VERRE A VITRES
L’emploi des vitres était connu des anciens ; Sénèque affirme que l’invention de clore les habitations par des vitres date de son époque. Gomme nous l’avons écrit au début de ce travail sur le verre, en citant un passage de l’ouvrage de Mazois, les Ruines de Pompéi, l’incertitude n’est plus permise en ce qui concerne l’emploi des vitres par les Romains. Les vitres de Pompéi ont été
moulées. Le verre en était trop alcalin.
Voici une analyse de verre pompéien (I) et la composition du verre actuel (II) :
Silice .
Chaux .
Soude .
Alumine .
Oxyde de fer . .
Oxyde de manganèse .
Cuivre .
. . . traces.
Quoique l’usage du verre employé comme vitre fût connu des Romains, on ne commença guère qu’au troisième siècle à l’employer pour garnir les fenêtres des églises ; et jusqu’au septième siècle l’usage en fut restreint, on l’employait principalement à l’état de cives ou petites vitres rondes qui avaient 1 avantage
d’être fabriquées par une seule opération.
D’après M. Ferdinand de Lasteyrie il existe à l’abbaye de Tegernsee, en Raviere,
des vitraux datant du dixième siècle.
Les vitraux de l’abbaye de Leroux (en Anjou) datent de 1121, ceux de 1 abbaye de Saint- Denis datent de 1140.
Certains auteurs, Léon d’Ostie, le moine Bieher entre autres, citent diverses applications de verres colorés faites aux églises et cathédrales de Reims (%X),
de Dijon (1052). ., i .
L’usa-e des vitres dans nos habitations ne remonte qu’au quatorzième siecie, e.
jusqu’au siècle de Louis XIV, pendant lequel l’emploi des vitres d’un seul morceau devint général, les vitres étaient formées de carreaux de petites dimensions encastrées dans des baguettes de plomb, usage que certains antiquaires semb ent
vouloir remettre en honneur aujourd’hui, au moins dans certains cas. Le goût de l’antique ramènera peut-être aussi l’emploi des tablettes de marbre, percées d’ouvertures dans lesquelles on adaptait des morceaux de verre!
L’usage des vitres ne se généralisa pas très rapidement, puisque, au dix-huitième siècle, il existait encore une corporation de châssessiers, dont la profession consistait à garnir les fenêtres de papier huilé.
Il existe deux procédés différents pour fabriquer le verre à vitres :
Le procédé des cylindres ;
Le procédé des plateaux ou du verre en couronne.
Le premier de ces procédés est le plus répandu, le second tend à disparaître. Ces deux procédés ont été pratiqués depuis le onzième siècle. A cette époque, à Aenise et en Bohême, on se servait du procédé des cylindres; en France (Normandie), en Angleterre, en Allemagne, le procédé des plateaux ou couronnes était usité, actuellement il n’est guère employé qu’en certaines parties de l’Angleterre.
Le moine Théophile décrit ainsi la fabrication des feuilles de verre (1) :
Procédé des cylindres. — Le verre étant donc fondu, dès le matin prenez le tube de fer, proprement dit la canne, et si vous voulez faire des feuilles de verre, posez l’extrémité de cette canne (2) dans un des creusets sur la surface du verre qui adhérera à la canne, tournez-la alors dans votre main sur ellemême jusqu’à ce qu’il s’v soit enroulé du verre en quantité suffisante, alors retirez-la de l’ouvreau, appliquez l’autre extrémité du tube dans votre bouche et soufflez peu à peu, en éloignant de temps en temps la canne de votre bouche pour ne pas aspirer de l’air brûlant, quand vous reprenez votre respiration (3). Ayez aussi entre vous et l’ouvreau une pierre plate (4) placée horizontalement, sur laquelle vous posez, soulevez et posez l’extrémité du verre soufflé, en tenant la canne verticalement pour donner au verre une forme cylindrique régulière, et continuez de souffler rapidement à petits coups (5). Quand le verre a pris la forme d’une vessie oblongue, présentez-en l’extrémité à la flamme de l’ouvreau en bouchant avec la main l’autre bout de la canne (G); le verre ramolli à cette extrémité donne passage à l’air dilaté, et avec un bois préparé à cet effet, vous ouvrez le trou jusqu’à ce qu’il ait le diamètre de l’ensemble, puis vous rapprochez l’un des bords de l’ouverture du bord opposé, sans toutefois qu’il y ait contact complet (7). Appuyez alors un bois mouillé sur le verre près de la canne, et donnez à celle-
(t) Chap vi et ix du livre II, Essàis sur divers arts. Traduction G. Bontemps.
(2) L’extrémité de cette canne a dû être préalablement chauffée au rouge brun, autrement le verre n’y adhérerait pas.
(3) L’auteur dit : ne tralias lammam in ostuum; littéralement, pour ne pas aspirer la llammc dans votre bouche; mais en réalité, ce ne serait que de l’air chaud.
(4) C’est ce qu’on nomme le marbre ou mabre, qui est plus souvent une plaque de fer.
(5) Presque inutile de dire qu’à chaque coup de souffle vous sortez la canne de votre bouche.
(6) J’ajoute au texte latin : en bouchant avec la main l’autre extrémité de la canne, pour que l’air contenu dans cette vessie, dilaté par la chaleur, se fasse une sortie à l’extrémité. Si on ne bouchait pas la canne, l’extrémité se ramollirait sans se percer.
(7) Je puis comprendre que l’on rapproche ces deux bords pour donner plus de facilité à l’empontillagc, c’est-à-dire à l’opération suivante, mais je ne comprendrais pas le conjunge oram ipsius superiorem ad inferiorem jusqu’à l’adhérence des deux bords; cela mettrait le cylindre dans le cas de se briser avant ou pendant l’étcndage.
HENRIVAUX. — LE VERRE.
ci un petit choc; il se formera au contact de ce bois une fêlure, et le verre se détache de la canne; empressez-vous alors de chauffer le bout de cette canne où il est resté du verre, et lorsque ce verre est ramolli, approchez-lede l’ouverture du cylindre à laquelle il adhérera; enlevez alors ce cylindre avec la canne et présentez à l’ouvreau l’extrémité qui tenait à la canne, et lorsque cette extrémité est ramollie, élargissez-en l’ouverture avec le bois, et rapprochez-en les bords, ainsi que cela a été fait à l’autre bout, et détachant le cylindre du bout enverré de la canne avec un bois mouillé, faites approcher le gamin, qui entrant une tige de bois par l’ouverture portera le cylindre dans le four cà refroidir, chauffé cà une température moyenne (1) ; cette espèce de verre est pure et blanche. Vous continuerez ce travail jusqu a ce que vous ayez vidé vos creusets. »
Au chapitre ix, Théophile explique ainsi l’étendage des feuilles de verre.
Ce procédé de fabrication en cylindres avait de grands avantages lorqu’il s’agissait de produire en verres de couleurs des teintes uniformes, ce qui n était guère possible avec les plateaux dont le centre présentait toujours un surcroît d’épaisseur. Par suite de l’extension des applications des carreaux de vitres, les architectes augmentant toujours la dimension de ces carreaux, la fabrication en cylindres ne pouvait fournir les dimensions ainsi demandées, car ces plateaux n’avaient que 0m,80 à 0m,85 de diamètre, et à cause du renflement au centre du plateau il eût été difficile de découper dans un de ces plateaux un carreau d’épaisseur égale ayant plus de 20 à 25 centimètres carrés.
La fabrication du verre en plateaux donnait des vitres d’une meilleure plnnimétrie, cela à cause de la nécessité d’aplanir les cylindres dont le diamètre intérieur est naturellement inférieur au diamètre extérieur et qui produit au moment de l’étendage un tiraillement de l’une des faces, une contraction de l’autre. Néanmoins l’agrandissement des carreaux des fenêtres et l’usage ont fait accepter ces légers inconvénients et fait prévaloir la fabrication en cylindres.
Les halles de fusion et de soufflage dans lesquelles se faisaient les opérations mentionnées ci-dessus étaient différentes d’aspect des halles actuelles, tant par la forme, la dimension des fours, que par la rapidité et la multiplicité du travail. Voici des gravures représentant les unes une halle de fusion et de soufflage du verre à vitres en plateaux, l’aspect extérieur de cette halle, au dix-huitième siècle (fig. 120), l’autre (fig. 120 bis), une verrerie actuelle où 1 on produit du verre à vitres en cylindres.
On voit de suite que les conditions de travail sont toutes différentes par suite de la lutte incessante entre les fabricants pour l’abaissement du prix de revient, et pour la production la plus forte possible, l’un des éléments du bas prix des produits obtenus. La fabrication actuelle du verre à vitres dans les divers pays d Europe et même en Amérique représente des quantités de verre et des sommes d argent considérables. Nous citerons ces chiffres au chapitre spécial de statistique à la fin de ce travail.
La fabrication du verre en cylindres fut importée de Bohême en France au
(t) Cette température doit être un peu au-dessous de celle à laquelle le verre se ramollirait
Fig. 120. — Halle de fusion et de chauffage du verre en plateaux au dix-huitième siècle.
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Fio. lv20 bis. — Halle de soufflage du verre à vitres en manchons, à l'époque actuelle
dix-huitiême siècle par M. Drolinvaux, qui établit une verrerieà Saint-Quirin (Vosges). C’est de cette verrerie que sont sortis tous les verriers qui depuis se sont établis dans le midi de la France, et ensuite en Angleterre.
En Belgique, c’est la famille de Colnet qui, au commencement du quinzième siècle vint de Venise établir à Leer-lez-Fontaine-l’Evêque, le premier four à verre de la contrée, si renommée aujourd’hui pour l’importance de cette fabrication.
Vers 1680, alors que ce pays était administré par la France, des verriers français et allemands de la Lorraine, dont nous connaissons les descendants, vinrent aussi comme patrons et comme ouvriers établir des verreries dans les Pays-Bas; d’abord dans les localités boisées pour alimenter leurs foyers selon l’usage de leur pays, puis dans des centres charbonniers à Liège et à Charleroi. C’est de Lodelinsart que vers 1720 des verriers belges allèrent fonder cette industrie à Anzin et à Fresne ; de là vient qu’actuellement encore il reste beaucoup de similitude entre les moyens de production du nord de la France et ceux de la Belgique. A l’Exposition de Paris en 1878 l’industrie du verre à vitres était représentée par dix-huit fabricants belges, par onze fabricants français. C’est l’importance de la fabrication belge qui nous a obligé à rappeler son origine.