‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 32 sur 63 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

Il est certain que les alexandrins ci-dessus ne perdraient rien de leur " dureté » d'ailleurs imaginaire s'ils étaient coupés chacun en deux vers de six syllabes.

{^) (ce) Grâce aux Dieux mon malheur passe mon espérance !...

(dd) Dieux! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi!... Jfleure, Jérusalem .' pleure, cité perfide !...

(de) Cieux, écoutez ma voix ! terre, prête l'oreille !...

(cd) Dieu fait bien ce qu'il fait : sans eu chercher la preuve....

deux vers de six syllabes séparés par une pause entière. La même raison d'incompatibilité existe entre les hémistiches ac, bc (^), et ad, bel (-). Quoique M. Becq de Fouquières, au lieu de blâmer ces collisions, les classe méthodiquement dans ses formules arithmétiques, la rencontre de deux accents dans le corps d'un vers constitue un hiatus bien autrement discordant que la rencontre de deux voyelles.

Ainsi se complète et s'achève l'évolution rythmiquedont M. Becq de Fouquières a caractérisé le premier degré. L'affaiblissement de la césure du vers dit classique ayant donné naissance au vers trimètre dit romantique, l'un et l'autre engendrent à leur tour le vers rythmique par la division de l'hémistiche ou du membre de phrase en pieds binaires ou ternaires :

— 6 — 12 Ed je brûle qu'un nœud — d'amitié nous unisse. 3. 6. 9. 12. Et je &n1— le qu'un nœud — d'amitié — nous unisse.

— 6 — 12. Je puis l'aimer sans être — esclave de mon père. 4 — 8 — 12. Je puis l'aimer — sans être escla-ve de mon père.

2. 4. 6. 8. 10. 12. Je puis — l'aimer — sans é-tre escZa-ve de — mon père.

— 6 — 12. Quand ma partie a-t-elle — ét,é réprimandée ?

4 — 8 — 12. Quand ma partie — a-t-elle été — réprimandée ? 1. 4. 6. 8. 10. 12. Quand ma partie — a-t-elle — été — répri-mandéel

Cette multiplication des accents, leur rapprochement et leur distribution symétrique ont pour effet de différencier le vers de a prose. L'alexandrin à pieds homogènes et le trimètre ont un rythme intrinsèque; la dignité du vers s'y accuse par la fixité de a césure, sans même que la rime soit nécessaire pour la dénoncer, ilais la division en deux ou trois parties numériquement égales n'épuise pas toutes les formes imaginables du dodécasyllabe. Comme le suggérait M. Becq de Fouquières < on pourrait faire des vers français sans la rime, mais à la condition qu'ils fussent imonorythmes, c'est-à-dire qu'ils reproduisissent tous, successivement et dans le même ordre que le premier, les rapports numé-

Q) (ac) Durandal sur Bon front hriUe. Plus d'espérance....

(bc) Notre ennemi, seigneur, cherche ses avantages....

C^) (ad) Une reine n'est pas reine sans la beauté....

(bd) Le reste pour ses Dieux montre un oubli faial.

riques des éléments rythmiques. Ajoutons que, pour obtenir la parité des rythmes, il faudrait non seulement que les éléments rythmiques correspondants fussent numériquement égaux, mais encore que les accents toniques fussent semblablement disposés». Le métricien Nicolas Rapiu nous en offre des spécimens : il nous a laissé des vers de douze syllabes (5 et 7) qui ne sont ni des alexandrins ni des trimètres, mais qui possèdent, indépendamment de la césure fixe, une accentuation parfaitement régulière :

2. b. 8. 10. 12. Dupuy, qui des cieiA,^ — où tu fais ton doux séjonr, Nous oys lamenfer — et plorer ce triste jour, Tu ris de nos pleurs — et te plains de nous qu'à tort MarWs de ton bien — nous p]fi\gnons en vain ta 7nort.

L'avare crain^i/ — qui de mal se sent taché En terre tient son or caché.

Tu caches ainsi — les faveurs que Dieu te fait Et rends sa grâce sans effet.

Ackermann propose une autre forme du dodécasyllabe 6 et 7 avec une tonique à la septième syllabe ; mais en l'accouplant à un vers dont la huitième syllabe est accentuée, il néglige la condition essentielle de monorythmie, et dès lors la fixité de la césuro seule ne suffit pas pour obvier à la claudication qui résulte de la mobilité des autres accents :

2. 5 7. 10. 12. O toi qui m'aimas — reviens, et dis — moi toujours

3. 5 8. 10. 12. Ces chansons, ces lais, — ces refrains joyeux d'amour (').

Si l'irrégularité dans la disposition des accents change ainsi le

(^) Le même cas se présente dans l'octave suivante dont le deuxième, le troisième et le quatrième vers ont seuls une accentuation uniforme :

1. 3. 5 8. 10. 12. Muse, tes lauriers ^-> noblement ceindront ma tête

f Si mes fiers accents — partowi font chérir ton nom ;

— 3. 5 7. 10. 12. l La couronne d'or, — à ceindre mon front s'apjjré^e

' Et le ciel me dit : Ef/ace un san^fZant affront. — etc., comme aussi dans :

1. 3. 5 7. 9. 12. Dieu de cTiarité — mais Dieu qui s'arme du jlaive,

— 3. 5 8. 10. 12. Pour vengrer ton fils — des chrétiens les fils se lèvent; 2. 5 8. 10. 12. L'Europe s'embrase — un sang pur devra couZer,

1. 3. 5 7. 9. 12. Mais des fils d'Omar — l'empire aussi s'écrouZer.

vers isolé en ligne de prose, même avec la fixité de la césure, à plus forte raison toute trace de rythme disparaît-elle lorsque le déplacement de la césure médiale de l'alexandrin produit des enjambements intérieurs comme dans :

3. 6. 8. 10. 12. C'est encore — un pins grand sujet — de s'étonner.... Et pourrions — par un prompt achat — de cette esclave....

Molière.

Ils se bat — tent, combat terri — ble, corps à corps... J'ai vu Sfor — ce, j'ai vu Borgia, — je vois Luther...

ViCTOK Hugo.

Il tomba — les genoux ployés — comme un lion....

Sa prunelle — effarée et vague — interrogea

La nuit. De Banville.

Est-ce à dire que ces dodécasyllabes ne puissent s^élever à Pétat de vers ? Assurément non ; car ils ont une accentuation régulièrement espacée de deux en deux ou de trois en trois syllabes. Dans ces conditions, on peut dire avec Castil-Blaze que tout premier vers est bon. Il en est ainsi, lors même que la fiction du son plein n'existe plus :

2. 4. 7. 9. 12. De Vauhe au soîr — dans un âpre îonrmîUement...

3. 5. 7. 10. 12. Le temps passe. — Dans la pourpre de VOcc'ident.... 3. 5. 8. 10. 12. Le suhmer — geut comme un Assaut de mille loups....

Leconte de Lisle.

Seulement, comme le désordre des articulations crée des rapports plus complexes que la division en deux ou en trois parties égales ou équivalentes, le rythme devient instable et a besoin d'un compagnon pour maintenir son équilibre; la répétition fait disparaître la dissonance, qui trouve sa résolution dans une harmonie d'ordre supérieur, de la même façon que, selon les traités de versification, l'alexandrin se complète par la réaction de la rime. Tout vers, si long qu'il soit, n'est plus alors qu'un hémistiche ; les deux frères Siamois ne forment plus qu'un seul corps ; c'est le distique qui constitue la période.

Contrairement à l'opinion de la plupart des prosodistes, les accents secondaires, comme la césure, ne sont donc rythmiques que pour autant que les variétés produisent des espèces. La règle

n'est pas : césure et accents mobiles, comme le voulait M. Ténint. Elle n'est pas davantage : Césure fixe, accents mobiles, comme le pensait M. Guyau. Tout le secret consiste à douner aux toniques quelconques la même fixité qu'à la césure de l'alexandrin ou aux deux césures du vers trimètre.

Le poète qui s'est rendu le meilleur compte de cette évolution finale du vers français est saus contredit André Van Hasselt. Son premier recueil de poésies, les Primevères , àe^te de 1834. Le second, Poésies, est de 1852 ; on y remarque déjà un certain nombre de pièces d'une accentuation irréprochable [Les Étoiles, A un petit hoiivreuil, la ballade de Léonaise < imitation rythmée de la ballade primitive »). Dans la préface de ses Nouvelles poésies (1857) qui comprenaient ses 23 premières Etudes rythmiques auxquelles on aurait pu joindre les deux odes : La fête des fleurs et Aux absents. Van Hasselt exprimait le regret de ne pas avoir eu le loisir de les accompagner d'une théorie. Une nouvelle série parut en 1862 à la suite de ses Poèmes, paraholes et odes. La première édition des Quatre incarnations du Christ contenait en outre 67 nouvelles Études rythmiques, et la deuxième édition 42 chansons. Dans l'une de ses préfaces, l'auteur exprime l'avis que l'abbé Scoppa, Paul Ackermann, Ducondut, H. Boscaven et Castil-Blaze ont posé nettement et discuté, sans la résoudre d'une manière complète, la question d'une réforme radicale dans le vers lyrique, sans laquelle aucune poésie ne saurait correspondre à une mesure musicale quelconque. A l'inverse du procédé suivi par ses devanciers, il a voulu commencer par la pratique du vers lyrique, et c'est seulement après avoir établi toutes les combinaisons dont ce vers est susceptible d'après l'emploi et la disposition de ses articulations élémentaires, qu'il pourra produire un essai de théorie, fruit de vingt-cinq années de réflexions et de labeur.

Emile Deschamps écrivait en 1861 à Van Hasselt: « Vous avez senti (et parfaitement exécuté) que la musique s'inquiète moins de la longueur des vers que de leur rythme intérieur... Je suis persuadé que l'infériorité de notre musique de chant sur la musique d'Allemagne et d'Italie tient en grande partie à la négligence ou à l'ignorance des écrivains français. Le rythme musical est trop souvent contrarié par l'irrégularité intérieure des vers >.

Quoique Van Hasselt, aussi bien qu'Emile Deschamps, restreignît ainsi sa réforme au vers lyrique, il s'en faut de beaucoup que

toutes ses Etudes rythmiques soient destinées au chant; ses formules s'appliquent au vers en général et l'on doit y voir des préparations, des exemples à Fappui de la théorie du vers rythmique, que la mort Tempecha de publier. Son origine néerlandaise et sa connaissance approfondie de la lyrique de toutes les nations policées le rendaient particulièrement apte à réaliser les vues de Scoppa surTuniversalité du rythme. Dans un épilogue qu'il adresse à ses vers, il fait deux parts des fleurs qu'il a rassemblées, < lui, l'obscur glaneur des chansons » :

L'une ira, joyeuse et sereine, Saluer, bouquet pèlerin, Mes amis des bords de la Seine, L'autre ceux des bords du vieux Rhin.

La tentative de naturalisation en France du vers des autres pays n'est pas l'œuvre la moins originale « d'un poète dont la Belgique n'est pas assez fière », comme le disait le savant et regretté M. Delbœuf (^). C'est d'elle qu'il pouvait affirmer avec le plus de raison :

Je vais Dans mon propre chemin, qu'il soit bon ou mauvais.

La distribution symétrique des accents lui a fait découvrir des

(') A la mort de A. Yan Hasselt, un écrivain belge qui faisait rimer borgne avec grogne publia, dans le Journal des beaux arts et de la littérature dont il était le directeur, un article nécrologique oii il disait entre autres aménités : " sa troisième manière, la dernière, est la moins heureuse. On serait tenté de croire que, de ce moment, date l'afFaiblissement de ses facultés poétiques, déjà ébranlées par la recherche obstinée et quasi-inutile d'un rythme particulier dans la poésie. Il avait inventé, disait-il, une nouvelle manière de cadencer le vers français. Franchement, cette trouvaille n'était rien moins qu'heureuse. Le public a pu en juger par de nombreuses pièces que Van Hasselt fit paraître à l'appui de sa découverte ou plutôt de ses combinaisons dans la poursuite desquelles il perdit un temps précieux «.

Dix aus après, M. Georges Rodenbach, pour-arriver aux mêmes conclusions, comparait Van Hasselt au peintre Wiertz, » son ami fidèle de lutte et de gloire avec lequel il a, du reste, bien des traits de ressemblance. Tous deux, grâce au milieu peut-être, ont rêvé plus grand qu'ils n'ont su réaliser... Détail curieux ! chacun d'eux, au milieu de sa carrière, s'est pris d'une manie où il a laissé inutilement beaucoup de temps et d'efforts : Wiertz pour la peinture mate, une idée malheureuse qui avait fait de lui, dans les dernières années, un chimiste, alambiquour de couleurs et surveillant de cornues, André Van Hasselt pour les études rythmiques, des supputations de pieds ou de quantités, relatives seulement aux vers destinés à la musique, et où il est regrettable qu'un vrai poète ait dépensé beaucoup de sa faculté d'invention ».

168 LE VEKS FRANÇAIS

variétés toutes nouvelles, même dans les coupes les plus banales et les mieux connues en apparence, comme nous le verrons en passant en revue les différentes sortes de vers, à ^exception du dodécasyllabe qui a déjà fait l'objet d'un examen spécial. Les lacunes qui subsistent dans l'œuvre de Van Hasselc se présenteront ainsi d'elles-mêmes.

HEPTASYLLABE.

Sauf quelques-unes des formes trochaïques-dactyliques que nous avons indiquées, la série des vers de sept et de huit syllabes est complète :

2. 4. 7. Je suis immense et profonde, (') Le vaste abime sacré; Mes bras entourent le monde D'un cercle azuré.

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