INTRODUCTION
intimes de la versification sans toucher à toutes les questions qu'exposent généralement les manuels et les traités. Mais nous supposons connus du lecteur celui de Quicherat et toutes les études qui ont paru depuis cet ouvrage sur le vers français. Aussi ne faisons-nous allusion aux points déjà étudiés, aux téories déjà développées que lorsque c'est utile pour la clarté de notre exposition ou que nous avons à rectifier les idées émises. Nous poussons à tel point ce souci de ne pas répéter ce qui a déjà été dit, que, rencontrant dans ce qui est à proprement parler notre sujet, parmi les moyens d'expression, un fénomène dont la valeur, dont l'effet est connu, l'enjambement avec le rejet et le contre-rejet, nous n'en parlons pas.
Un mot, en terminant, sur la métode employée. Dans l'étude des moyens d'expression nous n'avons jamais pris des vers pour point de départ de nos recherches parce que nous n'aurions pu éviter de tourner dans un cercle ni d'être accusé ou coupable d'auto-suggestion , comme on dit aujourdui. Nous parlions un jour des mots expressifs de la langue française devant quelqu'un qui paraissait entousiasmé des exemples que nous lui signalions et du commentaire qui les accompagnait ; tout à coup il nous dit : « Et le mot table'^. voyez comme il donne bien l'impression d'une surface plane reposant sur quatre pieds ». Ces paroles prouvaient si bien qu'il n'avait rien compris et même qu'il n'était pas apte à comprendre, que nous nous gardâmes de le détromper ; à quoi bon lui ôter brutalement des illusions qui le rendaient eureux? c Sans doute, lui avons-nous répondu ; c'est de toute évidence ; et voyez comme c'est curieux, vous avez le mot câble qui ne diffère guère de table que par la substitution d'un c à un ^ et qui donne tout au contraire l'impression d'un corps cilindrique, long, souple et torse ». Notre interlocuteur était enchanté ; en nous quittant il essaya d'expliquer à diverses personnes la vertu d'un t remplacé par un c et fut amené à conclure qu'elles n'étaient a pas intelligentes ». C'est lui qui n'avait pas compris que, comme tous les noms, le mot table suggère l'idée de l'objet qu'il nomme, mais que ce mot n'est qu'une étiquette dont les sons ne peignent en rien cet objet; s'il était remplacé par un chiffre et qu'il fût admis que le
n" 25 désigne une table, il n'i aurait rien de perdu pour l'expression : le n° 25 suggérerait l'idée d'une surface plane supportée par trois ou quatre pieds ; ou bien s'il était convenu que le mot table désigne un encrier, le mot table suggérerait l'idée d'un récipient d'une certaine forme contenant un liquide dans lequel on trempe sa plume pour écrire. La même erreur a été commise pour les vers, comme nous le verrons plus loin. Le plus sûr moyen d'éviter cet écueil, de ne pas croire que, parce qu'un vers contient une idée, il la peint, était d'établir des principes généraux d'après des notions étrangères à la versification, et de n'introduire les vers que comme exemples destinés à illustrer la téorie et à la confirmer. Il était nécessaire aussi de citer ces exemples en grand nombre et en les tirant d'auteurs très divers, sans quoi nous risquions de décrire la poétique de tel poète et nous ne pouvions pas arriver à des conclusions générales.
Dans Fétude sur l'armonie du vers français le même danger n'était pas à craindre, aussi n'avons-nous pas eu recours pour ce chapitre à cette métode détournée que l'on pourrait appeler profilactique.
Note. — L'ortografe adoptée ici, et que nous employons depuis plus de dix ans dans tout ce que nous avons imprimé librement, diffère sensiblement de celle qu'enseigne le dictionnaire de l'Académie française, mais est strictement conforme aux doctrines traditionnelles de cette assemblée. Dès 1740 en effet elle simplifie les lettres doubles qui se prononcent simples, supprime les lettres B, D, H, S quand elles sont inutiles, remplace par i les y qui ne valent pas deux z, etc. Elle a répété ces excellents principes en tête de chacune des éditions postérieures ; mais elle a cru devoir! ajouter des restrictions que nous ne saurions admettre. Comme nous le montrions encore en 1902 dans hd Revue des langues rowane5,t.XLV,p. 286, pour qu'une nouvelle règle ortografique doive être formulée et puisse être utile, il faut qu'elle constitue une simplification, et pour cela il est indispensable qu'elle soit absolue et ne souffre aucune exception. Les deux règles que nous appliquons sont : 1° la suppression de la lettre h dans toutes les positions, sauf dans le groupe (on pourrait dire dans la ligature) ch exprimant un son chuintant pour lequel notre alfabet ne fournit pas de signe unique ; 2° le remplacement de y par i toutes les fois qu'il ne vaut pas deux î, comme dans rayon.
Il i a d'autres simplifications qui seraient désirables, mais à les opérer toutes d'un coup, on modifierait tellement l'aspect de nos textes que l'on risquerait de dérouter le lecteur.