V. Hugo
des adjectifs, la routine exige que les deux premières persouiies plurielles du présent et de l'impératif des verbes en ter soient également dissyllabiques (nous étudi-ons, étiidi-ez avec la même valeur prosodique qu'au subjonctif: il faut que nous étudi-ions), tandis que celles de l'imparfait et du subjonctif des autres verbes sont monosyllabiques (nous descen-dions, il faut que nous descendions). La raison qu'on en donne, c'est que la terminaison ier de l'infinitif est dissyllabique. Est-ce donc là un dogme immuable ? Et ne peut-on pas dire gra-cier comme on dit a-citr, asso-cier comme dos-siev, licen-cier comme cen-sier, remer-cier comme mercAer, men-dier comme aman-dier, ma-nier comme pa-nier, co-pier comme pa-pier, estro-pier comme pied et contrepied, en-vier comme jan-vier, et ainsi de suite ?
Victor Hugo, expliquant sa réforme, se vante d'avoir
Affiché sur Lhomond des proclamati-ons. On y lisait : Il faut que nous en finis-sions.
Sans doute, c'était quelque chose, c'était beaucoup de restituer à la langue des Dieux une certaine quantité d'expressions de la langue des hommes. Mais était-il nécessaire, ayant entrebaillé la porte, de la refermer aussitôt devant une infinité d'autres mots, exclus depuis longtemps, non pour cause de roture, mais pour cause de longueur. En écrivant :
Je fis souffler un vent révoluti-onnaire,
Je mis un bonnet rouge au vieux dicti-onnaire,
ne se donnait-on pas un démenti à soi-même ? N'est-ce pas ici surtout que l'école romantique eût dû chercher à rapprocher la poésie de la prose ? et n'eût-elle pas trouvé dans cette simple recherche de l'euphonie une source de richesse et de variété infiniment plus abondante que dans l'enjambement de quelques vers éclopés ?
li suffisait pour cela de reconnaître que la tâche de la poésie est de fondre à l'intérieur des mots les voyelles en diphtongues et de n'admettre l'hiatus que là où la prononciation l'exige absolument. S'il est vrai, comme le prétend Vauvenargues que la bonne poésie a pour efî'et d'abréger la prose, tandis que la mauvaise l'allonge, il est clair que nos règles de versification doivent rendre très rares les bons vers.
Ce n'est donc pas saus raison que M. de Banville se prend à regretter, comme le faisait M. Legouvé à propos de l'hiatus, que Victor Hugo, ^x cet Hercule aux mains sanglantes, n'ait pas été révolutionnaire tout à fait et qu'il ait laissé vivre une partie des monstres qu'il était chargé d'exterminer avec ses flèches de flammes ! Il pouvait, lui, de sa puissante main, briser tous les liens dans lesquels le vers est enfermé, et nous le rendre absolument libre, mâchant seulement dans sa bouche écumante le frein d'or de la Rime ! Ce que n'a pas fait le géant, nul ne le fera, et nous n'aurons eu qu'une révolution incomplète > .
Abstraction faite de la notion primordiale du rôle de l'accent, laquelle lui échappe complètement, M. de Banville ne se trompe pas sur la nature des obstacles qui paralysent l'essor du vers français. Il se reporte en soupirant au temps où le poète pouvait se promener dans les forêts vierges sans avoir à craindre de voir quelque hydre ou quelque dragon se dresser tout-à-coup devant lui pour lui barrer le passage. C'est au delà de Ronsard qu'il espère retrouver le vers dans son état de nature : c avant Ronsard et jusqu'à lui, le poète ne connaît pas d'autre obligation que celle de rimer et de bien rimer. D'ailleurs, pas de réglées, pas d'entraves, pas de liens. Depuis Ronsard et par lui (il faut bien l'avouer !) nous avons eu, au contraire, tout un arsenal de règles. Y avons-nous gagné quelque chose? Nous y avons tout perdu, au contraire. »
Le reproche est grave. Est-il bien vrai que le patron de l'école romantique ait à porter la responsabilité du déraillement de la versification ?
Ecoutons les chefs d'accusation.
« Jusqu'à Ronsard, dit M. de Banville, le poète reste le maître de faire se rencontrer deux voyelles qui ne s'élident pas... On sait que le prince des poètes décréta la suppression de l'hiatus et l'entrelacement régulier des rimes masculines et féminines. »
Or, nous avons vu déjà que Ronsard, appuyé sur Homère et sur Virgile, ne trouvait pas malséant la rencontre des voyelles et des diphtongues qui ne se mangent point ; aussi ses vers et ceux de ses contemporains ne fourmillent-ils pas moins d'hiatus que ceux de ses prédécesseurs.
Quant à l'alternance des rimes de sexe difi'érent, elle n'est pas de son invention. Avant sa naissance, Jean Bouchet l'avait promulguée, et tout en y adhérant, le chef de la Pléiade en faisait si
peu une règle absolue que Tun de ses sonnets des Amours de Marie {« J'ay PTime pour un licfc de regrets si touchée >) comprend dix vers féminins de suite. A la Belle leçon de Villon avx enfants perdus dont la première strophe est toute en rimes masculines et la seconde en rimes féminines, on peut opposer difiPérents morceaux de Baïf, condisciple puîné de Ronsard. (^) : non content d^écrire des poèmes entiers, soit en vers masculins, soit en vers féminins, Baïf ne tient plus, dans ses jeux, aucun compte de la différence du sexe de ses rimes.
5 Jusqu'à Ronsard, poursuit le réquisitoire, le poète peut mettre à la césure un mot terminé par un e muet faisant syllabe :
De vielz docteurs, on laisse la pratique ;
On se raiUe — de vielz musiciens;
On desprise — toute vieille phisique ;
On déchasse — vielz géométriciens ;
On apprête — jeunes grammairiens. "
On ne devait guère s'attendre à voir M. de Banville revendiquer cette liberté pour le poète; dans son exposé des règles mécaniques des vers, il ne se borne pas, en effet, à répéter après tous les césuristes que Ve muet non élidé ne peut être placé à l'hémistiche, mais il justifie ainsi cette interdiction: « La raison en est simple. C'est que, pour indiquer la césure, le repos, il faudrait alors appuyer sur Ve muet bien plus que ne le permet la prononciation française >.
Enfin, jusqu'à Ronsard, le poète « peut aussi mettre à l'intérieur d'un vers les diphtongues ée et ie non placées devant une voyelle et faisant syllabe, et les mots terminés par une diphtongue suivie d'un s :
Rivière, fontaine et ruisseau Portent en livré-e jolie Goultes d'argent d'orfaverie.
Charles d'Orléans.
(}) Voir notamment, dans iea Poésies choisies de J. A. de Baïf, publiées par M. Becq de Fouquières la Vie des champs, Amour fuitif tout en vers féminins, la Complainte de la royne de Navarre, et plusieurs chansonnettes toutes en vers masculins, divers sonnets tout à rimes féminines ou à rimes masculines, sans compter les strophes plus compliquées à J. T. de Courville et à Monseigneur de Villequier.
Jamais n'oubli-e ces bons mots.
Éloy d'Amerval.
Grivelé-es comme saulcisses.
François Villon. «-
Pour être complet, M. de Banville aurait dû joindre aux diphtongues ée et ie la diphtongue iie et les voyelles doubles ai-e, oi-e, oiù-e, au-e, ui-e (^).
Or, toutes ces formes persistent au XVP siècle. On les rencontre par centaines chez Ronsard (^) et ses contemporains.
Q) Grief ne fais à jeune ne vieulx Soy-e sur pied ou soye en bière.
Les autres mendi-ent tout nudz
Et pains ne voy-ent qu'aux fenêtres.
F. Villon.
Nouvelles ont couru en France Par maints lieux que j'estoy-e mort, Dont avoi-ent peu desplaisance Aucuns qui me hay-ent à mort,
Charles d'Orléans.
Toutes eau-es vont vers la mer ; Au malade tout est amer.
Octavien de S- Gelais.
(') Ronsard nous peint la quenouille comme
Longue, palladéenne, enflé-e, chansonnière.
— Plein de pensé-es vagabondes, Plein d'un reraors et d'un souci.
— Mari-e, levez-vous, vous êtes paresseuse.
— La merceri-e que je porte, Bertrand, est bien d'une autre sorte.
— Esternn-e trois fois ; ta tête chevelue...
— Il s'efFray-e du bruit d'une feuille légère...
-r- Non une fois Troy-e fut prise.
Etc. etc.
Elles subsistent encore, au siècle suivant, à Fétat d'archaïsmes (^). Il est plus surprenant d'en retrouver la trace jusqu'à nos jours :
Qu'en pensez vous ? Alors l'ange le ray-era.
A. DE Vigny.
II faut que le gibier pay-e le vieux chasseur.
Baudelaike.
Ceux d'aujourd'hui.
— Tu mens !
— Pay-e-toi sur les mots.
Sully Prudhomme.
Sur le pavé luisant que les lueurs bénies,
Du sanctuaire au seuil, rayent de reflets roux...
Qu'un sang nouveau toujours pay-e le sang qu'on verse.
Leconte de Lisle.
Terminons l'énumération des méfaits attribués à Ronsard par M. de Banville. Jusqu'à lui toujours, le poète « peut même ne tenir aucun compte de la syllabe muette^ comme dans cet autre vers de Villon :
La pluye nous a débuez et lavez qui se prononce comme s'il y avait :
La plui nous a débuez et lavez.
(^) Anthé-e dessous lui la poussière mordit.
Malherbe.
On leur fait admirer les bai-es qu'on leur donne.
Corneille.
La bourse est criminelle et pay-e leur délit... Mais elle bat ses gens et ne les pay-e point... Ce que voy-ent mes yeux, franchement je m'y fie... Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement Tu n'en vas recevoir le juste pay-ement... Ils croi-ent que tout cède à leur perruque blonde... Anselme, mon mignon, cri-e-t-elle à toute heure... La parti-e brutale alors veut prendre empire Dessus la sensitive....
Molière.
Il nous offre d'ailleurs dans la même strophe un exemple de la diphtongue ies placée dans l'intérieur d'un vers et faisant syllabe :
La pluye nous a débuez et lavez Et le soleil desséchez et noirciz ; Pi-es, corbeaux, nous ont les yeux cavez, Et arrachez la barbe et les sourcilz. »
Ces sortes de syncopes également, comme du reste tout le mécanisme du vers, sont communes au XV^ et au XVP siècle. Les verbes je prie, je supplie sont écrits à chaque instant :je pri\ je suppW ; placés à la fin du vers, ils constituent, selon l'orthographe qu'on leur assigne, tantôt des rimes féminines, tantôt des rimes masculines (^).
Assurément, les romantiques ne pouvaient traiter une langue sur laquelle l'Académie avait passé avec aussi peu de ménagement que leurs prédécesseurs trituraient une langue en voie de formation. S'ils tenaient à faire entrer dans leurs vers les mots en ée, ie, ue, oie, oue, etc., ils avaient à choisir entre l'e muet faisant syllabe et Ve muet syncopé.
M. de Banville ne nous dit pas à laquelle de ces deux libertés il accorde la préférenqe. Donne-t-il raison à la prononciation contre l'orthographe comme dans :
La plui' nous a debuez et lavez,
ou à l'orthographe contre la prononciation comme dans :
Pi-es, corbeaux, nous ont les yeux cavez P
Le bouc émissaire Ronsard ne s'est pas contenté d'user largement des mômes privautés que ses devanciers et ses contempo-
(^) Belleau, l'amour te poind ; je te pri', ne l'oublie. Je te suppli', maîtresse, désormais....
Retourne, je te prie, Printemps, père des fleurs ; il faut qu'on te marie.
Mais peins-moj, je te suppli' D'une treille le repli.
Ronsard.
rains ; il a donné sur ces questions que M. de Banville livre à l'arbitraire, au caprice individuel, non pas un arsenal, mais une seule règle fixe qui lève toute difficulté. La voici :
« Tu dois oster la dernière e féminine, tant des vocables singuliers que pluriers qui se finissent en ée et en ees, quand de fortune ils se rencontrent au milieu de ton vers. Exemple du féminin plurier :
Roland avait deux épé-es en main.
Ne sens-tu pas que ces deux épé-es en main offencent la délicatesse de Faureille ? Et pour ce, tu dois mettre :
Roland avait deux épé'-s en la main, ou autre chose semblable. Exemple de Ve féminine singulière : Contre Mézance Ené-e print sa picque.
Ne sens-tu pas comme derechef Éné-e sonne très-mal dans ce vers {}) ?
Pour ce, tu mettras :
Contre Mézance Ené' branla sa picque.
Autant en est-il des vocables terminez en oue et ue comme roue, joue, nue, venue et mille autres qui doivent recevoir syncope au milieu de ton vers, si tu veux que ton poème soit ensemble doux et savoureux. Pour ce tu mettras : rou',jou', nu', etc. *
Cela revient à dire que Ve désigné alors comme féminin (ou plutôt féminine) quand il est précédé d'une voyelle, ne compte pas dans la mesure du vers, parce qu'il ne compte pas dans la prononciation. La conformité du vers et du parler exigeait qu'il disparût de l'orthographe comme de la mesure. C'est pourquoi les poètes du XVI^ siècle écrivent : je prîrai, je loûrai, en se bornant à remplacer Ve muet par un accent circonflexe qui commande l'allongement de la voyelle. Au siècle suivant, la poésie impose cette orthographe à la prose ; Vaugelas écrit et prononce remercîment. Les poètes écrivent :
Et nous le privons tous de lui servir de père.
Racine.
(^) Ronsard s'en était sans doute aperçu en écrivant :
Celui qui, sur la tête sienne, Voit l'épé-e sicilienne.
Les flots contre les flots font un rem^l-ménage Horrible. Molière.
Un vieux singe en malice, insolente, revêche, Coquette, sans esprit, menteuse, ^^^e-grièche.
Regnard.
Dans d'autres mots, tels que dénu-e-ment, dévou-e-ment, pay-ement, etc., Ve muet persiste plus longtemps ; l'écriture est en retard sur la prononciation.
Tandis que le subjonctif soi'e?!^ avait déjà opéré sa conversion au temps de Ronsard (^) Ve muet compte encore dans aie, aient (^).
Plus tard, celui-ci devient monosyllabe à son tour (^), sauf dans quelques archaïsmes {*).
Or, si Fon peut dire ;
Je m'étonne qu'ils aient oublié cette nuit Ce qu'hier ils disaient,
un déplacement du monosyllabe aient ne peut modifier en rien sa valeur prosodique ; on pourrait, par conséquent transposer ces vers ainsi :
Je m'étonne qu'ils aient Oublié cette nuit ce qu'hier ils disaient...
(^) Et bien qu'ils soient quatre éléments divers.
Ronsard.
(^) Je suis enfant, n'ay-e crainte.