‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 42 sur 135 · LES REPETITIONS DE SONS · texte numérisé non relu

LES REPETITIONS DE SONS

quant aux poètes ce qu'ils pourraient faire ; nous voulons simplement étudier ce qu'ils ont fait. Les règles d'un art ne peuvent pas être formulées arbitrairement ; elles ressortent de l'examen des chefs-d'œuvre, elles ne les suscitent pas. Comme l'a dit M. Saint- Saë as [Harmonie et mélodie^ 5° édit. p. XXVII), c'est une illusion « de croire que la critique peut diriger l'art. La criti(}ue analyse, la critique dissèque. Le passé, le présent lui appartiennent. L'avenir, jamais ». Mais il suffit d'examiner une page d'un poète pour remarquer qu'en deorsdes vers cités dès longtemps comme exemples d'armonie initiative, elle est pleine d'assonances et d'allitérations. Ce n*e.^t pas d'aujourdui que ce fénomène a été remarqué, mais il a été interprété diversement. D'après certains ces répétitions de sons seraient voulues, intentionnelles ; d'après d'autres elles seraient l'effet d'un pur asard, et la simple juxtaposition des mots destinés à exprimer une idée les produirait d'elle-même àl'insu ou même contre la volonté du poète. D'aucuns prétendent que là où elles se rencontrent elles sont des fautes de goût, des taches, des négligences ; selon d'autres, ce sont elles qui font la qualité et le charme des bons vers. (( Ce sont ces détails, disait un connaisseur (Th. Gautier dans son étude sur Charles Baudelaire) qui rendent les vers bons ou mauvais et font qu'on est ou qu'on n'est pas [>oète ». Diderot exprimait avec un peu plus de développement dans son « Salon » de 17(57 une idée analogue sur ce qui constitue la beauté des vers : « C'est un choix particulier d'expressions ; c'est une certaine distinction de syllabes longues ou brèves, dures ou douces, sourdes ou aigres, légères ou [)esantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées analogues aux idées qu'on a et dont on est fortement occupé, aux sensations qu'on ressent et qu'on veut exciter ; aux phénomènes dont on cherche à rendre les accidents ; aux passions qu'on éprouve et au cri animal qu'elles arracheraient ; à la nature, au caractère, au mouvement des actions qu'on se propose de rendre ; et cet art là n'est pas plus de convention que les effets de la lumière et les couleurs de !'arc-en-ciel ; il ne se prend point ; il ne se communique point ; il peut seulement se perfectionner. Il est inspiré par un goût naturel, parla mobilité de l'âme, par

la sensibilité. C'est l'image même de l'âme rendue par les inflexions de la voix, les nuances successives, les passages, ^es tons d'un discours accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en cent manières... Sans ce mérite, un poète ne vaut presque pas la peine d'être lu, il est sans couleur ».

M. d'Eichtal n'est pas moins affirmatif : « Il n'est pas de vers français bien frappé qui, en dehors de ses autres qualités dues à la pensée, à l'image, à l'expression, au nombre, ne contienne de ces rappels (allitérations et assonances), plus ou moins fréquents, plus ou moins saillants, et il suffit d'ouvrir un poète classique ou moderne qui ait survécu pour en trouver des exemples à chaque ligne. Une analyse un peu attentive permet de constater que ces effets dits autrefoi-; « d'harmonie imitative », et qu'on considérait comme exceptionnellement usités, lorsque le poète voulait réaliser une sonorité particulière, sont très généraux, très répandus, et constitu ent l'élément principal de Yeuphonie de nos vers » (Du rythme dans la versification française, p. 47etsuiv.).

Alfred de Mussetavait dit, sans développer sa pensée « Dans tout vers remarquable d'un vrai poète, il y a deux ou trois fois plus que ce qui est dit ; c'est au lecteur à supp'éer le reste selon ses idées, sa force, ses goûts ». Il n'entendait pas par là que c'est le lecteur qui rend les vers bons par ce qu'il i supplée ; sans quoi il n'i aurait pas de bons et de mauvais vers, il n'i aurait que de bons ou de mauvais lecteurs, de bons ou de mauvais auditeurs. Musset a pris la précaution de dire « Dans tout vers remarquab'e d'un vrai poète », c'est-à-dire que le lecteur ne supplée à ce qu'a dit expressément le poète qu'à condition que ce dernier ait rempli son vers d'indications qui guident le lecteur ; et c'est précisément parce que les effets et les impressions ne sont qu'indiquées que le vers est bon ; si le poète avait tout dit ses vers seraient plats et ennuyeux. C'est ce qu'a développé un autre poète, Th. de Banville, dans le passage suivant :

« Ce n'est pas en décrivant les objets sous leurs aspects les plus divers et dans le moindre détail que le poète les fait valoir ; ce n'est pas en exprimant les idées in extenso et dans leur ordre logique qu'il les communique à ses auditeurs ; mais il suscite dans leur esprit ces images ou ces idées, et

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