DÉRANGER
Qu'une duègne toujours, de quartier en quartier. Talonne comme fait sa mule un muletier.
A. DE Musset.
Sa couronne est l'armet de D\disr et son trône Est le fauteuil de fer de Henri l'Oiseleur.
Ce petit nîd innoceDt....
Pourquoi le nid a-t-'û ce qui manque au berceau ?
Quand les cœurs sont troupeau, le berger est esprit...
En montant Vescalier immense, marche à marche...
Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus...
Le flot huileux et lourd décompose ses moires....
Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante....
Et Véch&ïaud est son trépied.
VicTOu Hugo.
Etc. etc. etc.
Boileau lui-même n'a-t-il pas contredit son précepte en disant :
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée ?
On peut ranger dans la même catégorie les hiatus qui se produisent entre deux voyelles placées Pune à la lin d'un vers, l'autre au commencement du vers suivant, et qu'on regarde comme légaux même quand il y a enjambement :
Le bourgeron touche sa peau
A même, et l'ouragan le gifle ;
Et, sans casquette ni chapeaw,
Il tousse et sa poitrine siffle. Th. de Banville.
Les Italiens qui ne passent pas pour avoir l'oreille moins sensible à l'euphonie que les Français, non seulement supportent le choc de deux voyelles, mais ils fondent à volonté celles-ci en une seule syllabe. Car leur élision ne consiste pas seulement dans la suppression de la voyelle finale d'un mot (t'amo pour ti amo, comme Vàme pour la âme) mais dans la formation d'une diphtongue dont les voyelles se font entendre aussi distinctement que celles du monosyllabe oui.
Il en résulte parfois un heurt, non plus de deux, mais de trois voyelles :
Voi che sapete Che cosct è amor
On trouve des synalèphes semblables dans le corps de certains mots français : 'pléiades, naïades y faïence y 'paient aïeux, etc.
Aux arguments qu'où a fait valoir eu faveur de Thiatus, M. Ernest Legouvé ajoute une raison de sentiment qui n^est pas sans valeur : « Quoi de plus doux que les mots camélia, miette, suave, fluide, ébloui, joyeux ? Ces mariages de voyelles dans le sein des mots ne donnent-ils pas lieu à de charmantes harmonies ? Qu'on m'explique donc alors comment, dès que les mots sont séparés, ces rencontres deviennent cacophoniques, surtout lorsqu'eu réalité, dans le débit, il y a très peu de séparations de mots absolues, et que le cours de la diction unit les termes les uns aux autres presque aussi étroitement que les syllabes entr'elles x .
Et M. Legouvé en vient à regretter que Victor Hugo, dans sa refonte de l'alexandrin, n'ait pas jeté bas la règle pédantesque de Boileau, aussi contraire aux lois de l'harmonie qu'aux traditions de la poésie du seizième siècle.
Les romantiques, enclins à cracher et à tousser comme Ronsard, l'ont pris pour modèle dans ses enjambements ; mais quand il s'est agi de l'hiatus, ils se sont inclinés devant Malherbe et Boileau : « Règle absolue, dit M. Ténint; l'hiatus est prohibé >. Il admet pourtant quelques exceptions : sang et eau, ça et là, iiii-août,w,i-octohre qui forment un seul mot. «Les poètes du seizième siècle, dit-il, employaient souvent une sorte d'hiatus qui paraît rigoureusement autorisé par la logique. Par exemple, nous lisons dans Clément Marot :
Bien croy qu'au fait onc ne t'esvertuas, Car celle amour qu'en ton party tu as...
Tu as est un hiatus sans contredit. Mais par le fait cet hiatus existe et est flagrant dans le mot t'esvertuas. Seulement, c'est un hiatus intérieur. Clément Marot était-il si absurde de penser que les deux mots tu as, bien que séparés, n'étaient pas plus choquants à l'oreille? »
En bonne justice, M. Ténint n'aurait pas dû admettre l'hiatus seulement « à la dernière extrémité * ni se borner à invoquer « les circonstances atténuantes » en faveur d'une seule sorte d'hiatus, que les poètes du XVP siècle employaient il est vrai, à l'occasion, mais sans préjudice des autres rencontres de voyelles, qu'ils multipliaient indifféremment à la rime ou dans l'intérieur du vers : du moment oii il est entendu que la rencontre de deux voyelles dans des mots séparés n'est pas plus choquante que celle de deux voyelles qui font partie du même mot, tous les hiatus quelconques
iO
sont rigoureusement autorisés par la logique : si Ton admet tu as à cause d' évertuas, on est forcé d'approuver tu es à cause d' évertuais:
.... c'est en vain que je m'évertuais A deviner ton nom, à savoir qui tu es.
Jéhu justifie j^ai eu; Esaû donne raison à il a eu; j^ acquiesce légitime à qui est-ce ; les deux versicules : Vous qui êtes Inquiètes sont également corrects, et Joas, après a voir dit : J'ai nom EZi-acin, pourrait répondre sans ambages : 1\ y a sept ans que je suis dans ce temple (^).
Ainsi la concession faite par M. Ténint en faveur des hiatus ayant quelque équivalent sous la forme d'hiatus intérieurs s'applique à toutes les rencontres indistinctement et renverse de fond en comble sa règle absolue, puisque toutes les combinaisons imaginables de voyelles ou de diphtongues se présentent dans le corps de certains mots (^).
(') M. Leconte de Liale qui emploie souvent çà et là écrit aussi :
C'est elle! c'est l'abbesse Alix ! Ciel! il y a
Bien des jours, bien des ans, un siècle qu'elle est morte.
(") C'est ce que démontre la table de multiplication suivante :
cahin-caha brouhaha
Pasiphaé
créateur
créé
liane mariaore
prière
^ o, ait w ou eu
haï, trahi Laocoon copahu - Raoul
maïs
obéir Léon, fléau Jéhu
rions chiourme prieur
boa
Noël,
poète
Moïse
coordonner cohorte
cohue tohu-bohu
nuao^e suave
cruel
bruït fluide
cruauté
ou
rouage ouate
jouer chouette
louis oui
enclouure
oi i oy
royal
soyez
loyauté
noueux
soyeux
N*est-ce pas le cas de retourner contre M. Ténint le reproche qu'il adressait aux prosodistes de l'ancien régime : a Voilà le danger précisément de la demi-logique; vous admettez sans vous en douter les exceptions dans votre forteresse, et ces exceptions font brèche dans la muraille, livrent la place. >
Il n'y a, en réalité aucune règle à tracer pour l'hiatus, rien à proscrire, mais rien à prescrire. Il existe, dans le corps d'un même mot ou dans des mots séparés, des rencontres de voyelles trèsharmonieuses et d'autres tout aussi choquantes. C'est au bon goût, à la délicatesse d'oreille du poète à repousser les unes et à rechercher les autres (^).
Ici encore, il faut donc se garder de promulguer des dogmes, d'ériger en lois des cas particuliers, en se fondant parfois sur des faits mal observés. La peur d'un mal peut d'ailleurs conduire dans un pire. Boileau tombe d'hiatus en cacophonie quand, pour éviter la rencontre où on, il écrit :
Conduire la carrosse où l'on le vit traîné.
A combien d'autres expédients ne s'est-on pas livré pour éviter des dissonances beaucoup moins graves et le plus souvent imaginaires! Dans Louis XI, Casimir Delavigne se croit obligé de faire imprimer en ligne de prose le cri du héraut : < Le roi est mort ! vive le roi! » On ne dit pas si, à la représentation, les spectateurs se sont montrés reconnaissants de la précaution qu'il avait prise... pour ménager leurs oreilles. M. Ténint, d'après la remarque de H. BoFcaven, l'accuse à tort d'avoir écrit : « Le roi n'est plus » , changé ainsi une phrase consacrée et, qui pis est, détruit l'antithèse. D'après lui, « il faut donc absolument :
Le roi Est mort, vive le roil »
admirable artifice qui sauverait les apparences, mais qui dans le débit ne préviendrait pas plus que le subterfuge de C. Delavigne le choc des deux voyelles.
(^) Dans un chapitre de son Manuel de ve'^^siûcation où la question de l'hiatus est traitée de main de maître, H. Boscaven en arrive aux mêmes conclusions : „ L'euphonie devrait être la seule loi en ces matières ; avant de consulter l'orthographe pour savoir si deux voyelles se heurtent, il faudrait fermer les yeux et s'en rapporter exclusivement au jugement de l'oreille. «
L'accord ne règue pas plus parmi les prosodistes quant à la collision des voyelles à l'intérieur des mots qu'au sujet de l'hiatus proprement dit. Ici, ce n'est plus l'euphonie seulement, c'est la mesure elle-même qui est mise en cause.
M. Ténint imagine une règle « que les grammairiens jusqu'à ce jour ont paru ignorer > : c'est que, dans les diphtongues, les mots simples et primitifs ont une seule syllabe, les mots composés en ont deux. Il range dans la première catégorie les motsj^er (adjectif) /oi^ef, duel, hier, c Fouet, mot simple, est d'une syllabe ; mais jouet, mot composé de jeu en a deux. Ciel, fiel, miel, mots simples, sont des monosyllabes ', essentiel, matériel, substantiel, mots composés, fournissent des rimes dissyllabiques. Cette loi, très régulière, vous la retrouverez partout ; une seule syllabe dans lieu. Dieu ; deux syllabes dans les désinences des mots envieux, composé d'envie, furieux, composé de furie. Pieu est d'une syllabe; l'adjectif ^{ewa?, mot composé, est de deux syllabes.
< Par cette raison, ajoute M. Ténint, nous pensons que louis est un monosyllabe, et qu'on peut dire :
Un jour fait louis par louis ce qui vint sou par sou. «
C'est là une opinion toute personnelle. M. de Banville, d'accord en cela avec tous les prosodistes, dit fort bien qu'à l'exception de l'affirmation oui, dans tous les autres mots oui et ouis sont dissyllabes.
M. Ténint aurait-il fait aussi lion, grief, mots simples, d'une seule syllabe, his-trion, brio-che, mots simples, de deux syllabes ? aurait-il fait bar-bi-er, mot composé de barbe, de trois syllabes comme tem-pli-er, mot composé de temple ? Sa « loi » évidemment ne suffit pas à < éclaircir tous les poiats douteux >.
D'après M. de Banville, moins affirmatif, «nous marchons ici sur un terrain brûlant; car, à vrai dire, la règle n'est nulle part; il faut s'en rapporter à ce fantôme masqué qu'on nomme l'usage et qui a autorisé tant de niaiseries et tant de crimes ! Il faut bien le dire ; à propos de la question qui nous occupe, on trouve chez nos meilleurs poètes des fautes grossières et évidentes (^) ; et cepen-
{}) M. de Banville cite notamment le mot liard que V. Hugo fait de deux syllabes
Deux li-ards couvriraient fort bien toutes mes terres.... Un rayon du ciel triste, un li-ard de la terre.
Ayant constaté que oin est toujours monosyllabe, il aurait pu critiquer également
Ces diacres ! ces bedeaux dont le gro-in renifle.
dant, Pautorité des poètes peut seule faire loi en pareille matière. > M. de Banville qui reproche aux roma itiques de n'avoir pas été assez hardis, nous semble s'agenouiller bien dévotement devant l'autel de N. D. de S*^^ Routine. La question est moins de savoir ce qu'on a fait jusqu'à présent que d'examiner si l'on a eu raison de faire ainsi et s'il n'y aurait pas moyen de faire mieux.
D'ailleurs, en s'en tenant même à l'usage, encore convient-il de distinguer le passé du présent et de ne pas prendre le costume de nos grands-pères pour la mode du jour. C'est ainsi, par exemple, que les terminaisons en iens étaient autrefois dissyllabiques. M. de Banville cite ces vers de Ronsard :
Ny l'art des anci-ens Musici-ens.
Est-ce une raison suffisante pour que M. Baudelaire se conforme aux errements du XVP siècle ? (^)
M. Leconte de Lisle, lui, souffle le chaud et le froid :
Pérégrinant selon la coutume anci-enne.... Hauts-faits an-ciens, désirs de vengeance, remords.
D'autant plus rancunier que les torts sont an-eiens....
Et de même pour les autres terminaisons en ien :
Les cheveux noués d'un li-en de fleurs,
Une loni-enne aux belles couleurs
Danse sur la mousse au son des Kithares,...
Dieux oîym-piens, vengeurs des faits illégitimes....
(^) Aux peuples anci-ens des beautés ioconnues.... Les cloîtres anci-ens sur les grandes murailles.... Les peuples de l'histoire anci-enne et moderne.... 0 Bacchns. endormeur des remords anci-ene.... Le long fleuve de fiel des doulenré anci-eones....
M. Sully Prudhomrae conserve également à I-o-ni-enne ses deux hiatus déplaisants :
La mer ionienne où roulent les débris...
Mais il pratique la synérèse dans :
Avec lui s'arrêtant, sa jalouse gar-dienne Accompagne et conduit la chasse quoti-dienne,
comme M. Richepin dans :
Le ciel d'automne ressemble, Etant ronge et vert ensemble, Aux bocaux d'un pharma-cien.
Les poètes n'étant pas d'accord entre eux ni parfois avec euxmêmes, M. de Banville se borne à en conclure que la terminaison d'anciens peut à volonté se prononcer en une ou en deux syllabes.
Or, en dépit des archaïsmes de M. Leconte de Lisle, il est certain que cette désinence s'est contractée, comme celle de gar-dien que Molière faisait encore dissyllabique, (^) tandis qu'il émancipait celles d'ancien et de chrétien. (^) Depuis lors, la synérèse a atteint un grand nombre de mots en ien. Le maintien de l'hiatus dans certains autres n'est plus qu'un préjugé, et la similitude de la consonne d'appui de la rime rend la bizarrerie plus saisissante. C'est le cas dans les vers cités par M. de Banville qui croit devoir conserver la prosodie surannée des mots bohémi-en, comédi-en, indi-en et musici-en :
Ce livre des oiseaux et des bohémi-ens,
Ce poème de Dieu qui vaut mieux que les miens.