Corrigé ensuite en
Moi pas. Ah ! par exemple, il faudra travailler
(Les quatre vents de Vesprit).
TRIMÈTRES ANNONCÉS 60
traire. Il n'a jamais supprimé carrément la coupe de l'hémistiche, mais il l'a réduite à zéro, ce qui théoriquement n'est pas la même chose ; il g-arde une trace de cette coupe par le fait qu'il en laisse subsister la place. C'est dire qu'il a été dupe d une illusion au point de vue théorique ; mais, et c'est le seul point qui vraiment nous importe, il ne s'est jamais trompé sur la valeur pratique de ces vers que nous appelons des trimètres. Au reste le contraire serait surprenant de la part d'un artiste qui a manié avec tant de maîtrise les efï'ets de versification. La preuve qu'il a bien senti que ces vers avaient une vertu particulière et produisaient une impression spéciale, c'est qu'il ne les a jamais laissés apparaître au hasard dans son œuvre. Ils ne se présentent que lorsque le poète a une intention^ et toujours ils sont annoncés, préparés, décelés par leur entourage. On a noté par exemple qu'ils sont d'ordinaire précédés devers rythmés d'une manière particulièrement ferme selon le mode classique. Nous ajouterons qu'il se sert assez souvent pour les annoncer, surtout lorsqu'il arrive à la fin d'un développement, d'un contre-rejet qu'il place dans le vers précédent. C'est le plus frappant des procédés qu'il emploie à cet usage :
Je jure de garder ce souvenir, et d'être
Doux au faijble, loyal au bon, ] terrible au traître
[Le petit roi de Galice).
Ayant reçu de Dieu des créneaux où le soir L'homme peut, d'embrasure en embrasure, voir Etinceler | le fer de lanjce des étoiles
[Le régiment du baron Madruce).
L'apparition prit un brin de paille et dit :
— Emporte ceci, — Puis, avant qu'il répondît,
Elle posa | devant le dieu | le brin de paille
(Suprématie).
Or le nouveau marquis doit faire une visite
A l'histoire qu'il va continuer. La loi
Veut qu'il soit seul [ pendant la nuit | qui le fait roi
[Eviradnus).
Mais on n'a pas toujours une indication aussi nette, et d'autre part beaucoup de contre-rejets n'annoncent aucun trimètre. Dès lors la question se pose : Parmi les vers qui n'ont pas de coupure syntaxique après la sixième syllabe à quoi reconnaît-on les trimètres ? Simplement et uniquement à ce qu'ils n'ont pas de rejet à l'hémistiche. Dans les vers qui ont un rejet après la sixième syllabe, les mots qui commencent le second hémistiche ou cet hémistiche tout entier ont un relief particulier et par conséquent une importance spéciale. Ce n'est pas le cas dans les trimètres. Dans celui-ci :
Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies,
« aux croix » n'a pas plus et ne mérite pas plus de relief que « aux pals » ou « sur les claies » . Observation analogue sur :
Vivre casqué, suer Tété, geler Thiver.
Si dans quelques-uns des trimètres à trois termes parallèles on peut saisir une progression, elle tient aux idées exprimées, non à la nature du vers, et il y a gradation du deuxième terme au troisième comme du premier au deuxième, mais non pas mise en évidence du deuxième :
Il est cynique, il est infâme, il est horrible.
On a donc à compter d'abord parmi les trimètres tous les vers sans coupure syntaxique à l'hémistiche qui contiennent une énumération à trois termes parallèles. Toutefois il y a lieu de mettre à part, comme on le fera plus loin, ceux dans lesquels chacun des trois termes se subdivise en deux mesures, et qui par suite sont des hexamètres.
Pour les deux autres catégories de trimètres que nous avons distinguées, la détermination est beaucoup plus difficile. Gomme la forme n'indique rien, on ne peut s'en rapporter qu'à l'étude attentive du fond. Il faut, pour chaque cas, examiner de très près le texte et le contexte, voir quel est le
DÉTERMINATION DES TRIMÈTRES 71
genre d'effet qui s'adapte le mieux à l'idée exprimée, et si le poète a voulu mettre en relief un mot, une expression, ou le vers tout entier :
A Toulon, le fourgon les quitte, le ponton
Les prend; sans vêtements, sans pain, sous le bâton
[Les chàtimenls).
Les deux propositions « le fourg-on les quitte » et « le ponton les prend » sont rig-oureusement parallèles ; dans la seconde « les prend » est un rejet du premier vers, donc dans la première « les quitte » est un rejet du premier hémistiche, et le premier de ces deux vers n'est pas un trimètre. Si on lit en trimètre le second de ces deux vers :
Ils mettent l'aiFreux bât de la bête de somme A des esprits, | comme eux pensant, | comme eux vivant
[Les quatre vents de Vesprit),
on le met en relief par le fait, puisqu'il vient après un tétramètre. Mais c'est une lecture brutale qui supprime toutes les nuances, et qui apporte à ce vers une allure rapide en désaccord avec les idées qu'il exprime. Si l'on veut donner à chaque mot sa valeur réelle, on le lira en cinq mesures :
A des esprits, | comme eux | pensant, | comme eux | vivant ;
alors (( pensant » et « vivant » auront toute la signification dont ils sont susceptibles, et non seulement ces deux mots, mais aussi l'expression « comme eux » ; et cet effet sera dû bien moins au ralentissement du débit obtenu par cette nouvelle division qu'à l'attente suscitée par l'accent rythmique du mot « eux » et au changement d'intonation sur les mots « pensant » et « vivant » qu'exige la faiblesse de la coupure syntaxique placée devant eux.
Mais en tout cas qu'il fût tout ce qu'il pouvait être, C'était I un garnement | de dieu | fort mal famé
[Le satyre).
C'est une conclusion, et nous savons qu'un trimètre conviendrait parfaitement ; mais l'expression « un garnement de dieu » en une seule mesure serait vulgaire et passerait inaperçue. Le tétramètre la détaille et en faisant un rejet des deux mots « de dieu » met parfaitement en relief tout ce qu'il v a de pittoresque et de hardi dans cette alliance de mots. Et puis, en trimètre, la première mesure « C'était » serait sans importance; or, tandis que dans le vers à rejet à l'hémistiche ce n'est qu'un mot ou quelques mots qui ont une importance particulière, dans le trimètre c'est le vers tout entier qui est important, c'est chacune des trois mesures qui le composent.
Qu'après avoir dompté l'Athos, quelque Alexaudre Aille donc | relever | sa robe | à la Jun^frau 1
[Le régiment du baron Madruce).
En trimètre c'est presque une inconvenance; en tétramètre c'est une idée inattendue et une image grandiose qui s'accorde bien avec le reste de la pièce.
Parfois l'hésitation est permise et les deux lectures sont à la rigueur possibles :
Un crapaud | regardait le ciel, | bête éblouie
{Le crapaud).
C'est une idée surprenante, la forme du trimètre lui convient. Mais celle du tétramètre
Un crapaud | regardait | le ciel, j bête éblouie
n'ôte rien à l'inattendu de l'idée et annonce bien mieux le sujet de la pièce par le relief qu'elle donne aux mots « le ciel » ; le ciel c'est la pureté, lui c'est l'être immonde, le ciel c'est l'espérance, lui c'est le paria, le ciel c'est la charité, lui c'est le réprouvé qui va être en butte k la haine.
Si l'on veut bien relire maintenant les vers que nous avons cités comme trimètres dans notre première et notre troisième catégories, on reconnaîtra aisément que pour la plupart cette