‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 30 sur 135 · LAMARTINE ET LES VERS LIBRES · texte numérisé non relu

LAMARTINE ET LES VERS LIBRES

monotonie désespérante, d'une facture absolument lâchée, la langue est imprécise, redondante, bondée de chevilles, et toute poésie en est absente. Lamartine avait comme Voltaire une étonnante facilité, et peu de poètes ont su comme lui développer et étaler avec aisance la période française. Mais il avait le défaut de cette qualité ; il était incapable de se corriger, de supprimer ou de refaire un vers mal venu, et s'il nous a donné quelques-unes des plus belles pages de notre poésie, il en a trop laissé qui ne sont que du verbiage, avec une pensée si peu précise qu'on la saisit à peine, dans des vers d'une uniformité fatigante, et au fond moins armonieux réellement que simplement faciles. Le talent de Lamartine a toujours évolué dansun cercle d'idées extrêmement restreint, et ne lui permettait pas de comprendre les idées différentes des siennes ; voilà pourquoi La Fontaine et Musset devaient, lui échapper pour une bonne part de leurs œuvres. 11 faut ajouter, et c'est ce qui achèvera de nous expliquer son jugement sur La Fontaine, qu'il n'a jamais su se servir du vers libre. Nous allons nous en rendre compte par un exemple., que je ne prends pas au asard, mais que je choisis parmi les meilleures pièces qu'il ait faites en ce genre. Lamartine a donc fait des vers libres ? Si on le lui avait dit, il aurait sans doute protesté. Pourtant il faut bien le reconnaître, il a des pièces qui sont en vers libres exactement au même titre que y Amphitrijon de Molière, c'est-à-dire que plus exactement ce sont des stances libres, en ce sens que les rimes n'enjambent pas, comme chez La Fontaine, d'une période sur l'autre ; mais comme il n'i a pas deux de ces stances qui soient semblablement construites, les changements de mètres sont abandonnés absolument au caprice du poète, et c'est là par excellence ce qui constitue le vers libre. Pour cette pièce comme pour la plupart des suivantes il nous est impossible de citer le texte ; ce serait transformer notre livre en un recueil de morceaux choisis. Mais nous ne saurions trop recommander au lecteur de n'examiner nos analises qu'avec les textes sous les ieux:

La BetraUe (Premières méditations) 1" strofe : Pourquoi débuter par un petit vers rapide ?

La Fontaine commence ainsi ses fables quand il veut présenter rapidement ses personnages. Les trois premiers vers peignent la situation de M. de Châtillon ; du moment que ridée ne change pas, ils devraient être tous trois dans le même mètre, et ce mètre ne devrait pas être celui de 8 sillabes parce que l'idée exprimée ne demande nullement de la vivacité. Où le mètre devait changer, c'est au 4°^^ vers : c Le temps... » qui conclut cette description de la situation du vieillard, et en même temps contient l'idée importante, celle qui annonce tout le développement et tout le sujet de-la pièce. Pour les deux vers suivants il i avait lieu de changer de nouveau de mètre parce qu'ils reprennent l'idée exprimée dans le 4™° en la présentant sous un autre aspect et en la précisant.

2™e strofe : Le poète change de mètre et il a raison puisqu'il i a changement d'idée : dans la strofe précédente il a parlé d'une personne en particulier et dans celle-ci il arrive à des considérations générales. Pour le second vers il change de nouveau de mètre et c'est de nouveau avec raison ; j'ajouterai que le choix du mètre de ces deux premiers vers est très eureux, le petit vers ne contenant en somme que le sujet de la proposition et le grand vers qui suit étant parfaitement propre à dérouler en la mettant en relief l'opinion que le poète exprime sur la question. C'est le même procédé et les mêmes mètres qu'a employés La Fontaine lorsqu'il a dit :

Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de même manière.

Après ce grand vers le poète change de nouveau de mètre et ce changement est encore justifiable parce qu'il i a de nouveau changement de point de vue, qu'après nous avoir exposé ce que sont à ses ieux nos beaux jours, il nous montre maintenant le cas qu'il en faut faire, et qu'en même temps il ajoute une restriction à l'indifférence que le sage doit avoir pour eux, lorsqu'il dit 0 excepté nos amours», restriction qui annonce un nouveau développement. Mais quand ce nouveau développement arrive, un changement de mètre est nécessaire, et là, l'auteur ne Ta pas opéré; il l'a fait attendre jusqu'au vers suivant:

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