V. Hugo, Châtiments^ La reculade
Ce qui fait la vigueur, l'impression puissante de l'iambe, n'est pas ce fait qu'il i a continuellement changement de mètre, mais que les deux mètres qui alternent sont d'une part le plus ent et d'autre part le plus rapide de la versification française. Si les vers qui alternent sont d'autre vers, par exemple le vers de 10 et celui de 8, le contraste est beaucoup moins grand. Tous les éléments sont bien encore mis en relief, mais la vigueur a disparu. Voici un exemple emprunté à la ISuit de décembre qui fera bien sentir dans quelle mesure rimpression est moins puissante :
Qui donc es-tu ? — Tu n'es pas mon bon ange ;
Jamais tu ne viens m'avertir.
Tu vois mes maux (c'est une chose étrange ! ]
Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie.
Et je ne saurais t'appeler...
et plus loin :
Partez ! Partez ! la Nature immortelle,
N'a pas tout voulu vous donner.
Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle,
Et ne savez pas pardonner !
Allez, allez, suivez la destinée ;
Qui vous perd n'a pas tout perdu....
Enfin, pour compléter ces renseignements qui caractérisent les iambes, nous ajouterons que l'on peut avoir exactement
MAINTIEN DU iMEME METRE 105
le même mouvement ritmique et les mêmes rapports de vitesse si Ton fait alterner le vers de six sillabes avec le vers de quatre ; tous les éléments seront en relief de la même manière, mais l'ampleur aura disparu parce que les rimes arrivent trop vite, et que les deux ritmes se succèdent également trop vite ; d'où, au lieu de l'ampleur, une allure sautillante et saccadée :
Ni la vierge de Grèce,
Marbre vivant ; Ni la fauve négresse.
Toujours rêvant ; Ni la vive Française,
A l'air vainqueur ; Ni la plaintive Anglaise, N'ont pris mon cœur!
Tous ces beaux corps sans âmes
Plaisent un jour. ..
Hélas I j'ai six cents femmes
Et pas d'amour!
(Th. Gautier, Sultan Mahmoud).
Une conséquence de ce que nous venons de dire, c'est que si tous les éléments d'un développement ou d'une énumération ont la même valeur, il faudra conserver le même mètre ; une fois un mètre adopté, si les vers qui suivent sont dans le même mètre, ils n'ont rien de saillant par l'effet du mètre :
Jean Lapin allégua la coutume et l'usage : Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils, L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean transmis. Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?
(La. Fontaine, VII, 16),
Pas de changement d'idée, pas de changement de mètre.
Nul mets n'excitoit leur envie ; Ni loups ni renards n'épioient
La douce et l'innocente proie ; Les tourterelles se fujoient ; Plus d'amour, partant plus de joie
Nous signalerons à ce sujet quelques erreurs de La Fontaine, c'est-à-dire quelques points qui sont en contradiction avec les principes mêmes qu'il avait coutume d'appliquer ; car il i a des erreurs, des fautes et des négligences chez les plus parfaits, et il i a autant de profit à les relever, qu'à reconnaître et à admirer leurs mérites :
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
L'éléphant devoitsur son dos
Porter l'attirail nécessaire.
Et combattre à son ordinaire ;
L'ours, s'apprêter pour les assauts ; Le renard, ménager de secrètes pratiques ; Et le singe amuser l'ennemi par ses tours. Renvoyez, dit quelqu'un, les ânes qui sont lourds
(lD.,V, 19).
Les quatre petits vers sont le développement de l'idée annoncée dans le grand, mais il n'i a pas de raison pour que le mètre change pour parler du renard et du singe qui ne jouent pas de rôle spécial dans cette fable, et il en résulte que le dernier vers qui noue la fable n'a pas le relief qui lui conviendrait.
Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat,
Dame belette au long corsage.
Toutes gens d'esprit scélérat
(ID., Vlll, 22),
Il n'i a pas de raison pour mettre ainsi en évidence la belette qui ne joue pas de rôle particulier dans la fable. Tous les animaux devraient figurer dans des vers semblables ; il est probable que La Fontaine a dérogé ici à ses abiLuJes pour ne pas renoncer à cette jolie expression :
Dame belette au long corsage.
EXPRESSION d'un CONTRASTE 107
Nous avons vu plus aut qu'un contraste était bien marqué par un changement de mètre. Il en sera évidemment de même d'un changement quelconque dans les idées, dans la suite du développement, de l'arrivée d'un événement nouveau, de l'entrée en scène d'un nouveau personnage :
Sous un sourcil épais il avoit l'œil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portoit sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins
changement de mètre parce qu'on passe de la personne à son vêtement.
Celui-ci, glorieux d'une charge si belle, N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
11 marchoit d'un pas relevé
Et faisoit sonner sa sonnette
...ses plus proches voisins Ne s'en sentoientnon plus que les Américains. Ce fut leur avantage : ils eurent bonne année,
Pleine moisson, pleine vinée :
Monsieur le receveur fut très mal partagé.
L'an suivant, voilà tout changé :
Il ajuste d'une autre sorte
La température des cieux.
Son champ ne s'en trouve pas mieux ; Celui de ses voisins fructifie et rapporte
Le premier petit vers développe l'idée indiquée dans le second émistiche de l'alexandrin qui le précède. L'alexandrin qui le suit marque un contraste; puis le ton change avec une autre série d'événements, et le dernier grand vers marque de nouveau un contraste.
Je la conduirai si bien Qu'on ne se plaindra de rien.
Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle
(Id. VII, 17).
Un nouveau personnage entre en action .
Daims et cerfs de climat changèrent.
Chacun à s'en aller fut prompt.
Un lièvre apercevant l'ombre de ses oreilles