Dans un coin caché du vieux cimetière
Sous un saule vert qui rêve toujours.
Se dérobe aux yeux dans l'ombre une pierre;
Allez donc la voir, mes belles amours.
(^) Voir la traduction du psaume Deus regnavit :
Le seigneur est roi — se vêt de grandeur, Le seigneur se vêt — et ceint de valeur Du monde a fondé — la belle rondeur Pour ne branler point.
Dès lors établi — fut ton trône à point, Dès jamais tu tus. — La fureur époint Les fleuves émus — qui d'un choc conjoint Haut ont élevé. — Etc.
3. 5. 8. 10. La montac^ne encor, de brouillard couverte, Livre aux vents glacés son sommet transi, Et le val déjà met sa robe verte ; Vois rhiver là-haut, le printemps ici.
Dans la traduction en vers blancs de l'ode d'Horace : Persicos oâi, le décasyllabe est construit sur cinq accents :
1. a. 5. 8. 10. Loin de moi le faste éclatant des Perses ; Loin le vert bandeau que la tille enlace. Donc ne cherche plus où rougit la rose, Fleur attardée.
En somme, la césure du décasyllabe peut reposer sur la 4^, la 5^ ou la 6^ syllabe, comme celle de l'ennéasyllabe sur la 3% la 4^, ou la 5^. Mais chacune de ces positions permettant plusieurs combinaisons, c'est la fixation des autres toniques qui détermine la nature du vers.
HENDÉCASYLLABE.
L'examen de quelques autres coupes inusitées ou tombées eu désuétude complétera la démonstration de l'infinie variété et de la souplesse du vers rythmique.
M. Ténint qui ne connaissait qu'une seule forme pour le vers de neuf, en connaît deux pour le vers de onze syllabes que M. Quicherat passe sous silence : un « hémistiche » de cinq <f pieds » et un de six, ou renversé, six '< pieds > d'abord, puis cinq, ce qui est presque la seule forme usitée :
Le sort de la beauté — nous doit alarmer.
Tout en regrettant que le romantisme n'ait tiré aucun parti de l'hendécasyllabe (^), Ackermann ne le conçoit pas davantage
{}) " L'école romantique avait besoin d'an mètre nouveau: il fallait couper le vers de douze syllabes entre la cinquième et la sixième, ou employer le vers de onze syllabes; le préjugé en écarta même la pensée. Si M. Y. Hugo eût cultivé les vers de 9, de 10 à hémistiches égaux, et de 11 syllabes, nous sommes persuadé qu'il y eût aussi excellé et la poésie française, enrichie de nouveaux rythmes, lui serait à jamais redevable. Nous croyons aussi que Corneille eût excellé dans le vers de 11 syllabes. M. de Lamartine aurait employé avec un égal succès le vers de 13 syllabes, par lequel nous pourrions lutter avec les anciens dans l'épopée et dont on sent
SOUS uue forme autre que divisé eu 5 et 6 ou 6 et 5. M. de Gramont, fidèle à son système du chapiteau plus ample que la base, est d^avis que la tonique fixe ne peut être placée qu^à la cinquième syllabe ; à ce prix, il ne lui semble pas impossible de faire dans notre langue des hendécasyllabes très satisfaisants, ainsi que le prouvent les quelques essais qui en existent, les uns de notre époque, les autres du XVP siècle.
Parmi ceux-ci, M. de Gramontcite en exemple l'ode que Nicolas Rapin composa en Fhonneur de Konsard et dont « les pieds sont fort hypothétiques, mais dont l'accentuation qui est belle y supplée sans trop de désavantage :
Vous qui les ruisseaux d'Hélicon fréquentez, Vous qui les jardins solitaires hantez Et le fond des bois, curieux de choisir L'ombre et le loisir. « — Etc.
Il n^est pourtant pas exact de dire que, dans ces vers, tous ceux de onze syllabes sont accentués régulièrement sur la P troisième syllabe de chaque hémistiche. Dans le quatrain ci-dessus, le premier hémistiche a tour-à-tour la notation 2. 5 et 3. 5 ; le second seul est généralement partagé en deux pieds-mesures de trois syllabes chacun, au moins dans les douze strophes choisies parmi les dix-huit dont se compose Pépitaphe; encore y remarquet-on des déviations telles que :
I Ses faveurs n'ont peu le ga-rentir enfin....
Virgile au combat cède les lauriers verds....
Il y a donc quelque exagération à signaler dans cette pièce une « symétrie absolue » .
« Dans notre temps, poursuit M. de Gramont, il n'y a guère que M. de Banville qui, sans viser au vers métrique, ait tenté de remettre en usage cette forme délaissée. Son exemple, bien qu'il fût de nature à encourager, ne paraît pas avoir excité beaucoup
péniblement le besoin en lisant Jocelyn efc la Chute d'un ange. Rien ne fatigue et ne blesse plus le sens poétique que le désaccord entre le ton et le rythme ; et cela est palpable dans ces deux poèmes et dans toutes nos traductions des épiques étrangers, comparées à l'original. »
d'émulation, et il est peu probable qu'il en excite davantage par la suite (^). >
L'initiative louable de M. de Banville ne justifie pourtant pas l'aversion de M. Guyau pour l'heudécasyllabe qui, selon son expression, ne pourrait servir que là ou le poète se donnerait à tâche de causer une sorte d'irritation, d'agacement du système nerveux. Dans le quatrain ci-après, le croisement du rythme répond à celui de la rime, sauf, au troisième vers, une incorrection que le changement d'un mot ferait disparaître :
2. 5. 7. 9. 11. Les sylphes légers — s'en vont dans la nuit brune
2. 5. 8. 11. Courir sur les flots — des ruisseaux querelleurs,
(Folâtrent)
Et jouant parmi — les blancs rayons de lune,
Voltigent riants — sur la cime des fleurs.
Dans la strophe suivante, le premier accent tombe sur la 3^ syllabe ; trois vers ont le même rythme ; le quatrième seul dissone :
3. 5. 8. 11. Les zéphirs sont pleins — de leur voix étouf/ée, Et par/ois un pâtre — attiré par le cor^ Aperçoit au loin — Viviane la fée
3. 5. 7. 9. 11. Sur le vert coteau — \ie\gnant ses c?ieveux d'or.
A cause de la prétendue impossibilité de diviser l'hendécasyllabe en parties égales ou aliquotes, M. Guyau le condamne sous ses deux types, avec la césure après la 5^ ou après la 6^ syllabe :
Belle dont les yeux — m'ont doucement tué...
Ronsard.
Et le ciel ne voit point — d'amant plus heureux...
Voltaire.
(') Les Élégies et poésies nouvelles de Mad. Desbordes- Valmore renferment également des essais de vers 5 et 6, où la césure seule est à sa place : 3. 5. 8. 11. Quand vous respirez — un parfum délectable, 3. 5. 7. 9. 11. Ne demandez pas — d'oii vient ce sonlHe pur!
Tout parfum descend — de la divine table ; 2. 5. 7. 9. 11. L'abeille en arrive, — artiste infatigable, 3. 5. (6) 8. 11. Et son miel choisi — tombe aussi de l'azur.
Cela se comprend ; les césuristes ne savent que taire de cet alexandrin manqué, dont on a retranché la tête ou la queue. Aussi, N. Landais prononce-t-il cette sentence sévère, mais injuste : « Sauf quelques essais sans valeur, il n^existe point en français de vers de onze syllabes > .
L'hendécasyllabe occupe pourtant une large place dans la versification des autres pays, parce qu'il se prête à un grand nombre de métamorphoses. Sa forme la plus simple résulte de la loi de symétrie que nous avons indiquée, la juxtaposition de deux membres égaux, dont le premier est féminin :
2. 5. 8. 11. Prends garde, prends ^arde, — bercer téméraire; Plus hrave que sage — tu cours à la mort.
Par analogie, la désinence féminine du premier hémistiche se change en terminaison masculine et la syllabe en excès est reportée dans le second membre :
La fille du roi — est au pied de la tour.
Qui pleure et soupire — en menant grand doulour...
L'espn7 insensé — ne se pait que d'ennui.
Passerai.
Van Hasselt qui a une prédilection marquée pour Phendécasyllabe, écrit avec cette même notation :
Le vent du matin qui disperse la brume Réveille la vague où frissonne l'écume. II dit au navire endormi sur les flots : " Mettez à la voile, ô joyeux matelots ! »
Ce rythme est tellement saisissant quMl suffit pour constituer les vers 5 et 6 même sans le secours de la rime :
0 Job, ne crains rien ; car c'est Dieu qui m'envoie :
Je viens t'apporter un message de paix,
Je viens t'enseigner à chercher la sagesse
Plus haut et plus loin que ton œil ne peut voir.
L'imitation des vers grecs-latins avait conduit les métriciens à créer, sous prétexte de vers phaleuces ou saphiques ce que Du
Bellay appelait < le coulant et mignard hendécasyllabe >. Les vers de N. Rapin à Scévole de S*^ Marthe, plus corrects que son épitaphe de Eonsard, sont constamment accentués sur la troisième syllabe de chaque hémistiche :