longtemps encore; ce que se permettait surtout Tun d'eux, qui avait l'habitude de dire que rien ne gênait ' l'administration autant que ces vumdîtes lois! et qui fut renvoyé dernièrement, non pour onze années d'oppression et de vols, mais pour a voir, enfin de compte, autorisé sa fille à commettre un acte de bigamie! Nous nous bornerons à citer les actes de quelques-uns des gouverneurs généraux actuels. L'un d'eux, en septembre 1859, a obtenu l'autorisation de faire punir la désobéissance des serfs envers leurs maîtres, suivant son bon plaisir, sans tenir compte des limites fixées par la loi. Nous avons vu un autre gouverneur général, un homme intègre et bon, connu pour son courage militaire, mais entièrement dénué de courage civil, et dominé par un fonctionnaire ennemi acharné de la civilisation et des idées éclairées nous avons vu ce gouverneur général obtenir la suppression d'un journal et la mise à la forteresse du rédacteur; et pourquoi? pour la publication d!un article archéologique sans la moindre allusion politique, et notea-le biea, impè^mé avec le visa de la censure, par la nâ-
son que œt article était dû à la plume de Vim des chefs de rémigratîon polonaise, l'illustre et respectable M. Lelewell. Mais alors à quoi bon avoir une censure, si, après eu avoir obtenu le visa, on est encore exposé à être jeté dans un cachot et à se voir ruiné par la suppression de son journal? Un troisiàne gouverneur général, mécontent de quelques paroles prononcées à la séance de la minicipalité par un marchiMid membi'e de cette municipalité, le fait venir, lui dit des injures, et le fait mettre aux arrêts, sans en avoir le moindre droit. Le marchand porte plainte au sénat, qui seul a le droit de juger les gouverneurs. Le sénat se permet de demander modest^nent au gouverneur général des explications sur cette affaire. Làdessus le ministre de la justice lance au sénat un papiw qui n'était au fond qu'une verte et insolente réprimande, et le chef supérieur de la police politique ayant fait venir le marchand lésé, lui signifie que, s'il osait encore donner suite à cette afiaire et s'il ne retirait point sa plainte, il serait envoyé en exil sans procès ni jugement. Comment peut-on s'attendre à trouver la moindre équité chez de petits employés, lorsque de hauts dignitaires, les ministres eux-mêmes, donnent l'exemple de la violation la plus inique et la plus efl&rontée de toutes les lois et de toute équité ? Le gouverneur de chaque province est assisté, dans le conseil de régence provinciale, de conseillers ayant le droit, en cas de dissentiment d'opinions, de faire consigner leur avis au procès-verbal, lequel est alors envoyé à l'examen du ministre de l'intérieur. Il y a, de plus, dans chaque province, un procureur nommé par le ministre de la justice, ayant le devoir de veiller à T exécution de la loi et le droit d'annuler,
par refus de contre-seing, tout procès- verbal du conseil de régence provinciale. Mais si un procureur se met en opposition avec le gouverneur, le ministre de la justice se hâte soit de le révoquer, soit de le faire permuter avec l'un de ses collègues, en l'envoyant dans une province éloignée dont le séjour puisse lui être désagréable. Les conseillers de régence sont nommés par le ministre de Tintérieur: ce sont, pour la plupart du temps, des employés sans fortune, avides de s'en créer une; ils arrivent dans une province qu'ils ne connaissent point et ne se soucient nullement de connaître, et le meilleur moyen de se remplir les poches étant de faire sa cour au gouverneur, ils vont au-devant des désirs de celui-ci. Les conseils de régence provinciaux prélèvent un impôt régulier sur tous les fonctionnaires de la province, sur les m^utres de police des villes {gm'odnitchyi), sur les chefs de la police rurale de districts (wrp-avwi'fc), ainsi que sur tous ceux qui se trouvent en contact pour la moindre aôaire avec le conseil provincial. Les appointements des employés étant minimes au point de les exposer à la misère si, n'ayant point de fortune personnelle, ils voulaient rester honnêtes, on peut aisément penser que pour satisfaire la rapacité de leurs chefs, ils sont obligés de voler eux-mêmes. Un employé qui ne voudrait point payer ses chefs s'exposerait à être destitué et mis en jugement. Le Code russe étant un dédale inextricable de formalités aussi chicanières qu'inutiles au bien du pays, de formcdités impossibles h remplir dcms leur entier, mais dont la non-observance entraîne destitution et jugement, l'on ne peut acheter sa sécurité qu'à prix d'argent. Ainsi, les iapravnik sont impossé de 1,000 à 1,500 roubles
(de 4,000 à 6,000 francs); Timpôt sur les giyrodnitchyi Tme suiTant rimportance de la ville qu'ils administrent; dans telle ville commerciale ayant port sur une rivière navigable, le chef de la ville paye au tîonseil de province jusqu'à 3,000 roubles (12,000 francs), sans compter l'obligation d'héberger les employés de la ville de province lors de leur arrivée dans la ville qu'il administre, de leur faire faire bonne chère et de les régaler de vin de Champagne. Dans les villes pauvres et dénuées de commerce, l'impôt ne dépasse point 500 roubles (2,(XX) francs). Malheur à celui qui ne payerait point! D'un autre coté, tous les habitants d'une ville, les marchands surtout, se trouvent dans une dépendance complète du gorodnitchyi ; vu l'impossibilité de l'accomplissement de toutes les formalités légales, il n'y a point de marchand dont la boutique ne soit exposée à être subitement fermée, au gré du petit tyran, et le commerce suspendu aussi longtemps qu'il plaira à ce dernier. Dans les districts, les propriétaires qui ont de puissantes relations de famille, ou bien occupent des places élevées, sont certainement à l'abri des vexations : l'administration russe ne ménage que ceux qu'elle craint Mais tous les autres doivent s'exécuter et payer; même les intendants des propriétaires puissants, mais constamment absents de leurs terres, sont astreints au tribut, à cause de l'éloignement de leurs patrons, et de la possibilité aux employée de leur faire subir des avanies quotidiennes. JTous citerons quelques faits pouvant donner une idée des moyens employés en Eussie pour extorquer de l'argent aux pauvres gens.
Dans l'une des plus grandes villes de l'empire, il y a quelques années de cela, la femme du gouver-
neur général, très-connue pour ses concussions, fit Tacquisition d'un établissement de bains publics. A coté se trouvait une maison bien modeste, appartement à un honmie assez pauvre. La dame youlut acheter cette maison presque à moitié prix, pour agrandir rétablissement de bains. Sur le refos du propriétaire, on lui déclare que le gouverneur général se trouvant investi de pleins pouvoirs, l'enverrait en exil, soidisimt pour cause d'opinions politiques et de propos imprudents. C'était à l'époque de la terreur qui planait sur la Russie dans les dernières années du règnede Tempereur Nicolas; rien n'était plus facile que d'exiler un homme; le malheureux céda> et vendit sa maison à moitié prix.
Bans l'une des conmiunes des paysans de la couronne, il y avait en plein champ une immense pierre pesant quelques milliers de kilogrammes. Un jour, le chef du cercle arrive, réunit les paysans, et leur annonce avoir reçu de l'empereur l'ordre de leur prescrire de transporter cette pierre à Saint-Pétersbourg. Les paysans se récrient en signalant l'immense poids de la pierre, et prient le chef du cercle de tacher de leur éviter cette besogne. L'employé y consent, se fait largement payer par ces pauvres gens, et leur promet de solliciter la révocation d'un ordre, lequel, comme de raison, n'avait jamais été donné.
A l'époque la plus active des travaux champêtres, à l'époque de la moisson et de la fenaison, par exemple, on voit souvent arriver chez les paysans de la couronne, ainsi que chez les serfs des terres où les propriétaires ne résident point, des employés soi-disant venus pour faire une enquête, souvent sur une affaire imaginaire. Ils font chercher les paysans les plus.
aisés, et les retiennent trois, quatre jours, sous le prétexte de leur faire subir un interrogatoire. L'urgente nécessité qu'ont ces paysans de l'etoumer à leurs travaux les décide à donner de l'argent aux employés, et l'enquête se trouve close en un clin d'œiL
Dernièrement, dans l'une des plus grandes villes ^e province, un étranger se trouve renversé par une vAche qui parcourait les rues en toute liberté. Le malkeureux est porté à l'hôpital, où il reste deux mois. A sa sortie de l'hôpital, la police exige de lui le payement des fnûs de nourriture, pendant ces deux mois, de la vache, laquelle avait été retenue pendant tout ce temps à la police, comme impliquée dans un délit -de coups et blessures.
Dans la province de Yiatka, il y a une trentaine d'aanées de cela, le secrétaire du conseil de régence provtttciale avait l'habitude, lorsqu'un bourgeok ou uaa paysan l'abordait pour le solliciter au sujet d'une affaire, de lui répondre: „Allez au diable!" et de lui tourner le dos. Alors un employé compère s'approchwt du solliciteur, et lui demandait: „Que vous a „répondu M. le secrétaire? — Il m'a envoyé au dia- „ble. — Mais alors il faut y aller. — Je ne vous „comprend8 pas. — Mais vous ne savez donc pas que „Ie diable donne* ses audiences deux fois par semaine, ,^tel et tel jour, à telle heure de la soirée, dans une ,^«îgon de telle rue écartée ? Allez-y, croyez-moi, vous „vou8 en trouverez bien. Seulement, sachez qu'il faut „payer M. le diable." Le solliciteur se rendait à l'endroit désigné, et se trouvait introduit dans une imm^Qse chambre mal éckârée, partagée en deux par une cloison. De l'autre côté de la cloison reéentissait une voix qui demandait au solliciteur: „Que voulez-
„vou8? — Monseigneur le diable, je viens poilr telle ^affaire ;" et il exposait sa requête. Le prétendu diable, toujours invisible derrière la cloison, répondait; „Dé- „posez telle somme d'argent sur la table qui se trouve „à coté de vous, et fuyez à toutes jambes. Votre af- „faire sera faite."
Nous avons connu plus tard P , cet individu
qui avait joué le rôle du diable à l'époque où il se trouvait secrétaire de la régence provinciale. Après avoir amassé une jolie fortune par ce moyen honorable, il se rendit à Saint-Pétersbourg, donna de l'argent à qui de droit, et se fit nommer vice-gouverneur dans sa province natale, dans cette même province de Viatka où il avait représenté le diable. Nous étions à cette époque exilé par l'empereur Nicolas dans cette même ville de Viatka, et nous y avons passé une année au milieu de ses habitants si bons, si prévenants, si hospitaliers, dont l'accueil cordial et afifec-
tueux ne s'efiacera jamais de notre souvenir. P ,
vice-gouverneur, remplissait alors ad intérim les fonctions de gouverneur de la province, et se livrait à des exactions quotidiennes, beaucoup trop nombreuses pour être racontées ici, et dont nous réservons le récit pour nos mémoires.
L'une des branches les plus lucratives du vol public organisé, ce sont les fermes des eaux-de-vie. Nous consacrerons un chapitre spécial à cette partie si grave de l'anarchie appelée administration russe; ici, nous nous bornerons à dire que les sommes données par un fermier de toute une province aux employés de divers grades ne sauraient jamais descendre au-dessous de 50,000 roubles (200,000 fr.), et pour un
fermier d'un seul district, au dessous de 5000 roubles (20,000 fr.>
La conscription est une branche lucrative de revenus pour les employés, surtout pour ceux du ministère des domaines. Chez les paysans de la couronne, le tirage ayant lieu au sort, une partie des bons billets sont ordinairement vendus et distribués d'avance aux fils des paysans riches, et ces derniers ne prennent part au tirage que pour la forme.
Voulez-vous obtenir d'un bureau d'administration un renseignement autorisé par la loi, ou bien prendre une copie légale d'un acte quelconque? vous devez payer, sinon vous ne l'obtiendrez jamais. Le payement des impôts eux-mêmes doit être accompagné d'un tribut, à défaut duquel vous serez obligé d'attendre des semaines entières pour obtenir la quittance voulue par la loi. Tout s'achète et tout se vend en Russie.
Kous savons bien que l'insuffisance des appointements place la plupart des employés dans l'obligation d'opter entre une profonde misère ou un vol permanent. Il faudrait certainement diminuer le nombre des employés et augmenter les appointements de ceux que l'on conserverait. Mais il ne faut point se laisser aller à l'illusion de croire que l'augmentation des appointements déracinerait le vol; d'autres mesures, d'autres réformes sont indispensables pour guérir cette plaie qui mène le gouvernement russe à l'abîme. On voit des voleurs parmi les hauts fonctionnaires ; on en a vu parmi les ministres: ceux-là ne sauraient arguer de l'insuffisance de leur traitement (1). Le mal n'est
(*) On disait de la femme d'un ministre, feu la comtesse , très-connue par ses concussions, qu'elle mettait
point seulement dans les hommes; il est surtout dans le système. On ne saurait le guérir sans avoir recours à quatre réformes indispensables:
1) Des tribunaux entièrement indépendant» du pouvoir administratif;
2) Une large publicité, cette tête de Méduse du vol et des ebus;
3) La révision des lois d« Tempire;
4) Un système de garanties sérieuses, transformant en une vérité ces lois qui ne sont, jusqu'à ce jour, que des feuilles de papier.
L'une des plaies les plus graves ^ de la Russie, c'est une centralisation immense, excessive, dont on ne peut se faire une idée même dans celles des con- . tréea de l'Europe qui se plaignent le plus de ce mal. C'est l'arme de guerre au moyen de laquelle la bureaucratie, d'un coté, a étendu sur la Russie entière son funeste réseau, et de Tautre, paralyse les efforts de ceux d'entre les ministres qui voudraient opérer le bien, paralyse les bonnes intentions de l'empereur . lui-même. En Russie, toute l'existence humaine, depuis le berceau jusqu'à la tombe, se trouve placée sous tutelle, soumise aux formalités bureaucratiques, enlacée par elles ; l'initiative individuelle se trouve enchaînée. Il n'y a pas longtemps encore, sous le dernier règne, le gouvernement considérait l'esprit comme un ennemi public, et n'exigeait que l'obéissance |a plus absolue, la pins servile. Cette manière de voir si absurde, noblement reniée par l'empereur actuel, prévaut encore dans^ la plupart des hau-
une grande différence entre ses amis et ses ennemis : elle exigeait des cadeaux de ses ennemis, elle en acceptait de ses amis.
4)68 régions administratives , dans la plupart des ministères, dans la presque totalité des bureaux, tant il est complètement impossible aux hommes qui, pendant trente années consécutives, ont tripoté dans les ténèbres au profit de leurs intérêts personnels, de travailler au bîené de leur pays loyalement, au grand jour de la publicité, à la lumière du soleik
Si un gouverneur de province, si un ministre, si r empereur voulaient lire seulement la moitié des papiers qu'ils ont Thabitude de signer, trente heures de travail par jour ne leur suffiraient point Aussi Tem- ^ereur, soi-disant autocrate, n'ayant point le temps jnatériellement indispensable à l'examen des affaires, est obligé de s'en reposer sur les ministres et les gouverneurs des provinces. Les ministres et les gouverneurs des provinces , n'ayant point non plus le temps d'examiner les affaires, sont obligés de s'en reposer sur les bureaux, et les destinées de la Russie se trouvent, de fait, livrées à la merci d'une bureaucratie incapable, ignoble et pillarde, laquelle considère le vol comme sa propriété la plus légitime, et préférerait laisser choir le gouvernement dans l'abîme, plutôt que de consentir à l'institution d'une publicité réelle et de garanties sérieuses.
Il faut absolument décentraliser l'administration russe; il faut réserver à l'examen exclusif des ministres et de l'autorité centrale toutes les affaires relatives, soit aux intérêts généraux de l'empire, soit aux intérêts communs de plusieurs provinces. Mais il faut laisser à chaque province le droit de décider sur toutes les questions locales, sur toutes les affaires qui touchent aux intérêts de la province même, sauf, comme de raison le veto du gouvernement central dans
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les questions d'une certaine importance. Seulement^ pour mettre une barrière aux prévarications des gouverneurs, il faudrait remplacer les conseils provinciaux actuels igoubemskoiê pravlêniê) , composées en majorité de bureaucrates incapables et voleurs, par un conseil électif, élu pour un certain nombre d'années, par tous les propriétaires fonciers possédant une certaine quantité de terrain, ainsi que par tous les propriétaires urbains possédant dans les villes des maisons d'une certaine valeur, sans aucune distinction de caste ni d'origine. Il faudrait placer à la tête de ce conseil, comme aujourd'hui, un gouverneur et un vice-gouve;*neur nommés par l'autorité centrale, et dans le cas de dissentiment entre le gouverneur et le conseil provincial, le conseil des ministres jugerait en dernier ressort la question, si «lie est administrative de sa nature. Pour les questions touchant à des droits garantis par la législation, ce serait au sénat à décider^ Il va sans dire que tous les tribunaux devraient être complètement soustraits à toute influence du gouverneur comme du conseil provincial. De cette manière les intérêts de chaque province se trouveraient confiés aux mains d'hommes de cette contrée même, jouissant de la confiance de leurs concitoyens, parfaitement au fait des besoins conmie des ressources de leur localité^ et bien plus aptes à en décider que les individus envoyés de Saint-Pétersbourg, choisis au hasard, et le plus souvent très-mal choisis.
Il faut absolument abolir le ministère des domaines, devenu un véritable foyer d'exations, ministère comiplétement inutile au bien de l'état et très-nuisible aux intérêts de ses administrés. Les paysans de la
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couronne, de même que les serfs émancipés, doivent être placés sous le régime de la loi, égale pour tous, et en émancipant les serfs de la tutelle des nobles, il faut aussi émanciper les paysans de la couronne de Todieuse tutelle des employés.
DU TCfflNE.
Hiérarchie des grades bureaucratiques.
Bans rancienne Russie, il y avait on usage qui avait fini par passer en loi, aux termes duquel un homme dont le père, ou le grand-père, ou Taïeul, et ainsi de suite, avait occupé une place plus élevée que le père, ou le grand-père, ou Taïeul de tel autre, ne pouvait se trouver placé sous les ordreë de ce dernier dans aucune branche du service public, soit civil, soit militaire, soit à la cour du czar, sans faire tache à l'honneur de sa famille. On peut juger de la confusion qui en résultait, des procès journaliers qui venaient entraver et la marche des affaires et les opérations militaires. Cette institution, appelée mestnitchestvo fut abolie en 1682 par le czar Théodore m, frère aine de Pierre le Grand. Mais une institution qui a duré des siècles et pris racine dans les mœurs, pour être abolie d'un trait de plume, n'en conserve pas moins son influence, et pour avoir disparu de la politû^ue officielle, n'en continue pas moins à exercer son
empire, souvent même sa tyrannie, dans le cercle des relations privées, de l'existence quotidienne, et à cette influence rayée des lois, mais enracinée dans les mœurs, personne, quelle que soit sa position sociale, ne saurait échapper. Pour déraciner complètement cette influence, il fallait remplacer Tinstitution abolie par une autre fortement organisée. C'est ce que fit Pierre le Grand quarante années après, en 1722, en établissant la tabM o rcmghahj vaste tableau des rangs, qui réglait Tordre de préséance des divers grades, en russe, tchme. Deux raisons Ty décidèrent En premier lieu, il fallait abattre Topposition de la majorité, très-peu éclairée, de la noblesse, qui se tenait à récart des réformes, et chercbait de toute manière à éviter le service public; en second lieu, il fallait donner une position digne et convenable aux nombreux étrangers venus à cette époque apporter à la Russie le tribut de leurs lumières et de leurs capacités, et qui malgré les services rendus par eux, malgré la bienveillance que leur témoignait Tempereur, continuaient à être regardés comme des intrus et parvenaient rarement à se faire traiter sur le pied d'égalité. Mais Pierre le Grand avait trop d'esprit pour ne point comprendre qu'un gouvernement, qui ne s'appuie ni sur les lumières ni sur les capacités, marche à sa décadence, et que la lutte contre la civilisation finirait par amener un grand état à la position d'un homme paralysé (ceci a été bien prouvé, du reste, par la dernière guerre de Crimée , dont les désastres et les hontes, malgré le magnifique courage et l'admirable dévouement des soldats russes, ont été dus exclusivement aux abus enracinés par cette haine de la civilisation qui a signalé les trente années du régime pré-
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cédéntfJ Oii ne saurait le répéter ni asS^if souvent, ni assez haut, à titre d'afîà). Pierre le* G-fâùd' se g^rda bien de commetti^è Ténorme faute de se lier' les mains pour le choix des homméJs càpfàbles, et établit en principe, que le souverain pourrait donner à chaque personne dé son choix le" grade' qu'il liiî plairait de lui conférer. Soiis le règne dé INenopelreiir Pàùl, malheureux prince, on le sait, en proie souvent à une maladie mentale, il fht établi que dans toutes \ek' branches du service civil on devait parcourir toute la hiérarchie des divers grades Tuu après Tautré; on né fit d'exception que pour leb fonctions dé cotùr,» pour les chatnbellaûs et les gentilshommes de la chambré; en d'autres termes, on abolit l'usage établi pàt' Pierre 1er, là où il se trouvait être véritablement utile ail bien du pays, et on le conserva là où il étàït complètement inutile. Alexandre 1er, au lieu! de rétablir l'usage de Pieire 1er, abolit en 1809 l'exception faite pour les chanibelîaris et les gentilshoiûndëà' dé la chambre. Ainsi, l'empereur de toutes les Hussies* soi-disant autocrate, se tf oute compléteinent iptifé du droit dévolu non-seulement à tous les souverains constitutionnels, mais encore aiix présidents des républiques eux-mêmes , du droit dé choisir les foneti(mnaîres. En Russie, pour occuper une plafcfe", il est de rigueur d'avoir un grade correspondant. Si le souverain trouve un homme honnête et capable d'Occuper uiie fonction quelconque mais n'ayant point le grade nécessaire pour cette plabe, il né siaurait l'y appeler. Cette institution eèt la' garantie la plus fbrté accordée àlst nullité, à la bassesse, à la Vénalité ; aussi, de toutes lès réforriiés, celle-ci est-elle là plue antip^bique à la toiite-iiuissante bureaucratie. Bé tous les abus, l'exîs-
tence du tchine eat le plus difficile à déraciner, à cause du nombre et de Tinâuence de ses défenseurs. En Russie, le. mérite d'un homme est un grand obstacle à son avancement, surtout s*il y joint le sentiiiii^tt de la dignité personnelle; la finesse, cette qualité prédominante chez les esclaves, y est prise pour de Tesprit; le mérite est redouté de la masse des nullités qui dirigent Tadmininstration ; le sentiment delà •dignité est considéré, par la bureaucratie et la camarilla, à peu près comme une offense personnelle; un homme habitué à saluer, à flatter, à intriguer, à ramper, décidé à voler, parvient à tout, et plus il est plat) obséquieux, flatteur, intrigant, avide, plus vite il arrive.
De quelle utilité peuvent-ils être a la Russie, tous ces tcMnee ridicules, dont on ne peut entendre Ténumération sans un sourire involontaire? Secrétaire de province, secrétaire de collège, conseiller honoraire, assesseur de collège, conseiller de cour, conseiller de collège, cona^ller d'état, conseiller d'état actuel, con" seiller privé, conseiller privé actuel de deuxième classe, conseiller privé actuel de première classe, liste ridicule de mandarins déconsidérés! La Russie est le pays où il y a le plus de conseillers, et où Ton demande le moins de conseils.
Dans tout les pays civilisés, un homme qui aurait consacré dix ou quinze années^ de sa vie à Tèkide, aux voyages, anx occupations, agronomiques, indus^ trielles, commerciales,, qui aurait acquis des connaissances spéciales^ qui connaîtrait bien son pays, occuperait ensuite un emploi publie, ei pourrait y être ^mineunnent utila Sn Russie, il en est tout autrement. Un homme qui aurait quitté le sœ^iœ pour
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plusieurs années ne pourrait y rentrer qu'avec le grade qu'il avait au moment de sa démission; celui qui n'aurait jamais servi ne pourrait y entrer qu'avec le grade le plus inférieur, quels que fussent d'ailleura son âge et son mérite; tandis qu'un fripon, un demicrétin, pour peu qu'il ne quitte jamais le service^ finira par arriver aux postes les plus élevés. De là vient cette singulière anomalie, qu'au milieu de la nation russe, si intelligente, douée de qualités si admirables, où l'esprit, on peut le dire, court les villages,, l'administration se signale par une incapacité, laquelle, croissant toujours à mesure qu'on approche des grades élevés, finit, à certains hauts échelons administratifs, par dégénérer en un demi-idiotisme véritable. Aussi est-il difficile de s'imaginer à quel point le tchtne en général, et les hauts fonctionnaires en particulier, sont tombés dans le mépris public. Parmi les généraux en chef et les conseillers privés actuels, grade civil correspondant à celui de général en chef, la trèsgrande majorité est d'une telle nullité, qu'on ne saurait en faire de bons commis ; plusieurs sont des gens tarés; il y a un conseiller privé actuel connu pour avoir reçu des coups de pied et des coups de bâton. En Europe, un jeune homme sans fortune, ayant reçu une bonne éducation et désireux de faire honorablement son chemin, choisit entre diverses carrières,^ suivant son aptitude et ses goûts, entre la littérature, les sciences, les arts, la profession d'avocat, l'industrie, le commerce. Au bout d'un certain nombre d'années, il acquiert une honorable aisance, quelquefois une fortune; admis au service public dans un poste sérieux, il est utile à son pays, et si des circonstances particulières ou bien des événements politiques le décident
ou Tobligent à se retirer des affaires publiques, il retourne à ses occupations premières, que le plus souvent il n'a point abai^données même pendant sa carrière de fonctionnaire. En Russie, il en est tout autrement. TJn jeune homme qui veut s'assurer une existence indépendante entre au service, dans les bureaux d'une administration quelconque; il passe les plus belles années de sa vie à copier des papiers et à faire la cour à ses chefs, au moindre mécontentement desquels il serait mis à la porte. Que voit-il autour de lui? Le mérite écarté, la loyauté persé-^ cutée, la nullité recherchée, le vol comblé d'éloges, et décoré des noms d'habileté et de prudence, la bassesse protégée et élevée de grade en grade. 8'avise-t-il de rester honnête et digne ? on lui fait mille chicanes ; toute carrière lui est fermée; il finit par suivre l'exemple de ses collègues ; il flatte, il intrigue, il rampe^ il vole, et le voilà accomplissant une carrière adminis-^ trative plus ou moins rapide, juste comme en Asie. Mais il ne faut point oublier qu'en Russie, de même qu'en Asie, il n'y a point de fonctions inamovibles; le plus haut fonctionnaire peut être destitué, c'est-àdire apprendre un beau jour, à son grand étonnement, qu'il a sollicité sa démission, et qu'elle vient de lui être gracieusement accordée. Aussi le haut fonctionnaire, dans sa sphère élevée, sauf un petit nombre d'honorables exceptions, agit comme le petit fonctionnaire dans son humble sphère; il flatte, il intrigue, il rampe, il vole, pour se maintenir dans sa place, pour recevoir des cordons ou d'autres signes de distinction honorifique, n'ayant aucune valeur par eux-mêmes, mais agréables aux hauts fonctionnaires qui en sont l'objet, par la raison qu'ils éveillent la jalousie de
ceux d'entre leurs collègues qui n'en ont point encore obtenu de pareils. On peut aisément se représenter qu'arrivés à soixante^dix ou quatre- vingte ans y ces hauts fonctionnaires sont les ennemis déclarés de tout progrès, de toute- amélioration, et que tous les efforts de leur finesse sont employés à combattre les idées de réforme. Ils ne peuvent s'empêcher d'avoir l'instinct de l'impossibilité de la durée de cette anarchie organisée^ ils comprennent même que des réformes incomplètes, maladroites, insuffisantes^ mèneront lai Russie à un cataclysme épouvantable — Mais ils sont vieux, fatigués, ils n'ont plus qu'un bien petit nombre d'années à vivre et ils se disent: „ Après nous, le déluge . . . . "
Parmi les réformes indispensables pour empêdier la' Russie de tomber dans l'abîme, l'une des plus im* portantes, l'une de celles qui souffirent le moins de retard^ c'est Tabolition du tohine, de cette institution qui ne permet point au gouvernement d'employer les hommfes de mérite qu'il aurait trouvés dans les divier* ses classes de la> société, qui met obstacle à ce qu'il puisse appeler rapidement à de hautes fonctions les hommes qui auraient pu y être vraiment utiles à leur pays. Le tchine aujourd'hui n'est plus qu'une y^ri^ table serre^chiaude d'imbéciles et de voleurs.
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DE L'EMANCn^ATION DES SERFS.
Nous nous trouvions à Saitit-Pétersbourg le jour, Bi heureux pour notre pays, de ravénement au trône de l'empereur Alexandre II, le 18 février [2 mars] 1855; jamais nous ne saurions oublier la joie qui, conmie une étincelle électrique, parcourut alors toute la Eussie. Chacun éprouvait le sentiment d'un homme sortant des ténèbres pour voir le grand jour. Une époque d'oppression venait de finir, et quelle époque d'oppression! Il faut l'avoir vue, il faut y avoir vécu pour s'en faire une juste idée. La presse enchaînée; la parole enchaînée; la liberté de conscience opprimée; totïs les nobles instincts de l'humanité foulés a«ix pieds et érigés en crimes de lèsé-majesté ; la police politique régnant sur la Russie et répandant une véritable teateur, rançonnant qui elle pouvait, écrasant ceux qu^-elle ne pouvait rançonner; le servage, que le souverain avait plus d'une fois voulu abolir, maintenu à la suite de cette' niaxiine politique, qu'un empereur de Kussié ne portVait opprimer les classes supérieures qu'en les laissant opprimer, à leur tour, la classe in-
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férieure ; des finances en désordre ; une guerre engagée avec une insigne maladresse, conduite avec une insigne maladresse; des généraux dont Tincapacité était devenue proverbiale ; nos braves soldats, si admirables de courage et d'abnégation, manquant du nécessaire,, tandis que leurs chefs nageaient dans le luxe, produit des vols les plus odieux; une alliance, basée sur les principes de la politique rétrograde et arriérée, avec TAutriche, laquelle, depuis un siècle et demi, n'avait fait que se jouer de la Russie, et qui est notre véritable ennemie naturelle; la guerre avec nos alliés naturels, et Topinion de l'Europe entière exaspérée contre la Russie, parce qu'il avait plu à notre souverain de se poser en ennemi de tous les nobles instincts de l'humanité; voilà la position de la Russie à Tavénement au trône d'Alexandre II.
La plaie du servage rongeait le pays; il fallait la guérir, et l'empereur Alexandre II l'a noblement compris. Mais c'est une illusion de croire que l'on peut abolir le servage sans réformer les tribunaux et l'administration, sans mettre de Tordre dans les finances^ sans appeler aux fonctions élevées de l'administration des hommes capables et honnêtes. On entend dire souvent: „Mai8 il est difficile d'accomplir tant de réfor- „me8 à la fois." C'est vrai, la tâche n'est guère facile, mais elle est inévitable ; le règne précédent ayant laissé arriver les choses à un point où l'édifice de l'état menace d'une ruine complète, si l'on n'en rebâtit presque toutes les parties à la fois: les palliatifs, les demi-mesures elles-mêmes ne feront que hâter la chute de ce qui est Des réformes énergiques, combinées avec sagesse, conduites avec fermeté, et appuyées sur l'appel à l'opinion publique, peuvent seules amener la
reconstruction de Tédifice, le rendre beau et solide à la fois, et garantir la prospérité de ses habitants.
Les nobles des provinces de Vilna, Grodno et Xovno, voisins de la Prusse, témoins de l'heureuse influence du développement des libertés publiques sur la prospérité de ce pays si éclairé, sollicitèrent Tautorisation de se réunir en comités provinciaux, pour accomplir l'œuvre de l'émancipation de leurs serfs. Le 20 novembre [2 décembre] 1857 fut signé le rescrit impérial qui leur en accordait l'autorisation. Grand émoi du parti rétrograde, émoi d'autant plus grand, que le comité supérieur créé le 2 [14] janvier 1857 pour l'examen de la question de l'émancipation, avait trouvé moyen, en dix mois de séance, de n'aboutir à aucune conclusion: la majorité des membres de ce comité et son président lui-même étant complètement contraires à toute émancipation. Le parti rétrograde eut recours au moyen qui lui avait constamment réussi «ous l'empereur Nicolas: il évoqua le fantôme d'une insurrection, comme si les serfs réjouis par la promesse d'une liberté prochaine, étaient plus disposés à s'insurger que les serfs qui n'ont aucune espérance de liberté ! et grâce à cette manœuvre, il obtint que dans les journaux et dans toutes les communications of&eielles, le mot d'émancipation fut remplacé par celui d'amélioration de Vétat des paysans. C^était déjà une reculade, et une reculade ridicule, qu'aucune raison ne justifiait. Ce ne fut pas la seule.
Le parti rétrograde avait espéré que la majorité de la noblesse provinciale ne sympathiserait point avec le mouvement nouveau, et trouverait moyen de l'empêcher. Il eut raison sur le premier point: il fat complètement déçu relativement au second. La grande
majorité de la noblesse provinciale fut opposée à Vémancipation, mais la minorité éclairée , appuyée par l'opinion publique dans les deux capitales, par les revues, par les journaux, enfin par tout ce qu'il y a en Russie d'éclairé et d'honnête, se rangea du coté de Tempereur, décidée à le soutenir à tout prix dans la voie éclairée où il manifestait l'intention de marcher, et grâce à ces belles et nobles tendances, la cause du progrès eut le dessus (1). Ce fut un magnifique moment dans l'histoire de Russie: à la voix d'un souverain honnête et bien intentionné, une nation d'esclaves se réveillait d'un long sommeil et suivait la route qui devait l'amener à la dignité d'hommes. Ce qui était bien digne d'étonnement et d'admiration, c'est que ce long esclavage n'avait point abruti ce peuple si richement doué des dons de l'intelligence et de ceux du cœur; confiant dans l'avenir, il assiste aujourd'hui, spectateur muet, calme et tranquille, aux conférences où se décident ses destinées. Mais que les rétrogrades ne s'y trompent point: c'est le calme de la force. Ces esclaves d'hier sont des hommes aujourd'hui, ils attendent leur liberté, et malheur à la Russie si le parti rétrograde finissait par voir exaucer ses vœux imprudents et aveugles, qui consistent à essayer de
(*) Les tentatives du parti rëtrograde ne se bornaient point a vouloir aiTcter Témancipation : quelques individus de ce parti essayèrent de spéculer sur les nouvelles tendances du gouvernement pour tromper leurs serfs. Ainsi, le général T . . . . proposa k ses paysans d'acheter leur liberté aux prix de 350 roubles (1,800 francs) par tête, et s'ëtonna fort de voir ses serfs repousser cette proposition insidieuse. C'est ce même général T.... connu pour avoir volé son beau-frère le comte û, dont il administrait les terres.
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tromper les ci-devant serfs en leur donnant, au lieu de liberté, un demi-servage déguisé sous le nom de travail obligatoire. Nous le disons avec la plus profonde douleur mais avec la conviction la plus intime, basée sur, la connaissance de Vétat intérieur de la Russie : si le système des rétrogrades Venait à prévaloir, notre malheureux pays se trouverait inondé de sang.
Cette tendance du parti rétrograde se manife^ dans la déplorable circulaire publiée par le comité supérieur, le 17 [29] avril 1858, circulaire complètement déraisonnable au point de vue politique comme au point de vue économique, circulaire repoussée par les hommes éclairés, et accueillie avec applaudissement par le parti rétrograde.
Cette circulaire prescrivait à tous les comités provinciaux, chargés de discuter la question de T émancipation, d'adopter pour base le principe du travail obligatoire, en d'autres termes, le principe de la corvée.
Au moment où le gouvernement abordait une entreprise aussi colossale que celle de Témancipation de vingt-deux millions de serfs, au moment où il commençait une œuvre devant amener la réorganisation de toutes les branches de l'administration, qu'y avaitil de plus simple, de plus logique, de plus naturel, que de faire appel à l'opinion publique par la voie de la publicité ? Le plus simple bon sens l'indiquait. Agir autrement, travailler dans l'ombre, c'était venir, de gaieté de cœur, se heurter contre les écueils. Mais le parti rétrograde, auquel appartiennent et la camarilla et la bureaucratie, ne voulait point de l'émancipation : il cherchait à l'entraver de toutes les manières, et il porta le gouvernement à défendre à la presse
d'examiner la question sous un autre point de vue que celui du travail obligatoire. Cette défense absurde, plusieurs fois levée, plusieurs fois renouvelée, contribua beaucoup à entraver la marche de cette grande affidre.
Les comités provinciau;x furent composés de propriétaires élus par la noblesse; Tordonnance du 17 [29] avril se taisait sur la question de la publicité des séances. Il semblait tout naturel d^ admettre de droit au moins les nobles de la province, desquels les membres du comité tenaient leur mandat. Le bon sens, la logique, auraient exigé d'ailleurs pour ces séances une publicité raisonnable. Il n'en fut rien. L'horreur de la publicité est si grande au sein du parti rétrograde, qu'hormis un petit nombre de provinces comme Tver, Orel, Nijni, partout ailleurs les séances furent secrètes. Les comités même de Saint- Pétersbourg et de Moscou, de ces deux capitales qui renferment un si grand nombre d'hommes éclairés, procédèrent à leur œuvre dans l'ombre du mystère officiel le plus illogique et le plus ridicule. Le résultat pouvait être prévu: la plus grande partie des comités provinciaux présentèrent des projets dictés par le désir secret d'entraver l'émancipation et d'annuler les bienfaits de ce grand acte.
Nous employons à dessein l'expression de „my8tère officiel." Il faut avoir aussi peu d'intelligence politique qu'en a le parti rétrograde, pour s'imaginer que dans une question aussi intimement liée aux intérêts privés qu'aux intérêts généraux, le secret fût possible. Pendant l'époque de la session des comités provinciaux, nous avons traversé Toula et Moscou, nous avons habité Saint-Pétwsbourg, et nous pouvons
affirmer que tous les détails des séances étaient connus, non-seulement des personnes placées dans une certaine position sociale, mais même de la masse du public. Le mystère avait seulement pour double ï4sultat d'irriter Topinion, et de permettre aux membres rétrogrades des comités de rester sourds à la voix de cette opinion qui se prononçait avec énergie contre eux. Il faut le dire à la louange de la minorité dès membres des comités provinciaux; ils demandèrent la publicité des séances, et n'ayant pu l'obtenir, dégagèrent, par de nobles protestations, leur responsabilité devant leur pays et devant l'histoire.
^ Une fois Tceuvre des comités provinciaux achevée qu'allait faire le ^gouvernement ? Les projets provinciaux, dans Tortlrii hiérarchique, devaient être soumis k r examen du comité supérieur d'émancipation. Mais saui parler déjà d<^ ce que la majorité de ce comité, y comim^ le pre suident, se signalait par une opposition obstinée, ouverte ijiez les uns, sourde chez les autres, à toutes les rét'm^nies et à toutes les idées nouvellee, il n'y avait point, parmi les membres de ce comité, nn seul qui eut habité la campagne, et connut les conditions et les nécessités de la vie rurale en Russie. Le gouvernement n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de remettre la question de rémancipation dans les mains d'un comité nouveau, composé d'hommes plus intelligents que la majorité du comité supérieur, d'y appeler des hommes dont les discussions des comités provinciaux avaient pu mettre en évidence les lumières et la capacité, et de soumettre en même temps la marche de ce comité au contrôle journalier de Tcpinion publique, en accordant à ses séances une certaine publicité, à ses procès-verbaux une publicité
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complète et sans réserve, et en laissant à la presse toute latitude pour aider et éclairer ce comité dans sa marche. Le gouvernement ne suivit point en entier ce plan, seul capable d'amener une solution logique. Il créa un comité nouveau, auquel, pour ménager Tamour-propre des vieilles incapacités du comité supérieur, il donna le titre de commission de rédaction, chargée d'élaborer les projets d'amélioration de l'état des paysans, avec T obligation de les soumettre ensuite à l'examen du comité supérieur. Cette commission de rédaction fut divisée en quatre sections: économique, judiciaire, administrative et financière, qui siégeaient, tantôt isolément, tantôt en séance plénière. Pour ce qui est de la publicité des séances et des procès- verbaux, le gouvernement n'admit point la première et n'accorda aux procès - verbaux qu'une publicité bien restreinte. Ils furent communiqués à ceux auxquels il plut à la commission de rédaction de les faire lire, et ceux-là eurent l'autorisation d'envoyer leurs observations à la commission; mais la presse et le public furent tenus à l'écart de cette discussion, où les plus graves intérêts de la Russie se trouvaient en jeu. Ici encore, le gouvernement ne sut s'aôranchir qu'à demi des traditions déplorables de la bureaucratie et du mystère ofiSciel.
Et pourtant, dans les intermittences de bon sens qui arrivaient parfois à la censure, lorsqu'elle accordait aux revues et aux écrivains la latitude nécessaire pour discuter la question de l'émancipation, la presse russe, il faut le dire à sa gloire, déployait dans ces discussions une noblesse et une élévation de sentiments dignes d'admiration et de respect, et souyent une hauteur de vues politiques, une lucidité d'avenir
qui auraient fait honneur aux publicistes des pays de l'Europe les plus avancés en civilisation. La presse profita des intermittences de bon sens de la censure pour examiner sérieusement la question de Témancipation, pour l'envisager sous toutes ses faces, et si aujourd'hui, dans Topinion publique, cette question se trouve dégagée de bien des erreurs,, de bien des préjugés, si les saines notions de la justice, de Téquité, de rhumanité, ont jeté en Russie des racines impérissables, c'est à la presse que nous en sommes redevables. Quels immenses services n'aurait-elle point rendus encore, si le gouvernement, au lieu de la bâillonner à plusieurs reprises, comme il le fait de rechef «n ce moment pour la question de l'émancipation, avait constamment fait un franc appel à ses lumières et à son patriotisme!
Avec la création de la commission de rédaction surgissaient deux questions importantes: le choix de ses membres et la base à donner à leurs travaux. Il n'y avait point à se borner à l'examen des projets des comités provinciaux; il fallait aller droit au but, et rédiger un projet d'émancipation complet dans toutes ses parties, vu l'incapacité bien reconnue et bien constatée du comité supérieur de faire quoi que ce soit de bon et de pratique. Le gouvernement, influencé par la bureaucratie, commit une nouvelle faute; il adopta le principe impraticable et éminemment dangereux du travail obligatoire, ou d'une redevance pécuniaire payée directement par les paysans à leurs anciens maîtres, et il déclara impossible la voie du rachat immédiat, la seule issue rationelle, la seule voie dans laquelle on ne soit point exposé à rencontrer l'anarchie et la ré- Tolution. Le choix des membres du comité fiit réglé
sur ces bases; au lieu d'y donner accès à toutes lesopinions, on n'y appela que les adversaires du rachat immédiat et général, et les partisans de ce rachat furent écartés.
La commission fut composée, en majorité, de fonctionnaires ayant eu jusque-là la réputation d'hommes éclairés, mais complètement étrangers à l'existence de la campagne, aux intérêts, aux besoins, aux exigences de la vie rurale. La minorité de la commission fut composée de propriétaires qui avaient habité la campagne et auraient dû connaître la vie rurale, mais qui partageaient les illusions de leurs collègues citadins, et restèrent fort au-dessous de l'attente de l'opinion publique. La commission admettait bien le principe du rachat, mais partiel, successif, et dans un avenir plus ou moins éloigné; elle ne voyait point que la conservation du travail obligatoire après l'émancipation était un non-sens-, que c'était placer les deux classes de propriétaires et de paysans en état d'hostilité permanente, qui ne pouvait se terminer que par la ruine des propriétaires et par une révolution. La commission resta complètement au-dessous de sa tâche, et enfanta des projets absurdes; ses travaux ne furent qu'une lutte constante des théories contre la réalité,^ des combin^-isons bureaucratiques contre le bon sens, et pour comble de malheur, le gouvernement^ en intimant à la presse la défense de se mêler des travaux de la commission, privait celle-ci du seul flambeau qui pût l'éclairer et la guider dans la route difficile qui s'ouvrait devant elle. Chaque comité provincial eut l'ordre d'envoyer à Saint-Pétersbourg deux députés pour conférer avec la commission de rédaction. Cette mesure, très-bonne en elle-même, ne remplaçait point lea
immenses arantages de la publicité qui faisait défaut aux travaux de la commission. Les provinces où les <îomités avaient été les premiers à élaborer leurs projets, furent invitées les premières à envoyer à Saint- Pétersbourg leurs députés. C'étaient les dix-neuf provinces de Moscou, Saint-Pétersbourg, Astrakhan, Jaroslaw, Kharkow, Kostroma, Ifijni-Novgorod, Novgorod, Poltava, Pskow, Riazane, Saratow, Simbirsk, Tambow, Tchernigow, Tver, Viatka, Vladimir et Voronèje. Les observations présentées par les députés provinciaux furent accueillies par la commission avec une hauteur ^t un dédain nullement justifiables, et ne pouvant s'expliquer que par la morgue et la suffisance particulières à la bureaucratie russe. Le gouvernement se donna le ridicule de refuser aux députés l'autorisation, instamment sollicitée par eux, de se réunir en assemblée officielle; il ne leur permit que des conférences privées; la commission invitait plusieurs députés à la fois à venir conférer avec elle, mais jamais les députés en corps ne furent admis à siéger avec la commission sur le pied de parité. (Voyez à ce sujet une brochure publiée en russe, à Leipzig, intitulée les Déjmtés et la commission de rédaction). Cinq d'entre les députés: M. Ounkovski, maréchal de noblesse de la province de Tver, MM. Doubrovine et Vassiliéw, députés de la province de Jaroslaw, MM. Khroustchow et Schrôtter, députés de la province de Kharkow, présentèrent à l'empereur, le 16 (28) octobre 1859, une adresse remarquablement bien rédigée et digne des plus grands éloges. Dans les termes les plus respectueux, les plus remplis de dévouement pour la personne impériale, ils exposaient à Sa Majesté que dans la grave question de l'émancipation il y avait deux
voies à suivre: Tune, celle de Téquité, amenant à un résultat de paix et de prospérité; Tautre, celle de la. violence, aboutissant aux luttes civiles et au dénouement le plus funeste; ils ajoutèrent que la position des serfs ne se trouverait réellement améliorée, qu'après qu'ils auraient été complètement soustraits à tout pouvoir de leurs anciens m^utres et qu'ils seraient devenus propriétaires véritables de leur lot de terrain^ la liberté personnelle, ajoutèrent - ils avec une vraie sagesse, se trouvant incompatible avec la servitude imposée à la propriété de ces individus. Ils exposèrent également cette vérité incontestable, que la position de toutes les classes de la société ne pourrait jamais se trouver améliorée sans la réforme compléta de l'administration, de la police locale et des tribunaux; en conséquence, ces cinq citoyens si éclairés sollicitaient respectueusement Sa Majesté de vouloir bien ordonner :
1) Que les serfs fussent émancipés avec une certaine quantité de terrain en toute propriété, et les seigneurs immédiatement indemnisés au moyen de mesures financières;
2) Que l'administration locale, rendue commune à toutes les classes de la .société, fût basée sur le principe électif;
3) Que les tribunaux, réorganisés, fussent placés, dans une indépendance complète vis-à-vis du pouvoir administratif, avec Tintroduction du jury et de la procédure publique et orale, et que les autorités locales, fussent, en cas d'abus, justiciables des tribunaux;
4) Enfin, que la liberté de la presse, avec des. lois raisonnables pour lui servir de frein, fût établie,, afin que les abus et les malversations puissent arriver à la connaissance du pouvoir suprême.
Et ils ajoutèrent que V émancipation des serfs ne pourrait jamais aboutir à une issue régulière et paisible, sans l'adoption et la mise en pratique des quatre conditions ci-dessus énoncées.
Cette lettre, si respectueuse dans sa forme, si forte de pensées, si logique de déduction, émanant d'hommes qui habitaient Tintérieur du pays et en avaient la connaissance la plus parfaite, irrita la toute puissante bureaucratie, laquelle, par l'influence de la camarilla et de ses intrigues, obtint de l'empereur l'ordre déplorable de faire une réprimande aux cinq députés au sujet de leurs „ prétentions injustes et déplacées!" Dixhuit autres députés, qui avaient présenté une adresse où ils se bornaient à solliciter le droit de délibérer en commun, reçurent également une réprimande!
De retour dans leurs provinces, les députés racontèrent tout ce qui s'était passé, l'accueil qu'ils avaient reçu, les réprimandes qui leur avaient été adressées. Ce despotisme bureaucratique irrita tout le monde; l'indignation se répandit dans les provinces, et tous les honnêtes gens se trouvèrent d'accord qu'autant la personne de l'empereur Alexandre II est digne de respect et d'affection, autant l'administration russe est exécrable et digne de mépris, et que ce mépris croît encore à mesure que l'on apprend à connaître les hautes régions de cette administration.
Le 6 [18] février 1860, mourut le général Rostovtsow, l'organisateur et le président de la commission de rédaction. Doué d'un très-bon cœur et trèsaimé dans la vie privée pour ses qualités personnelles, pour son obligeance et sa courtoisie, il avait une intelligence médiocre, mais immensément de finesse. Le plus rusé et le plus adroit des courtisans, il avait
su acquérir la faveur intime de Tempereur, et tout marcha bien pour lui tant que les questions politiqTie» ne vinrent point à surgir en Russie. Une fois le pays entré dans cette voie nouvelle, la finesse ne suffissait plusj il fallait une capacité réelle, et cette capacité manquait au général Rostovtsow. Désireux de plaire à tout le monde, il voulut, chose impossible, conquérir la réputation de libéral sans trop choquer les rétrogrades. En politique, vouloir plaire à tout le monde et* être de Topinion de chacun, amène inévitablement à se brouiller avec tous, et c'est ce qui est arrivé au général Rostovtsow. Dans les derniers jours de sa vie, il n'avait pour lui, comme homme politique, que les ambitieux voulant s'étayer de son crédit à la cour pour le succès de leurs vues personnelles. Cet échec si complet remplit son âme de chagrin ; atteint d'une maladie grave (le charbon), il vit son mal s'empirer, et finit par succomber.
Pour faire un pas de plus encore daas la voie si déplorable, si grosse d'orages pour l'avenir où le gouvernement s'engage, M. le ministre de l'intérieur eut la bizarre idée de défendre, à celles d'entre les assemblées provinciales, de la noblesse dont les sessions triennales ont lieu cette année, de discuter la question de l'émancipation. Cependant il est dit dans le code des lois, que la noblesse, à ses assemblées provinciales, a le droit incontestable de s'occuper de tout ce qui concerne les intérêts de la province, et de soumettre ses vœux à l'empereur par l'intermédiaire de M. le ministre de l'intérieur. Cette manière d'agir de M. le ministre, qui n'était qu'une usurpation du pouvoir souverain, décida plusieurs assemblées provinciales à s'abstenir de siéger en signant des protestations. L'une
^e ces assemblées^ celle de Tver, considérant un ordre illégal comme non avenu, déclara qu'elle passerait outre et qu'elle discuterait la question de Témancipation. Tout à coup arrive de Saint-Pétersbourg Tordre impérial de clore les séances de l'assemblée provinciale de Tver, et de mettre en jugement le maréchal de noblesse, M. Ounkovski, en le destituant en même temps de ses fonctions (1). Mais avant tout il faut commencer par décider si un ordre ministériel peut suspendre l'exécution de la loi impériale. Jusqu'à ])ré8ent, comme nous Tavons dit plus d'une fois dans <3et ouvrage, le pouvoir autocratique, en Eussie, est .soumis à un partage, fort inégal d*ailleurs, entre le *50uverain et la bureaucratie. Cette dernière s'est arrogé la part du lion; mais ici, pour la première fois, surgit au grand jour la question de savoir: si le pouvoir législatif réside dans la personne de l'empereur, ou bien dans celle des ministres, autrement dit dans la bureaucratie. Si c'est dans cette dernière, le maréchal de noblesse de Tver devait être mis en jugement et condamné; mais si, comme le dit la loi, le pouvoir législatif réside dans la personne du souverain, alors c'est au ministre de l'intérieur à passer par le jugement et la condamnation.
Pour en revenir à la commission de rédaction, il faut avouer que la manie de tout réglementer, de soumettre la vie quotidienne de la nation à une série d'ordonnances impraticables, entraîna la commission au point de la faire tomber dans des naïvetés qui seraient
(*) M. Ounkovski, jeune homme très-intelligent, a ëté, comme on Ta vu, Tun des cinq signataires de là remarquable adresse du 16 (28) octobre 1859.
comiques si elles ne recelaient ponr l'avenir le germa de dangers sérieux. Voici quelques-unes des mesures arrêtées par elle:
1) Si les paysans ne viennent point accomplir le travail obligatoire, le propriétaire peut louer des ouvriers libres. (On dirait, en vérité y qu'il y a besoin dwnfi permission pour le faire ï)
2) En ce cas, il est permis au propriétaire de porter plainte {encore si ce droit lui était refusé I)i il est procédé à une enquête, est si l'enquête établit la vérité du fait, le propriétaire aura droit à une indemnité complète. ( Voilà le germe de nombreux pro^ ces, cette Californie de la bureaucratie^
3) Si le paysan accomplit mal le travail à lui imposé, le propriétaire peut le faire constater par Tancien du village en présence d'un témoin, et le coupable sera obligé de refaire ce travail, ou bien il sera soumis à une pénalité. (Mais si le propriétaire trouve, par exemple, gue le labour a été mal fait, et si V ancien soutient qui! il Va été bien , il faudra donc entamer un procèSy et laisser le champ labouré h titre de pièce de conviction^ sans y rien semer ni planter. Si le propriétaire, contrairement à Patois de Vanden, trouve que la rmisson et la fenaison ont été faites négligemment, U faudra donc laisser le blé sur le champ , le foin sur la prairie, pour attendre la décision judiciaire ? VoUh h quelles absurdités amène le travail obligatoire)
4) Si la commune envoie au propriétaire un ouvrier incapable d'accomplir le travail nécessaire, il a le droit de le renvoyer et d'en demander un autre. (Et si la commune persistait h affirmer la capacité du travailleur, ce serait donc encore wa procès h enga^
gerf On peut se représenter dans qtiel état cFantc^ ffontsTne violent, cF antagonisme quotidien, se trouveraient placés les propriétaires vis-à-vis de leurs tra^ vailleurs obligés.
5) Les paysans auront le droit de coupe régularisée dans les forêts de leurs ci-devant mitres. (Il est Trairaent étonnant que la commission de rédaction n'ait point su apprécier ni môme comprendre toute l'étendue des abus et des collisions auxquels un droit pareil ouvrirait la porte. Le résultat le plus clair en sera, que la loi forestière n'existant point en Russie, où elle est d'ailleurs d'une mise à exécution presque impossible, vu l'étendue et le peu de population du pays, la plupart des propriétaires s'empresseront de défricher leurs forêts, surtout dans les provinces les moins boisées, celles oii le bois est le plus nécessaire.)
Voilà à quels résultats absurdes aboutit une commission, composée en grande majorité de personnages d'ailleurs instruits sur beaucoup de matières, mais n'ayant jamais habité la campagne, complètement étrangers aux conditions, aux besoins, aux exigences de la vie rurale, et dont plusieurs se trouvent imbus de cette déplorable routine bureaucratie qui rétrécit l'intelligence, dessèche le cœur, et finit par crétiniser les hommes d'esprit.
Si dans un pays européen l'on voulait créer une marine, et que le soin en fût confié à une commission composée en majorité d'agriculteurs n'ayant jamais vu le moindre bras de mer; si l'on confiait la création d'une fabrique de produits chimiques à des hommes qui ignorent les premiers éléments de la chimie, que dirait l'opinion publique? En Russie, de pareils fait& ont passé à l'état de choses normales et quotidiennes ;
aussi la sécurité de notre pays est- elle bien compromise pour un avenir, hélas! beaucoup plus prochain qu'on ne le pense!
Au moment où il proclamait le grand principe de rémancipation des serfs, le gouvernement avait le choix «ntre trois routes à suivre:
1) Emanciper l'homme sans lui accorder aucune propriété, sauf à chacun de s'en créer une par son travail.
2) Émanciper l'homme en accordant à chaque serf libéré un lot de terrain. Une mesure de ce genre n'étant qu'une expropriation pour cause d'utilité publique, l'indemnité due au propriétaire lui serait payée par le ci-devant serf en travail obligatoire, sauf ensuite à procéder au rachat de ce travail par une somme d'argent, sur le pied d'un intérêt capitalisé et fixé par la loi.
3) Emanciper l'homme en accordant à chaque serf libéré un lot de terrain, pour lequel il payerait au gouvernement des' annuités pendant une époque plus ou moins longue fixée par la loi, et le gouvernement indemniserait les propriétaires immédiatement, au moyen de mesures financières.
Le gouvernement a choisi la seconde route. Examinons s'il a eu raifion de le faire.
Le servage étant une énormité contraire à toutes les nations de justice humaine ainsi qu'à toutes les lois divines, tout serf a droit, devant Dieu et les hommes, d'obtenir sa liberté immédiate et complète. Ceci est hors de toute discussion, mais en même temps il n'a aucun droit à obtenir la moindre parcelle de la terre de son ci-devant seigneur. Maintenant vient se poser la question politique, celle de savoir s'il est sa-
ge et prudent de transformer en prolétaires vingt-deux millions d'individus, le tiers de la population de l'empire, en un mot, de créer en Russie une immense Irlande. Jusqu'à ce jour, ces vingt-deux millions de nos semblables n'étaient point, aux yeux de la loi, des hommes; ils étaient des choses; tous les droits civiques leur étaient refusés, et nous, leurs maîtres, nous en disposions à notre gré. En revanche, ils jouissaient en plein, à nos dépens, du droit de ne point mourir de faim, de ne point manquer d'abri ni de vêtements, et dans les cas de malheurs imprévus, comme l'incendie de leurs cabanes, l'épizootie de leurs bestiaux, nous devions venir à leur secours, obligés à cela et par la loi et même par notre propre intérêt. De plus, nous étions responsables, vis-à-vis du gouvernement, de leurs impôts et redevances. Maintenant, en les émancipant, en nous ôtant l'autorité que nous n'aurions jamais dû avoir sur eux, mais en nous dispensant en même temps de nos devoirs à leur égard, est -il sage, est-il prudent de placer ces vingt-deux millions d'êtres humains, le tiers de la pçpulation de l'empire^ dans la position d'ouvriers prolétaires, exposés à toutes les variations du prix des salaires, et en cas de maladie, à la misère la plus afireuse? Les conseils d'une politique prudente et habile ne prescrivent-ils pas impérieusement, de profiter d'un moment unique dans l'histoire de Russie, d'un moment qui ne se représentera plus jamais, afin de prévenir, pour longtemps du moins, les dangers de ce prolétariat si menaçant pour la sécurité de plusieurs pays de l'Europe? Il est d'autant plus urgent de le faire, que les serfs russes ne comprennent point la liberté sans une propriété fon-
cière, et qu'on s'exposerait aux périls les plus graves en agissant autrement. En accordant aux serfs émancipés, moyennant le payement d'une série d'annuités, la possession en toute propriété d'un certain lot de terrain qui ne serait point assez étendu pour leur permettre de ne point offrir leurs bras à l'agriculture des champs des propriétaires voisins, et qui suffirait pourtant d'un côté à ne point les placer dans la dépendance exclusive de ces propriétaires; et d'un autre côté, à leur offrir, en cas de maladie, un chez-soi honorable au lieu d'un asile de mendicité; l'on inspirerait à ces vingt-deux millions d'individus le goût et le respect de la propriété, de la propriété acquise par le travail, puisqu'ils n'en jouiraient qu'après l'accomplissement entier du payement des annuités. Une fois initiés aux avantages du travail, de l'économie, aux jouissances de la propriété qui en découlent, ils marcheraient progressivement dans la voie du bien-être.
Nous avons vu dans le royaume de Pologne (alors duché de Varsovie), l'exemple d'une émancipation sans terre, en 1807, lors de l'introduction dans ce pays du Code Napoléon. Les paysans obtinrent la liberté personnelle, mais ils se trouvèrent en même temps complètement à la merci des propriétaires, tandis qu'en Prusse, où les paysans, lors de leur émancipation, obtinrent de la terre, leur position prospéra, les biens des seigneurs eux-mêmes haussèrent de valeur, par suite de la sécurité générale qui s'ensuivit, de la prospérité qui en fut le fruit , et de l'amélioration du système des travaux agricoles. Le serf, en Eussie, ne se trouvait point dans la position d'un homme ; il était dans celle d'un bétail bien soigné, mais au moins ses besoins physiques se trouvaient - ils satisfaits; il ne
manquait ni de nourriture, ni de vêtements, ni d'abri ; lui donner la liberté en l'exposant à manquer d'abri, de vêtements et de nourriture n'aurait point été améliorer son sort, mais l'empirer; et il s'agit du tiers de la population de l'empirer! D'ailleurs, nous l'avons dit plus haut, le paysan russe est bien déterminé à ne point se laisser émanciper sans terre, et l'émancipation une fois devenue aussi nécessaire qu'inévitable, l'on ne saurait assez louer l'empereur Alexandre II d'avoir absolument voulu 1 émancipation avec de la terre. Ce Kera l'éternel honneur de son règne.
Le servage a été institué par le gouvernement, il n'j a point trois siècles; le gouvernement l'a maintenu par des lois souvent sévères jusqu'à la rigueur; il l'a propagé jusqu'en 1801, en distribuant aux nobles des terres avec serfs attachés à la glèbe, et jusqu'en 1857, tout blâme public du principe de âervage était considéré comme un attentat à la loi, et puni comme tel. Maintenant le gouvernement, mieux inspiré, plus éclairé, a proclamé la prochaine abolition de cette détestable institution. Mais dans toute Tétendue de la Russie, la fortune des seigneurs et basée sur le travail des serfs ou bien sur la redevance que les serfs leur payent (çbrok). Dans le premier cas, il faut arriver à remplacer le travail de corvée par le travail libre, et pour avoir des travailleurs libres, il faut avoir un capital d'exploitation qui manque complètement à la très-grande majorité des nobles russes. Dans le second cas, il faut que le payement de Vobrok, jusqu'à ce jour perçu par les seigneurs au moyen de leur pouvoir presque illimité et parfois barbare, une fois ce pouvoir exorbitant annulé, soit garanti par des mesures légales.. Dans l'un et dans l'autre cas, il est
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indispensable, en toute justice comme en toute loyauté^ d'accorder aux seigneurs une indemnité. Cette indemnité fournirait aux propriétaires de terres à labour un capital qui leur permettrait de remplacer immédiatement la .corvée par le travail libre, et aux propriétaires de terres à obrok un capital qui les indemniserait de la perte de cet obrok ; car, il ne faut point se faire illusion là-dessus, une fois Tautorité seigneuriale abolie, il sera impossible aux propriétaires de se faire payer les redevances dues par les paysans pour la jouissance des terres qu'ils continueraient à exploiter. Non-seulement il surgirait une foule de procès, aa grand profit de la bureaucratie seule, mais on en arriverait à des collisions violentes entre les deux classer des propriétaires et des paysans; tel serait Tinévitable résultat du système du travail obligatoire, préconisé par la commission de rédaction, si ce déplorable système venait à prévaloir.
Encore, si Von ignorait en Russie ce que c'est que le travail obligatoire! Mais on l'a vu à Tœuvre,^ on a pu juger de ses résultats, et dans quelles conditions encore! Des propriétaires ayant sur leurs serfs les droits les plus exorbitants, pouvant leur infliger des châtiments corporels, les envoyer en exil, ne parvenaient jamais à obtenir que le travail de la corvée fat accompli avec zèle et exactitude. Il est bien connu, parmi tous ceux qui ont vécu à la campagne en Russie, que dans le courant d'une semaine, trois travailleurs libres feront au moins autant d'ouvrage que neuf ou dix serfs, en ce même espace de temps. Et la commission de rédaction veut, une fois le servage aboli, conserver ce travail obligatoire, dont les nombreux côtés défectueux se trouvent si bien oob-
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statës î II est évident que cette commismon s© troure, sans s'en douter, influencée par la bureaucratie, lar quelle sait très-bien qu'en abolissant le pouToir seigneurial sans abolir le travail obligatoire, elle pîaoerait sours son propre pouvoir tous les serfs émancij>*ég, et que les innombrables conflits qui viendront à surgir journellement entre les propriétaires et les paysans équivaudront, pour la bureaucratie, à la découverte d'une nouvelle Californie.
La commission de rédaction établit: que le parf^an pourra racheter sa corvée en la capitalisant dans les limites prescrites par la loi. Mais la plus grande partie des paysans russes n'ont point d'argent; ils ne sauraient opérer ce .rachat à leurs propres frais ; tout ce qui leur est possible, c'est de payer des annuités pendant un temps plus ou moins long. Si l'obligation de prélever ces annuités incombait aux propriétaires emxmêmes, les paysans payeraient inexactement, et en bien des endroits ne payeraient point du tout. Il surgirait une masse de conflits et de procès, et c'est ce que veut la bureaucratie. Donner du terrain aux serfs émancipés est une mesure, à notre avis, indispensable à la sécurité de l'avenir en Russie; mais c'est une expropriation pour cause d'utilité publique, et comme telle exigeant une indenmité réella Accorder une indemnité fictive, ce ne serait plus une expropriation, ce serait une indigne spoliation.
Pourquoi les paysans ne payeraient-ils point des annuités au gouvernement, sauf à celui-ci à indemniser les propriétaires au moyen de mesure» financières? C'est le gouvernement qui a infligé à la Russie la flétrissure du servage, qui lui a inoculé cette plaie. Et au moment d'abolir le servage, le gouvernement
86 refîis»ait à se chaîner de la tâche de contribner à raccomplissement de cène meeiure, la plus noble dans 868 tendances^ comme elle est la plus salntaire pour la Sossie? Mais nne pareille conduite ne serait digne d'aacon gt)UTem«nent civilisé, d'aucun gouvernement qui se respecte. L'Angleterre, en abolissant l'esclavage dans ses colonies, a payé une indemnité pécuniaire^ et ce qui vient à Tappui de nos protestations contre le travail obligatoire, c'est que dans les colonies anglaises, outre le payement de rindemnité, l'on avait établi, à titre de mesure transitoire, le travaU obligatoire pour un certain nombre d'années; mais avant l'expiration du terme, les propriétaires se virent contraints, dans l'intérêt de leur sécurité, de solliciter et d'obtenir l'abrogation de cette corvée, car c'en est une Courir à des catastrophes pour servir la rapacité de la bureaucratie, serait donner une preuve éclatante d'inintelligence ^ de manque d'énergie. Nous avons entendu plus d'une fois des hommes haut placés en Sussie, nous affirmer sérieusement que le gouvernement russe ne serait point à même de se faire ps^er ces annuités par les paysans. Mais si le gouvernement, qui dispose de l'armée et de toutes les forces de l'État, proclame son impuissance à cet égard, que peuvent faire les propriétaires? Si les hommes qui se trouvent aujourd'hui au pouvoir en Eussie, qui entourent le bon et loyal empereur Alexandre, s'avouent incapables de gouverner (et personne ne pourra dire qu'à ce sujet au moins ils soient dans l'erreur), qu'ils se hâtent au plus vite de se retirer et de faire place à des hommes plus capables. Leur retraite comblerait les voeux de tous les honnêtes gens et de tous les hommes de bon sens^ si nombreux en Rûssia
Le grand argument opposé aux partisans de Tindemnité pécuniaire, consiste à dire que la Russie, avec le déplorable état de ses finances, n'est point en mesure d'indemniser les propriétaires. Mais d'abord, l'état vraiment déplorable des finances russes ne tient point au manque de ressources; la Russie est riche sous tous les rapports; il ne suffit que de savoir exploiter ses ressources. L'état des finances tient en IR/Ussie au système organisé de vols et de concussions, au manque absolu de publicité, à l'absence de tout contrôle sérieux, au ridicule et sauvage mystère dont le budget se trouve entouré; voilà les causes. Ensuite, il y a en Russie un fonds bien riche de ressources, jusqu'à ce jour peu utiles à l'état et complètement livrées au pillage de la bureaucratie: ce sont les domaines de la couronne, qui ne rapportent point à l'état un et demi pour 100, et dans des mains particulières auraient donné quatre fois autant, au moins. Ils pourraient être consacrés à l'indemnité dont nous venons de parler. Les terres arables des domaines de la couronne se divisent en deux catégories; les unes sont afifermées à toujours, moyennant une rente perpétuelle, aux paysans de ces domaines; à ces terres-là non-seulement il faut bien se garder de toucher, mais encore faudrait-il permettre à leurs fermiers actuels d'en faire l'acquisition en toute propriété, au moyen de la capitalisation de leur rente. D'autres terrains sont affermés pour un certain nombre . d'années; l'état en retire bien peu de chose, et les employés reçoivent de larges pots-de-vin; ces terres-là devraient être vendues à l'encan, en accordant le droit de les acquérir à tout le monde, sans aucune distinction de caste ni d'origine, et aux étrangers comme
aux Russes, Il faudrait vendre de la même manière les prairies, les salines, les pêcheries, les fabricjues, les usines faisant partie des domaines de la couranne* Les terres, champs, prairies, dépendant de ces domaines, comprennent une étendue de soixante millionfi de dessiatines (la dessiatine contient 109 ares), sans compter les forêts, qui occupent une étendue de cent huit millions de dessiatines. Tout cela forme aujourd'hui^ pour la bureaucratie, une source très-lucrative de gaina illicites, et pour cette raison elle s'oppose de toutes les manières à la réalisation de ce projet. L'on voit bien qu'en Russie, sur quelque branche de Tadministration publique que Ton porte ses regards. Ton ne manque jamais de rencontrer le mauvais vouloir de la bureaucratie et son insatiable rapacité, obstacle à toute réforme sérieuse, à tout progrès réel.
Il est d'autant plus urgent d'accorder une indemnité aux propriétaires, que la plupart des propriétés foncières se trouvent hypothéquées aux établissements de crédit de la couronne. Si les propriétaires ne reçoivent point d'indemnité, avec Timpossibilité absolue (d'après notre conviction intime, qui est en même temps celle de tous les hommes pratiques connaissant bien la Russie), soit de faire marcher le travail obligatoire d'une manière tant soit peu satisfaisante, soit de se faire payer exactement les redevances par les paysans, les propriétaires ne seront point à même de payer les intérêts de leurs dettes et subiront une expropriation presque générale. En accordant une indemnité, la dette hypothécaire y serait comprise; les propriétaires s'en trouveraient exonérés, et Vétat, eu même temps, en aurait d^autant moins à leur payer.
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On pourrait, à notre avis, adopter les mesures suivantes :
1) Fixer pour chaque province un certain lot de terrain à accorder à chaque serf mâle (les femmes, Teuves et filles des serfs devront obtenir leur liberté gratuitement). L'étendue de ce terrain varierait suivant le chiffre de la population et le prix du terrain, en raison inverse de Tun et de Tautre, de manière qu'il leur serait donné moins de terrain dans les provinces où son prix est le plus élevé.
2) Les serfs attachés au service personnel des seigneurs {dvorovyiê) pourraient avoir le droit d'opter entre deux sortes d'émancipations : ou bien de recevoir chacun la même quantité de terrain qui serait donnée à chaque paysan, et d'être soumis aux mêmes obligations de payement, ou bien de ne point recevoir de terrain, et d'obtenir alors leur liberté gratuite, sans Tien débourser.
3) Un terme d'une année serait fixé à titre de terme définitif pour le servage en Russie. Ce délai ^est indispensable, poui' donner aux propriétaires le temps de louer des travailleurs libres, de se munir -du bétail, des ustensiles et des machines nécessaires à Tagriculture.
4) Une indemnité de cent roubles (400 francs) serait payée aux propriétaires pour chaque serf mâle. D'après le dixième recensement, celui de 1857, le chiffre des serfs mâles en Russie monte à 10,850,000 individus, dont 725,000 dvorovyié. Parmi ces der^ niers, il y en a beaucoup qui accepteront la liberté gratuite sans terre; mais dans l'impossibilité de prévoir d'avance à combien s'élèverait leur nombre, nous préférons adopter pour nos calculs le chiffre le pins
élevé. L'indemnité s'élèverait donc à 1,085,000,000 de roubles (4,340,000,000 de fr.), et serait répartia ainsi qu'il suit:
à) Dettes hypothécaires aux établissements de crédit de Vétat 500,000,000 de roubles.
ô) Un emprunt à 5 0/0, contracté à l'intérieur comme à l'extérieur, et qui contribuerait à attirer l'or en Russie, pour la somme de 200,000,000 de roubles.
c) Émission de billets fonciers portant intérêt à 3 0/0, pour la somme de 385,000,000 de roubles.
Total 1,085,000,000 de roubles.
Ces billets fonciers seraient rachetables, au pair^ à la volonté du gouvernement, et l'amortissement successif de l'emprunt pourrait commencer au bout da quinze années.
5) Chaque serf mâle devrait payer à l'état pour rachat de terrain, pendant une période de trente-trois. années, 5 roubles (20 francs) par an, et une fois tous ces payements accomplis, il se trouverait le propriétaire de son terrain, qu'il aurait acquis, de cette manière, par son travail.
6) Un serf pourrait toujours devenir immédiatement le propriétaire du lot de terrain qui lui serait assigné, moyennant le payement en une seule fois de toute la somme qui lui resterait à acquitter sur les 100 roubles fixés.
7) Le payement de ces 5 roubles aux caisses du ^ouvemement aurait lieu en même temps que le payement des impôts.
8) H serait procédé à la vente aux enchères, jusqu'à^ concurrence de 350,000,000 de roubles, et sur le pied de capitalisation de 3 0/0 du revenu actuel, des domaines de la couronne énumérés plus haut. (Malgré le chiffire élevé de la capitalisation, la vente irait vite, le revenu tiré par la couronne de ces propriétés étant bien au-dessous du revenu réel.)
9) Ces propriétés, mises à T enchère, pourraient être acquises par tout le monde sans distinction d'origine, par les étrangers comme par les nationaux, mais elles ne pourraient être payées qu'avec les billets fonciers émis pour l'indemnité, ce qui amènerait en quelques années la rentrée de la plupart de ces billets au trésor, et le reste des billets pourrait être successivement racheté par le gouvernement, au moyen d'une partie de la somme payée par les serfs émancipés.
10) Les 10 millions et demi de roubles de revenu que perdrait le gouvernement par la vente des domaines de la couronne, pourraient être en partie remplacés par deux moyens: a) par l'augmentation de l'impôt sur les actes de vente des propriétés foncières qui est aujourd'hui à 4 0/0 et pourrait être porté à 8 0/0; b) par la création d'un impôt sur les successions, très-modéré sur les héritages en ligne directe, et progressant à mesure de l'éloignement de la lignée collatérale appelée à recueillir la succession.
Nous l'avons dit plus haut, il nous est impossible d'admettre l'argument favori de la bureaucratie et de ses protecteurs, que le gouvernement ne serait point en état de faire rentrer ces sommes annuelles, dont
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le pa^r^nent aérait facile aux paysans dotés jl'un lot de terrais et complétem^it libérés de toute obligation de corvée, de travail et de prestation envers leur» anciens seigneurs. S'il est impossible au gouvernement de tenir la main à la rentrée de ces sommes, à pins lorie raison sera-t-il impossible aux propriétaires de percevoir exactement leurs redevances, et ée faire accomplir avec exactitude le travail obligatoire. Pour un gouvernement, l'aveu de l'impuissance d'administrer équivaudrait à une abdication morale, dont le résultat peu éloigné serait Tanarchie.
L'emprunt de 200 millions de roubles, proposé par nous, outre l'immense avantage de contribuer à la solution pacifique de la question si grave de l'émancipation, aurait encore un antre avantage, celui d'attirer la monnaie dans ce pays, d'où elle a presque dispara.
Enfin^ on ne saurait accepter, contre l'émission des billets fonciers portant intérêt, l'argument consistant à dire que ce serait une nouvelle émission de papiea^monnaie. On appelle papier-monnaie les assignats, ou, comme on les nomme en Russie, les billets de crédit, émis pour les sommes de 100, 50, 25, 10, 5, 3 roubles, et même pour la somme de 1 rouble, et ne portant aucun intérêt. Les billets fonciers seraient des titres de rente, émis momentanément pour une cause spéciale et évidente, garantis par la vente, immédiatement commencée et poursuivie pendant quelques années, des domaines de la couronne, et, dans le courant de ce petit nombre d'années, absorbés par le trésor, où ils rentrent au fur et à mesure de la vente des domaines. Le gouvernement russe, pour suffire aux dépenses de la dernière guerre, de cette guerre
m maladroitement engagée et si maladroitement conduite, n'a point hésité à jeter dans la circulation une masse de billets de crédit (en d'autres termes, d'assignats), pour la somme de près de 400,000,000 de roubles (environ 1,600,000,(XX) de francs). Cette mesure extravagante a produit une crise financière, encore aggravée par la mauvaise gestion des finances, et par le mystère ridicule dont, en dépit des notions les plus saines et les plus simples de Téconomie politique, on cherche à entourer le budget en Russie. Et ce même gouvernement, qui n'hésitait point à lancer une pareille masse d'assignats pour une dépense aussi improductive et aussi funeste qu'une guerre, hésiterait à émettre pour une somme pareille des titres de rente entourés des garanties les plus sérieuses, faisant retour au trésor au bout de quelques années, et destinés à l'accomplissement régulier et paisible de l'entreprise la plus colossale qui ait jamais été abordée en Russie, d'une entreprise du succès de laquelle dépend tout l'avenir du paysl
Enfin, les adversaires de la vente des domaines disent que cette vente mettrait empêchement pour un certain temps à la mutation des propriétés particulières, en faisant baisser le prix de celles-ci par la concurrence. Mais si l'on ne procède point à la vente des domaines de la couronne, il ne saurait être question, pour les propriétaires, d'une indemnité réelle et sérieuse; le gouvernement r^userait donc de s'interposer entre les seigneurs et les serfs, comme il est de son devoir absolu dans la question de l'émancipation. Alors les seigneurs et les serfs se trouveraient en présence, placés, par le travail obligatoire et la redevance pécuniaire directe, à l'état d'antagonisme permanent,
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d'hostilité sans aucune chance d'issue régulière; Tindemnité ne serait que fictive. Une indemnité fictive équivaudrait à une spoliation, la spoliation produirait Tanarchie, et Tanarchie amènerait une révolution. Quelle sera alors, en temps de révolution, le prix de la propriété foncière? Il nous semble que de deux maux il faut choisir le moindre. Les choses en sont venues en Russie à un point, où les palliatifs, les demi-mesures elles-mêmes ne servent plus à rien ; il faut dire la vérité tout haut, bien haut, et procéder sana délai à des réformes réelles et sérieuses. Marcher eu se couvrant les yeux d'un bandeau n'est point le moyen d'arriver à son but; c'est bien au contraire le moyen de trébucher et de tomber dans un fossé (1).
Une grande discussion se trouve engagée en ce moment, en Russie, entre les partisans du système communal et ceux de la propriété privée, pour chaque
(*) Nous avons adressé à l'empereur, en décembre 1858,, notre projet d'émancipation. Sa Majesté l'a renvoyé au comité supérieur dont nous avons parlé. Nous avions soumis ce projet k la censure: en ayant obtenu le visa, nons voulions le faire imprimer, et il se trouvait déjk sous presse, quand le comité supérieur d'émancipation nous fit dire par l'organe de notre cousin, M. le chef supérieur de la police politique, que notre projet, malgré le visa donné par la censure, ne pouvait être publié si nous ne consentions k supprimer tout ce qui se rapportait k la vente des domaine» de la couronne. C'est comme si l'on avait dit k un cocher r „Mon ami, nous allons ôter les quatre roues de votre équi- „page, et puis nous vous laisserons continuer votre route.*' En présence d'une absurdité pareille, il n'y avait qu'k hausser les épaules et k renoncer k imprimer notre projet en Russie, C'est ce que nous fîmes, d'autant plus volontiers que nous avions déjk l'intention de partir au printemps pour Fétran* ger, et de nous y fixer, comme nous l'avons fait.
paysan, du lot de terrain qui lui sera assigné par la loi de rémancipation. Il faudrait être aveugle pour ne point voir tout le désavantage du maintien à perpétuité du système communal, qni appartient à Tenfance de la civilisation. Le système communal, comme le font observer très-judicieusement ses adversaires, est un obstacle aux progrès de Tagriculture et au développement de l'industrie, en même temps qu*il est un encouragement à la paresse et à la fainéantise. Mais nous croyons que, pour les premières trente ou trente-cinq années qui suivront Témancipation, le maintien du système communal est de toute' urgence, tant que la commune ne sera point libérée de la dette au moyen de laquelle ellç aura acheté son émancipation. La dette une fois acquittée, on pourrait procéder, entre les membres de la commune alors existants, au partage des terres, qui deviendraient des propriétés particulières et héréditaires. Il va sans dire, que toute propriété acquise par un paysan hors de la commune formerait, dès le moment de son acquisition, la propriété particulière et héréditaire de son acquéreur.
Si Ton accordait aux paysans, individuellement, en propriété hérédiaire, leurs lots de terre avant que la dette d'émancipation eût été payée, il est clair que la plupart d'entre eux se trouveraient soumis à Texpropriation dans le courant de quelques années, et le but que la législation aurait voulu atteindre serait complètement manqué.
Dans cette grande mesure de l'émancipation, il y a trois tendances venues à surgir. La bureaucratie a aussi ses vltrh; ceux-là auraient bien voulu assimiler les serfs émancipés aux paysans de la couronne, et, en conservant leur autorité sur ceux-ci, l'étendre
égale» ent sur les serfs émancipés; en d'autres termes, piller tout le monde. Les bureaucrates plus modérés consentent à voir les serfs émancipés administrés autrement que ne le sont les paysans de la couronne. Mais nous, libéraux, nous croyons qu'il est éminem* ment impolitique d'établir deux administrations, complètement différentes, pour les deux tiers de la population de l'empire; nous avons l'intime conviction que l'assimilation des serfs aux paysans de la couronne mènerait uniquement à l'accroissement de ce pouvoir si exhorbitant déjà de la bureaucratie, qui entraîne la Russie vers une révolution. Augmenter le pouvoir de la bureaucratie, serait arriver à l'extension et à la consécration de ce droit de vol, que la bureaucratie russe considère comme sa propriété inaliénable et sacrée, auquel elle se cramponne, pour le maintien duquel elle repousse toutes les réformes, et les repoussera jusqu'à amener une révolution, car elle sait bien que les réformes diminueraient son pouvoir exorbitant et mettraient fin à ses odieuses rapines.
Nous croyons que ce ne sont point les serfs qu'il faut assimiler aux paysans de la couronne, mais les paysans de la couronne qu'il faut émanciper en même tempe que l'on émancipe les serfs. Il faut donner aux uns comme aux autres des institutions communales sérieuses, réelles et non fictives, comme celles possédées aujourd'hui par les paysans de la couronne.
Nous espérons qu'il en sera de même pour les paysans des apanages, c'est-à-dire pour les paysans appartenant à la famille impériale. Leur sort a été considérablement allégé par l'empereur Alexandre II, et nous avons l'intime conviction que la bonté et les
tendances éclairées de ce prince compléteront les mesures dont il a jeté les bases. Pour les lecteurs étrangers, nous devons raconter ici Torigine de ces apanages. Ce ne sont point, comme on aurait pu le croire^ des paysans acquis et des terres achetées par la famille impériale. Loin de là. L'empereur Paul, un beau matin, d'un trait de plume, déclara que tels et tels villages de paysans de domaines de la couronne deviendraient une propriété privée de la famille impériale sous le titre de paysaais de$ apcmagea. Peu après, en 1798,. il créa un ministère des apanages, le premier ministère créé en Russie (1). Sous le règne de Tempereur Nicolas, un grand nombre de paysans des domaines de la couronne furent déclarés paysans des apanages.
Un jour, lors de la création du ministère des domaines, en 1838, Tun des principaux dignitaires de Tempire ayant dit à Tempereur Nicolas que l'on faisait courir dans le public Le bruit de l'assimilation d^s
(*) En 1798 fut créé également le ministère du commerce, aboli en 1812 et réuni alors au ministère des finances. En 180^, lo 8 [20] septembre, furent créés les s^pt ministères de la justice, de Tintérieur, de rinstruction publique, des affaires étrangères, de la guerre, de la marine et des finances. En 1809 fut créé le ministère de la police, aboli en 1819, rétabli en 1826 sous le titre de chef de corps des gendarmes, chef supérieur de la troisième section de la chancellerie impériale ; en 1811 fut établi le contrôle général, dont le chef eut le rang de ministre; la direction générale des postes et celle des ponts et chaussées furent élevées au rang de ministères, la première en 1823, la seconde en décembre 1825; le ministère de la maison impériale fut créé le 22 août [3 septembre] 1826, et celui des domaines de la couronne le 1^^ [13] janvier 1838.
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paysans des apanages aux paysans de la couronne, en reçut cette réponse bien digne de réflexion : „L'on est „dan8 Terreur: je ne le ferai jamais. Nul ne peut pré- „voir Tavenir. Un jour, la forme du gouvernement peut „changer en Russie, — non pas sous mon règne, bien „entcndu, — mais sous mes successeurs. Il est bon, „à tout événement, pour la famille impériale, de posjjséder des propriétés privées."
Ces mémorables paroles du champion le plus ardent de l'absolutisme méritent d'être mûrement pesées.
P. 8, Les pages qui précèdent se trouvaient imprimées, lorsque nous avons lu dans le journal le Nord du 8 mars, la confirmation d'une nouvelle déjà en circulation, mais à laquelle le bon sens du public se refusait à ajouter foi. Nous voulons parler de la nomination de M. le ministre de la justice à la place de président de la commission de rédaction, vacante par la mort de M. Eostovtsow. Confier le soin d'opérer la réforme la plus colossale dont l'histoire de Russie fasse mention, et de la solution de laquelle dépend tout l'avenir du pays, à un homme connu par sa haine pour les réformes, par son attachement aveugle et obstiné aux vieux abus, à un homme dont les actes apporte/*'ra preuve évidente de l'insanité de son intelligence, et qui est l'objet de l'exécration de la Russie entière, mais c'est à faire frémir pour l'avenir! Où allons-nous ? Quel est le mauvais génie ayant pu inspirer au gouvernement russe un choix pareil? Confier le soin de l'émancipation au comte P , mais
c'est se précipiter de gaieté de cœur vers une révolution ! Que Dieu protège la Russie ! L'avenir de
notre pays redevint sombre et menaçant; le naufrage
est peut-être plus prochain qu'on ne le croit
Que fera le nouveau président de la commission ? Rédiger un projet logique? il en est complètement incapable. Accorder aux paysans une émancipation illusoire, en les laissant sous le joug des propriétaires, et en conservant à ceux-ci, comme le voudrait le parti rétrograde, le droit d'infliger des châtiments corporels, c'est dire aux serfs: Vous porterez le nom d'hommes libres, mais vous n'aurez point le droit de disposer ni de votre travail ni de votre personne, et vous recevrez les coups de bâton qu'il plaira aux propriétaires de vous infliger ; c'est vouloir organiser une jacquerie! Replacer les choses dans Tétat où elles étaient il y a trois ans, serait non-seulement odieux, mais tout simplement impossible. D'ailleurs, si des conseillers aveugles et insensés poussaient le gouvernement à escamoter l'émancipation par lui promise aux serfs, s^ils le portaient à transformer les ordonnances impériales en des hatti'hovmiayoun fallacieux, savezvous ce qui arriverait? C'est qu'à la première guerre, l'ennemi, quel qu'il soit, en mettant le pied sur le sol russe, proclamerait qu'il accorde aux serfs une liberté réelle, avec la propriété pour eux de leurs enclos et terres, et la Russie tomberait dans l'abîme! Est-ce là le désir des rétrogrades? Ont-ils la conscience du résultat auquel iront aboutir leurs efforts insensés? Sans une émancipation vraie et logique, appuyée sur une série de réformes réelles et sérieuses, opérées lorsqu'il en est encore temps, le gouvernement
est perdu avant quinze ans. Ce sera le résultat dn règne de Tempereur Nicolas, le résultat des efforts de conseillers choisis et formés par lui, et qu*il a légués à son fils pour le malheur de cet excellent prince et; de la Russie entière.
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