‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 35 sur 135 · UNE ODELETTE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

UNE ODELETTE DE BANVILLE

Sans songer au reste du monde !

voici le mètre rapide et il est destiné à peindre par son mouvement une sorte de grand geste d'indifférence. Puis l'idée change, d'où changement de mètre ; il est question d'éléments puissants et grandioses : l'alexandrin s'impose :

Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts ;

avant le verbe arrive une sorte de parentèse, un complément circonstanciel, d'une importance capitale car il énonce la condition même de ce qui doit se produire, et il répète en quelque sorte ridée exprimée dans le premier vers, aussi est-ce le même mètre lent et court qui revient :

Tant que nous nous aimons,

puis vient le vers rapide comme pour écarter vivement la crainte que pourraient suggérer ces terribles éléments et comme pour rassurer son amante :

Ne courbera ta tête blonde.

Enfin la raison de cette confiance sans bornes est énoncée sous forme de sentence générale. C'est, nous l'avons vu, l'alexandrin que l'on emploie généralement en pareil cas ; seul, avec sa lenteur et son ampleur, il convient à ces sortes d'idées. Et c'est bien en effet une sorte d'alexandrin que nous avons ici, mais un alexandrin à rimes léonines, qui sous forme de deux vers de six sillabes a l'avantage sur l'alexandrin proprement dit de mettre plus en relief les éléments qu'il contient, grâce à sa rime intérieure et à sa coupure plus nette :

Car l'amour est plus fort Que les dieux et la Mort !

Telle est la première strofe et l'on ne voit pas trop quelle critique on pourrait lui adresser au point de vue du ritme.

Voyons les autres. Dans les deux autres strofes les idées ne correspondent pas vers par vers à celles de la 1'^ strofe ; nous sommes donc obligés de les examiner en elles-mêmes, en ne nous occupant plus guère de la l""^ strofe que pour le cadre qu'elle nous fournit.

Dans le premier vers il s'agit d'une sorte d'être puissant comme dans l'alexandrin de la première strofe et de l'action qu'on lui attribue. Nous n'avons pas ici un alexandrin, mais un vers de six sillabes qui a le même ritme, c'est-à-dire que le poète emploie le même ton, comme il convient:

Le soleil s'éteindrait,

puis vient, avec l'octosillabe qui suit, une sorte d'élan d'admiration qui justifie parfaitement l'emploi d'un mètre rapide :

Pour laisser ta blancheur ! plus pure ;

mais l'élan d^admiration n'existe et par conséquent le mètre n'est justifié qu'à condition de le couper après blancheur et pas après /awser. L'alexandrin qui suit contient une idée tout à fait analogue à celle qui est exprimée dans l'alexandrin de la première strofe, et son emploi se justifie par les mêmes raisons :

Le vent qui jusqu'à terre incline la forêt,

mais dans les deux vers suivants il semble qu'il i a une faiblesse :

En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure ;

c'est le vers qui contient le mot «n'oserait» qui correspond pour l'idée à celui-ci « ne courbera ta tête blonde » ; c'est celui qui est destiné à écarter la crainte, c'est dans celui-là qu'il faudrait le mouvement rapide. Quant au vers suivant, il ne contient que le complément direct de « n'oserait », et si ce complément, par la nature de l'idée qu'il représente, demande delà légèreté, ce que l'on obtient par le choix des voyelles, et que le poète a en efi'et obtenu ici de cette manière, il ne comporte nullement la rapidité. On pouvait mettre en relief cette idée pour bien établir le contraste entre la douceur de l'action supposée et la puissance de l'agent, mais pour cela un changement de mètre suffisait et c'est un vers lent qui aurait convenu. Quant aux deux petits vers qui suivent :

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