‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 36 sur 135 · UNE ODELETTE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

UNE ODELETTE DE BANVILLE

Tant que tu cacheras Ta tête entre mes bras.

ils ne font que reproduire la même idée que celui-ci de la première strofe :

Tant que nous nous aimons...

C'est donc en toute justice que le poète reprend le même mètre et développe son idée en deux vers de six sillabes sous forme d'un faux alexandrin à rime léonine.

3" strofe : Et lorsque nos deux coeurs

ce petit vers qui ne signifie rien, qui ne contient, avec quelques mots sans valeur, que le sujet de la proposition développée postérieurement, détone absolument à côté des vers correspondants et si pleins des deux autres strofes :

Aimons-nous et dormons....

Le soleil s'éteindrait....

C'est là une faute grave. Qu'est-ce qu'il fallait mettre ? cela ne nous regarde pas; nous n'avons pas à refaire la pièce de Banville, mais seulement à l'examiner. Ensuite vient le vers rapide, le vers de 8 sillabes, absolument justifié par le mouvement que suppose l'idée qu'il exprime :

S'en iront aux sphères heureuses,

puis nous avons l'alexandrin :

Où les célestes lys écloront sous nos pleurs,

qui n'est pas bien remarquable, à tel point que l'on a le droit de se demander s'il n'est pas tout entier une cheville, mais dont l'emploi pourrait enfin à la grande rigueur être à peu prés excusé par la prétendue élévation de l'idée exprimée. Le petit vers lent qui suit n'est pas meilleur que le premier de la strofe ; alors qu'il devrait renfermer des idées importantes, il contient un mot insignifiant, puis une comparaison sans intérêt et dont la justesse est extrêmement contestable :

Alors, comme deux fleurs...

Quant aux trois derniers vers, nous n'avons aucune critique à leur adresser, loin de là. D'abord un élan d'entousiasme :

Joignons nos lè|vres amoureuses,

puis deux petits vers graves et lents, correspondant en quelque sorte à un alexandrin, qui mettent en relief l'aboutissement de toute la pièce et de tous les désirs du poète , en une idée qui rappelle celles qui ont été exprimées dans les vers correspondants des autres strofes, et les efface parla conclusion qu'elle comporte :

Et tâchons d'épuiser La Mort dans un baiser !

En somme une jolie et bonne pièce, contenant une première strofe excellente et deux autres qui ne sont pas mauvaises, malgré quelques taches.

Des pièces de ce genre, étant donné que c'est une strofe de forme invariable qui est l'unité, sont absolument comparables aux poèmes dans lesquels on n'a qu'un seul et même vers du commencement à la fin.

Les pièces en vers libres étant celles dans lesquelles l'unité, c'est-à-dire le vers change fréquemment et irrégulièrement, les pièces en strofes libres sont celles dans lesquelles l'unité, c'est-à-dire la strofe, change de structure fréquemment et d'une façon plus ou moins irrégulière.

Il peut se faire que dans une pièce en strofes libres toutes les strofes soient différentes les unes des autres, de même que dans une pièce en vers libres le mètre peut à la rigueur changer à chaque fois. Telle est celle de Lamartine que nous avons critiquée toutàTeure. Ne pouvant pas rester à ce sujet sur une impression plutôt mauvaise, nous signalerons comme exomple à peu près irréprochable dans ce genre, la pièce d'A. de Musset intitulée a Souvenir des Alpes ». Après les études que nous venons de faire, elle n'aura pas besoin de commentaire.

« LA NUIT d'octobre » 14*^

Le plus souvent» de même que dans les pièces en vers libres il i a d'ordinaire plusieurs vers du même tipe et souvent à la suite les uns des autres, de même les pièces en strofes libres contiennent plusieurs strofes du même tipe et souvent à la suite les unes des autres, par séries. Nous considérerons d'abord un tipe qui estreprésenté par exemple par la Nuit d'octobre d'A. de Musset. Cette pièce est constituée par des tirades d'étendue variable, entremêlées de strofes de différents tipes, et il faut noter que dans les tirades, quel qu'en soit le mètre, les rimes sont croisées et le sens finit tous les 4 vers , en sorte que l'on pourrait à la rigueur, ce qui n'est nullement nécessaire, les considérer comme des agrégats de strofes de 4 vers.

Le poète, mélancolique et rêveur, commence par 4 vers où il dit comment son amour et sa jalousie ont disparu et étant donné sa disposition d'esprit, c'est le mètre lent de 12 sillabes qui convient. — La muse, pleine d'intérêt pour son poète, vient l'interroger, non pas comme une personne indifférente, mais en somme comme une personne étrangère, c'està-dire d'un ton qui n'a pas de raison pour être grave et lent comme celui du poète ; elle emploie le vers vif de 8 sillabes.

— Le poète répond avec le ton grave de la mélancolie par 4 alexandrins. — Puis la muse essaie de le consoler et se sert pour cela de frases générales comme on fait d'ordinaire en s'adressant aux personnes affligées, et l'invite à lui raconter sa peine ; elle ne change pas de ton ; elle se sert toujours du mètre de 8 sillabes. — Le poète dans sa réponse garde la même disposition d'esprit et par suite le même ton, il reprend l'alexandrin et se dispose à raconter ses maleurs. — Alors la muse qui ne veut que le consoler et qui craint que le récit de ses peines ne réveille sa colère, lui demande toujours du même air et dans le même ton, s'il pourra parler avec calme et s'il est vraiment guéri. — Le poète la rassure ; il est bien guéri, dit-il, mais il s'exprime toujours dans le même ton grave et triste.

— Enfin la muse termine cette soL-te de prélude en lui disant qu'elle est prête à l'écouter et qu'il n'a plus qu'à parler.

En somme cette première partie est un dialogue où l'attitude des deux personnages et leurs dispositions d'esprit restent les mêmes du commencement à la fin, le poète mélan-

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