‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son armonieChapitre 43 sur 135 · OPINION DE M. COMBARIEU · texte numérisé non relu

OPINION DE M. COMBARIEU

pour les susciter il lui suffit d'un mot. De même, au moyen d'une touche juste, le peintre suscite dans la pensée du spectateur l'idée du feuillage de hêtre ou du feuillage de chêne ; cependant, vous pouvez approcher du tableau et le scruter attentivement, le peintre n'a représenté en effet ni le contour ni la structure des feuilles de hêtre ou de chêne ; c'est dans notre esprit que se peint cette image, parce que le peintre l'a voulu. Ainsi le poète ».

Toutes ces opinions o:if. leur valeur, mais elles restent à Tetat de jugements généraux; elles ne touchent pas aux faits. Becq de Fouquièros a essayé dans son remarquable Traité de <;t'rs//îca.'20w d'entrer dans le détail de la question; il i a consacré deux chapitres, l'un sur Y assonance et l'autre sur Valfilération, qu'il a nourris de remarques fines et judicieuses (voy., par exemple, le commentaire des paroles d'Oenone, p. 260-2(33) ; maleureusement elles sont entremêlées de subtilités qui vont parfois jusqu'à l'erreur, et le tout est mal présenté ; en sorte que pour comprendre, il est nécessaire d'en savoirpluslongque l'auteur n'en dit et de voir au delà. Ce sont des observations isolées, qu'aucun [)rincipe général ne réunit et qui parfois semblent se contredire. Il aurait fallu entrer dans déplus longs développements et partir de notions sur la nature et la valeur des sons que Becq de Fouquières ignorait sans doute.

Aussi, à part MM. Le Goffic et ThieuUn, à qui les dimensions de leur Traité interdisaient de s'étendre sur la question, s'est-on généralement élevé contre les idées que l'auteur a exprimées à ce sujet. M. Combarieu, dans un livre intitulé Les rapports de la musique et de la poésie, l'a fait avec violence. S'occupant d'abord de la question en général, il déclare que les répétitions de sons appartiennent en propre aux langues primitives, qu'elles sont une marque de barbarie et que dans une langue et une littérature comme les nôtres elles ne peuvent être considérées que comme des ca^ofonies maleureuses et des puérilités. Sans doute les allitérations d'Ennius sont en général peu artistiques et quelques-unes seraient peutêtre déplacées ailleurs que dans une littérature qui débute. Celles-ci de Veriaine décrivant une belle femme ne produisent qu'une orrible cacofonie :

Ton cher corps rare, harmonieux...

Cet autre vers de l'école décadente :

Une suprême opale ^ opaline et pâlie,,,

n'est que puéril. Mais là n'est pas la question ; il s'agit des répétitions et rappels de sons dont nos plus grands poètes, nos artistes les plus raffinés ont discrètement émaillé leurs meilleures pièces. On ne peut pas juger une téorie sur quelqîies exemples détestables choisis arbitrairement; il faut avant de se prononcer pren Ire les plus belles pages de nos poètes et les passer au crible pour voir si elles laisseront quelque chose en faveur de telle ou telle opinion.

Quand il s'en prend aux idées de Becq de Fouquières voici de quelle manière argumente M. Combarieu; il cite des vers « où l'allitération de Vm est associée à l'expression de Ténergie, de la terreur, de la vengeance, de la souffrance >^, d'autres où « les sifflantes sont associées à l'expression des idées les plus opposées : honte, fierté, menace, prière, estime, mépris, chaleur, froideur, colère, pitié, bruit, silence, mouvement, repos ». Il en conclut que si un même fonème peut exprimer des idées si différentes les unes des autres, c'est qu'en réalité il n'exprime rien du tout, et que c'est nous qui lui attribuons un pouvoir qu'il n'a pas. Cette façon de raisonner a du moins le mérite d'être originale ; elle revient à dire, pour prendre un autre exemple où il s'agit également de sons du langage, que si le mot français fô exprime aussi bien la nécessité : il faut partir, que le manque : le cœur me faut, ou s'applique à ce qui est contraire à la vérité: c'est faux, ou bien désigne un instrument tranchant : une faux, c'est qu'en réalité il ne signifie rien et qu'il ne doit ces valeurs diverses qu'aux générosités de notre imagination. On nous objecterait peut-être que ce mot fô ne remonte pas à la même origine dans les différents cas ; mais les m et les s que considère M. Combarieu ne remontent pas non plus tous à la même origine.

M. Combarieu paraît oublier d'ailleurs qu'il adit lui-même, p. 51 : (( Le même cri peut exprimer la peur, la colère, la sur-

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