L ALEXANDRIN CLASSIQUE
L'alexandrin français était avant Tépoque classique un vers composé de deux membres ou émistiches bien nettement séparés l'un de l'autre, à tel point qu'une sillabe féminine terminant le dernier mot du premier émistiche ne comptait pas plus à cette place qu'à la fîu du vers. Mais dès le milieu du XVP siècle (exactement depuis Jean Lemaire) un e muet n'est plus permis à cet endroit qu'à condition d'être clidé, et la césure devient beaucoup moins forte.
Avant Corneille, personne, à part peut-être Régnier, ne se souciait de la place des accents toniques dans l'intérieur des émistiches. Mais la césure s'affaiblissant, l'accent tonique de la 6° sillabe s'affaiblit du même coup, et il arriva fréquemment qu'un autre accent tonique fût aussi fort ou même plus fort que celui de la 6® sillabe et suivi d'une coupe au moins aussi nette. Cette transforma,tion s'accomplit lentement, insensiblement, malgré Malherbe, malgré Boileau, et chez Boileau luimême. Il n'est pas une page de nos poètes classiques qui ne puisse fournir des exemples de ce changement. Personne ne s'en rendit exactement compte, mais les bons poètes sentirent
l'importance des accents toniques situés à l'intérieur des émistiches et n'abandonnèrent plus leur place au asard. Si bien que petit à petit, tout en restant un vers à deux émistiches, le vers classique devint un vers à quatre mesures, c'està-dire contenant quatre éléments ritmiques, terminés chacun par un accent tonique, le deuxième et le quatrième fixes sur la sixième et la douzième sillabes, et les deux autres variables dans l'intérieur d'un même émistiche. Telle est la structure de notre alexandrin dans les chefs-d'œuvre de nos grands poètes classiques, c'est-à-dire approximativement à partir du premier quart du XVIP siècle. C'est cet état que M. Becq de Fouquières a supérieurement exposé dans son Traité général de versification française ; mais il a eu le grand tort de croire que ce tipe était primitif; ce n'est que par évolution qu'on i est arrivé. Il a eu tort également de dire que le tipe du vers classique se compose de quatre mesures égales contenant chacune trois sillabes et que tous les vers qui ne reproduisent pas ce tipe en sont des dérivés. Le tipe du vers classique est bien tel qu'il le décrit, mais c'est un tipe idéal, et non pas un point de départ istorique ; c'est l'étalon auquel on peut comparer et ramener téoriquement tous les vers classiques.
Cette forme tipe n'est d'ailleurs pas étrangère à la réalité : on la trouve 22 fois parmi les 100 premiers vers d'AthaliCy c'est-à-dire en moyenne et approximativement une fois sur cinq. On ne l'obtient pas par une statistique, puisqu'elle est loin d'être la plus fréquemment représentée; on la trouve, comme toute forme idéale, par comparaison et par élimination des cas particuliers.
Il i a donc dans le vers classique certains éléments fixes et immuables, certains éléments susceptibles de variété. La ^ césure qui sépare les deux émistiches ne peut pas être déplacée : elle tombe obligatoirement après les six premières sillabes et coupe le vers en deux parties rigoureusement égales, égales comme nombre de sillabes et égales comme durée. La durée de chaque émistiche est la moitié de la durée totale. Chaque demi-vers est également divisé en deux parties ou mesures, se terminant chacune sous un temps marqué ou accent ritmique. Il est trop évident que si chacune des quatre mesures a trois sillabes, sa durée est rigoureusement égale