INÉGALITÉ DES MESURES
grecque, sans parler de la diversité des coupes, la variété était obtenue dans les mètres dactyliques par le mélange des spondées avec les dactyles, et dans les vers iambiques et trochaïques par le mélange des spondées, des dactyles, des anapestes avec les iambes et les trochées. De même en allemand dans une pièce comme la poésie bien connue de Goethe intitulée £'r/Ao«f^, où. les pieds sont d'une manière générale du type une atone -\- une tonique, la variété est due à l'apparition fréquente au milieu de ces pieds d'autres qui sont composés de deux atones -\- une tonique.
Le rythme, on le sait, est constitué par le retour des temps marqués à intervalles théoriquement égaux. Dans la réalité les intervalles ne sont pas rigoureusement les mêmes ; ils tendent seulement à se rapprocher de l'égalité ; pour cela, comme on l'a vu plus haut, p. 13 et suiv., les syllabes de certaines mesures s'allon"-ent et celles de certaines autres se raccourcissent, et c'est une des principales sources d'effets pour les poètes. La différence de durée qui peut exister en faitentre deux mesures d'un même vers est d'ordinaire une fraction de seconde; dans les cas extrêmes elle peut atteindre une seconde entière, et il n'est pas impossible qu'une mesure dure le double d'uneautre. Maisl oreille, seul juge du rythme, se soucie fortpeu de ces inégalités qui ne portent jamais que sur de très petites quantités ; pourvu qu'elle sente qu'il y a eu allongement des syllabes dans lesmesures qui en ont moins que la moyenne ou raccourcissement dans celles qui en ont plus, elle ne cherche pas à se rendre compte si ces changements de vitesse ont eu pour effet d'aboutir toujours à des durées rigoureusement égales; elle en serait d'ailleurs incapable. Pourvu qu'elle trouve la régularité dans la variété, elle est satisfaite.
Mais si l'oreille n'est pas à même d'apprécier exactement les différences de durée, pas plus qu'elle ne peut à l'audition d'un vers définir avec précision les variations de hauteur ou d'intensité, une science récente, la phonétique expérimentale, permet aujourd'hui d'isoler et de mesurer avec certitude chacun de ces éléments et d'en calculer les variations infinitésimales.
Nous ne faisons pas allusion ici aux travaux qui ont été publiés jusqu'à présent sur ces questions ; ils sont tous sans A'aleuret plusieurs même sont ridicules. Leurs défauts viennent de ce que ceux qui les ont faits ignoraient ce que c'est qu'un vers français et ne savaient pas se servir des appareils qu'ils avaient entre les mains. D'aucuns se sont imaginé qu'en faisant enregistrer par un instrument des vers dits par des personnes absolument incompétentes, et en analysant ensuite les tracés, ils arriveraient à savoir ce que c'est qu'vin vers ; comme si, en calculant combien de grammesde chaque couleur la fille de mon concierg'e a mis dans les horreurs dont elle tapisse la loge de son père, je pensais découvrir le secret des chefs-d'œuvre d'un Rembrandt. D'autres, partant de cette idée que les temps marqués devaient tomber à des intervalles mathématiquement ég^aux, ont voulu les réduire de force à cette ég-alité ; après avoir amputé le commencement du vers sous couleur d'anacruse ' et la fin sous quelque autre prétexte, ils ont divisé ce qui restait en tranches arbitraires et barbares qu'ils ont décorées du nom de pieds et qu'ils se sont efforcés, mais en vain, de rendre égales. D'autres enfin, — nous en passons, — ayant voulu mesurer les variations de l'intensité au cours dun même vers, ont édifié une méthode qui les a conduits à trouver d'ordinaire la plus forte intensité dans les syllabes qui sont le plus notoirement faibles, en particulier dans celles qui nont pas d'autre voyelle qu'un e muet ! C'est vraiment pitié de voir des g-ens qui disposent d'appareils de précision en faire un si piètre usage. De pareilles élucubrations ne doivent pas être discutées dans ce livre ; nous ne pensons même pas qu'elles méritent de l'être nulle part.
Nous donnerons pour quelques exemples les renseignements qui nous ont été fournis par la phonétique expéri-
1. L'anacruse est une invention saugrenue d'un philologue allemand du siècle dernier, qui eut recours à cet artifice pour scander certains vers grecs dont il ne pouvait venir à bout sans ce subterfuge ; les Grecs n'en avaient jamais eu besoin.
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mentale. Il ne sera pas inutile de faire observer que loin de confier la diction des vers que nous avons étudiés au premier venu, comme l'ont fait quelques-uns, voire à des illettrés, nous n'avons jamais eu recours qu'à des personnes soigneusement choisies parmi les plus compétentes et les plus expérimentées; d'autre part elles n'ont jamais dit ces vers avec aucune idée préconçue, ne sachant pas d'avance à l'étude de quel point particulier ils devaient servir; elles se sont seulement efforcées de les dire avec le plus de perfection possible, en se conformant aux intentions du poète telles qu'elles ressortent du détail de la facture.
Voici d'abord six vers de V. Hugo [Napoléon II), avec trois indications sous chaque syllabe. Les chiffres de la première ligne indiquent la durée des syllabes en centièmes de seconde ; la deuxième ligne concerne l'intonation ; elle donne les notes sur lesquelles ont été dites chacune des voyelles ; les chiffres de la troisième ligne font connaître l'intensité relative de chaque syllabe ^ :
1. Les durées ont été comptées au 1 400 de seconde; il nous a paru plus clair de présenter les résultats en centisecondes.
Les chiffres indiquant l'intensité ont élé divisés uniformément par 25, parce que les rapports sont plus frappants entre de petits chiffres qu'entre de grands chiffres ; on saisit tout de suite quel rapport il y a entre 1 et 5, tandis qu'on ne voit pas bien le même rapport entre 26 et
L'intensité a été calculée suivant une méthode qui n'a pas encore été publiée, et qui ne saurait être exposée ici en détail, car elle est extrêmement complexe. On se contentera de dire brièvement en quoi elle consiste. 11 est connu que l'intensité d'un son est proportionnelle au carré de l'amplitude des vibrations qui le produisent ; il est connu également que l'amplitude est inversement proportionnelle à la hauteur musicale du son. Il faut donc égaliser les amplitudes au point de vue delà hauteur avant de les élever au carré pour les comparer entre elles. Mais auparavant plusieurs opérations délicates sont nécessaires. Les vibrations telles que nous les voyons sur nos tracés ne sont pas les vibrations réelles de notre voix. Elles ont été transmises par l'intermédiaire d'une membrane au stylet qui les a enregistrées. Cette membrane, quelle qu'en soit la nature, caoutchouc, papier, ébonite, lamelle d'acier, d'or, de verre, de mica, les
Courbés comme un cheval qui sent venir son maîlre,
27 36 16 20 26 51 18 24 10 26 26 56 | 23 mi.2 sol^2 f'^2 sol'$f.2Sol\).2la\).^la\)^sol2 sol.^la^ré.^ la.^ {s 18 n lï U 19 3 8 9 16 12 36
Ils se disaient entre eux : Quelqu'un de grand va naître,
19 19 18 30 42 69 26 28 11 61 26 104 | 21 mi.^fa%^ la.2 la\}.i fa., la^., fa^., sol\;)^ la^^ ^^t-i ^^^2 «o/j;^ 4 8' 16 25" 6 31' 8' 10" 19 36" 1 21
L'immense empire attend un héritier demain ;
fa2 la\).2 so]%^ la.^ ré.^ fa., sol\).2 sol\).2snl.,fa%, mi.^ fa^
Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet ho | mme,
97 22 18 15 34 93 27 30 35 18 17 37 54 si.2 sol\f 2 sol\^2^ol.2 fa^.2 ^^^2 ''^ita /^S2 ^^^2 ''^01^1^2 S0/J2 36 2 2i 3 5 11 3 5 18 5 8 23
a déformées. Toute membrane est complaisante pour certaines notes et résistante pour certaines autres, c'est-à-dire qu'à intensité égale elle donne des vibrations très amples ou au contraire très réduites suivant la note. 11 faut donc calculer le coefïïcient, positif ou négatif, de la membrane à ce point de vue. 11 faut calculer aussi le coefficient de la membrane suivant le timbre. Cette question se confond dans une certaine mesure avec la précédente, mais en est pourtant nettement distincte, car il ne s'agit plus de la note fondamentale, mais de certains sons harmoniques. Il faut calculer également, lorsqu'on mesure l'intensité d'une voyelle, le lancement de la membrane par un élémentconsonantiquequi la précède ou son lancement régressif par un élément consonantique qui la suit, ou même tous les deux en même temps quand la voyelle est très brève. 11 ne faut pas oublier décompter l'inertie de la membrane, car une membrane donne des vibrations beaucoup plus amples lorsqu'elle est déjà en mouvement que lorsqu'elle part du repos, et de même lorsqu'elle est soutenue par un mouvement suivant que lorsqu'elle retombe au repos. Enfin il faut faire état de toute circonstance qui pourrait agir sur la membrane et en troubler le mouvement normal, comme par exemple le bruit d'un diapason chronométreur vibrantdans le voisinage. C'est du moins ainsi que nous avons procédé.