‹ Le verre d'eauChapitre 20 sur 73 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ABiGAÏL, tenant un livre, la reine, tenant à la main un

ouvrage de tapisserie, entrant par la porte à droite.

— Ahigdil se tient debout près de la reine, qui va

lo s'asseoir à droite du spectateur, près du gUQjj^on.

Abigaïl. Je ne puis revenir de mon bonheur^ et quoique depuis deux jours je ne quitte plus Votre Majesté, je ne puis croire encore qu'il me soit permis, à moi, la pauvre Abigaïl, de vous consacrer ma vie.

15 La Reine. Ah! ce n'est pas sans peine!,.. Tu as dû penser,^ lorsque je t'ai si froidement accueillie, que tout était perdu. Mais, vois-tu bien, ma fille,* on ne me connaît pas . . . J'ai l'air de céder ... je cède même pendant quelque temps; mais je ne perds pas

20 de vue mes projets, et, à la première occasion qui se présente de montrer du caractère" . . . C'est ce qui est arrivé !

Abigaïl. Vous avez parlé à la duchesse en reine !" La Reine, naïvement.'' Non, je ne lui ai rien dit;

25 mais elle a bien vu à ma froideur que je n'étais pas

satisfaite ... et d'elle même, quelques heufes après, elle est venue d'un air embarrassé m avouer, qu'après tout, et quels que fussent les obstacles qui s'opposaient à ta nomination, elle devait faire céder les convenances* à ma volonté ... et après, pour la punir ... j'ai encore 5 hésité quelques instants ... et puis j'ai dit que décidément ... je voulais !'

, 's-Abig.^ïl. Que de bontés!' (Montrant le livre qu'elle tient à la main.) Votre Majesté veut-elle? . . . (La reine lui fait signe qu'elle est prête à l'entendre. — 10 Abigall va chercher un tabouret, se place près de la 1 tï reine, outre le lizre et lit. ) Histoire du parlement ! . . .

La Reine, avec un geste d'ennui et posant la main sur le livre. Sais-tu que j'avais bien raison de te désirer... car depuis que tu es avec moi, ma vie n'est 15 plus la même! Je ne m'ennuie plus, je pense tout haut ... je suis libre ... je ne suis plus reine.

Abigaïl, toujours* le livre à la main. Les reines s'ennuient donc?

La Reine, lui prenant des mains le livre qu'elle jette 20 sur le guéridon qui est près d'elle. A périr I* . . . Moi *^

surtout S'occuper toute la journée de choses qui

ne disent rien au cœur, ni à l'imagination. N'avoir affaire qu'à des gens si positi^s.^si égoïstes, si arides. Avec eux j'écoute . . . avec toi je cause: tu as des idées 25 si jeunes et si riantes !

Abigaïl. Pas toujours ! ... je suis si triste parfois!

La Reine. Ah ! il y a une tristesse qui ne me déplaît pas . . . comme hier, par example, quand nous 30 parlions de mon pauvre frère, qu'ils ont exilé ... et que je ne puis revoir ni embrasser, moi, la reine . . .

que par un bill du parlement que je n'obtiendrai peutêtre pas !

Abigaïl. Ah! c'est affreuxi

La Reine. N'est-ce pas?... Et pendant que je 5 parlais, je t'ai vue pleurer, et, depuis ce moment-là, toi, qui as su me comprendre, je t'aime comme une compagne, comme une amie.

Abigaïl. Ah! qu'ils ont raison^ de vous appeler

la bonne reine Anne.

ïo La Reine. Oui, je suis bonne. Ils le savent, et

ils en abusent ... Ils me tourmentent, ils m'accablent

d'embarras, d'affaires et de demandes; il leur faut des

^ places :^ ils en veulent tous ! et tous la même . . . tous la

" plus belle!

15 Abigaïl. Eh bien! donnez-leur des honneurs et du pouvoir . . . moi, je ne veux que vos chagrins.

La Reine, se levant et jetant son ouvrage sur le guéridon. Ah ! c'est ma vie entière que tu me demandes, et que je te donnerai. Tu me tiendras lieu de 20 ceux que je regrette, car nous sommes tous exilés . . . eux en France et moi sur ce trône.

Abigaïl. Et pourquoi rester isolée et sans famille, vous qui êtes jeune . . . qui êtes libre?'

La Reine. Tais-toi* . . . tais-toi ! . . . C'est ce qu'ils 25 disent tous, et, à les en croire, il faudrait se donner à un époux que je n'aurais pas choisi, n'écouter que la raison d'État,"* accepter un mariage imposé par le parlement et la nation . . . Non, non . . . j'ai préféré ma liberté ... j'ai préféré à l'esclavage la solitude ef" 30 l'abandon.

Abigaïl. Je comprends. . .quand on est princesse, on ne peut donc pas choisir soi-même. . .ni aimer personne?

La Reine. Non vraiment!

Abigaïl. Comment ! ... en idée, en rêve, il n'est pas permis de penser à quelqu'un ?

La Reine, souriant. Le parlement le défend.

Abigaïl. Et vous n'oseriez le braver? Vous n'au- 5 riez pas ce courage . . . vous, la reine ?

La Reine. Qui sait? je suis peut-être plus brave que tu ne crois!

Abigaïl, vivement. A la bonne heure !^

La Reine. Je plaisante ! . . . C'est, comme tu le 10 disais ... un rêve ! une idée ... un avenir mystérieux, des projets chimériques 011 l'imagination se sûiiij2laît et s'arrête !* des songes que l'on fait, éveillée, et qu'on ne voudrait peut-être pas réaliser . . . même quand ce serait possible. En un mot, un roman à moi seule 15 que je compose ... et qui ne sera jamais lu.

Abigaïl. Et pourquoi donc pas? une lecture à nous deux ... à voix basse . . . que j'en connaisse seulement le héros.

La Reine, souriant. Plus tard ... je ne dis pas.' 20

Abigaïl. C'est quelque beau seigneur, j'en suis sûre.

La Reine. Peut-être! Tout ce que je sais, c'est que depuis deux ou trois mois, à peine lui ai-je adressé la parole ... et lui, jamais ! . . . c'est tout simple ... à 25 la reine . . .

Abigaïl. C'est vrai . . . c'est gênant d'être reine ! Mais, avec moi, vous m'avez promis de ne pas l'être I... Alors, entre nous, à vos moments perdjjs,* nous pourrons parler de l'inconnu . . . sans craindre le parlement. 30

La Reine. Tu as raison ! ... ici il n'y a pas de dangers? et ce qu'il y a de charmant, Abigaïl, ce que

j'aime en toi, c'est que tu n'es pas comme eux tous, qui me parlent toujours d'affaires d'État ! . . . toi, jamais !

Abigaïl. Ah ! mon Dieu !^ . . .

La Reine. Qu'as-tu donc?

; s Abigaïl. C'est que justement j'ai une demande à vous adresser, une demande très importante de la part . . .

La Reine. De qui ?.. .

Abigaïl. De lord Bolingbroke . . . Ah ! que^ç^st. 10 mal !^ . . . ses intérêts que j'oubliais ... et qu'il venait de nous confier, à moi ... et à monsieur Masham . . .

La Reine, avec émotion. Masham ! . . .

Abigaïl. L'officier qui est aujourd'hui de service au palais ... — Imaginez-vous, madame, qu'autrefois 15 Bolingbroke avait rencontré, dans son voyage en France, un digne gentilhomme ... un ami . . . qui lui avait rendu les plus grands services, et il voudrait, à son tour, obtenir pour cet ami . . .

La Reine. Une place? ... un titre? . . . 20 Abigaïl. Non . . . une audience de Votre Majesté, ou du moins une invitation pour ce soir au cercle de la cour.

La Reine. C'est la duchesse qui, en qualité de surintendante, est chargée des invitations. Je vais donner 25 son nom. (Passant près de la table à gauche et s' asseyant pour écrire.) Quel est-il?

Abigaïl. Le marquis de Torcy.

La Reine, vivement. Tais-toi.

Abigaïl. Et pourquoi donc?

30 La Reine, toujours assise. Un seigneur que j'estime, que j'honore! . . . mais un envoyé de Louis XIV; et si l'on savait mêpie que tu as parlé pour lui . . .

Abigaïl. Eh bien?

La Reine. Eh bien ! ... il n'en faudrait pas davantage' pour exciter des soupçons, des jalousies, des exigences . . . c'est l'amitié la plus fatigante ! ... et si je voyais le marquis ... 5

Abigaïl. Mais lord Bolingbroke y compte ... il y attache une importance ... il prétend que tout est perdu, si vous refusez de le recevoir.

La Reine. En vérité!

Abigaïl. Et vous, qui êtes la maîtresse, qui êtes la lo reine . . . vous le voudrez, n'est-ce pas ?

La Reine, avec embarras. Certainement ... je le voudrais.

Abigaïl, vivement. Vous promettez?

La Reine. Mais c'est que* . . . silence I 15

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