‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 109 sur 115 · LK RYTHME DANS LA PROSE · texte numérisé non relu

LK RYTHME DANS LA PROSE

L'autre est une description de la Révolte dans Germinal de Zola. Nous le reproduisons tel que la disposé Gui/au, p. 335, avec une seule modification à la sixième ligne avant-dernière :

Quelques-une;; tenaient leur petit entre les bras,

Le soulevaient, l'agitaient, Ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance.

D'autres, plus jeunes, Avec des gorges gonflées de guerrières,

Brandissaient des bâtons ; Tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort Que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite.

Deux mille furieux.

Des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, Une masse compacte qui roulait d'un bloc ;

Serrée, confondue.

Au point qu'on ne distinguait ni les culottes déteintes, Ni les tricots de laine en loques, EfTacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient ; On voyait seulement les trous des bouches noires.

Chantant la Marseillaise, Dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, .Accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des tètes.

Parmi le hérissement des barres de fer. Une hache passa, portée toute droite ;

Et cette hache unique.

Qui était comme l'étendard de la bande, .\vait, dans le ciel clair, Le profil aigu d'un couperet de guillotine ;

A ce moment le soleil se couchait:

Les derniers rayons, d'un pourpre sombre, ensanglantaient la

[plaine.

Alors la route sembla charrier du sang. Les femmes, les hommes continuaient à galoper. Saignants comme des bouchers en pleine tuerie...

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Sans doute ces morceaux de jorose sont aussi bien rythmés que ceux de poésie précédemment cités, et surtout ils sont beaucoup mieux pensés et plus fermement écrits. C'est même, si Ton veut, de la prose poétique, mais ce n'est nullement de la poésie. La rime est absolument indispensable à toute espèce de vers libres K C'est elle qui marque où les vers finissent; sans elle il n'y a qu'un seul des moyens d'expression fondés, sur le rythme qui soit possible, celui qui provient du contraste des mesures lentes avec les mesures rapides ; tous les autres sont rigoureusement exclus. Les effets dus à la discordance entre le rythme et la syntaxe sont exclus. Ceux qui sont produits par le vocalisme sont presque tous exclus, et la couleur vocalique disparaît en partie. Même les elTets reposant sur le jeu des consonnes ne peuvent plus se déployer avec la même intensité. Enfin la pensée n'ayant plus d'ailes pour voler, marche prosaïquement.

Il n'a manqué jusqu'à présent au vers rythmé libre qu'un poète qui sût le manier. Il faut reconnaître d'ailleurs que c'est un instrument beaucoup plus délicat que le vers classique, mais aussi combien plus puissant, combien plus varié. Aucune nuance qui lui échappe, aucun effet qui lui soit étranger.

Voilà donc deux types de vers qui se présentent : le vers syllabique de Racine, de Hugo, et des fables de La Fontaine, mais fondé sur la langue réellement vivante ; et d'autre part le vers rythmé à forme fixe ou surtout'à forme libre. On s'arrêtera évidemment à l'une de ces deux manières ou l'on ne fera plus de vers. En dehors de ces deux modes rien de possible en français pour le moment.

Qu'il vienne un poète digne de ce nom et il pourra user de l'un de ces deux instruments sans aucune restriction. S'il est vrai, comme l'a dit d'Eichtal, que « toute tentative trop radi-

1. « La rime n'est pas condamnable, mais seulement l'abus qu'on en fait. Rimez faiblement, assonez si vous voulez, mais l'imez ou assonez, pas de vers sans cela» (Verlaine, Le décadent, mars 1888).

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cale et trop précipitée sera nécessairement stérile », et que « l'art doit procéder par évolution et non par révolution », le poète n'a plus à craindre ces mauvais présag-es ; il ne s'agit pas d'une révolution, mais de l'achèvement d'une évolution dont la plus grosse part est accomplie ; il n'y a pas de voies nouvelles à frayer, le chemin est ouvert.

M. Grammont. — Le vers français.

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