‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 39 sur 135 · LES DJINNS · texte numérisé non relu

LES DJINNS

comme ce bruit, mais lent parce que tout en parlant il écoute et apprécie (5 sillabes, en deux mesures). Dans la cinquième strofe il reconnaît la cause de ce bruit et prend une détermination relative à sa propre sécurité ; mètre lent de 6 sillabes. Ce sont les Djinns; il les entend de très près, il se figure même qu'il les voit et il décrit leur vol rapide, tourbillonnant et sifflant, au moyen du mètre rapide, boiteux et sautillant de 7 sillabes. Les démons approchent toujours. Il les reconnaît avec anxiété et songe précipitamment aux précautions qu'il doit prendre en constatant les effets de leur passage sur sa demeure. C'est l'activité fébrile qu'il déploie en ce moment qui explique l'emploi du vers rapide de 8 sillabes; c'est aussi ce fait que le mouvement des Djinns lui semble d'autant plus rapide qu'il est plus rapproché. Il n'i a pas de strofe en vers de 9sillabes. Ce vers coupé en 3, 3, 3, fournit un ritme berceur qui ferait ici contre-sens; mais en le coupant autrement, par exemple 2,4,3, — 4,2, 3, etc., le poète aurait pu obtenir des effets tout à fait conformes à la situation. Il emploie le vers de 10 sillabes. Le personnage est à peu près en sécurité, tapi au fond de sa demeure ; mais les esprits s'abattent sur elle. Il écoute plein d'angoisse et constate ce qu'il entend ; mais chacun de leurs cris , chacun de leurs coups le fait tressaillir. Ce sont ces tressaillements continuels que le poète a bien rendus par la première mesure rapide du vers de 10 sillabes suivie de deux mesures lentes.

Cette strofe est le point central de la pièce, et le point culminant du vacarme des Djinns. Lemaleureux se croit perdu et dans sa détresse il pousse vivement sa prière à Mahomet, d'où l'emploi du vers rapide de 8 sillabes; il faut noter qu'en même temps le bruit est moins violent et la fuite rapide commence. Les vers de 7 sillabes qui viennent ensuite peignent cette fuite sautillante et saccadée. Le personnage se rassure, se calme, d'où le mètre lent de 6 sillabes pour constater le départ des démons et le décroissement du bruit qu'ils font en passant. Il entend encore des bruits, mais inégaux et discontinus, d'où le mètre inégal de 5 sillabes; ce mètre est lent, ce qui concorde avec l'attitude attentive de l'auditeur qui apprécie ce qu'il entend. Le bruit de la troupe n'est plus qu'un sourd grondement; il semble qu'elle fuit plus vite parce que le bruit

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est continu, d'où le mètre irès vif de 4 sillabeâ (en réalité c'est Téloignement qui empêche de distinguer les divers éléments du bourdonnement). Le bruit devient de plus en plus vague et semble à chaque instant prêt à s'éteindre, d'où le mètre lent de 3 sillabes peignant un bruit qui disparaît comme il avait peint au début un bruit qui naît. Enfin avec la dernière strofe en vers de 2 sillabes, très lente, nous retombons au silence et au repos.

Nous terminerons par trois pièces d'un genre plus élevé : L'Ode à la Colonne^ La prière pour tous et Napoléon II, la seconde empruntée aux Feuilles d'automne et les deux autres aux Chants du Crépuscule. V. Hugo a composé la première au moment où il était question de faire transporter les cendres de Napoléon sous la colonne de la [»iace Vendôme.

L - La pièce débute par un développement grandiose sur les origines de cette colonne de bronze et sur les auts faits qui ont motivé son érection. Le ton épique, c'est-à-dire le ritme de l'alexandrin était tout indiqué. Le poète adopte en effet le vers de 12 sillabes, mais en l'intercalant, tous les deux vers, d'un petit vers de 6 sillabes qui ne change pas le ritme, mais a pour effet de donner à l'ensemble plus de relief et de mettre particalièrement en évidence les idées qu'il exprime.

IL — Les députés ont ajourné la question; Hugo d'un ton dégagé et ironique rapporte leurs arguments ou ceux qu'il leur prête ; le vers épique ne convient plus ; il emploie le vers léger et rapide de 8 sillabes.

IIL — Puis il se mêle en quelque sorte à leur discussion et leur oppose Ténumération de tous les titres de Napoléon. Pour accumuler rapidement tous ces faits, il faut encore des petits vers rapides; le vers de 8 sillabes convient seul, car celui de 6 a la même lenteur que l'alexandrin et celui de 10 est à peine plus rapide. D'autre part, un vers à nombre impair de sillabes eût fait contre-sens par son allure sautillante. Aussi le poète garde le même mètre.

IV. - Là-des3us il continue son argumentation. En somme c'est toujours la même discussion , la même délibération : le

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ton ne change pas, même si des idées dififérentes se succèdent. Ce sont deux strofes de vers de 8 sillabes ; dans la première il demande si Ton craint que le despotisme de nouveau ne surgît et n'opprimât la liberté ; dans la seconde il répond qu'en Tétat actuel ce n'est plus à redouter. Entre les deux se trouve une strofe d'un tipe différent, qui prépare la suivante, mais qui ne fait pas partie à proprement parler de la discussion ; c'est en quelque sorte une parentèse,une réflexion que fait le poète àpart lui, qu'il ne lance pas au milieu delidélibération, mais qui l'amène à la strofe suivante contenant le dernier argument qu'il énonce. Dans cette strofe intermédiaire, l'auteur sonie à la force actuelle de la liberté et à la quiétude que lui laisse la vue des trônes et des rois. Pour exprimer cette aute puissance, Hugo a employé le vers épique dans toute la strofe sauf l'avant dernier vers qui a 8 sillabes et met en relief une antitèse frappante.

V. — La délibération supposée est finie. Le poète ne s'adresse plus aux députés. Il s'adresse atout le monde pour flageller ces avocats et dire quel eût été l'efl'dt gpaad;ose et puissant de l'exéjution du projet exprimé parles pétitionnaires. Naturellement il reprend pour cela le ton épique dans des strofes construites comme celles du début: 2 alexandrins à l'imes plates, un exasillabe, puis 2 alexandrins à rimes plates et un nouvel exasillabe rimant avec le premier.

VI. — Donc la proposition est repoussée : on ne ramènera pas pour le moment les cendres du grand empereur sous sa colonne de bronze. Le poète alors se tourne vers ces cendres mêmes et s'adresse à elles. Il leur conseille la patience en une sorte d'imme vif et léger.

VII. — Puis il songe à l'avenir, il espère qu'un jour on sera plus juste, qu'on mettra les restes de Napoléon oii ils doivent être et qu'on leur fera les funérailles qu'ils méritent. C'est sur cet espoir qu'il termine et pour l'énoncer, pour le communiquer au grand empereur il prend le grand alexandrin en strofes de 6 vers dont le dernier est un octosillabe à relief.

La prière pour tous

I. — Nous sommes au moment où le jour vient de disparaître faisant place à la nuit et où les petits enfants font leur prière avant de s'endormir. Le poète décrit gravement cette eure crépusculaire et envoie sa fille prier. Il se sert, comme il est naturel, du mètre grave et lent de 12 sillabes.

IL — Prier pour qui ? D'abord pour sa mère, puis surtout pour son père ; le poète donne les raisons de ce choix et il les expose gravement sans changer de mètre.

III. — Après son père et sa mère il Tengage à prier pour tous ceux qui emploient mal l'eure de la prière, pour tous ceux qui ne prient pas, pour tous ceux qui sont morts et par conséquent ne peuvent pas prier mais ont besoin des prières d' autrui. Il i a là une longue et rapide énumération; et, comme nous Tavons vu; ce sont les vers vifs et en particulier celui de 8 sillabes qui expriment le mieux la sintèse et l'accumulation des faits et des idées qu'on énumère ; ce sont des strofes de 10 vers de 8 sillabes.

IV. — Parmi les morts pour lesquels il convient de prier, c'est aux parents tout d'abord qu'il faut songer, aux grands parents, aux oncles, aux aïeux. Il n'i a plus ici une énumération et une accumulation de personnages comme dans la partie précédente, mais il i a en quelque sorte la description de l'état de ces morts dans leur tombe ; aussi le poète reprend Talexandrin grave et lent.

V. — Là-dessus il semble supposer que sa fille lui fait une objection, qu'elle lui demande pourquoi ce n'est pas lui qui va prier pour toutes ces personnes. Il i répond par une sorte d'imne gracieux et léger en l'onneur de la pureté et de l'innocence des enfants, où il montre que seuls les enfantas n'ayant pas besoin de prier pour eux-mêmes peuvent se charger d'aulrui. Il reprend pour cela le vers de 8 sillabes, mais non plus comme plus aut en strofes de dix vers destinées à accumuler les éléments d'une énumération ; ce sont des petites strofes de 5 vers.

te LA PRIERE POUR TOUS » 151

VI. — Puis l'auteur revient au vers grave et lent pour dire à sa fille comment elle doit faire sa prière, qu'elle doit la donner comme une consolation, comme une aumône, une charité, pour tous, pour Dieu lui-même.

VII. — Elle doit verser sa prière comme un parfum. Cette idée suggère au poète un imne lirique où il montre que tous les parfums terrestres, toutes les offrandes ne sont rien auprès de celle delà prière d'un enfant. Il emploie pour cela de petites strofes de 5 vers en vers de 5 sillabes. L'allure de ces vers est lente mais inégale puisqu'ils ont deux mesures dont l'une est plus rapide que l'autre ; et la strofe tout entière a aussi quelque chose d'inégal puisqu'elle contient un nombre impair de vers et que de ses deux rimes l'une est répétée trois fois. De cette allure inégale et variée résulte une impression gracieuse qui convient bien à l'idée exprimée.

VIII. — Là-dessus l'auteur nous dépeint sa fille en prières avec son ange qui se tient auprès d'elle. Il reprend pour cela, comme il sied, le long vers grave.

IX. — La pièce se termine par deux prières sous forme d'imnes. Ce sont les deux prières du poète; toutes deux sont graves et lentes, mais en des mètres difi'érents. La première s'adresse àsafille, il l'invite à rester toujours umble et pieuse, et pure comme les lacs des montagnes. Il se sert pour cela d'un vers aussi lent que l'alexandrin, le vers de 6 sillabes à deux mesures, mais sa disposition en petites strofes de 5 vers avec une rime répétée 3 fois lui donne une grâce particulière.

X. — Pour la prière adressée à l'ange auquel il recommande sa fille, le ton s'élève et le vers devient plus ample. Ce sont des strofes de 6 vers composées de deux alexandrins à riraes plates suivis d'un exasillabe à relief, puis deux alexandrins à rimes plates suivis de nouveau d'un exasillabe qui rime avec le premier.

Napoléon II

C'est en quelque sorte un fragment d'épopée, mais de l'épopée lirique. La note dominante est bien le ton épique et le

t5è LE VERS FRANÇAIS

mètre le plus employé l'alexandrin ; mais tandis que l'épopée proprement dite ne comporte que l'alexandrin à rimes plates et en séries indéfinies, ici l'alexandrin est employé en strofes et il n'i a nulle part 4 alexaudrins de suite à rime plate. Ce sont des strofes de 6 vers dans lesquelles le 3® et le 6® riment toujours ensemble. En outre, le 6^ vers ou bien le 3® et le 6* sont souvent remplacés par des mètres d'un autre tipe (6 ou 8 sillabes). Enfin il i a dans la pièce quelques strofes tout entières en vers de 8 sillabes. Voyons comment ces différents éléments sont répartis et adaptés au développement des idées. Dans la première partie nous avons deux strofes qui alternent régulièrement; elles sont composées toutes deux de 6 vers ; dans la première, le troisième et le sixième sont des exasillabes, les autres vers étant des alexandrins ; dans la seconde il n'i a que des alexandrins. Cette espèce de ton épico-lirique convient bien aux idées développées : la naissance de Napoléon II attendue parle monde entier, la puissance et l'orgueil de son père. Dans ces deux strofes le ritme ne change nulle part; c'e-t partout le ritme épique, l'allure épique; mais l'impression produite par ces deux strofes n'est pas la même. La première contient deux vers à relief, les exasillabes, la seconde n'en contient aucun ; mais par contre elle a beaucoup plus d'ampleur. On remarquera que dans cette première partie les idées exprimées par les vers de six sillabes méritent toutes le relief que ce mètre leur donne. Et d'autre part que dans les strofes impaires il est plutôt question de l'enfant ou d'autres personnes par rapport à lui, tandis que dans les strofes paires, plus amples, c'est plutôt de son père qu'il s'agit, de sa puissance, de son orgueil, ou d'autres objets, puissants aussi et grandioses, tels que le dôme des Invalides ou les monstrueux canons qui urleat à sa base.

Dans la seconde partie nous retrouvons ces deux tipes de strofes, et en outre des strofes en vers de 8 sillabes. Il est curieux de voir comment ces diverses strofes sont distribuées. L'idée est celle-ci : l'avenir n'est à personne, l'avenir estàDieu. Chacun des développements commence par lastrofe en vers de 8 sillabes. Nous avons vu dans la Prière pour tous des strofes de ce mètre servir à accumuler les éléments d'une énumération. Ces strofes avaient dix vers, celles-ci en ont

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