‹ Le vers français et les prosodies modernesChapitre 51 sur 63 · THÉORIE DU VERS RYTHMIQUE · texte numérisé non relu

THÉORIE DU VERS RYTHMIQUE

Syllabation.

La mesure et la rime sont les deux manifestations, les deux marques distinctives de la poésie. A moins de dégénérer en jeu puéril, la rime elle-même n'est qu^une manière de souligner la mesure du vers.

Dans les langues classiques de ^antiquité, la mesure résultait de la division des syllabes en longues et en brèves, marquées respectivement par les signes et ^. La quantité ayant disparu des langues modernes, la même division s'opère entre les syllabes fortes et les syllabes faibles. Cette distinction une fois établie, il n'y a pas d'inconvénient à conserver les anciens signes de quantité comme signes d'intensité, indiquant les syllabes fortes et ^ les syllabes faibles.

Le rythme du vers est le mouvement des mots, l'alternance des syllabes accentuées et des syllabes non accentuées. Cette alternance étant inhérente à la langue et se produisant dans tous les mots ou groupes de mots, la prose a aussi son rythme ; seulement, il est dépourvu de mesure, tandis que celui de la poésie est régulier, périodique.

L'accent rythmique, simple renforcement du son, n'affecte pas plus l'intonation que la durée ; il n'a rien de commun avec le diapason ni avec le métronome ; il est purement dynamique. Le nom de tonique sous lequel on l'a désigné n'est propre qu'à faire sup-

poser le contraire, en portant à croire qu'il modifie le ton, le degré d'élévation de la voix.

La dernière syllabe sonore d'an mot ou d'une phrase est la seule qui jouisse de la prérogative d'avoir une accentuation invariable.

Deux syllabes fortes qui se rencontrent sont destructives du rythme ; elles produisent un choc blessant pour l'oreille ;

Les loups mangent gloutonnement.

Vive le roi ! vive la ligue !

Lorsque, au contraire, les syllabes fortes sont trop éloignées l'une de l'autre, le rythme cesse d'être appréciable. C'est pourquoi les mots d'une certaine longueur reçoivent plusieurs accents :

J'aime superbement et magnifiquement.

La dernière syllabe étant accentuée, il s'ensuit que la pénultième ne l'est pas. Toute terminaison dissyllabique, masculine ou féminine, se présente donc sous la forme : demain, ensemble ; je ;pars, je tremble. L'antépénultième peut être :

1" accentuée : le lendemain ; le sort cruel; mon espérance ;

2° désaccentuée : Heurena' lendemain ; jour d'espé?'a?ice.

Dans l'un ou l'autre cas, nous arrivons, en suivant cette marche régressive, à un second accent qui ne pourrait être renvoyé plus avant ; car une succession de quatre syllabes, telle que : L'Aewre qui s'a-î;a?ice, père infortu-?ie, serait divisée en deux fois deux : Uheure-qui s'a-î;a?2ce, père in-fortn-né. D'où la règle générale :

Entre deux syllabes fortes, il doit y avoir une syllabe faible AU moins et deux au plus.

Le pied.

La désignation gréco-latine de pied a survécu, dans notre versification, à l'idée qu'elle représentait. Les uns font du mot pied l'équivalent de syllabe ; d'autres comptent deux syllabes dans un pied. En fait, le pied appartient à la langue musicale et non à la langue poétique : les anciens avaient l'habitude de battre la mesure du pied, comme le font encore les musiciens de nos jours; de là, le trope de pied pour signifier une mesure.

Ce dernier terme ayant un sens bien déterminé dans la musique, celui de pied s'est conservé dans la poésie seulement. Nous nous

en servirons, faute de mieux, pour désigner un groupe tantôt de deux, tantôt de trois syllabes, selon la nature de Paccentuation, de même que nous maintenons les signes de quantité et ^ comme signes d'intensité. Le pied est donc tour à tour binaire : jour dedeuil ; ou ternaire : jour de bon-heur.

Dans la division rythmique d'une suite de sons, l'accent ne s'applique pas nécessairement au premier. En écoutant, par exemple, le battement du pouls ou le balancier d'une horloge, il arrive que l'on compte :

wn, deux; im, deux\ /féminine

ou : y accentuation binaire <C

un, deuXf un, deux^ \masculine

un, deux, trois ; un, deux, trois\ /féminine

ou : \ accentuation ternaire \^

UD, deux, trois ; un, deux, trois/ Nmasculiue.

Ainsi, dans un pied de deux syllabes, la première peut être accentuée et la seconde atone : :Z^/*emble, monsivQ ! ou la première atone et la seconde accentuée : Le sort cruel. Dans un pied ternaire, l'accent peut tomber ou sur la première : jour de honheur, ou sur la troisième : mes beaux rêves d'amoitr.

De là, quatre formes de pieds, antithétiques deux à deux:

deux binaires ; le trochée - ^ et l'ïambe ^ -

deux ternaires : le dactyle - ^ ^ et l'anapeste ^ -^ -

Les pieds, comme les vers, sont donc masculins ou féminins; mais, à la différence de la terminaison du vers, la désinence féminine du pied, lorsqu'elle n'est pas élidée, compte dans la mesure.

Quoique, dans le système de la formation du vers par la supputation du nombre des syllabes et par la rime, celle-ci s'applique indifféremment à la fin d'un pied, d'un hémistiche ou d'un véritable vers, le pied, simple élément, ne peut constituer un vers, lequel repose sur un principe de symétrie qui exige au moins deux termes.

Avec un seul accent, trois syllabes ne forment qu'un pied, tandis qu'avec deux accents ^ , elles forment un membre dipodique.

La dipodie.

Composée, comme son nom l'indique, de deux pieds binaires ou

ternaires, la dipodie est, dans sa forme simple, le prolongement du pied trochaïque :

- ^ - 1.3. Monde \mmense,

ou du pied dactylique :

- w w - 1.4. Boi des enfers.

Dans sa forme composée, elle est le redoublement du pied ïambique :

^ - -^ - 2. 4. Premier plaisir,

ou du pied anapestique :

^ ^ - w w 3. 6. Le premier qui fut; roi,

ou la combinaison de deux pieds hétérogènes :

^ ^ ^ 2. 5. Au clair de la lune, v^ ^ ^ 3. 5. Mon ami Pierrot.

Lorsque le premier pied est féminin sans élision, la syllabe atone qui le termine est reportée sur le pied suivant. La même notation convient ainsi aux membres dipodiques :

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