PROSE RYTHMÉE RÉGULIÈREMENT
rable entre ces vers, mais elle pourrait être très grande Dans un poème rythmé à forme fixe et dont chaque vers contient quatre mesures un vers peut être constitué par quatre monosvllabes ou au contraire par quatre mesures avant chacune de une a six ou même sept syllabes. Les deux vers suivants mettent en contact les deux extrêmes :
Science, | art, | vie, ( mort, Si Ton vous osait dire | que vous ignorez tout | et que vous [n'en savez rien | et que Ion vous en adore.
Ce n'est pas là autre chose que des schémas, mais ils font nettement ressortir le principe : ces deux vers sont égaux entre
eux
Ces vers, tout comme les vers purement classiques pourraient a la rigueur n'être pas rimes ; ce seraient encore des vers, seulement ils ne se distingueraient pas d'une prose rythmée régulièrement. Telles sont ces petites phrases de Flaubert que nous prenons dans Bouvard et Pécuchet :
Cétait un rire | particulier, [ une seule note | très basse toujours la même | poussée | à de longs | intervalles.
Ses yeux | étaient bridés | aux pommettes Et il souriait | d"un petit air | narquois.
D-un côté I une tonnelle | aboutissait | à un vigneau
De 1 autre | un mur | soutenait | les espaliers-
Et une claire-voie, | dans le fond, [ donnait | sur la campagne.
Tout ce qui distinguerait cette poésie de cette prose c'est que, tandis que les petites phrases de Flaubert sont précédées et sûmes d autres qui sont rythmées autrement, dans la poésie toute la pièce serait rythmée dune manière uniforme. On n'obtiendrait par là qu'un mstrument très inférieur à la prose et d une désespérante monotonie, tous les membres de phrases se terminant obligatoirement avec le vers. La rime est donc
indispensable à ce mode poétique pour lui fournir toutes les ressources du vocalisme et de l'enjambement sous toutes ses formes, pour le rendre tolérable. Tel quel, il n'a jamais été employé par personne à notre connaissance ; car les deux passages que nous venons de citer ont été extraits arbitrairement par nous de pièces en vers libres et le rythme fixe que nous avons signalé n'y a été mis qu'inconsciemment par leurs auteurs.
Il n'y a d'ailleurs pas chance que ce mode ait jamais grand succès. La monotonie lui est tellement inhérente qu'il faudrait plus de génie peut-être pour la rompre sans cesse qu'il n'en a fallu à Victor Hugo pour faire uAymerillot ».
Mais le vers proprement classique est aussi bien monotone par nature, et nos plus grands poètes classiques n''ont pas pu toujours le garantir de ce défaut. Les romantiques y ont introduit une g-rande variété en modifiant son système de coupes, ce qui en a fait au point de vue du rythme, comme nous l'avons montré plus haut, p. 103, un vers libre. A côté de cela les classiques et romantiques disposaient d'ailleurs de leur vers libre, celui de La Fontaine, danslequel le nombre des syllabes varie et avec lui, d'une manière g^énéralement proportionnelle, celui des accents rythmiques.
Le vers purement rythmé est évidemment susceptible de quelque chose de très analogue. Il est certain qu'il peut y avoir un vers rythmique libre comme il y a un vers syllabique libre. Les décadents nous en ont donné de nombreux exemples ; malheureusement aucune de leurs pièces ne peut passer pour un modèle parce qu'aucune n'est un chef-d'œuvre. Mais la maladresse de l'ouvrier ne saurait prouver que l'instrument soit défectueux. Nous avons étudié plus haut un morceau de M. de Rég-nier, qui était en quelque sorte le chef de l'école versifiant de cette manière ; nous en rappellerons ici deux autres de la même école qui sont souvent cités :
Flavie,
Je l'ai revue, un soir,
Près de la source où je vais boire au soir
Depuis de longs vieux jours de vie
VKKS UYTHMIQl'ES 4 / /
Menant mes porcs ;
Elle s'est penchée à boire à sa main en coupe ;
Je n'osai lui parler songeant aux jours d'alors ;
Mais comme je lui dis : Flavie !
Parlant de l'autre vie,
De Marc et Lise et de la troupe,
De ce qu'ils diraient en me voyant là
Avec mes pourceaux et mon vêtement
Et mon épieu pour toutes armes.
Elle me regarda si tristement
Que je sentis de chaudes larmes :
0 pauvre cœur, dit-elle, et s'en alla.
Souvent, toute une nuit, j'ai songé à cela
(ViÉLÉ Griffin, Le Porcher).
Danse sans rêve et sans trêve;
Il n'est d'inutiles ébats
Que ceux que tu danses pour moi,
Oh toi l'exsangue, oh toi la frêle, oh toi la grêle,
A qui mes baisers
Firent un tapis triomphal rosé
Des aurores où nous menâmes
Nos pas, nos regards et nos âmes.
Nos sens jaloux, nos âmes grêles ;
Tu demeures la ruine éclairée par les torches
Tandis que les grands vents ululent sous les porches
Souffletant de folioles errantes les écussons
(G. Kahn, Les palais nomades).
Sans doute ces trois pièces ne sont pas très mauvaises ; mais on est loin de pouvoir dire qu "elles soient bonnes ; c'est faiblement pensé, pauvrement écrit et même mal rythmé. Quant k prétendre que ce n'est que de la prose et même de la mauvaise prose ; non pas. La présence de la rime (ou assonance) suffit à les distinguer par tous les moyens d'expression qu'elle permet. On peut trouver aisément de la prose tout aussi bien rythmée et même mieux. En voici des exemples qui ne sont pas exceptionnels dans les œuvres de nos prosateurs :
478 COiNCLUSION
Un dimanche | ils se mirent en marche | dès le matin, Et, passant | par Meudon, | Bellevue, | Suresnes, | Auteuil, Tout le long' du jour, Ils vagabondèrent [ entre ces vignes, Arrachèrent | des coquelicots | au bord des champs, Dormirent | sur Therbe, Burent | du lait, Mangèrent | sous les acacias | des guinguettes,
l'^t rentrèrent | fort tard.
Poudreux, | exténués, | ravis.
(Flaubert, Bouvard et Pécuchet)-.
Le lendemain, | on repartait j dès Taube ; Et la route.
Toujours la même, S'allongeait | en montant | jusqu'au bord | de l'horizon. Les mètres de cailloux | se succédaient. Les fossés | étaient pleins d'eau, La campagne | s'étalait I par grandes surfaces | d'un vert mono-
[tone I et froid.
Des nuages | couraient | dans le ciel. De temps à autre | la pluie | tombait
(Flaubert, Ihicl.).
L'artifice typographique qui consiste à faire rentrer plus ou moins les différentes lig-nes proportionnellement au nombre de leurs accents rythmiques n'a aucune importance ; mais c'est plus beau pour l'œil que de les faire commencer toutes au même niveau. Nous citerons encore deux passages de ce genre que nous empruntons à Gujau [L'art au point de vue sociologique) ; le premier est une sorte de strophe de Flaubert [Salammbô), qui contient même des vers blancs classiques :
Des rigoles coulaient dans les bois de palmiers ;
Les oliviers faisaient de longues lignes vertes ;
Des vapeurs roses flottaient dans les gorges des collines;
Des montagnes bleues se dressaient par derrière,
Un vent chaud soufflait.
Des caméléons rampaient sur les feuilles larges des cactus.