‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 29 sur 135 · LE GLAND ET LA CITROUILLE · texte numérisé non relu

LE GLAND ET LA CITROUILLE

Cette réflexion embarrassant notre homme, On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit ; Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit. Il s'éveille; et portant la main sur son visage, Il trouve encor le gland pris au poil du menton. Son nez meurtri le force à changer de langage : Oh ! oh ! dit-il, je saigne ! Et que seroit-ce donc S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde...

Pourquoi Tauteur n'a t-il pas changé de mètre dès le second vers de cette tirade, pour les paroles de Garo :

On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit,

parce que le villageois qui dort déjà à moitié ne les a sûrement pas prononcées d'un ton bien vif, mais surtout parce que placées ainsi au milieu de la narration et encadrées dans le récit fait par le poète, elles perdent en quelque sorte leur personnalité, bien qu'elles soient au stile direct, et deviennent simplement comme ce qui les précède et ce qui les suit un des événements que rapporte le fabuliste. Au uitième vers, le dormeur réveillé reprend la parole; pourquoi n'i a-t-il pas changement de mètre ?les paroles du pajsan ne sont-elles pas une brusque explosion de surprise suivant les constatations qu'il a faites ? Non ; c'est en faisant ces constatations qu'il parle et qu'il se prend à réfléchir sur ce qui lui est arrivé et ce qui aurait pu lui arriver, et pas plus ici que précédemment ses réflexions ne sont rapides : la nature de son cerveau s'i oppose absolument :

Oh ! oh ! dit-il, je saigne ? et que seroit-ce donc S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde, Et que ce gland eût été gourde ?

Le petit vers rapide qui termine cette frase est là parce que au milieu de sa méditation il se rappelle soudain les réflexions qu'il avait faites avant son sommeil; c'est comme plus aut la conclusion de ses réflexions, aussi avons-nous le même ton que précédemment ; notons d'ailleurs que ce vers est d'une

importance capitale puisqu'il rappelle tout le sujet delà fable et amène le dénouement ; il était donc nécessaire de le mettre en relief.

En même temps le villageois se rappelle que non seulement il voulait mettre les citrouilles à la place des glands, mais qu'il accusait aussi le Créateur de s'être mépris ; il envisage ce second point, d'où le vers lent :

Dieu ne l'a pas voulu : sans doute il eût raison,

et aussitôt qu'il a trouvé la solution de ce problème il le dit de nouveau vivement :

J'en vois bien à présent la cause.

La fable est terminée, l'auteur en a exposé tous les événements, et n'a plus rien d'intéressant à nous dire, aussi la clôt-il brusquement sans changer de ritmi par deux petits vers rapides :

En louant Dieu de toute chose, Garo retourne à la maison.

Prenons une fable un peu plus compliquée : Les deux Pigeons (IX, 2)

Le poète introduit ses personnages et expose le sujet de la fable en petits vers rapides :

Deux pigeons s'aimoient d'amour tendre : L'un d'eux, s'ennujant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ? Voulez-vous quitter votre frère ? L'absence est le plus grand des maux : Non pas pour vous, cruel ! Aux moins que les travaux...

Pourquoi n'avons-nous pas changement de mètre pour la réflexion morale :

L'absence est le p'us grand des maux ?

parce qu'elle est ici un des arguments de l'un des deux pigeons, exactement au même titre que

Voulez-vous quitter votre frère,

et que par conséquent il la dit du même ton. Mais lorsque son discours devient un reproche personnel, le mètre change aussitôt :

Non pas pour vous, cruel ! Au moins que les travaux...

Dans ce vers, fénomène que nous avons rencontré plusieurs fois, c'est le premier émistiche surtout qui est important, et c'est pour lui uniquement qu'a lieu le changement de mètre. Le second émistiche sert à introduire un développement nouveau, un nouvel argument suscité au pigeon par son amour pour son frère, argument dont les éléments sont mis en relief par un changement de mètre immédiat, un retour au vers de 8 sillabes dès la fin de cet alexandrin :

Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor si la saison s'avançoit davantage !

Nous voyons un nouveau changement de mètre parce que l'oiseau passe des possibilités générales aux faits particuliers, et une fois ce mètre déterminé tous les faits particuliers qui lui viennent à l'esprit, il les énonce dans le même mètre :

Encor si la saison s'avançoit davantage ! Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annoLçoit malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas ! dirai-je, il pleut.

Ces deux mots « que faucons, que réseaux » sont le développement de cette expression plus générale « que rencontre funeste » ; ordinairement dans un cas pareil, nous l'avons vu,

La Fontaine insiste sur les détails qui précisent une idée générale en changeant de mètre ; il ne Ta pas fait ici, mais il leur a donné un relief équivalent en coupant le sens à l'émistiche. Il i a trouvé cet avantage d'avoir à sa disposition un second émistiche pour introduire, comme tout à l'eure, une idée nouvelle. Le pigeon ne craint pas seulement pour son ami le danger accidentel et problématique d'être tué ou pris, mais sa sollicitude fraternelle va jusqu'à s'inquiéter des simples souffrances que lui causeront certainement les changements d'atmosfère ; cette idée était déjà comprise dans ce vers :

Encor si la saison s'avançoit davantage !

mais il la reprend ici sous un autre aspect, avec une allure plus vive en montrant à l'égoïste voyageur quelles seront ses continuelles angoisses, les questions qu'il se posera avec inquiétude, et il les présente en stile direct, comme s'il se les faisait déjà. C'est pourquoi, aussitôt cette pensée introduite par le second émistiche, le mètre change et redevient plus rapide :

Hélas ! dirai-je, il pleut :

Mon frère a-t-iltout ce qu'il veut, Bon soupe, bon gîte, et le reste ?

Cette expression « tout ce qu'il veut » se détaille et se précise dans levers suivant; c'est bien encore un octosillabe, mais il est ritmé à trois mesures au lieu de deux ; il est donc notablement plus lent (il i a ralentissement d'un tiers) et produit l'écartement analitique nécessaire.

Le pigeon cesse de parler et le poète nous indique l'effet produit sur son compagnon par ses paroles. Il faut un nouveau changement de mètre. La Fontaine l'obtient très simplement en rendant à Toctosillabe son allure abituelle à deux mesures :

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur ; Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin....

tt LES DEUX PIGEONS » 117

H semblait qu'il allait céder, mais il se produit soudain un revirement dans son opinion et il s'abandonne à son projet aventureux. Ce revirement est marqué par le retour à l'alexandrin qui subsistera tant que l'idée se développera sans qu'aucun détail demande à être mis en relief:

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point ; Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite. Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère, N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : j'étais là ; telle chose m'avint :

Vous y croirez être vous même

Le premier petit vers :

Mes aventures à mon frère,

contient dans les mots « à mon frère > l'unique marque de tendresse que le voyageur donne à son ami. Il demandait pour cela seul à être mis en évidence, mais il sert surtout à attirer l'attention par le changement de mètre qu'il constitue, et elle se porte sur le commencement du vers suivant:

Je le désennuierai....

C'est en efî'et le grand argument qu'il oppose aux bonnes raisons du pigeon casanier. Il est beaucoup moins sentimental que ce dernier, et ne trouve pas autre chose à dire. Il s'efi'orce alors de mettre sa justification en valeur, mais il ne lui vient à l'esprit que des développe oaents sans ampleur. C'est sec, c'est décousu, impression que le poète donne bien en brisant ses vers à la césure, en faisant commencer et finir les propositions à cet endroit. Il réussit pourtant, à force de retourner son argument sous toutes ses faces, à le mettre encore deux fois en relief, au moyen de ce petit vers :

Vous sera d'un plaisir extrême.

puis de ce dernier:

Vous y croirez être vous-même.

La discussion est terminée. Le poète prend la parole pour nous raconter le départ et les premiers événements qui le suivirent, et naturellement pour cela il revient au grand vers de 12 sillabes:

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie ; Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès: cela lui donne envie ; Il y vole, il est pris : ce blé couvroit d'un lacs Les menteurs et traîtres appâts.

Le petit vers qui termine cette période est fort important et le poète le met en relief parce qu'il rappelle un des maleurs annoncés par le pigeon demeuré au logis:

Je ne songerai plus... que réseaux.

Le fabuliste n"a pas cru devoir s'appesantir sur le premier événement, « l'orage » , qui

Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

Le pigeon en a souffert sans doute, mais il n'en a pas fait grand cas : c'était prévu, il s'i attendait et ce n'est pas assez grave pour le faire renoncer à son projet. Nous ne devons pas nous i appesantir plus que lui; mais cette fois c'est la seconde peine qu'il éprouve, et beaucoup plus terrible : « il est pris » ; ce n'est plus un de ces événements qui sont dans l'ordre naturel des choses, c'est un accident. Cela lui donne à réfléchir et à nous aussi, grâce au petit vers qui attire notre attention. L'auteur reprend le même ton pour la suite de son récit :

Le lacs étoit usé: si bien, que de son aile,

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin :

Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui Tavoit attrapé, . Sembloit un forçat échappé.

Le petit vers est là pour nous montrer le changement survenu dans l'état du voyageur: il n'est plus alerte et gai comme au départ, il s'enfuit, il a peur, il est même gêné dans son vol par les morceaux du lacs qui lui restent attachés, et un nouveau danger le menace, un autre des accidents annoncés («je ne songerai plus... que faucons »), et c'est même là surtout ce que le petit vers doit mettre en relief en attirant l'attention sur le commencement du grand vers suivant :

Le vautour s'en alloit le lier...

Le poète continue :

Le vautour s'en alloit le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs. S'envola, s'abattit auprès d'une masure,

Crut pour ce coup que ses malheurs

Finiroient par cette aventure.

Nous avons montré à plusieurs reprises que lorsqu'il survient un nouveau personnage, lorsqu'un nouvel événement se produit, La Fontaine a coutume de changer de mètre. Ici, le vautour, l'aigle arrivent sans changement de ritme, et de Taigle on passe de nouveau au pigeon en gardant le même vers. C'est qu'à cet endroit il n'i a en réalité qu'un seul personnage enjeu, le pigeon, et tout le reste n'est que la série des aventures qu'il éprouve.

Les deux petits vers qui terminent cette dernière frase :

Crut pour ce coup que ses malheurs Finiroient par cette aventure,

prouvent bien ce que nous disions tout à l'eure que le lacs lui avait donné à réfléchir ; mais au moment où l'on croit

qu'i] est complètement découragé, qu'il est convaincu que son frère avait raison, etne vaplus songer qu'àTaller rejoindre, il se rassure soudain, pense que ses peines sont terminées et se dispose sans doute, tant est grande sa vanité, à poursuivre sa route pour avoir des événements plus gais à raconter à son frère. Cette idée demandait à être mise en relief ; les deux petits vers i pourvoient.

Mais un nouvel accident survient, un accident qui n'avait pas été annoncé par l'autre pigeon et qui fait contraste avec la quiétude que l'oiseau était en train de recouvrer. Un changement de mètre exprime ce contraste :

Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde, et du coup tua plus qu'à moitié

La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l'aîle et tirant le pied.

Demi-morte, et demi-boîteuse,

Droit au logis s'en retourna :

Que bien, que mal, elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Le petit vers « la volatile malheureuse » n'a aucune importance en lui-même, mais il sert à introduire et à mettre en relief le vers de dix sillabes « qui maudissant sa curiosité », dont le rôle est considérable : il nous oblige à faire un retour en arriére sur le commencement de la fable, s'oppose aux deux petits vers dont nous parlions tout à l'eure et nous montre le pauvre oiseau enfin convaincu et déplorant son funeste entêtement. Il i a changement de ritme pour le vers suivant parce que la description passe de Tétat moral du pigeon à son état fisique. Enfin l'auteur n'ayant plus de nouvel événement à relater clôt rapidement sa fable sans changer de mètre comme dans « Le gland et la citrouille ».

La fable est terminée ; la joie qu'éprouvent les deux pigeons de se retrouver, nous l'imaginons aisément sans qu'il soit besoin de nous la décrire; mais La Fontaine a voulu ajouter à ce récit une sorte de moralité sous forme de conseil. La meilleure transition qu'il ait trouvée pour introduire

ce nouveau développement a été précisément de nous dire, en prenant personnellement la parole, quel fut leur boneur d'être réunis. Du moment qu'il parle en son nom le ritme doit changer :

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger De combien de plaisir ils payèrent leurs peines.

Naturellement le conseil qui se rattache à cela et que cette frase introduit doit débuter dans le même mètre :

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ? Que ce soit aux rives prochaines.

Le second vers contient l'idée principale, il renferme le conseil que donne le poète, conseil fondé sur les événements racontés dans la fable et évoque par conséquent le souvenir de toutes les tribulations de Toiseau voyageur; c'est pourquoi il est dans un mètre différent du précédent. Ce conseil, le fabuliste ne le donne pas en passant, il le développe, le reprend sous une autre forme pour i insister, d'où nouveau changement de mètre :

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Comment le même objet peut-il toujours plaire?

L'ennui naquit un jour de l'uniformité

a dit Voltaire ; mais Platon avait enseigné avant lui que le plaisir naît de la variété et du changement. Ce sera là pour La Fontaine le moyen de développer son idée « un monde toujours beau » et d'en préciser les détails en un vers plus rapide :

Toujours divers, toujours nouveau.

Mais comment une seule personne peut-elle être « un monde » pour une autre ? Voilà une autre idée à préciser et si l'on veut que son développement fasse quelque impression il faut de nouveau changer le mètre :

Tenez vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

De même que tout à Teure l'idée du boneur des deux pigeons réunis avait suggéré à l'auteur le conseil qu'il vient de nous donner et qu'il i a joint sans changer de mètre ; de même ici la dernière idée exprimée « comptez pour rien le reste », lui fait faire un retour en arrière sur lui-même et lui remet en mémoire des souvenirs personnels qu'il i rattache de la même manière sans changer de mètre ; il change d'idée particulière, il ne change pas d'état d'esprit général, et c'est toujours lui qui parle, toujours lui qui est en scène :

J'ai quelquefois aimé : je n'aurois pas alors,

Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux...

S'il veut pourtant que nous comprenions bien la aute estime qu'il faisait de son boneur, il faut qu'il prenne un mètre plus rapide pour nous dire :

Contre le Louvre et ses trésors

et s'il veut renchérir encore sur cette idée il faudra recourir au contraire au vers lent qui analise les éléments d'idées qu'il contient :

Contre le firmament et sa voûte céleste

Quand au petit vers suivant :

Changé les bois, changé les lieux,

il n'a pas grand intérêt par lui-même ; ces bois et ces lieux le fabuliste ne pouvait les échanger contre rien puisqu'il ne les possédait même pas, et ils n'avaient pas pour lui une grande importance en eux-mêmes; mais ce qui avait à son sentiment un prix unique et incomparable , c'étaient les souvenirs attachés à ces bois et à ces lieux. S'il a mis un petit vers à cet endroit, c'est donc pour introduire en lui donnant du relief le grand vers dans lequel il exprimera ces précieux souvenirs :

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

(c LES DEUX PIGEONS » 123

de quelle divinité ? grand Dieu !

De l'aimable et jeune bergère Pour qui, sous le fils de Cythère, Je servis, engagé par mes premiers serments !

Nous ne nous attendions pas à cette aimable et jeune bergère ; mais nous avions tort : que peut-il lavoir au-dessus de l'objet des premières amours ? C'est bien ce que sent le poète ; il le met en relief par un changement de mètre et ne nous parle pas de ses autres amours. Il envisage un instant ce charmant souvenir, puis la mélancolie le prend et son ton devient grave et lent dès ce vers :

Je servis, engagé par mes premiers serments !

pour se maintenir dans la même note presque jusqu'à la fin :

Hélas ! quand reviendront de semblables moments ! Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète !

Pourtant ici un élan d'entousiasme et de désir l'oblige à prendre un mètre plus vif; il ne quitte pas le vers de douze sillabes, mais il le bat à trois mesures, fénomène assez rare chez lui :

Ah ! si mon cœur | osoit encor | se renflammer !

Mais il retombe aussitôt dans sa tristesse pour énoncer l'interrogation suivante qui est bien dans son esprit une affirmation :

Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête ?

Enfin le dernier vers, sous forme interrogative, est bien une autre affirmation, et grâce au resserrement sintétique du petit vers qui l'exprime, une conclusion :

Ai-je passé le temps d'aimer?

Nous venons de voir avec quelle perfection La Fontaine a

manié le vers libre. Aussi quand nous trouvons au sujet de ses fables un jugement d'un grand poète absolument contraire au nôtre, sommes-nous obligés de le prendre en considération et de voir ce qui a pu le déterminer. Le grand poète qui a médit de La Fontaine, beaucoup plus grand poète que son critique à notre sens, c'est Lamartine qui écrit dans la Préface des Méditations : « On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine ; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la page, me rebutaient ». On sait d'autre part que Lamartine (.( traitait en enfant » Alfred de Musset, également plus grand poète que lui. Avait-il un orgueil qui le portât à se faire le détracteur de tous ses rivaux passés ou contemporains ? Non, il était orgueilleux sans doute, mais pas au delà de ce qui est permis à un homme de génie qui a conscience de sa valeur. Ce qui lui a fait prendre en aversion les fables de La Fontaine, c'est tout d'abord que, comme la plupart de nos jeunes gens, il avait été contraint, dans son enfance, de les apprendre par cœur, sans les comprendre, sans qu'on lui donnât les explications qui auraient fait de cette étude une jouissance au lieu d'une corvée, et que, incapable de revenir sur cette première impression, il avait fait porter, comme il arrive trop souvent, sa rancune sur le poète qui n'en pouvait mais , au lieu de la laisser retomber sur ses mauvais maîtres, qui seuls la méritaient.

C'est là une raison, mais une faible raison. Les véritables motifsde son dédain pourLa Fontaine et Musset, c'est dans la nature même de son esprit qu'il faut les chercher. Luimême nous donne involontairement une indication quelques lignes plus aut que le passage cité : « La Henriade^ dit-il, toute sèche et toute déclamatoire qu'elle fût, me ravissait » . Celui qui a pu un jour dans sa vie s'entousiasmer pour la poésie de Voltaire,

« Grand homme assurément, mais poète non pas »,

celui-là ne pouvait pas comprendre La Fontaine et Musset. La Henriade est écrite avec une grande facilité comme toutes les œuvres de Voltaire , mais les vers sont d'une

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