‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 2 sur 63 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Viens sur la mer, jeune — fille ; sois sans effroi ; Viens sans trésor, sans fa— mijle, seule avec moi.

A. De Vigny.

Le résultat laissera tout autant à désirer si l'on juxtapose un vers masculin de huit et un vers de quatre syllabes:

Que je me vas désal— térant dans le courant.

M. Ténint dénonce lui-même l'inanité de sa théorie en s'eflforçant de justifier l'un des vers les plus mal venus que Victor Hugo ait écrits, malgré le son plein de l'hémistiche:

Une femme de corps belle— et de cœur difforme.

« Les personnes, dit-il, qui se rendraient diflScilement compte de l'harmonie de ce vers, n'auront qu'à réfléchir qu'elle est tout à fait la même que celle des deux vers de Béranger :

Momus a pris pour adjoints Des rimeurs d'école.

Il est des gens qui lisent très bien ces deux vers l'un au dessous de l'autre, et qui ne peuvent s'accoutumer à les voir sur la même ligne. ^

Or, il est évident que M. Ténint aurait dû être de ces gens-là, puisqu'il n'aurait pas trouvé de son plein à la césure médiale d'un alexandrin ainsi conformé :

Momus a pris pour ad — joints des rimeurs d'école.

LE VERS FRANÇAIS -ly

Le défaut d'harmonie du vers de Victor Hugo n'a nullement pour cause la juxtaposition d'un vers de 7 et d'un vers de 5 syllabes, mais le heurt des deux syllabes fortes corps et belle. Un autre vers du même poète :

Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle

n'est pas moins défectueux, quoiqu'ici l'alexandrin soit exactement coupé par le milieu.

Avec ou sans un son plein, l'effacement de la césure médiale avait pour corollaire celui de la lia du vers. L'enjambement permettait de rapprocher de plus en plus le vers de la prose. Il avait été pratiqué au XVP siècle, et longtemps auparavant. Il avait donc tous les titres désirables pour faire partie de la réforme romantique.

Ronsard ne l'avait admis qu'à bon escient, après avoir consulté ses auteurs : « J'ai été d'opinion en ma jeunesse que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'étaient pas bons en notre poésie ; toutefois, j'ai connu depuis le contraire par la lecture des auteurs grecs et romains ^ .

Au temps de Ronsard, on ne se faisait aucune idée de la différence entre le vers métrique de l'antiquité que l'enjambement ne dérangeait en rien, et le vers français qui, s'appuyaut sur la césure et sur la rime, se trouvait privé de l'une de ses béquilles par l'enjambement, comme plus tard il fut dépouillé de l'autre par le déplacement arbitraire de la césure.

< Toujours rempli des Grecs et des Latins, disait La Harpe, Ronsard veut en français procéder comme eux, et il va sans cesse enjambant d'un vers à l'autre. Il ne s'aperçoit pas que, placer ainsi une chute de phrase au commencement d'un vers, est tout ce qu'il y a de plus ridicule et de plus baroque, et qu'alors, pour me servir d'une expression triviale, le vers tombe sur le nez, ou plutôt qu'il n'y a plus de vers. »

Est-ce à dire qu'à partir du jour où Malherbe vint, le vers, comme le prétend Boileau, n'avait plus osé enjamber sur le vers ? M. Ténint trouve dans Molière, dans La Fontaine, dans Corneille et dans Racine beaucoup de preuves du contraire ; ce qui ne l'empêche pas d'attribuer à André Chénier la découverte de

Penjambement (^).

Il y a pourtant des différences entre les enjambements. Ceux que cite M. Ténint méritent à peine ce nom ; car la fia du vers se trouve marquée tantôt par un signe de ponctuation (^) tantôt par un mot de valeur qui exige une forte accentuation p). Parfois aussi la suspension du sens laisse sous-entendue la phrase déterminative qui atténuerait la brusquerie du rejet :

Ces méchants, quels sont-ils ?

— Eh ! madame, excusez Un enfant...

— J'aime à voir comme vous l'instruisez

Racine.

(1) " On sait que c'est André Chénier qui, le premier, a senti la iiéc indre à l'alexandrin sa souplesse en ses vives allures, à l'aide d'abord di

lécessité de rendre à l'alexandrin sa souplesse en ses vives allures, à l'aide d'abord du déplacement de la césure et à l'aide surtout de l'enjambement... Lorsqu'il se servait de l'enjambement et de la césure mobile, il se rendait parfaitement compte de l'innovation. Il savait que son vers était perfectionné bien loin d'être incorrect/ par un instinct merveilleux, il se constituait le chef de l'école nouvelle en ce qui touche la forme, comme, par l'étude intelligente de l'antique, la couleur locale, l'amour du mot propre et la vérité, il la devinait en ce qui touche le fond. «

(2) Cela vous est facile, et la fille, après tout.

Vous aime. Molière.

Et ses soeurs avouaient qu'un chemin à la gloire.

C'est l'amour. La Fontaine.

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille...

Sa démarche, ses yeux et tous ses traits enfin.

C'est lui-même. Racine.

On en peut dire autant de :

Du palais d'un jeune lapin.

Dame belette, un beau matin.

S'empara.

Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance,

Approche de l'écaillé, allonge un peu le cou.

Se sent pria comme aux lacs ; car l'huître, tout d'un coup,

Se referme. La Fontaine.

(3) Afin qu'au nom d'Éraste, on soit prêt à venger

Mon honneur, que ses feux ont l'orgueil d'outrager

Molière.

Quand la perdrix Voit ses petits En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle...

La Fontaine.

Vos invincibles mains

Ont, de monstres sans nombre, affranchi les humains ;

Mais tout n'est pas détruit, et vous en laissez vivre

Un.... Votre fils, seigneur, m'empêche de poursuivre.

Racine.

Tous ces enjambements et beaucoup d'autres qu'on pourrait mentionner ont leur raison d'être, et, par la couleur qu'ils donnent au vers, portent en eijx-mêmes, leur justification. Ils sont irréprochables au point de vue rythmique, en ce que l'auditeur se rend compte de la structure du vers et n'a pas même besoin que la borne de la rime lui montre l'endroit où l'un des alexandrins empiète sur le champ du voisin (^).

Mais il n'en est pas de même, lorsque l'enjambement, au lieu de donner du relief à l'expression, n'est qu'un pur caprice, un effet sans cause, lorsque « le mot de la fin » tombe à plat et que l'absence ou la faiblesse d'accentuation rend la dernière syllabe incapable de porter le poids de la rime,.

L'acteur ou le lecteur est alors obligé de recourir à des expédients pour chercher à mettre d'accord la rime et la raison. C'est ce qu'a fait M. Legouvé, en imaginant un système d'interpré-

(^) On peut en dire autant de :

Puis donc qu'on nous permet de prendre Haleine, et que l'on nous défend de nous étendre...

Mais j'aperçois venir madame la comtesse

De Pimbesche. Racine.

Je vous croyais pourtant assez d'intelligence Ensemble.

Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit Lucile?

Je viens, monsieur, pour vous donner Le bonjour. •

Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher,

Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer

Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière....

J'ai songé cette nuit, de perles défilées

Et d'œufs cassés : monsieur, un tel songe m'abat,

Molière.

tatiou qui sert de complément à la théorie moderne du vers à césure mobile et à enjambements.

« Eu face de cette poétique et de cette poésie nouvelle^ se demande-t-il, quel est le devoir du lecteur ?

f. Chercher une diction nouvelle. Il ne s^agit pas de soumettre les vers de Victor Hugo à la régularité des vers de Boileau, d'y rétablir la césure, d'en supprimer l'enjambement ; non ; en voulant les redresser, on les estropierait. Il faut prendre bravement son parti, oublier l'harmonie classique, s'abandonner à toute la liberté du rythme, tâcher de retourner et de faire valoir, par la diction, la combinaison des mots longs et des mots courts, et surtout, avant toute autre loi, faire vigoureusement et toujours sonner la rime, lui sacrifier même, quand il le faut, les lois de la syntaxe. Qu'on ne l'oublie pas, la rime, dans le déploiement de la phrase poétique, est l'agrafe d'or à laquelle se rattachent sans cesse les plis flottants de ce manteau toujours prêt à tomber et qu'elle rattache toujours.

* Victor Hugo nous offre à chaque vers la démonstration de cette règle :

Quand, tâchant de comprendre et de juger, j'ouvris Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome, etc.

< La syntaxe grammaticale vous commande de joindre le verbe au régime et de dire :

Quand, tâchant de comprendre et de juger, J'ouvris les yeux sur la nature et sur l'art...

« Oui, la syntaxe vous le commande, mais la poétique actuelle vous le défend ; vous n'avez pas le droit de lier par la diction j'ouvris les yeux ; car alors la rime disparaît, et avec la rime, le rythme. Il faut, après le mot y ouvris, laisser un léger temps plutôt senti que perçu, mais qui suj6B.t pour mettre la rime sur son trône et faire de f ouvris l'écho d'appauvris.

« De même dans ces vers :

La poésie était la monarchie; un mot

Etait un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud.

« Que vous commanderait l'ancienne prosodie ? De mettre la césure au sixième pied ; Za poésie était.

« Ce qui serait horrible. Que vous commande la loi nouvelle ? De mettre la césure après la poésie, c'est-à-dire au quatrième pied.

< La syntaxe vous oblige à lier un mot et était un duc et pai7\ et par conséquent de dire : Un mot était un duc et pair, ce qui détruit absolument le rythme. La poétique actuelle vous ordonne de mettre un mot en vedette, comme s'il était en tête de phrase, et de façon à répondre à grimaud.

« Prenez tous les vers de ce morceau, l'un après l'autre, et vous verrez qu'il faut leur appliquer à tous cette double règle : mettre la césure partout et subordonner tout à la rime (^). »

Ainsi, M. Ténint, considérant le vers à césure immobile comme le vers par excellence, voulait lui conserver sa prérogative royale; il maintenait la césure primitive eu l'indiquant imperceptiblement. M. Legouvé, pour garder au manteau royal son agrafe d'or, demande que la rime sonne toujours vigoureusement, qu'on lui donne de l'importance en la faisant suivre d'un léger temps plutôt senti que perçu, qu'on lui sacrifie au besoin la syntaxe, c'est-à-dire qu'on fasse jouer à de certains mots un rôle qui ne leur appartient pas, qu'on les érige en mots de valeur lors même qu'ils sont d'une insignifiance complète. Les quelques exemples qu'il a choisis se prêtent assez bien à sa démonstration ; dans le dernier surtout, un mot étant le sujet de la phrase, il n'y a pas d'inconvénient à le mettre en vedette. On comprend plus malaisément un « léger temps » entre j'ouvris et les yeux. On ne le comprend plus du tout dans des enjambements comme :

C'est bien à l'escalier Dérobé.

Un bon duel ! c'est charmant ! Allons nous mettre sous Ce réverbère.

C*est le sceau de l'État. Oui, le grand sceau de cire Rouge.

Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis Qu'assis sur la montagne en présence de l'être.

Victor Hugo.

(}) Ern. Legouvé. La lecture en action.

Cousu d'or comme an paon, frais et joyeux comme une Aile de papillon.

Si c'est alors qu'on peuf. le laisser comme un vieux

Soulier qui n'est plus bon à rien...

Soixante

Un chanoines, quatorze archidiacres, cinquante

Docteurs.

Un dimanche — notez qu'à cette heure la rue Vivienne est tout à fait déserte.

Qu'elle porte un amour à fond, comme une lame Torse, qu'on n'ôteplus du cœur sans briser l'âme.

A. DE Musset. (^)

L'artifice imaginé par M. Legouvé ne contrarie pas seulement la syntaxe, il va directement à Pencontre des intentions de l'auteur.

— Pardon, ami lecteur, pourrait dire le poète romantique; j'ai supprimé le repos qui marquait en général la fin de l'alexandrin classique ; j'ai fait à bon escient un enjambement pour rompre la monotonie implacable de ses douze syllabes. J'exige que votre diction nouvelle se conforme à ma poétique nouvelle. Je ne vous permets pas de rétablir la pause que j'ai détruite, de prendre un temps, si léger soit-il, pour changer mon vers romantique en vers classique. Je ne vous y autorise pas plus que je n'autorise M.Ténint à faire sentir imperceptiblement la césure au milieu du vers, alors que je l'ai mise ailleurs. Vous l'avez dit vous-même : « Il y a « autant de manières de lire les vers que de manières de les faire. « On ne doit pas interpréter Racine comme Corneille, ni Regnard

Q) M. Ténint emprunte au Menteur de Corneille un enjambement qui, à la vérité, ne le cède en rien à ceux-là :

Il monte à son retour ; il frappe à la porte ; elle Transit.

Cet exemple, en contradiction évidente avec la règle de l'enjambement classique, est unique dans son genre. Comme quelques^rimes toujours précèdent les grands crimes, il est à présumer que la suppression d'une virgule a causé tout le mal. Le mot elle qui termine le vers nous semble placé eu opposition avec le pronom il qui précède :

Il monte à son retour ; il frappe à la porte; elle, Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.

« comme Molière, ni Lamartine comme Victor Hugo. Lire, c^est « traduire. La diction pour être bonne, doit donc représenter « exactement le génie qu'elle interprète. > Quand j'écris :

Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi;

ce n'est pas pour que vous lisiez :

Vous aussi, vous m'avez — vu tout jeune....

ni :

mais bien

Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici — Que vous me dénoncez.,..

Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, — Et voici que vous me dénoncez....

S'il est vrai qu'au théâtre surtout, le vers a besoin d'une part de prose, c'est à la condition qu'on ne la lui donne pas en lui faisant perdre sa qualité de vers.

Avec la rime imperceptible grâce à l'emjambement et la césure médiale non moins imperceptible de M. Ténint, que restait-il de l'alexandrin ? Le vers sans mesure et sans rime appréciables se dissolvait en prose. Comme le disait Henri Heine, pourquoi dèslors se donner l'inutile peine de versifier ?

Mettez de la prose à la place ; Elle vous vaudra tout^autant.

Les romantiques, ayant formé le dessein de se régler sur Ronsard, avaient à chercher les beaux côtés par lesquels ils voulaient lui ressembler. Or, il y avait à tirer, du vers de Ronsard, un parti meilleur que l'emprunt de l'enjambement, ce détritus des vieux âges. Du moment oii l'on revisait la législation de Boileau pour faire entrer < le libéralisme dans l'art >, il importait de restituer à la langue poétique tous les vocables proscrits par la règle et déclarés indignes de s'élever au-dessus de la prose. La réforme ne pouvait se borner à mettre les mots nobles et les mots roturiers sur un pied d'égalité. Il y avait plus d'une autre barrière à renverser : il y avait notamment à se demander en premier lieu si

Thiatus pratiqué librement, jusqu'au XVII® siècle, n'avait pas été condamné injustement par le législateur du Parnasse.

De même que pour l'enjambement, Ronsard avait consulté ses autorités au sujet de la rencontre des voyelles et des diphtongues < qui ne se mangent point >, et il avait appris « d'Homère et de Virgile que cela n'était point mal séant, comme suh Ilio alto, lonio in magno. Homère en est tout plein > .

Ayant ainsi levé ses scrupules, Ronsard fit sciemment ce qu'avaient fait instinctivement ses devanciers et ce que faisaient ses contemporains (^).

Les restrictions de Malherbe (^) ne furent pas sans soulever de vives protestations. Depuis Régnier, la proscription de l'hiatus ne cessa d'être battue en brèche dans la pratique comme dans la théorie (^).

Ronsard.

Q) D'où es-tUy d'où vieus-tit et où te loi^es-tu ?... lo est peinte en vache et .4rgus en vacher... Fresque à regret je vy et à regret je voy.

(-) Lui-même contrevient parfois à sa règle :

Je dirai : autrefois cette femme fut belle...

Je demeure en dunger que l'âme qui est née Pour ne mourir jamais, meure éternellement.

(^) Tant y a qu'il n'esst rien que votre chien ne prenne.

Je suais sang et eau pour voir si, du Japon...

Tant il y a qu'époux d'humeur jalouse Est faible obstacle aux malices d'épouse ; Aux tours joués toujours succédera Quelque bon tour, et qui a bu boira.

Le juge prétendait qu'à tort et à travers,

On ne saurait manquer condamnant un pervers.

La Fontaine.

Molière ne recule pas davantage devant l'hiatus :

C'est un homme qui .. ah ! un homme.... un homme enfin.

A trois longueurs du trait, tayaut, voilà d'abord Le cerf donné aux chiens....

Racine.

Mais il l'évite quand c'est possible :

Ce qui s'est fait est fait, dit Arnolphe dans V Ecole des femmes.

< Notre poésie, écrivait dWlembert à Voltaire, me paraît ridicule sur ce point. On rejette :

J'ai vu mon père immolé à mes yeux.

et Pon admet :

J'ai vu ma mère immolée à mes yeux,

quoique Phiatus du second vers soit beaucoup plus rude, par la raison de la prolongation de la voyelle. »

Le vers :

Et la scène française est en proie à ,Pradon,

renferme un de ces hiatus hypocrites. Ce n'est pourtant pas la rencontre oie à qui blesse.

Il faut que je vous voie avant votre départ

n'aurait rien de répréhensible. Ce n'est pas davantage proie à; car on dirait fort bien :

Et la scène française est en proie à Quinault. La discordance est dans proie à Pra.

Pour être conformes à la règle, les hiatus déguisés qui suivent n'en existent pas moins :

Ce n'est point là gibier à des gens comme nous.

Corneille.

Sur votre prisonnier, huissier, ayez les yeux.

Racine.

De tout laurier un poison est l'essence.

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