‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 4 sur 115 · LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE

quoiqu'on y trouve à l'occasion des préceptes ou, comme on dit couramment, des règles de facture. Ce n'est pas non plus une histoire du vers français et de son développement, bien (lu à différents endroits certaines phases de son évolution y soient exposées ou au moins indiquées. 11 est bien évident que nous ne pouvons pas pénétrer dans les détails les plus délicats, dans les secrets les plus intimes de la versification sans toucher à toutes les questions qu'exposent généralement les manuels et les traités. Mais nous supposons connus du lecteur celui de Quicherat et toutes les études qui ont paru depuis cet ouvrage sur le vers français. Aussi ne faisons-nous allusion aux points déjà étudiés, aux théories déjà développées que lorsque c'est utile pour la clarté de notre exposition ou que nous avons à rectifier les idées émises.

Un mot, en terminant, sur la méthode emplo^^ée. Dans l'étude des moyens d'expression nous n'avons jamais pris des vers pour point de départ de nos recherches parce que nous n'aurions pu éviter de tourner dans un cercle ni d'être accusé ou coupable d'auto-suggestion, comme on dit aujourd'hui. Nous parlions un jour des mots expressifs de la langue française devant une personne qui paraissait enthousiasmée des exemples que nous lui signalions et du commentaire qui les accompagnait; tout à coup elle nous dit : « Et le mot table! voyez comme il donne bien l'impression d'une surface plane reposant sur quatre pieds ». Ces paroles prouvaient si bien qu'elle n'avait rien compris et même qu'elle n'était pas apte à comprendre, que nous nous gardâmes de la détromper ; à quoi bon lui oter brutalement des illusions qui la rendaient heureuse ? '< Sans doute, lui avons-nous répondu ; c'est de toute évidence ; et voyez comme c'est curieux, vous avez le mot càhle f{ui ne diffère guère de fable que par la substitution d'un c à un ^ et qui donne tout au contraire l'impression d'un corps cylindrique, long, souple et torse ». Notre interlocu-

4 INTRODUniO.N

teur était enchanté : en nous quittant il essaya d'expliquer à ses amis la vertu d un / remplacé par un c et fut amené à conclure qu'ils n'étaient « pas intellio-ents ». Le mot table. comme tous les noms, sug'gère l'idée de rohjet qu il nomme, mais ce mot n'est qu'une étiquette dont les sons ne peignent en rien cet objet ; s'il était remplacé par un chiffre et qu'il fût admis que le n° 2o désigne une table, il n'y aurait lien de perdu pour l'expression : le n*^' 25 suggérerait l'idée d iiiic surface plane supportée par trois ou quatre pieds ; ou bien s'il était convenu que le mot table désigne un encrier, le nu t table suggérerait l'idée d'un récipient dune certaine forme contenant un liquide dans lequel on trempe sa plume pour écrire. La même erreur a été commise pour les vers, comme nous le verrons plus loin. Le plus sûr moyen d'éviter cet écueil, de ne pas croire que, parce qu un vers contient une idée, il la peint, était d'établir des principes généraux d'après des notions étrangères à la versification, et de n'introduire les vers que comme exemples destinés à illustrer la théorie et h. la confirmer. Il était nécessaire aussi de citer ces exemples en grand nombre et en les tirant d'auteurs très divers, sans quoi nous risquions de décrire la poétique de tel poète et nous ne pouvions pas arriver à des conclusions généi-ales.

Dans l'étude sur J'harmonie du vers français le même danger n'était pas à craindre, aussi n'avons-nous pas eu recours pour ce chapitre à cette méthode détournée, que l'on poui rail appeler prophylactique.

Page 1