CONCLUSIONS BRUSQUES
Vous n'en approchez point. La chétive pécore S'enfla si bien qu'elle creva
Ajant décrit toute la scène, l'auteur termine en énonçanl brusquement l'événement final.
Et pleures du vieillard, il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter
(Id., XI, 8).
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise De rencontrer un limaçon
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse De rencontrer un malotru
(Id., Vil, 5).
Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir, Je t'ôterai ton plumage
(Id., U, 17, Le paon se plaignant à Junon).
A une menace formulée ainsi dans un petit vers qui la met de cette façon en relief, il n'i a rien à répondre ; aussi la fable est finie.
J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison. Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église. Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux ; On le fit pour cuire vos choux
(Id., IX, 1).
C'est le trait, qui conclut la discussion et la fable.
Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose ; Et tout le changement que je trouve à la chose. C'est d'être Sosie battu
(Molière, Amphitryon).
La conclusion n'est pas obligatoirement celle de la fable ; elle peut être celle d'une période, d'un développement :
Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats, Elle passoit pour un oracle
(La Fontaink, VII, 15).
Le petit vers résume tout.
D'abord il s'j prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n'y manqua rien
(Id., XII, 9).
C'est la dernière forme du développement.
Une autre la suivit, une autre en fit autant : Il en vint une fourmilière
(Id , m, 4).
C'est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuse? Ne vous sauveront pas, je vous en avertis : Vous viendrez toutes au logis
(Id., 111, 18).
J'ai vu que c'étoit moi, sans aucun stratagème ; Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait, Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes ;
Enfin deux gouttes de lait
Ne sont pas plus ressemblantes
Molière, Amphitryon),
Les petits vers sont la conclusion et la manière la plus frappante que trouve Sosie d'exprimer la ressemblance de Mercure avec lui.
Elle fait subsister l'artisan de ses peines, Enrichit le marchand, gage le magistrat. Maintient le laboureur, donne paye au soldat. Distribue en cent lieux ses grâces souveraines. Entretient seule tout l'Etat
(La Fontaine, III, 2).
Résumé d'une énumération.
Je me dévouerai donc, s'il le faut : mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi ;
Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse
Le petit vers mis en relief est très important puisqu'il est la conclusion brusque du discours du lion et prépare le reste de la fable.
C'est pour des raisons analogues que lorsqu'une strofe se termine par un petit vers, il doit contenir l'idée essentielle de la strofe, celle qui résume tout ce qui précède ; il doit être la quintessence du développement. Ici c'est beaucoup plus le changement de mètre que le changement de vitesse qui frappe et attire l'attention ; l'effet est à peu près aussi considérable par exemple lorsque c'est un vers de 6 sillabes que lorsque c'est un dimètre de 8 qui vient après un tétramètre de 12 :
0 lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir
(Lamartine, Le lac).
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet.
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m'enlaçait.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
A bercé mes beaux jours.
Les voilà ces buissons où toute ma jeunesse, Comme un essaim d'oiseaux chante au bruit de mes pas. Lieux charmafits, beau désert où passa ma maîtresse.
Ne m'attendiez- vous pas ?
Ah 1 laissez-les couler, elles me sont bien chères, Ces larmes que soulève un cœur encor blessé ! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !
(Musset, Souvenir).
Dans ces strofes le petit vers contient toujours l'idée essentielle, l'idée même de la pièce et la met en relief, non pas
parce qu'il est le dernier vers d'un développement ou d'une strofe, mais parce qu'il constitue un changement de mètre. Il peut donc i avoir plusieurs petits vers dans une strofe et ils peuvent i être à n'importe quelle place. Il en résultera toujours un contraste et un éveil de l'attention, et il ne faut pas que ce soit sans raison. Dans tous les cas, il faut que le changement de mètre soit justifié par le sens ; mais les effets qu'il produit peuvent être extrêmement nombreux et variés. Nous avons vu le poète introduire un petit vers après ua grand pour obtenir des mesures plus rapides sans être obligé de rendre les mesures voisines plu^ lentes, et par conséquent pour peindre la rapidité. Le mouvement rapide peut être un mouvement fisique ou un mouvement moral, un mouvement qui n'est que dans l'esprit du poète ; dans cet ordre d'idées un vers rapide peut aussi lui servir pour expr'mer quelque chose sur quoi il veut passer rapidement, ne pas insister. Souvent au contraire le petit vers venant après un grand lui fournit un moyen de mettre en un relief singulier l'idée principale. Il semble qu'il i ait là une contradiction, si le même procédé sert tantôt à diminuer, tantôt à augmenter l'importance de l'idée exprimée. En réalité, il n'i en a pas ; il i a seulement plusieurs faits en jeu. La rapidité d'un vers n'a pas seulement pour effet d'accroître la vitesse du débit, mais en même temps de resserrer les éléments de ce vers; c'est pourquoi elle peut servir pour exprimer une idée sintétique qui conclut et résume un développement. En outre le changement de mètre produit une surprise qui fiappe l'esprit et met en relief l'idée exprimée. La réunion des deux moyens n'est pas nécessaire ; l'effet est plus considérable s'ils sont combinés, mais le changement de mètre seul, sans changement de vitesse, annoncé par l'arrivée de la rime, suffit. D'ailleurs même quand tous deux sont réunis, c'est, suivant l'idée exprimée, presque uniquement Tun qui produit son effet, l'autre restant en quelque sorte latent.
Voici d'abord quelques strofes qui présentent des petits vers à des places régulières, mais aussi bien à Tintérieur de la strofe qu'à la fin :
Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme