RAPPELLE-TOI
les dispositions intimes de cette femme. Ce sont deux vers de 6 syllabes, puis un petit vers de i qui contient et met en relief la conclusion de la strophe et l'idée unique de toute la pièce. 2® strophe : G est ainsi qu'est construite la première strophe; on peut dire qu'elle est très bien construite, mais en somme il n'y avait pas de grandes difficultés à vaincre puisque le poète n'était entravé par rien '. A partir de la seconde strophe l'auteur n'a plus aucune liberté ; il est enserré dans un moule rigide, et les difficultés commencent. Voyons comment il en a triomphé. Dans la 1^ strophe les 4 vers de 10 syllabes énoncent des circonstances étrangères à l'amante. Il en est de même ici : c'est de lui qu'il s'agit, non pas de celle qu il aime ; mais avec les grands vers comme dans la 1 '' strophe la femme entre en scène :
Songe à mon triste amour, songe à l'adieu suprême.
Dans le second grand vers nous avons une sorte de considération générale :
L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime
et il semble à première vue qu'il y ait ici une tache et que le mètre devait changer. Supposons donc que cette strophe est isolée, que le poète est libre de changer de mètre et d'employer celui qui conviendra le mieux à l'expression de son idée. S'il emploie un autre mètre, quel qu'il soit, il mettra cette idée générale dans un relief tout particulier. Or ce serait une faute, car elle ne joue pas de rôle important dans le morceau. L'idée importante est celle-ci : Rappelle-toi, songe à nos amours. Ce grand vers ne fait qu'expliquer les idées exprimées dans les cinq premiers et annoncer les trois suivants; c'est une sorte
1. Il va de soi que la première strophe d'une pièce n'est pas toujours et nécessairement celle qu'il a faite la première et qui lui a servi de type pour toutes les autres.
de transition, de trait d'union entre le commencement et la fin. Or La Fontaine nous a appris que l'on ne change de mètre que pour mettre quelque chose en lumière, pour marquer un contraste, et que garder le même mètre c'est éviter tout relief. Le maintien de l'alexandrin est donc parfaitement justifié. D'ailleurs, et c'est par là que nous aurions pu commencer cette discussion, il n'y a changement d'idée entre le vers précédent et celui-ci que dans la forme ; en réalité, sous apparence de formule générale, il est la continuation du conseil donné et veut dire en quelque sorte : Songe que l'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
Puis, avec les vers de 6 syllabes arrive, comme dans la 1" strophe, la circonstance extérieure qui doit rappeler le souvenir, et dans le petit vers de la fin la conclusion de la strophe et l'idée unique de toute la pièce.
3"^ strophe : La 3'' strophe est construite exactement de la même manière que les deux précédentes et ne nous retiendra pas longtemps. Dans les 4 vers de 10 syllabes sont énoncées des circonstances étrangères à l'amante, et concernant proprement le poète. Avec les grands vers, elle entre en scène dans l'imagination de l'auteur :
Tu ne me verras plus. . .
Dans la suite de ces deux grands vers, c'est le poète qui est en jeu :
. . .mais mon âme immortelle Reviendra près de loi comme une sœur fidèle ;
ce n'est que de lui qu'il est question, mais il n'apparaît que pour les rapports qu'il aura avec son amante ; au fond c'est toujours d'elle qu'il s'agit et par conséquent il n'y a pas de raison pour que le rythme change. Dans les deux vers de 6 syllabes arrive comme dans les autres strophes la circonstance extérieure qui doit rappeler à la femme leurs amours, et en définitive dans le vers de 4 la conclusion de la strophe et du morceau.