Î92 LE VERS FRANÇAIS
l'arbitraire, permettra de la oréciser et de la rectifier au besoin. On désigne généralement par le nom de palatales les voyelles dont le point d'articulation est situé vers la partie antérieure du palais et l'on peut appeler non palatales toutes les autres. Les palatales sont 2, û (w, comme dans le mol cru), é, è, ô (eu fermé, comme dans le mot feu). Ce sont eu même temps les voyelles claires. Les deux d'entre elles qui sont lo plus fermées et qui se prononcent le plus en avant, Vi et Vu, peuvent être mises à part sous le nom de voyelles aigvës. La catégorie des non palatales comprend toutes celles qui se prononcent vers la partie postérieure du palais, ou au niveau du voile du palais, ou même plus en arrière, à savoir : a,o {o ouvert, comme dans le mot corps)., é {eu ouvert, comme dans le mot jeunesse), 6 (o fermé, comme dans le mot c/os), u {ou, comme dans le mot trou). Ce sont les voyelles graves. 11 i a aussi lieu de distribuer ces dernières en deux groupes, et de désigner par le nom de sombres les deux qui sont le plus fermées : 6 et u, et par celui à' éclatantes les trois autres : a, à, è. Les voyelles nasales demandent une mention spéciale. Elles sont toutes comme voilées par la nasalité, mais appartiennent d'ailleurs chacune à la même classe que la voyelle orale qu'elles ont pour substratum. Il faut donc savoir quel est leur substratum oral, c'est-à-dire quelle est la voyelle non nasale dont elles sont la voyelle nasalisée. Nous avons montré ailleurs (M S L, VII, 472 sqq.) quel est ce substratum : la voyelle du mot vin est un è nasal, celle du mot brun est une nasal, celle du mot temps est un a" nasal (a extrêmement ouvert, son qui n'existe pas en français, mais qui est très voisin de d), celle du mot rond un 6 très fermé, qui n'existe pas non plus dans la langue, mais se rapproche infiniment de u. Un moyen très simple de s'en rendre compte est de faire prononcer ces mots par une personne ayant les fosses nasales obstruées près du voile du palais soit artificiellement soit accidentellement, fût-ce par un gros rume de cerveau. C'est un préjugé assez répandu que la voyelle nasale du mot temps ou du mot autant est un a nasal, et celle du mot rond un 6 nasal ; étimologiquement c'est quelquefois vrai, mais nous n'avons que faire ici d'étimologie. L'expérience indiquée fera entendre à peu près tà^ auto, ru et non ta, auta, ro. On peut
CLASSIFICATION DES VOYELLES l93
faire une contre-épreuve qui n'est pas plus diflSicile, au moyen d'une personne parlant fortement du nez : elle prononcera les mots ta^ rot non pas comme nous prononçons les mots temps, rond mais ^a°, rô^ avec Va nasal et Vô nasal qui n'existent pas en français ; d'autre part elle prononcera les mots trotte et tout à peu près comme nous prononçons t7'ente et ton. Nous nous servons pour la transcription des voyelles nasales, afin que leur valeur saute aux ieux, de la voyelle orale qui leur correspond avec un 7i en exposant, et dans les deux cas où nous n'avons pas le correspondant rigoureux, de celles de nos voyelles qui s'en rapprochent le plus, o et w, avec le même exposant.
Parmi les voyelles orales, il i en a deux qui demandent quelques explications complémentaires; c'est Veu fermé (o) et Veu ouvert (é). Certains s'étonneront de les trouver dans deux classes différentes. On a une tendance, par suite d'abitudes dues à la pauvreté de notre alfabet, à considérer Vè et Vé d'une part, Vô et Vô d'autre part comme des voyelles à peu près semblables. Eu réalité il i a plus de différence entre l'articulation de Vè et celle de l'e qu'entre celle de Vé et celle de IV, entre l'articulation de Va et celle de Vô qu'entre celle de Va et celle de l'o, qu'entre celle de Vô et celle de I'm [ou). Si dans notre classification Vè et Vé se trouvent dans la même catégorie, c'est qu'ils se prononcent tous deux sur la partie antérieure du palais ; si i'o et Vô sont dans une même catégorie, quoique dans deux subdivisions différentes, c'est que tous deux s'articulent dans la partie postérieure de la bouche. Le domaine des deux eu est intermédiaire entre celui des deux e et celui des deux o, mais de telle sorte que l'un a son point d'articulation d'un côté et l'autre de l'autre côté de la limite qui sépare les claires des graves.
L'o est la voyelle fermée qui termine le mot peu7'eux;Vé est la voyelle ouverte de la première sillabe de ce mot ; c'est aussi, mais avec plus d'ampleur et d'intensité, la voyelle de la dernière sillabe du mot empereur ; c'est la voyelle du mot fleuve; c'est la voyeile de la sillabe initiale du mot jeunesi^e dans la prononciation proprement française, car nous ne nous occupons pas ici, comme il est juste, des différentes prononciations dialectales; enfin c'est Ve dit muet ; ce point
est capital et on ne saurait tropi insister. Dans l'intérieur des vers français il n'i a pas d'e muet ; tous les e doivent se prononcer nettement, comme une voyelle affaiblie par l'atonie sans doute, mais absolument pleine, sans quoi les vers deviennent faux ; cf. F. de Gramont, Les vers français et leur prosodie, p. 29. Ve du mot je dansée n{e) sais pas se prononce en français exactement comme celui de la première sillabe du mot jeunesse ; tous les e qui se trouvent dans l'intérieur des vers doivent se prononcer ainsi. C'est la même voyelle que celle de la dernière sillabe du mot valeur, mais beaucoup plus faible,
Ce point pourra surprendre ceux qui ne sont pas rompus aux détails de la fonologie et leur paraître un simple paradoxe : l'é dit muet est une voyelle éclatante. Ce qui fait qu'une voyelle est éclatante n'est pas le plus ou moins d'intensité avec laquelle on la prononce, mais la manière dont on l'articule. Or les muscles de la bouche sont au repos pour la prononciation de l'é comme pour celle de l'a (le canal buccal est seulement un peu moins ouvert pour l'é) et ce sont ces deux voyelles qui emploient le moins de souffle. Ajoutons à ces considérations fonologiques un fait de fonétique qui les confirme ; tandis que l'é est la voyelle atone par excellence en français et dans plusieurs autres langues, en grand russe tout 0 placé dans la sillabe qui précède la tonique est devenu a ; dans les deux cas l'affaiblissement dû à l'atonie s'est traduit par la diminution de l'effort musculaire des organes buccaux, et en même temps par l'emploi d'une quantité moindre de souffle.
A. — Voyelles aiguës
L'étude des mots expressifs nous montre que les voyelles aiguës, Vi et Vu, donnent seules l'impression de l'acuité : m, cri-cri, siffler, pique, ail. spitz « aigu » ; mais les autres voyelles claires, étant en somme de même nature, peuvent préparer la note ou la soutenir une fois qu'elle a été donnée.
Les voyelles aiguës sont naturellement désignées pour peindre les bruits aigus :
Avec un en' sm?"stre, il tournoie, emporté
(Heredia, La mort de Vai
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L'essieu crie et se rompt. . . , ^
(Racine).
(( Je doute que l'on serve la gloire de l'auteur de Phèdre en supposant que dans une situation si pathétique, au milieu des larmes, du désespoir, des remords cuisants, il ait songé à peindre le bruit d'un essieu qui se rompt » (Combarieu, 206- 207). Ce jugement se passe de commentaire.
Le fifre aux crfs aigws, le hautbois au son clair
(Lamartine, Jocelyn).
Le bruit peut-être imaginaire et simplement supposé par métafore ;
Le sang de vos rois | crie \ et n'est point | écouté
(Racine, Athalié).
Dans l'ordre du langage ce qui est particulièrement aigu, ce sont les cris, toute espèce de cris, quel que soit le sentiment qui les suscite : 1° la douleur :
Tout m'afflege et me nutt, et conspire à me nuire
(Id., Phèdre).
« Sa voix s'élève, et sa plainte retentit, aiguë, prolongée et perçante, sur une note gémissante en i » (Stapfer, Racine et V. Hugo). Il i a en outre insistance sur une même idée; cf. le chapitre précédent, p. 187.
Dispensez-moi, je vous supplie,
Tous plaisirs pour moi sont perdws.
J'aimois un fils plus que ma vie :
Je n'ai que lui ; que d^s-je, hélas, je ne l'ai plus! On me l'a dérobe : plaigne:: mon inforti/ne
(La Fontaine, IX, 1).
... Ma fille ! Ah ! Diew ! ma fille ! Ma fille ! Terre et cieux ! c'est ma fille, à présent I Dieu ! ma main est mouillée ! — A qui" donc est ce sang ?
— Mafïlle! — Oh îjem'j perds ! c'est un prodtg.)horr/b!e! C'est une vision ! Oh ! non, c'est itnposszble,
Elle est partît, elle est en route pour Èvreux.
0 mon Dïeul n'est-ce pas que c'est un rêve 'diïieujL\
Que vous avez garde ma Mie sous votre aile
Et que ce n'es^ pas elle, ô mon Diew? Si l c'est elle !
C'est bien elle ! Ma Mie ! enfant ! réponds- moi, dis,
Ils t'ont assassinée ! oh ! réponds ! oh ! bandeVs !
Personne icz, grand Diew! que l'horrible famille !
Parle-moi î parle- moi ! ma fille ! ô ciel ! ma fille !
(Hugo, Le Roi s'amuse),
paroles de Triboulet qui trouve le corps de sa fille dans le sac.
Madeleine l'aborde, et presque avec des cr/5
Lui parle et s'épouvante, et tord ses bras meurtrîs.
— Mère, ouvre-moi. Je viens. Il s'agit de sa vie Me voici*. J'ai courw de peur d'être suivie.
On creuse l'ombre autour de ton fils. Je te dis Que je sens fourmiller les serpents enhardît-
(1d., Fin de Satan) ;
cris de douleur et de crainte ; les deux premières rimes préparent la note.
2° Les supplications :
Il tend les bras, il tombe à genoux: il lui crie Qu'au nom de tous les diew^ il la conjwre, il prie, Et qu'il n'est pomt à crai/idrv, et qu'une ardente (aim L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfm
(A. Chénier, Le mendiant).
Prends pitie de mon fils, de mon unique enfant ! Prends pitie de sa mère aux larmes condamnée, Qui ne vit que pourlwi, qui meurt abandonnée; Qui n'a pas dw rester pour voir mourir son fils ; Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, Assoupis dans son sem cette fièvre brûlante
(Id., Le malade).
Cris de joie 197
3° La joie, Tadmiration, l'entousiasme ;
Quand il eût bien fait voir Théritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Eperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cerne, Il cria tout joyeux avec un air sublime : L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi !
(Hugo, Napoléon II); cris de joie et d'entousiasme.
Vainqueur, enthousiaste, éclatant de prestiges, Prodige, il étonna la terre des prodiges. Les vieux scheiks vénéraient Témi'r jeune et prudent ; Le peuple redoutait ses armes inouïes ; Sublime, il apparwt aux tribws éblouies Comme un Mahomet d'Occident
{Id., Lui);
entousiasme, admiration exprimée par des sortes de cris.
4° La colère, lorsqu'elle arrive au paroxisme, qu'elle touche à la fureur et se manifeste par des imprécations, des cris de aine, de vengeance, de désespoir, d'indignation, de mépris, d'ironie amère.(0^seri;a^ion lies voyelles aiguës n'étant pas propres à exprimer la colère, mais seulement les cris de la colère, on trouvera toujours dans les exemples que nous allons citer des voyelles éclatantes peignant les éclats de voix de la colère et des voyelles sombres qui en expriment les sourds grondements. Nous ne donnerons ici que des exemples de colère où les voyelles aiguës dominent) :
Quel plais/r de venger moi *-meme mon injUre, De retirer mon bras tem^ du sang du parj^'re. Fi, pour rendre sa peine et mes plais/rs plus grand?, De cacher ma rivale à ses regards mourants !
(éclats de voix de la colère dans ce dernier vers) Ah ! si du moins Oreste, en punissant son cr/me,
ï Est-il besoin de rappeler qu'au XVII* siècle ai se prononçait icè ?