RÈGLE DES PIÈCES EN STROPHES LIBRES
B. — Poèmes en strophes libres.
Après avoir étudié les pièces en vers libres, nous sommes amenés par la force même des choses et leur enchaînement logique à étudier les strophes libres. En somme, à part les strophes qui sont composées de vers tous semblables entre eux, tous les autres types de strophes sont des strophes libres. Ainsi une strophe composée de trois vers semblables suivis d'un vers plus court, comme celles du Souvenir d'A. de Musset par exemple, est une strophe libre. Une strophe qui contient deux vers ou davantage ditlerents des autres, est à plus forte raison une strophe libre ; telles les strophes paires de la pièce de V. Hug-o, A Vllleqiiier, qui contiennent 2 vers de 12 syllabes suivis chacun d'un vers plus court. Mais ces œuvres ne peuvent pas être dites des pièces en strophes libres ; nous avons appelé pièces en vers libres celles dans lesquelles'le vers, c'est-à-dire l'unité, chang'e fréquemment et d'une façon irrég-ulière. Ici l'unité c'est la strophe et sa forme reste invariable. Quelle est la loi des pièces de ce genre ? Le poète donne à la première strophe la forme qu'il veut et en varie librement les mètres, suivant l'idée exprimée. Mais une fois cette première strophe déterminée, comme toutes les autres doivent être semblables à celle-là, le poète n'a plus aucune liberté ; il n'a plus que des obligations. Elles peuvent se résumer ainsi : le poète doit modeler les idées qu'il exprime dans chaque strophe sur le moule qu'il a choisi. Il doit s'arranger de façon que dans chaque strophe prise isolément, tout changement de mètre soit justi-
prétention de les imposer en évangile. Certes je ne regrette pas mes vers de quatorze pieds, j'ai élargi la discipline du vers et cela est bon; mais je ne l'ai pas supprimée. Pour qu'il y ait vers, il faut qu'il y ait rythme. A présent on fait des vers à mille pattes. Ça n'est plus des vers, c'est de la prose, quelquefois même ce n'est que du charabia » J. Huret, Enquête sur l'évolution littéraire, p. 69). En fait, on relit quelquefois aujourd'hui par curiosité les œuvres des verslibristes, mais il faut avouer qu'il n'y a pas une seule de leurs pièces qui se soit réellement maintenue.
fiable et même exigé par le sens. Lorsque la strophe ne contient qu'un seul vers d'un mètre différent des autres, la tâche est aisée. Le poète n'a qu'à lui faire exprimer l'idée essentielle de la strophe, et autant que possible, si la suite du développement le permet, la même idée, l'idée dominante de la pièce, présentée sous des formes différentes. Le Souvenir de Musset nous en a fourni un merveilleux exemple. S'il y a deux vers différant des autres, la chose est un peu plus compliquée, mais encore facile ; tel A Villequier de Hugo. Nous ne reviendrons pas sur ces deux pièces dont nous avons cité plusieurs passages. Si la strophe présente une grande variété de mètres, la difficulté devient très considérable. Nous en examinerons deux exemples ; d'abord la pièce de Musset intitulée Rappelle-toi.
Le poète invite la femme qu'il a aimée et qu'il aime encore à se rappeler sans cesse leurs amours, et le développement, très simple, consiste à énumérer les différents moments pendant lesquels il l'engage à retrouver ce souvenir et aussi les circonstances qui le lui rapporteront d'elles-mêmes. Le tout est adressé à cette femme, mais suivant les passages elle est plus ou moins directement en jeu. Il j a 3 strophes composées de 4 vers de 10 syllabes, 2 de 12, 2 de 6 et 1 de 4.
l'' strophe : Dans les 4 vers de 10 syllabes, vers, comme nous l'avons vu, un peu plus vifs que l'alexandrin, le poète signale deux circonstances purement extérieures et impersonnelles. Puis viennent deux circonstances personnelles à cette femme et qui la mettent directement en scène. Forcément elles demandent plus de relief que les précédentes ; pour leur donner la valeur qu'elles méritent, le poète les exprime en deux alexandrins, vers plus longs et un peu plus lents, qui lui permettent de mieux étaler les idées qii'il exprime et d'insister davantage. C'est à ce moment qu'un fait extérieur lui rapportera ce souvenir et qu'il lui conseille de ne pas rester sourde à cette invitation. Le rythme ne change pas, mais le mètre change : le conseil et l'événement extérieur ne peuvent pas être exprimés dans le même mètre qui a servi à exposer