ID., V
...lassé de vivre Avec des gens muets, notre homme, un beau matin, Va chercher compagnie et se met en campagne .
L'ours, porté d'un même dessein,
Venoit de quitter sa montagne.
Tous deux par un cas surprenant,
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur : mais comment esquiver? et que faire? Se tirer en gascon d'une semblable affaire Est le mieux; il sut donc dissimuler sa peur.
L'ours, très mauvais complimenteur.
Lui dit : Viens t'en me voir. L'autre reprit : Seigneur
(Id., VIII, 10),
changement de mètre chaque fois qu'il i a changement de personnage ou événement nouveau ; au troisième petit vers il n'i a pas de changement de mètre parce qu'il s'agit d'un événement prévu. Le dernier événement, préparé par l'avant dernier vers, est un événement unique à deux personnages.
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ; Mes pieds ne me font point d'honneur,
Tout en parlant de la sorte,
Un limier le fait partir.
Il tâche à se garantir ;
Dans les forêts il s'emporte.
Son bois, dommageable ornement, L'arrêtant à chaque moment, Nuit à l'office que lui rendent Ses pieds de qui ses jours dépendent
DEGASILLABES A RKJET 109
Le premier changement de mètre marque un contraste : il oppose les pieds au front. Après ce vers de uit sillabes il survient un événement brusque et inattendu, l'arrivée du limier suivie de la fuite du cerf. Un changement de mètre était nécessaire, mais un vers d*uti nombre de sillabes pair n'eût pas exprimé cette surprise et ce mouvement précipité; d'où l'emploi du petit vers boiteux de sept sillabes. Après quatre vers, l'octosillabe nous ramena pour le ton et l'idée au commencement de la fable.
Messire loup vous servira, S'il vous plait, de robe de chambre.
Le roi goûte cet avis-là.
On écorche, on taille, on démembre Messire loup. Le monarque en soupa
(lD.,VIII,3),
Après les conseils du renard, et l'acquiescement du lion, on passe immédiatement aux actes, à l'exécution ; d'où nécessité d'un changement de mètre. Il i a changement de mètre bien que ce soit un octosillabe, car il a trois mesures. En réalité c'est une sorte d'alexandrin qui arrive, mais un alexandrin dont la 4^ mesure est rejetée par la rime sur le vers suivant. Ce » messire loup » qui est ainsi mis en relief par le vers de 10 sillabes était bien inattendu au commencement de la fable.
Nous venons de rencontrer un vers dans lequel le commencement seul est important ; c'est pour ce commencement qu'à lieu le changement de mètre, le reste du vers est insignifiant. Ce fénomène n'est pas rare chez La Fontaine, c'est même le cas le plus fréquent lorsqu'il emploie un vers de 10 sillabes isolé ; cela s'explique fort bien ; une fois qu'il amis en relief ce qu'il voulait faire ressortir, qu'importe la fin du vers? En voici d'autres exemples :
Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose Que le défunt. Ah! dit-elle aussitôt Un cloître est l'époux qu'il me faut
(iD., VI, 21),
Les mots en rejet dans le vers de 10 sont ce qu'il i a de plus snillant dans toute la fable. C'est en même temps le centre de la fable ; toute la première partie 1 aboutit, et c'est le point de départ de tout le reste. — Le second émistiche est sans intérêt ; le ritme n'a donc chaajjé que pour ces mots, car le second émistiche est celui d'un alexandrin.
Vous moquez-vous? dit l'autre : ah! vous ne savez guère Quelle je suis. Allez, ne craignez rien
(Id., VIII, 6),
ce « quelle je suis o annonce tout le reste de la fable, étant donné qu'il va être immédiatement commenté par
L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle; Elle va la répandre en plu^ de dix endroits.
Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle.
Ce qu'il voulut, sa porcelaine encore : Le luxe et la folie enflèrent son trésor; Bref, il plut dans son escarcelle
(Id., VII, 14).
« Ce qu'il voulut » est le mot important, le résumé de toute la première partie, la même idée que le vers de huit sillabes ; le deuxième émistiche est presque du remplissage.
Il avoit dans la terre une somme enfouie ,
Son cœur avec, n'ayant autre déduit
Que d'y ruminer jour et nuit
«son cœur avec » prépare les lamentations qui vont suivre.
Nous croyons avoir examiné dans les exemples précédents tous les cas qui peuvent se présenter et comme ils s'expliquent tous parfaitement par les principes que nous avons posés au début, la justesse de nos explications est par là démontrée. Néanmoins, comme dit le fabuliste :