Toutes deux étaient, ô mon Dieu ! si belles
3. 5. 8. 11. On eût dit deux fleurs rayonnantes des bois ; — Mais comment choisir, me di?ais-je, entre elles ? Quand la mort les prit toutes deux à la fois.
Tous les vers, grands ou petits, peuvent ainsi se combiner pour former des strophes ; car le même système d'accentuation gouverne tour à tour le pied composé de deux ou de trois syllabes, le membre de phrase composé de deux ou de trois pieds, le vers composé de deux ou de trois membres et la période composée de deux ou de trois vers.
Tandis que la mesure, avec ou sans césure mobile, avec ou sans enjambements, et la rime plus ou moins riche, la rime pour Pœil plus que pour Poreille, ces deux bases de la prosodie actuelle, ne suffisent pas pour différencier les vers de la prose, pour déterminer l'espèce à laquelle ils appartiennent et en opérer la scansion, la distribution régulière des accents est la seule et vraie marque distinctive du vers qui reçoit d'elle son empreinte et son caractère.
Le poète ayant la faculté de se servir comme il Pentend des quatre sortes de pieds dont il dispose, toute ligne de prose est apte à devenir un vers, soit qu'elle ait un rythme par elle-même, soit qu'elle l'acquière par la répétition. Au lieu de rapprocher le vers de la prose selon l'idéal romantique, la rythmopée a pour but et pour effet d'élever la prose à l'état de vers, de substituer des réalités aux fictions et aux mensonges convenus sur lesquels repose toute la technique du vers français, de le faire jaillir, par l'accentuation, des entrailles de la langue, selon la théorie et la pratique des autres nations littéraires.
Nous ne pouvons mieux terminer cette étude qu'en empruntant à la préface du Vers français ancien et moderne de M. Ad. Tobler les excellentes remarques de M. Gaston Paris qui nous serviront à la fois de résumé et de conclusion :
« Toutes les innovations du XVP et du XVIP siècle n'ont été que des restrictions de liberté : exigence de l'alternance des rimes féminines et masculines, interdiction de l'hiatus, et déjà rime pour l'œil. L'époque moderne s'est affranchie, parfois avec peu de discernement, de certaines entraves (raideur de la césure et interdiction de l'enjambement) ; elle subit les autres avec une docilité qui rend assez risibles les prétentions de quelques-uns de ses coryphées à une farouche et titanique indépendance. Le plus grand malheur de notre versification est d'avoir conservé la mesure des syllabes et les conditions de leur homophonie telles que les avait établies le XVP siècle, d'accord avec la prononciation réelle d'alors. La prononciation a changé, et les règles qui l'avaient pour base ont été servilement maintenues, en sorte que nos vers sont incompréhensibles, dans leur rythme et leur rime, non seulement à l'immense majorité de ceux qui les entendent ou les lisent, mais encore, si on va bien au fond des choses, à ceux mêmes qui les font. L'interdiction de l'hiatus et l'exigence des rimes masculines et féminines alternées dispensent les poètes
d'étudier par eux-mêmes les conditions variables de la succession harmonieuse des mots et des vers ; la fixation de la mesure des mots par une prosodie surannée fait que leurs hémistiches et leurs vers ne sont complets que sur le papier, et par conséquent éteint en eux le sentiment vivant du rythme ; la détermination des rimes par une orthographe dont le principe est faux et qui ne suit même pas fidèlement son principe, efface tellement chez eux ^instinct naturel auquel répond la jouissance de Fhomophonie, que, non seulement ils se privent de rimes excellentes et neuves que la langue leur fournira en masse dès qu'on aura levé la plus absurde des prohibitions, mais qu'ils joignent sans cesse des mots dont l'un se termine réellement par une voyelle et l'autre par une consonne (Pathmos et mots^ emplis et lis) ce qui constitue une véritable assonance, — ou même des mots qui n'ont pas la même voyelle accentuée (âme et lame, trône et couronnej ce qui ne fait ni une rime ni une assonance, ou enfin des mots qui diffèrent de ces deux manières à la fois fmer et écumer) parce qu'ils s'écrivent de même ou parce qu'ils ont jadis rimé ensemble. »
Le vers français restera- 1- il étouffé sous un fatras de règles ineptes et pédantesques ? prendra-t-il un libre essor en régularisant son vol, ou finira-t-il par se dissoudre en prose ?
Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?
C'est le secret de l'avenir.