CHAPITRE PREMIER
Historique. — On trouve du plomb dans le verre hématin, dont les Gaulois se servaient pour émailler leurs armes ; du temps de Pline, certaines imitations de pierres précieuses étaient fabriquées avec des matières vitrifiables riches en plomb.
Fougeroux de Bondaroy, membre de l'Académie des sciences, a trouvé que le Miroir de Virgile, substance transparente, de forme ovale, de 14 pouces sur 12, épaisse d'un pouce, du poids de 30 livres, conservée parmi les pièces les plus antiques du trésor de Saint-Denis, contient environ moitié de son poids de c terre vitrifiable », c'est-à-dire d'oxyde de plomb.
Les archéologues admettent tous que les anciens connaissaient le cristal.
Le moine Théophile (onzième au douzième siècle) (1) dit: c Prenez du plomb neuf le plus pur, mettez-le dans un vase de terre neuf et calcinez-le jusquà ce qu'il soit réduit en poudre, et laissez-le refroidir. Prenez ensuite du sable, et mêlez-le avec la poudre de plomb dans la proportion de 2 de plomb pour 1 de sable, et mettez le mélange dans un creuset éprouvé, que vous placerez dans le feu, et ferez fondre, comme nous l'avons indiqué précédemment, et vous brasserez souvent le verre jusqu'à ce qu'il soit bien fondu. »
Tous ces produits étaient très probablement du silicate de plomb, qui moulé, ou soufflé, donne des produits très lourds mais très fragiles, très altérables.
Dans le traité sur Y Art de la verrerie de Néri, Herret et Kunckel, de 1752, au chapitre xli, ou lit: € Le verre de plomb est une matière connue de peu de gens dans l'art de la verrerie. C'est lorsqu'il est question de colorer, une des plus belles qui se préparent dans le fourneau. On s'en sert pour imiter les pierres précieuses de l'Orient... Si l'on n'y fait attention, ce verre pénètre et passe au travers de tous les vaisseaux et se réduit en chaux ou en cendres. .. Le verre de plomb n'est point d'usage dans nos verreries d'Angleterre, à cause de sa trop grande fragilité... Quercetanus, in Hermet.med. defcns., chap. ix, assure avoir vu un anneau fait de verre de plomb, qui trempé pendant une nuit, < dans le vin, lui donnait une qualité purgative sans jamais perdre cette pro-
(1) Deuxième livre de Y Essai sur divers arts, traduction Bon temps : Du verre fait avec le plomb.
priété. » Xéri donne en oulre une recette (1) pour obtenir un cristal qui contiendrait la double de la proportion d'oxyde de plomb que contient le cristal actuel. Il faut donc conclure que le cristal ou verre plombeux des anciens se rapprochait beaucoup plus, comme composition, du strass que du cristal actuel.
Aux Anglais appartient donc l'honneur d'avoir créé un produit nouveau : le flint-glass, produit qui, par les soins apportés dans le choix des matières, dans les progrès de la fabrication, constitue la plus belle matière vitreuse qu'il soit possible de produire.
La première verrerie anglaise où Ton fit des objets de luxe, fut fondée à Londres en 1557. Comme combustible on employait le bois et l'on fondait dans des pots découverts le verre composé de silice et de potasse. En 1635, on accorda à Robert Mansell le monopole de cette branche d'industrie, parce qu'il avait substitue de la houille au bois. Cette amélioration se développa lentement; les produits plus fins, plus choisis, provenaient toujours de Venise, et il s'écoula un demi-siècle avant que l'Angleterre renonçât aux produits étrangers. Bientôt on fit la remarque que ce verre, fondu à la houille, était plus coloré que le verre fondu au bois ; pour obvier à cet inconvénient, et afin de protéger la masse du verre contre la fumée de charbon, on recouvrit les pots d'une sorte 'de voûte, qui leur donne la forme d'une cornue à col très court. Mais on fit en même temps la remarque que le verre ainsi protégé n'absorbait plus la même quantité de chaleur, qu'il fallait prolonger la durée des fontes, augmenter la proportion du fondant ou d'alcali. Alors se produisit une nouvelle cause de coloration, et on obtint un verre de qualité inférieure. Ce fut le motif qui engagea les verriers à remplacer l'alcali par l'oxyde de plomb ; seulement cet oxyde fut employé en proportion telle que le verre obtenu avait une coloration jaunâtre, indice d'un excès d'oxyde de plomb. En diminuant la proportion de cet oxyde, en y associant la potasse, on parvint à obtenir un produit qui, vers le milieu du dix-septième siècle, devint d'une fabrication à peu près régulière. Vers 1750, l'opticien Dollond faisait ses premières expériences sur l'achromatisme, et le flint-glass semblait déjà être d'un usage courant, sans avoir atteint cependant le degré de perfection qu'il a atteint de nos jours.
Pour augmenter encore les qualités de leur flint-glass les Anglais imaginèrent de nouvelles tailles, à l'imitation de celles du diamant, dites à facettes ou diamantées, et conservèrent dès lors le monopole de ces verres de luxe jusqu'au jour où la France put le leur disputer. Le façonnage des pièces est pratiqué par les ouvriers de Birmingham avec une habileté et une régularité remarquables, en dehors de tout procédé mécanique; les formes des objets sont aussi très étudiées et artistiques, les tailles riches et d'un poli très vif; quant aux gravures elles sont bien supérieures, sous tous les rapports, à celles si vantées d'Allemagne ou de Bohême.
Puisque nous sommes arrivé à entretenir le lecteur de la partie artistique des cristaux anglais, nous ne pouvons résister au désir de citer quelques faits que nous tenons d'artistes et d'industriels intéressés à cette question de fabrication spéciale dans laquelle l'art joue un si grand rôle. Ces faits résultent
(t) Chap. lxiii, p. 157, 158.
HiiNRIVAUX. — LE VERRE. 539
d'observations consignées à la suite de diverses Expositions universelles, puis d'Expositions d'arts industriels en 1851 à Londres, en 1855 à Paris, 1862 à Londres, 1863 à Paris.
Avant 1855, la supériorité de la France dans l'art industriel n'était guère l'objet d'un doute, nous ne nous connaissions pas de rivaux.
A l'Exposition de 1855 encore, le privilège des tentatives ingénieuses et des créations élégantes nous était resté.
En 1862, l'art industriel français avait trouvé à l'Exposition universelle de Londres un concurrent, un émule inattendu, presque un vainqueur: l'art industriel britannique.
A l'Exposition des arts industriels de Paris, en 1863, les artistes, frappés des observations recueillies à Londres l'année précédente, étaient anxieux de connaître le jugement du public sur les nouvelles créations exposées ; ces artistes recherchèrent quels étaient, dans les années précédentes, les progrès accomplis, les progrès restant à faire.
L'explication de cette transformation du goût, de l'art, en Angleterre, réside dans la part faite non aux expositions, mais à l'étude même de l'art. Ce n'est pas à s'admirer elle-même que l'Angleterre a passé les années qui ont précédé ce réveil de 1862, elle les a passées à s'instruire, à développer chez elle, après avoir étudié les grands modèles, l'enseignement de l'art industriel dans les plus larges proportions.
A la suite de l'Exposition de Londres en 1851, l'Angleterre avait eu le sentiment de son infériorité, dans cette partie de l'industrie qui relève plus particulièrement de l'art.
Le prince Albert eut le courage de signaler les causes de cette infériorité, et prit l'initiative de ces améliorations, qui en dix années devaient presque complètement changer la face des choses. L'Angleterre possède maintenant environ neuf cents sociétés dont la mission est de propager le sentiment de l'art et du goût. Ces sociétés libres comptent deux cent mille membres, qui mettent en mouvement plus de cent écoles d'art et plus de trois cents écoles pour l'industrie privée. La fondation du collège de South-Kensinglon, et particulièrement du musée immense qui lui a été annexé est un des exemples que l'on doit citer et tendre à imiter. Des musées de toutes sortes ont été créés pour chaque industrie, avec enseignement public et exposition spéciale pour chaque genre de fabrication. Puis, à ce déploiement d'efforts est venu s'ajouter l'achat de livres, de dessins, de gravures qui peuvent servir de modèles et de renseignements.
11 faut que la France sache reconnaître ce que l'Angleterre s'avouait il y a près de trente ans, c'est que son enseignement de l'art industriel qui a déjà été réformé depuis peu d'années, doit être encore perfectionné et surtout très étendu.
La création du Musée des arts rétrospectifs, celle de l'Exposition permanente des arts décoratifs, l'École pratique des arts décoratifs, sont des innovations trop récentes pour qu'on puisse les juger ; ces tentatives méritent que l'on se préoccupe de faire sortir de l'insouciance si regrettable, en ces matières, le fabricant du dix-neuvième siècle.
Néanmoins nous devons reconnaître que la cristallerie de Baccarat, qui a
HEMHVALX. - LE VERRE.
fait des progrès depuis (807, a envoyé à l'Exposition de 1878 de 1res beaux spécimens de sa fabrication ; mais l'éclectisme qui a paru présider à la réunion d'objets d'un goût discutable, et d'autres fort beaux (fig. 310, 311, 312, 313) auvqiels on semblait attacher la même valeur, hissait deviner qu'il manque
Fiu. 310. Flfl. 312. Fit 113.
encore à Baccarat une direction ferme dans la voir de l'art. Ainsi pensait également le rapporteur de la classe des cristaux et de la verrerie, à l'Exposition de 1878. Nous n'avons pas remarqué de différence entre les modèles de Baccarat 1867 et ceux de 1878 (1). Aussi à cette même Exposition avons-nous admiré les produits en cristal mince de la cristallerie de Clichy. Pour ces objets légers, de formes gracieuses, inspirés des plus beaux spécimens que Venise et la Itenaissance nous ait légués, l'harmonie entre la forme et la matière, combinée avec les convenances de l'usage, semblait être la juste préoccupation du fabricant. La cristallerie de Pantin offrait également quelques spécimens assez gracieux (fig. 314).
(1) En 1639, Baccarat n'avait pas d'exposition.
HfiNRIVAUX. - Lfc VERRE 541
liais les crislaux de M. Webb, de M. Powell, maintiennent dignement la répu-