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VERRE DE BOHÊME

A la suite de l'Exposition de l'industrie autrichienne, ouverte à Vienne le 15 mai 1845, M. Eug. Peligot adressa aux m.embres de la Chambre de commerce de Paris un remarquable rapport sur diverses industries qu'il avait été chargé d'étudier et entre autres sur l'industrie du verre en Bohême.

Ce rapport a, depuis cette époque, servi de base à tout ce qui a été écrit en France sur cette industrie spéciale.

Les innovations ont jusqu'ici pénétré bien lentement en Bohême^ en Hongrie, et, à part quelques changements dans certains fours de fusion, à part quelques modifications peu importantes dans les chiffres de production, dans les salaires, il y a encore beaucoup d'exactitude actuellement, dans ce qu'écrivait M. Peligot en 1846.

Albert Ilg, dans son Histoire de la verrerie rapporte qu'à la fin du quatorzième siècle on ne connaissait à Vienne que les verriers italiens. On fabriquait, dans la forêt de Vienne, quelques produits très ordinaires et d'un >erre vert très foncé. C'est vers la fin du quinzième siècle que le Vénitien Nicolo, surnommé Walsch, obtint du magistrat de Vienne le privilège d'établir, pendant dix ans, dans un faubourg de Vienne, Verre digeraw (aujourd'hui le Prater), une verrerie à la façon de Venise.

En Bavière, sous le duc Albrecht V (1550-1579), on construisit une verrerie du même genre.

L'origine des verreries de Bohême proprement dites, dans lesquelles la roue du tailleur ou graveur joue un rôle capital, date de 1442 à 1504; cette industrie se généralisa à Falkenau, Kuibitz et Steinschonau. En 1680, le peintre verrier Kreylich commence à colporter le verre de Bohême et introduit ce produit sur les marchés les plus éloignés du centre de production, à Moscou, Constanti nople, en Espagne, dans les Pays-Bas, et par ce fait le verre de Bohême acquit une réputation universelle.

L'établissement de verreries dans les forêts de Bohême était un moyen d'exploiter ces bois.

Il existe encore certaines verreries, mobiles en quelque sorte, que l'on déplace au fur et à mesure de l'exploitation des forêts, mais ce sont de petites verreries, où l'on ne fait que du verre brut, lequel est ensuite livré aux « raffi neurs ». Les verreries qui possèdent des ateliers de taille ou des ateliers de décoration sont stables, et presque toutes établies auprès de chutes d'eau. Ces

HENRIVAUX. — LE VERRE.

usines sont construites en bois, et d'une façon toute primitive. Le combustible employé pour les verreries fines est le bois, et ce combustible est amené aux verreries éloignées des forêts, au moment des crues des rivières ou cours d'eau, par trains flottants.

Dans ces contrées, la main-d'œuvre est peu élevée. Une place de verrier se compose de trois personnes : un maître, un homme et un gamin ; ces trois personnes gagnent rarement plus de 200 francs par mois. Les tailleurs, sauf cependant les graveurs artistes, ont un salaire encore moins élevé; certains d'entre eux gagnent 2 francs à 2 fr. 50 par jour (40 à 60 kreutzers).

Il est difficile d'établir un prix de revient d'ensemble et dans des proportions normales. Pour le verre blanc les chiffres ci-dessous peuvent être considérés comme un terme moyen aussi exact que possible ;

Le verre fin de Bohême ne contient pas de plomb ; on n'emploie le minium que pour obtenir certains verres de couleur et dans ce cas en petites proportions, tandis que le cristal français en contient 30 à 35 pour 100.

Pour cette raison le verre de Bohême est plus dur à fondre et à tailler que le cristal français, mais il reçoit et conserve un plus beau poli.

La qualité incolore du verre de Bohême tient aux soins extrêmes que prennent les fabricants pour choisir leurs matières premières ; le cristal est cependant plus blanc et à épaisseurs de tailles semblables plus brillant que le verre de Bohême.

Les verres de Bohême ont la propriété bien reconnue de jaunir légèrement par leur exposition à la lumière, aussi les marchands les conservent-ils généralement bien enveloppés et souvent même dans l'obscurité. Cette coloration est très visible dans les vitraux d'Allemagne et nous l'avons constatée à Munich.

Les fours les plus usités en Bohême sont encore les fours ovales à six ou huit creusets ouverts, contenant 60 à 100 kilogrammes de verre. Depuis une dizaine d'années on a adopté dans les principaux établissements le four Siemens à huit et dix creusets, d'une capacité de 150 kilogrammes. Pour le chauffage de ces fours à gaz on utilise les déchets de bois et la tourbe.

La recuisson s'obtient dans des pots en argile ou en tôle et dans un four annexé au four de fusion.

Comme nous l'avons dit ci-dessus, on ne fait pas en Bohême de cristal à base de plomb ; le verre fin, appelé également cristal, est formé de :

Matières premières

Combustible

Administration

Fours, accessoires, appareils...

Main-d'œuvre (verriers)

Taille et décoration

Quartz 100 parties.

Carbonate de potasse. ... 30 — Calcaire 15 —

La limpidité de ce cristal est due à l'excellente qualité du quartz, soigneu-

sèment trié, brûlé, étonné et pilé. Actuellement on emploie du sable quartzeux de la province de Brandebourg qui s'exporte jusqu'en Slavonie. Ce sable coûte 30 francs les 1000 kilogrammes. Le verre de Bohême est donc un silicate double de potasse et de chaux, dans lequel l'oxygène de l'acide est à l'oxygène des bases comme 6 à 1. Sa formule est Ca02 SiO% KO 2 SiO^ Pendant longtemps les Bohèmes avaient une grande supériorité sur les autres peuples d'Europe, pour la fabrication des verres colorés ; aujourd'hui il n'en est plus de même et nos fabricants n'ont plus rien à envier à la Bohême.

FiG. 176.

Certaines verreries de Bohême ont la spécialité de la fabrication des verres de couleur, principalement des verres rouges, roses ou rubis. Ces verres sont vendus sous forme de douilles ou baguettes.

Ces verres doivent être réchauffés avant d'être employés, leur coloration ne se manifestant qu'après le réchauffage (1).

Dans les fours indiqués ci-dessus la fusion des matières vitrifiables dure environ sept heures, l'affinage cinq heures, le soufflage dix heures, puis deux heures pour refroidir le verre, et réchauffer le four après le travail. La production d'un four en Bohême est bien inférieure à celle d'un four du même nombre de creusets en France. Depuis l'introduction du four Siemens la durée des fontes est très réduite. On fond en douze à quatorze heures les matières contenues dans des creusets de 60 à 75 kilogrammes.

Les Bohèmes économisent le verre avec une habileté surprenante. Pour le

(1) Celte propriété est commune à tous les verres rouges à l'or.

cueillir, une canne, ordinairement très légère, est introduite dans le creuset, par l'ouvreau devant lequel se trouve le creuset qui sert slu travail de Vatelier. Chaque atelier ne se compose que d'un souffleur et de son aide. L'outillage en est des plus simples. Plusieurs cannes et tiges de fer pleines ; une auge contenant de l'eau pour refroidir le verre, avec une sorte de fourche fixée à l'une de ses parois ; une plaque de fonte {marbré) qui sert à parer le verre; une autre auge qui reçoit les débris de verre; une palette en bois dont une surface est concave et ;qui , étant mouillée , sert à arrondir le verre ; de grossiers ciseaux à longues branches, destinés à découper les bords des pièces façonnées; quelques pinces et compas en fer ou en bois : tels sont, avec les moules en bois, (hêtre ou poirier), en métal ou en terre, les outils qui, dans les verreries de Bohême comme dans les cristalleries, servent à façonner tous les objets de gobeletterie aussi variés par leurs formes que par leurs usages.

Le verre étant cueilli et paré, le souffleur forme d'abord une boule épaisse qu'il arrondit, puis allonge, en promenant à sa surface un morceau de bois mouillé, pendant qu'il imprime à sa canne un lent mouvement de rotation. Il réchauffe sa pièce, puis il l'introduit dans un moule creux en bois, à deux romparliments séparés, que l'aide rapproche aussitôt ; il souffle fortement et donne ainsi à la pièce sa forme et sa dimension. L'emploi des moules en bois, qui est dû aux Bohèmes, est aujourd'hui répandu dans toutes les verreries. Ils ont le grand avantage de ne pas rayer le verre. On les remplace quelquefois par des moules en terre qui s'usent moins rapidement. Quand on se sert de ces derniers, on les saupoudre intérieurement de résine en poudre, laquelle produit, en s'enflammant, une couche de charbon et une atmosphère de gaz qui neutralise l'effet que produiraient les petites aspérités du moule.

Pour faire, par exemple, une chope à bière, la pièce, en sortant du moule en bois à deux compartiments, présente une forme qui se rapproche de celle d'une carafe. En refroidissant avec un fer le mors de la canne à laquelle elle adhère, celle-ci se trouve séparée. On enlève la calotte du verre en le tournant pendant quelques instants, suivant la même ligne, sur une barre épaisse de fer rougi, l'ouvrier touche alors avec son doigt mouillé l'un des points chauffés ; il se produit une fente circulaire qui amène la chute de la calotte supérieure.

La chope est recuite et ses bords sont usés à la roue du tailleur. Ces bords sont l'un des caractères particuliers aux verres de Bohême ; ils sont à arêtes vives, moins solides que ceux qui sont arrondis au feu, ainsi qu'on le fait dans nos verreries ; mais cette manière de travailler, qui dispense d'empontir les pièces, économise tellement la matière vitreuse, qu'on assure que le verre qui n'entre pas dans les pièces de gobeletterie, ne représente que le quart du verre fondu, tandis que, pour le cristal, il s'élève à la moitié au moins de la matière mise en œuvre. Ce groisil sert, comme on sait, pour les fontes ultérieures, qu'il rend plus faciles. Les verres minces, dans les usines bien dirigées, sont aujourd'hui décalottés à la roue, et ensuite rebrunis au four, les bords sont arrondis au feu.

On a longtemps reproché aux objets fabriqués en Bohême le manque de symétrie, de parité, entre les diverses pièces d'un même service par exemple. Sous ce rapport on a fait de grands progrès ; les usines de Schreibr et neveux

316 EÎ^CYCLOPÉDIE CHIMIQUE.

livrent des services de table dont les pièces sont entre elles absolumen i semblables.

Les fabricants français avaient une grande supériorité sur les Bohèmes pour le moulage ; là encore l'industrie de Bohême a progressé, et les moules en fonte américains, qui ont donné en Amérique de si bons résultats, ont été employés avec grand avantage en Bohême.

La taille du verre en Bohème est tout à fait remarquable ; elle a un éclat, un fini qui ne laisse rien à désirer. On sait combien est grande l'habileté de leurs graveurs (fig. 177).

FiG. 177.

Le décor des verreries de luxe est sobre et d'un goût parfait, les décors en couleur de moufle, que le verre de Bohème supporte mieux que le cristal sont employés avec beaucoup d'habileté ; leur dorure est fort belle, et il en est de même pour leur argenture mate, brunie et à reliefs, que l'on imite du reste en France depuis quelques années, et qui, employée différemment de celle de Bohème, produit néanmoins de jolis effets.

Les gravures à la roue ou à l'acide, les peintures, les dorures sont pour la plupart faites à Hayda, Steinschonau et plusieurs autres villages de cette contrée qui sont formés d'une population de plus de 25 000 ouvriers peintres, graveurs, etc., exclusivement attachés à ces branches de la verrerie.

Dans ce centre tout à fait industriel il y a des écoles spéciales et c'est de ce centre spécial que les fabricants qui font eux-mêmes le décor, la peinture, etc., tirent les artistes qui leur sont nécessaires.

Nous devons mentionner un certain nombre de verreries qui, aux environs de

HENHIVAUX. — LE VERRE.

Gablonz, fondent en très petites quantités (creusets d'une contenance de 40 à 50 kilogrammes) un verre à base de plomb, verre blanc ou de couleur, connu sous le nom de strass (de Jobann Strasser, de Vienne, 1780), que l'on emploie pour les imitations de pierres précieuses.

Une des industries les plus intéressantes de la Bohême, à cause de la variété de ces articles et en raison de leur prix incroyable de modicité, c'est la fabrication des perles de verre, de lustrerie, de pierres artificielles desquelles nous venons de dire quelques mots ci-dessus.

Trois verreries alimentent la contrée de Gablonz où se trouvent concentrés environ cinq mille ouvriers, occupés au soufflage du verre, à la taille, au polissage des perles, des flacons, à la dorure et à la décoration de ces objets. Les ouvriers qui travaillent à la taille des perles et des objets de lustrerie, formant environ les trois quarts de cette population, sont disséminés dans les vallées de Wisental, d'Oberwisental et logés dans de petites habitations servant d'ateliers à toute une famille qui travaille en commun. Ces habitations sont toutes à proximité d'un cours d'eau qui met en mouvement une roue à augets. Un arbre de couche, placé au-dessous durez-de-chaussée, porte un certain nombre de poulies sur lesquelles sont enroulées des cordes donnant le mouvement à travers le plancher à des tours placés dans une chambre servant d'atelier et d'habitation à toute la famille. Des enfants de cinq à six ans sont occupés à ce travail d'usure, qui demande peu de force et produit des résultats si remarquables comme aspect. Les hommes gagnent ainsi de 0 fr. 90 à 1 fr. 30 et les enfants de 30 à 50 centimes.

Depuis la rétrocession de la Vénétie à l'Italie par l'Autriche, la fabrication des perles et autres menus objets de verroterie a beaucoup diminué en Bohême et par contre cette industrie a repris plus d'extension à Venise-Murano. C'est ce qui nous amène à parler plus loin de la verrerie vénitienne actuelle.

L'an dernier il nous a été donné de visiter les magasins de M. Lobmeyr, de Vienne, après avoir visité certaines parties de la Bohême, comme nous avons ensuite visité Venise et.Murano. Autant les produits actuels de la verrerie vénitienne nous ont causé une impression peu agréable à cause de leurs décorations excessives, surchargées, même pour les pièces de petites dimensions, autant nous avons été choqués de la diversité ou des oppositions heurtées des ornementations des verroteries de Venise, autant nous avons admiré les formes, l'harmonie des couleurs de tous les objets, presque tous artistiques, des verreries de Bohême, principalement des verreries de M. Neveu Meyr, d'Adolf, qui sont taillées, ornées, à Vienne, sous la direction artistique de MM. J. et L. Lobmeyr. Nos lecteurs se souviennent certainement des magnifiques produits de l'exposition de MM. Lobmeyr, dans la section autrichienne de l'Exposition internationale de 1878. C'est chez M. Lobmeyr que l'on a commencé la fabrication du verre irisé. La composition normale du verre blanc de Bohême fabriqué chez M. Neveu Meyr, d'Adolf, est :

Sable

Potasse raffinée.

Minium

Chaux

MM. Lobmeyr, par leurs travaux assidus, ont fait faire d'immenses progrès à l'industrie de Bohême, ils ont entre autres choses attiré à grands irais des artistes de tous pays et les résultats obtenus sont la juste récompense d'efforts aussi intelligents que persévérants. On consultera avec intérêt l'ouvrage de M. L. Lobmeyr, sur la verrerie de Bohême : Die Glasindustrie^ Ihre GeschichtSy gegenwdrtige entwicklung und Statistik (Stuttgart, Spemann, 1874) ; puis celui du docteur G. Schebek: Bohmens Glasindustrie et und Glashandee, publié à Prague par la Chambre de commerce (1878).

Il existe également en Prusse et en Bavière des fabriques de verre de Bohême, près de Liegnitz, près de la crête des montagnes qui séparent la Bohême de la Silésie: par exemple la verrerie de Jasephinenhûtte; et en Bavière, au pied des montagnes qui séparent la Bavière de la Bohême, la verrerie de Theresientahl, très renommée pour la supériorité de ses produits.

On fabrique également du verre à vitres en Bohême. La fabrication des glaces soufflées y est encore en honneur, ce verre à glaces est travaillé et étamé en Bavière (Fûrth). Ces glaces sont destinées à l'exportation. Les autres glaces sont importées en Autriche, d'Allemagne, de Belgique et d'Angleterre. Néanmoins les baisses successives des prix de vente des glaces coulées rend la fabrication de ces glaces soufflées de moins en moins importante.

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