PRÉFACE DE LA TRADUCTION
L'ouvrage dont MM. Sudre et Breul offrent la tra- ^ duction au public français ne lui a pas été destiné par l'auteur. M. Tobler explique en quelques mots, dans sa préface, quil Ta composé en vue des étu- ^ diants allemands , et pour se dispenser de surcharger ses leçons à l'université de Berlin de l'exposition des Q éléments de la versification française. 11 résulte nécessairement de cette destination du livre qu'il contient plusieurs choses qui ne seront pas nouvelles pour les lecteurs français , et qui se retrouvent dans nos traités ordinaires de versification. Toutefois, ces parties elles-mêmes sont souvent renouvelées par le point de vue auquel se place l'auteur allemand : tandis que nos théoriciens sont surtout préoccupés des versificateurs, auxquels ils enseignent les règles à suivre, M. Tobler s'adresse aux lecteurs, et cherche à leur faire comprendre le mécanisme du vers français. Cette exposition est d'autant plus intéressante qu'elle est donnée par un étranger, qui regarde et montre notre versification du dehors, et saisit mieux par là même les grandes lignes de l'ensemble et le rapport des détails entre eux. Plus d'une règle connue revêt ici une formule qui lui donne parfois
une signification ou une portée imprévue; la nécessité même d'expliquer à des étrangers ce qui nous semble aller de soi nous en révèle quelquefois le véritable caractère : on sait que ce que la nature ou l'habitude dérobe à Tattention de la conscience , c'est-à-dire précisément l'activité la plus normale, est aussi ce qu'on a le plus de peine à analyser et à définir. Un observateur placé pour ainsi dire en dehors de notre conscience, mais perspicace et méthodique, est plus en état que nous-mêmes de se rendre compte de ce qui se passe en nous de plus intime et de plus familier.
Toutefois, ce n'est pas dans l'exposition des règles de la versification qu'est le principal mérite de l'ouvrage de M. Tobler; c'est par un autre côté qu'il appelle surtout notre intérêt et qu'il manquait, on peut le dire , à notre littérature. M. Tobler n'est pas seulement un excellent connaisseur et appréciateur de notre langue et de notre littérature modernes : il est plus profondément versé que personne dans la connaissance de notre langue et de notre littérature du moyen âge; il y joint celle des langues et des littératures des autres nations romanes; il possède et il sait ! parfaitement manier cette rigoureuse méthode scientifique qui peut s'exercer dans la philologie néo-latine mieux que dans aucune autre et qui s'y exerce avec un succès toujours croissant depuis la grande impulsion donnée par Diez il y a un demi-siècle. C'est Tapplicalion de ces connaissances et de cette méthode qui fait l'originalité et le grand mérite de son petit livre : son exposition est constamment historique^ et comprend dans un cours non interrompu les lois et les caractères de la versi-
fication française pendant neuf siècles, depuis le Saint Léger et la Chanson de Roland jusqu'aux œuvres de Victor Hugo et de Sully Prudhomme. Ce n'est pas que la Renaissance n ait produit dans la versification, comme dans la littérature et dans la langue écrite, une séparation assez marquée; mais en somme Ronsard et plus tard Malherbe n'ont guère fait que poser en règle ce qui existait à l'état d'usage de plus en plus général ou au moins de tendance; les essais d'imitation de l'antiquité classique dans la forme métrique ont complètement échoué , et notre versification actuelle, dans ses principes essentiels comme dans la plupart de ses détails, est la versification du moyen âge, régularisée en certains points, améliorée en quelques-uns, appauvrie en plusieurs. C'est ce que le livre de M. Tobler met en pleine lumière, et c'est pour cela qu'il méritait d'être traduit : la tâche que s'est donnée l'auteur, en effet, aucun Français ne Ta remplie. Nous n'avons, en réalité, sur notre versification dans son ensemble que deux livres qui comptent : le traité de Louis Quicherat et celui de M. Bec(| de Fouquières*. Ce dernier ouvrage est tout à fait original, et montre chez l'auteur un sentiment profond du rythme et une rare finesse de pensée; mais l'absence à peu près complète de toute histoire et de toute comparaison fait que cet ingénieux édifice manque de fondements, et, bâti par l'imagination , s'écroule devant la criti(iue comme im fantastique palais de songe devant la clarté du jour. Quant au livre de Louis
\. Les ouvrages de MM. de Gramout et do Banville méritent d'être lus et présentent sur certains points d'intéressantes remarques, mais ils n'ont pas un caractère scientitique.
vin
Quîcherat, il mérite tout respect, il contient encore beaucoup de parties utiles, et il a Thonneur d'avoir été le premier où on ait reconnu le vrai caractère de la versification française et où on lui ait appliqué la ujéthode historique; mais l'auteur ne connaissait suffisamment ni l'ancien français ni les lois de la linguistique, indispensables à l'intelligence de son sujet; en outre, malgré des vues très justes et souvent très remarquables sur les conditions d'une bonne versification , on reconnaît parfois encore chez Quicherat des traces de préjugés d'école, des conceptions un peu mécaniques et nées de la considération du vers écrit plutôt que du sentiment du vers vivant, le seul réel. Sur ce dernier point, le livre de M. Tobler ne présente , en apparence , rien de bien tranché : l'auteur, en sa qualité d'étranger, était tenu à une grande réserve sur l'appréciation des règles de notre versification en elles-mêmes; mais plus d'une indication rapide, plus d'un mot jeté en passant, laissent deviner le sentiment qu'il exprime à peine, et font voir que, comme tous les vrais savants, il a appris dans le travail scientifique non pas à se contenter de formules sèches et extérieures , à classer et à étiqueter les produits de la nature sans tenir compte de la vie intime qui les anime, mais, au contraire, à respecter tendrement tout ce qui est spontané, vivant, vrai, à faire peu de cas de ce qui est factice et conventionnel, à soulever l'écorce des choses pour chercher et suivre la sève qui circule librement au dessous, à ne jamais séparer, malgré les plus subtiles analyses, le corps de l'âme, la forme du fond et Texpression que le sentiment s'est créée par une longue et inconsciente aspiration de ce sen-
liment lui-môme, auquel il arrive si souvent que l'expression survit. Mais, je le répète, en fait de conclusions pratiques et d'appréciations directes, notre auteur est fort discret, et on ne saurait Ten blâmer. Je me borne à indiquer Tesprit général de son œuvre, étranger à tout pédantisme et à tout formalisme. C'est c(^ que pouvait faire attendre le caractère essentiellomont historiciue do cette œuvre, qui en fait surtout, je Tai dit, le môrile et Toriginalité. En la lisant, on s'instruira {jo i)arle des plus instruits) sur beaucoup de détails de l'ancienne versification ; — car M. Tol)ler, en prétendant ne nous donner que dos « éléments », a su, grâce à l'excellence de sa composition et à la concision (parfois peut-être extrême) de» son exposition, faire entrer dans un cadre restreint un nombre surprenant de renseignements précis et souvent nouveaux; — mais surtout on comprendra dans son ensemble le mouvement continu (jui fait chanter sur les lèvres françaises depuis mille ans, dans des combinaisons simples et cependant variées, les syllabes groupées d'après le rythme et unies par la rimc^ C'est une étude pl(îine de charme , et, avec un si bon guide, de sûreté. J'espère ({ue le public français en appréciera l'intérêt et l'attrait, et je voudrais surtout que nos poètes, héritiers, sans trop le savoir, de trente générations ({ui ont fait et modifié leur lyre , se plussent à se rendre cr)mi)te d(^ ces créations et d(^ ces transformations sncceSs>iv(\> : eu counaissaiit mieux de quoi est fait et conuneut s\»st fait 1(mu' iiobh^ instrument, ils ne pourront (jue TainHu* et le respecter davantage, et ils oseront piNit-(Mre aussi le j)(^rrectionnei:.:î- .-,... à leur tour, lui rendre des cordes (ju(* rien ne forco
à rester muettes, augmenter la sonorité de celles qu'il possède encore, écarter celles qui ne résonnent plus que par convention, et accomplir enfin dans notre versification une réforme qui devient de plus en plus nécessaire , et qui pourrait être un renouveau pour la poésie elle-même.
Le livre de M. Tobler n'est pas un traité complet de versification française. Le titre allemand, qu'on n'a pas pu exactement traduire, le dit clairement : Vom franzôsischen Versbau aller uiid neuer Zeit (De la structure du vers français ancien et moderne). Par le titre môme était exclue Tétude de la strophe, partie si importante de la versification. C'est là une lacune sensible : l'auteur a dit dans sa préface pourquoi il l'avait laissée subsister; il ne peut nous empêcher de la regretter et d'espérer quïl se décidera quelque jour à la combler, pour faire de son œuvre le manuel complet que nul ne saurait mieux donner que lui. En revanche, le livre tel qu'il est contient un véritable hors-d'œuvre, le chapitre II presque tout entier. Par la môme raison que le relevé des mots qui ont rimé et riment en français a été à bon droit exclu de l'ouvrage (voy. p. 186), le relevé des mots qui ont allongé ou restreint le nombre de leurs syllabes devait, strictement parlant, être laissé en dehors : il appartient à l'histoire de la langue et non à celle de la versification. Mais on ne se plaindra pas de ce don gratuit fait par l'auteur à ses lecteurs, d'autant moins que dans les pages consacrées à cette « détermination du nombre des syllabes » se trouvent plusieurs des observations les plus intéressantes et les plus savantes du hvre.
J'ai parlé tout à l'heure de la concision avec
laquelle M. Tobler expose les faits et exprime les idées; cette concision, qui rend parfois son style serré quelque peu difficile à entendre même pour les lecteurs allemands , faisait la tâche des traducteurs assez ardue. Il me paraît, après une lecture rapide, qu'ils s'en sont acquittés à leur honneur; Fauteur ayant revu leur œuvre une dernière fois a présenté quelques observations auxquelles j'en ai joint moi-même d'autres : on les trouvera aux Additions et Corrections^ ainsi que le relevé des fautes d'impression qui ont échappé à la première lecture. Je demande la permission de signaler ici très rapidement trois ou quatre points de détail sur lesquels je ne suis pas tout à fait d'accord avec mon savant ami : c'est bien peu de chose, en somme, et quant aux divergences qu'il a indiquées à plusieurs endroits entre sa manière de voir et des opinions jadis avancées par moi, je suis en général aujourd'hui tout disposé à me rallier à son avis. Il y a cependant un point sur lequel je maintiens mon ancien jugement : c'est l'existence d'une césure, à Tépoque primitive, dans les vers de huit syllabes (p. 124). Ce n'est pas seulement dans le Saint Léger et la Passion {x^ siècle) que cette coupe peut se constater : elle est évidente dans le fragment épique du liai Louis (fin du xi® siècle) et encore dans le fragment deVAlexa7idre d'Albéric (commencement duxn** siècle); elle ne peut, à mon avis, s expliquer par le simple rythme de la langue elle-même, comme M. Tobler est porté à le croire , car ce rythme n'a pas changé depuis le xn® siècle, et cependant déjà dans Wace on ne trouve plus trace de l'accentuation régulière de la quatrième syllabe du vers octosylla-
bique. Cette accentuation régulière se retrouve dans les vers latins rythmiques qui correspondent à nos octosyllabes et n'est qu'un reste d'une période plus ancienne, où Talternance des svllabes atones et toniques a dû être beaucoup plus constante. C'est là une question fort intéressante, que je ne puis ici qu'indiquer. — P. 5. Je crois que la tentative de construire des vers français d'après la quantité n'avait pas seulement contre elle les objections que formule M. Tobler : elle était radicalement erronée , parce que la quantité dans nos langues est tout autre chose que ce qu elle était dans les langues classiques, et qu'il n'existe pas entre les longues et les brèves, pour Toreille, une proportion qui puisse servir de base à une harmonie comme celle qu'exigent les vers. — P. 31. La destruction de l'ancienne règle qui défendait aux vers d'enjamber les uns sur les autres remonte à André Chénier, que Tauteur a ouhUé de mentionner ici, et qui a fait de l'enjambement un usage aussi libre qu'habile, sans tomber dans l'exci^s de ses imitateurs; il v aurait au reste sur ce point délicat de la versification française plus d'une observation complémentaire à présenter. — P. 3i. Les e féminins qui ne se prononçaient pas, dans la chanson populaire citée , ne sont pas tout à fait ceux qu'a marqués l'auteur ; on i)ronon(;ait : Ils le prir't et le menèrent.,. Que par un' petW fenêtre. — P. 45. La chute si ancienne de Ve féminin à la première personne des imparfaits et aussi à la deuxième me paraît être due à l'inlluence de la troisième personne [avoi et avais à cause (['avait) plutôt qu'à un procès purement phonétique, r— P. 54. Sur les plus anciens exemples de la suppres-
XUI
sîon d'une voyelle atone en précédant immédiatement une autre dans le corps du mot, voy. mon Introduction à la Vie de Saint Gilles^ de Guillaume do Berneville , p. xxii. — P. 77. Les exemples cités ne me paraissent pas présenter le caractère d'une véritable élision de Ye féminin final suivi d's : il ne s'agit là que de secondes personnes en es y dont .quelques poètes modernes se sont permis de supprimer Vs ; M. Tobler en rapproche lui-môme (p. 193) la suppression identique de cette s à la rime (p. 153). En dehors de ce cas, Télision d'e suivi d's, que Tauteur admet comme possible au moyen âge, est en tout cas tellement rare que j'aurais voulu qu'elle fût mentionnée en note seulement. — P. 151. La règle donnée pour la valeur des consonnes finales à la rime est ingénieuse et simple; mais l'application qu'en fait l'auteur est trop rigoureuse. Ainsi, sans parler d'autres détails, il est vraiment excessif de blâmer, comme le fait M. Tobler (après des théoriciens français) , des rimes comme baisers : épuisés^ alliez : écoliers; nos versificateurs les plus scrupuleux se les permettent, et ils ont bien raison.
M. Tobler a étudié historiquement la versification française; il n'en a pas écrit Thistoire. Cette histoire reste à faire. Elle devrait commencer par étudier la naissance de la versification rythmique en latin, puis elle montrerait les transformations successives par lesquelles elle a dû passer jusqu'au moment où apparaissent les plus anciens vers français, qui devraient être comparés aux plus anciens vers des autres pays romans. A ce moment déjà, les grands principes de notre versification sont établis; seulement l'assonance unit les vers au lieu de la rime. La
richesse et la variété des constructions rythmiques du moyen-àge demanderaient de longs développements, puis on arriverait à l'époque moderne. Toutes les innovations du xvi" et du xvii'' siècle n'ont été que des restrictions de liberté : exigence de l'alternance des rimes féminines et masculines, interdiction de l'hiatus, et déjà rime pour l'œil. L'époque moderne s'est affranchie , parfois avec peu de discernement , de certaines entraves (raideur de la césure et interdiction de l'enjambement); elle subit les autres avec une docilité qui rend assez risibles les prétentions de quelques-uns de ses coryphées à une farouche et titanique indépendance. Le plus grand malheur de notre versification est d'avoir conservé la mesure des svUabes et les conditions de leur homophonie telles que les avait établies le xvi* siècle, d'accord avec la prononciation réelle d'alors : la prononciation a changé, et les règles qui l'avaient pour base ont été servilement maintenues, en sorte que nos vers sont incompréhensibles dans leur rythme et leur rime non seulement à l'immense majorité de ceux qui les entendent ou les lisent, mais encore, si on va bien au fond des choses, à ceux mômes qui les font. L'interdiction de l'hiatus et l'exigence des rimes masculines et féminines alternées dispensent les poètes d'étudier par çuxmêmes les conditions variables de la succession harmonieuse des mots et des vers ; la fixation de la mesure des mots par une prosodie surannée fait que leurs hémistiches et leurs vers ne sont complets que sur le papier, et par conséquent éteint en eux le sentiment vivant du rvthme; la détermination des rimes par une orthographe dont le principe est faux et qui
ne suit môme pas fidèlement son principe efface tellement chez eux l'instinct naturel auquel répond la jouissance de Thomophonie que non seulement ils se privent de rimes excellentes et neuves que la langue leur fournira en masse dès qu'on aura levé la plus absurde des prohibitions, mais qu'ils joignent sans cesse des mots dont l'un se termine réellement par une voyelle et l'autre par une consonne {Pathmos et mots y emplis et lis) y ce qui constitue une véritable assonance , — ou même des mots qui n'ont pas la même voyelle accentuée {âme et laine y trône et couronne) y ce qui ne fait ni une rime ni une assonance, — ou enfin des mots qui difierent de ces deux manières à la fois {:mer et écume r) , parce qu'ils s'écrivent de môme ou parce qu'ils ont jadis rimé ensemble. Le fâcheux résultat produit par la réglementation d'il y a trois siècles et par l'application mécanique qu'on a continué d'en faire (et dont elle n'est pas responsable) se montrera clairement à tous ceux qui étudieront lliistoire de notre versification et qui verront combien lui a été profitable la liberté dont elle jouissait jadis. C'est cette Hberté qu'il faudrait lui reconquérir, en brisant les bandelettes ridicules dans lesquelles ses membres souples et forts sont emprisonnés et ont fini par s'atrophier, et en lui rendant la pleine conscience et le plein développement de la double énergie qui la constitue tout entière, dont l'une est sa grâce et l'autre sa beauté, dont l'une lui donne la forme et Tautre la couleur, dont Tune faille vers et dont l'autre unit les vers, du rythme et de la rime, du rythme marquant des groupes sensibles de syllabes réelles, de la rime unissant des syllabes vraiment pareilles et unissant toutes
celles qui le sont. Je ne sais si notre poésie , qui devient de plus en plus un travail de cabinet, trouvera en elle la force de cette grande rénovation; mais je ne doute pas que tous ceux qui auront étudié l'essence, l'origine et les variations de la versification française ne comprennent que cette rénovation est aussi légitime qu'indispensable. La connaissance du passé doit nous indiquer le chemin de l'avenir. Telle serait la conclusion d'une histoire générale de la versification française, que je n'ai pas renoncé à écrire. Elle résulte aussi des pages de M. Tobler, et si la morale que ces pages suggèrent pouvait être mise en action par nos poètes , le savant professeur de Berlin aurait rendu à notre poésie future un service plus signalé encore que celui qu'il a rendu à notre poésie passée en l'étudiant avec tant d'attention, d'intelligence et de sympathie.
Gaston PARIS.
La Chevlane, 25 avril 1885.