MIS?: EIN RELIEF
3° Si nous nous rappelons en outre que Tarrivée d'un trimètre après une série de tétramètres, surprend l'esprit par le contraste qui en résulte, éveille l'attention et l'obligea s'appliquer sur ce trimètre même, nous comprendrons que le trimètre, mettant en un relief singulier l'idée qu'il exprime, est tout désigné pour contenir l'idée la plus importante d'une tirade, celle qui la résume, qui la conclut, l'idée la plus grandiose ou la plus inattendue, l'élément qui contient la quintessence de l'idée, le fait ou l'image qui produit une antithèse avec ce qui précède, en un mot l'idée destinée à frapper l'esprit du lecteur ou de l'auditeur. En voici des exemples variés :
Aimer est le grand point, quimporte la maîtresse? Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse : Faites-vous de ce monde un songe sans réveil. S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie, Gœthe que Marguerite, et Rousseau que Julie, Que la tejrre leur soit légère ! | — Ils ont aimé
(Musset, La coupe et les lèvres).
Ils ont bouleversé la mer, troublé ses flots. Et dispersé si loin devant eux les écumes Que l'eau de THellespont va se briser à Gumes, Je sais cela. | Je sais aussi | qu'on peut mourir
(Hugo, Le délroit de VEuripe).
C'est la fin du discours de Thémistocle.
Une fraternité vénérable germait ;
L'astre était sans orgueil et le ver sans envie ;
On s'adorait | d'un bout à rau|tre de la vie
(Id., Le sacre de la femme).
Et viennent opposer au passage d'un crime Le Christ immense | ouvrant ses bras | au genre humain
(Id., L'aigle du casque) ;
M. GitAMMONr. — Le vers français. b
idée grandiose et contraste.
Ayant levé la tête au fond des cieux funèbres
Il vit un œil, | tout g'rand ouvert | dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre lixement
(Id., La conscience).
C'est le sujet même de la pièce.
Que l'homme ait le repos et le bœuf le sommeil ! Vivez ! croissez ! \ semez le grain | à l'aventure ! Qu'on sente frissonner dans toute la nature, Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons, Dans l'obscur ti'emblement des profonds horizons, Un vaste emportement iVaimer., dans l'herbe verte, Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte, D'aimer sansfin, | d'aimer toujours, | d'aimer encor. Sous la sérénité des sombres astres d'or
(Id., Contemplations).
L'idée essentielle est croissez et multipliez, aimez ; c'est celle qui est exprimée dans les deux trimètres ; le second rentre d'ailleurs dans notre deuxième catégorie.
Les croyants dévorés dans les cirques sonores, Râlaient un chant, | aux pieds des bèltes étouffés
(Id., Ihid.).
Idée frappante destinée à montrer que les martyrs ne se sont pas trouvés malheureux.
Dans la pièce de Hugo intitulée Suprématie, le trimètre apparaît plusieurs fois dans des situations analogues : le puissant dieu Vàyou ayant dit à la « clarté » que rien ne pouvait lui résister, qu'il pouvait tout emporter,
L'appai'ition prit un brin de paille et dit:
— Emporte ceci, — ■ Puis, avant qu'il répondît.
Elle posa | devant le dieu | le brin de paille.
LKS IRIMÈTRES DE V. HUfiO 67
Le premier de ces trois vers n'est pas un trimètre, mais il demande une observation. Le mot « prit » y remplit une mesure et a par conséquent une importance considérable ; estce pour mettre en relief ce qu'il y a d'extraordinaire à voir une « clarté » prendre ([uelque chose ? ce serait un elTet du plus mauvais g-oût. La valeur exceptionnelle donnée à ce mot par le rythme et la faiblesse de la coupe qui le suit, est destinée simplement à attirer l'attention sur l'objet que l'apparition va opposer aux efforts monstrueux du dieu: « un brin de paille ». Mais le troisième vers est un trimètre parce qu'il énonce le fait quinoue le sujet. Après la description des effortsde Vâyou, cet autre trimètre :
Le brin de paille | aux pieds du dieu | ne bougea pas
est une conclusion.
Il est donc possible, à notre avis, de distinguer trois catégories de trimètres. Il serait facile de multiplier les exemples de la deuxième catégorie ; il n'en est pas de même des deux autres ; elles ne sauraient être enrichies d'exemples assez peu nombreux qu'au prix de lectures étendues et minutieuses. Nous sommes loin d'être d'accord sur ce point avec Becq de Fouquières, Renouvier et quelques autres, qui trouvaient des trimètres en si grande abondance. La cause de leur erreur n'est pas mystérieuse ; ils ont pris pour des trimètres tous les alexandrins qui ont un rejet àl'hémistiche. Cette classe, qui a été étudiée au chapitre précédent, est ancienne et très largement représentée. Lorsqu'on l'a mise à part, il reste parmi les alexandrins chez lesquels la sixième et la septième syllabes sont étroitement unies par la syntaxe, relativement peu de chose pour les trimètres. Certains ont même pu croire qu'il ne restait rien, du moins chez V. Hugo (A. Rochette, L'alexandrin chez V. Hugo). C'est une autre erreur. Un de leurs principaux arguments, c'est que V. Hugo s'est toujours élevé violemment contre ceux qui supprimaient la coupe après la sixième svllabe. Diverses anecdotes nous font connaître son
opinion sur ce point. Telle la suivante : « J'ai souvenir, dit Lesclide dans ses Propos de Table, d'une sorte d'épouvante qui s'empara de lui, quand je lui montrai, dans un de ses poèmes, un vers ternaire, qui n'avait cependant rien d'effrayant. Il était à peu près construit ainsi :
Dans les palais, dans les châteaux, dans les chaumières.
Non seulement il changea le vers, mais il me fit des remerciements très vifs de lui avoir signalé cette négligence » .
Ces faits vont à l'encontre de la démonstration qu'on en veut tirer. Si V. Hugo a jamais laissé échapper un trimètre comme celui-là, s'il a pu écrire dans un premier mouvement :
Moi pas. Par exemple il j faudra travailler ferme \
il est bien certain que pareille mésaventure ne serait pas arrivée à Racine, par exemple. S'il a corrigé ces vers, c'est qu'il était l'ennemi conscient du trimètre, mais s'il a pu les produire, c'est qu'il en était l'ami inconscient. Qu'il n'ait pas voulu ou pas cru faire de trimètres, il n'y a aucune raison de le contester ; mais lorsqu'on étudie théoriquement les vers d'un poète, bien que Ton ne doive jamais négliger ce que l'on peut savoir de ses opinions et de ses intentions, la principale chose à considérer en définitive, c'est ce qu'il a fait en réalité. Or des vers tels que celui de Lesclide, V. Hugo en a fait beaucoup, comme celui-ci qui est le type même du trimètre :
Mon bien aimé, mon bien aimé, mon bien aimé!
[Fin de Satan).
S'il a toujours gardé scrupuleusement une séparation de mots après la sixième syllabe, c'est de sa part une simple observance matérielle à laquelle il n'a pas cru pouvoir se sous-