LE VERS DE SEPT SILLABES
maîtrise plus, et sa réponse n'est qu'une suite d'imprécations contre la femme qui l'a traï. Il a pris pour l'exprimer le vers de 7 sillabes et ce choix est bien caractéristique de la part d'un poète qui n'a jamais employé ce mètre qu'une autre fois [Le rideau de ma voisine) dans toutes ses œuvres. Ce vers est merveilleusement propre à exprimer des imprécations ; pourquoi ? parce qu'il est par excellence dans notre versification le vers boiteux et sautillant et qu'il saccade les idées qu'on lui fait exprimer. Le vers de 5 sillabes ne produit pas du tout le même effet. Il i a deux vers de cinq sillabes, l'un qui a une coupe et l'autre qui n'en a pas. Celui qui a une coupe est généralement du tipe 2-}- 3 ou 3 -(- 2 ; il est nettement boiteux, mais comme il est en même temps très lent, son allure est celle d'un boiteux qui marche très lentement, c'est-à-dire qu'elle n'est ni saccadée ni sautillante. Lorsqu'il n'a pas de coupe, il n'a qu'une mesure et il est alors extrêmement rapide ; mais il n'est plus boiteux; quelqu'un qui n'a qu'une jambe ou qui saute sur un pied ne boite pas. Mais le vers de 7 sillabes divisé comme ici par la coupe en 4 -f- 3 ou 3 -|- 4, et quelque fois en 5 -|- 2 ou 2 -)- 5 est le tipe parfait de la boiterie. Je me rappelle que quand j'étais enfant (cet âge est sans pitié), il nous arrivait quelquefois, avec mes petits camarades, de poursuivre une femme assez méchante et qui boitait extrêmement bas, en lui criant : « 4 et 3 sept, 4 et 3 sept » ; cela avait le don de l'exaspérer. Eh bien, notre vers boite exactement comme boitait cette femme, et comme il est rapide, qu'il court, forcément il sautille et son allure est saccadée.
Ici la muse l'arrête et quitte absolument le ton qu'elle avait au commencement de la pièce ; elle prend le grand vers lent et grave pour le gourmander et lui faire un sermon en règle.
Le sermon a produit son effet : le poète est complètement calmé, il oublie jalousie et souffrances, pardonne à son ancienne amante, et la mélancolie du commencement fait place aux idées riantes et à la gaîté. Le vers vif et léger de 8 sillabes vient naturellement s'adapter à ses paroles.
Cette pièce comme on le voit, est merveilleusement réussie, mais assez compliquée ; si nous passons à l'examen des
pièces qui sont proprement et nettement en strofes, nous en pourrons trouver de plus simples, mais également d'aussi compliquées. Le Lac de Lamartine est une des plus simples. C'est tout d'abord le poète qui parle, et il se sert de strofes composées de trois alexandrins et d'un vers de 6 sillabes qui exprime en général l'idée la plus importante de la strofe ou du morceau.
Puis il entend une voix étrange; les paroles de cette voix ne peuvent pas être dites du même ton que les siennes. Comme d'autre part elles ont une importance capitale, étant l'aboutissement de ce que le poète vient de dire et le point de départ de ce qu'il dira ensuite, qu'elles sont en quelque sorte le centre et le pivot de toute la pièce, le poète a choisi, pour les mettre en relief depuis le premier vers jusqu'au dernier, l'alternance continuelle du vers de 12 sillabes avec celui de 6.
Aussitôt que la voix s'est tue, le poète reprend la parole et il s'exprime de nouveau dans la même forme qu'au début.
Il n'i a donc que deux tipes de strofes dans ce morceau. Les pièces suivantes sont plus variées. Nous prendrons d'abord une pièce qui n'a pas une aute valeur poétique, mais qui est intéressante et curieuse : c'est une œuvre de virtuosité, les Djinns dans les Orientales, On part du repos et du silence pour arriver progressivement à un vacarme infernal, et ce bruit épouvantable s'éloigne et petit à petit retombe à néant. Croissance, puis décroissance de bruit et de mouvement, tout cela exprimé par le ritme. L'auteur commence par le vers de 2 sillabes pour arriver progressivement au vers de 10, puis redescend graduellement au vers de 2. La seconde moitié recouvre la première en ordre inverse.
La première strofe est en vers de 2 sillabes, c'est-à-dire très lente, mais tous les mots i sont mis en relief par la rime. Elle est destinée à peindre par sa lenteur et sa monotonie le repos et le silence. La seconde strofe est en vers de 3 sillabes ; c'est encore bien lent, mais pourtant plus rapide : le mouvement ou le bruit commence. La troisième strofe est en vers de 4 sillabes à une mesure : c'est un mètre très vif. Le bruit augmente et suggère l'idée d'un mouvement rapide qui le produit et le rapproche. Dans la quatrièno strofe le personnage qui parle décrit le bruit inégal qu'il entend. Il emploie un mètre inégal