UNE ODELETTE DE BANVILLE
Car l'amour est plus fort Que les dieux et la Mort !
Telle est la première strophe et ron ne voit pas trop quelle critique on pourrait lui adresser au point de vue du rythme.
Voyons les autres. Dans les deux autres strophes les idées ne correspondent pas vers par vers à celles de la \^ strophe ; nous sommes donc obligés de les examiner en elles-mêmes, en ne nous occupant plus guère de la 1*^ strophe que pour le cadre qu'elle nous fournit.
Dans le premier vers il s'agit d'une sorte d'être puissant, comme dans l'alexandrin de la première strophe, et de l'action qu'on lui attribue. Nous n'avons pas ici un alexandrin, mais un vers de six syllabes qui a le même rythme, c'est-à-dire que le poète emploie le même ton, comme il convient :
Le soleil s'éteindrait,
puis vient, avec l'octosyllabe qui suit, une sorte d'élan d'admiration qui justifie parfaitement l'emploi d'un mètre rapide :
Pour laisser ta blancheur | plus pure ;
mais l'élan d'admiration n'existe et par conséquent le mètre n'est justifié qu'à condition de le couper après blancheur et pas après laisser. L'alexandrin qui suit contient une idée tout à fait analogue à celle qui est exprimée dans l'alexandrin de la première strophe, et son emploi se justifie par les mêmes raisons :
l^e vent qui jusqu'à terre incline la foret,
mais dans les deux vers suivants il semble qu'il y a une faiblesse :
En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure ;
c'est le vers qui contient le mot « n'oserait » qui correspond pour ridée à celui-ci « ne courbera ta tête blonde » ; c'est celui qui est destiné à écarter la crainte, c'est dans celui-là qu'il faudrait le mouvement rapide. Quant au vers suivant, il ne contient que le complément direct de (( n'oserait », et si ce complément, par la nature de l'idée qu'il représente, demande de la légèreté, ce que l'on obtient par le choix des voyelles, et que le poète a en elïet obtenu ici de cette manière, il ne comporte nullement la rapidité. On pouvait mettre en relief cette idée pour bien établir le contraste entre la douceur de l'action supposée et la puissance de l'agent, mais pour cela un changement de mètre suffisait et c'est un vers lent qui aurait convenu. Quant aux deux vers qui suivent :
Tant que tu cacheras Ta tête entre mes bras,
ils ne font que reproduire la même idée que celui-ci de la 1^ strophe :
Tant que nous nous aimons. . .
C'est donc en toute justice que le poète reprend le même mètre et développe son idée en deux vers de six syllabes sous forme d'un faux alexandrin à rime léonine. 3'' strophe :
Et lorsque nos deux cœurs
ce petit vers qui ne signifie rien, qui ne contient, avec quelques mots sans valeur, que le sujet de la proposition développée postérieurement, détonne absolument à côté des vers correspondants et si pleins des deux autres strophes :
Aimons-nous et dormons. . .
Le soleil s'éteindrait. . . .
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C'est là une faute grave. Qu'est-ce qu'il fallait mettre ? cela ne nous regarde pas ; nous n'avons pas à refaire la pièce de Banville, mais seulement à l'examiner. Ensuite vient le vers rapide, le vers de 8 syllabes, absolument justifié par le mouvement que suppose l'idée qu'il exprime :
S eu iront aux sphères heureuses,
puis nous avons l'alexandrin :
Où les célestes lys éclorout sous nos pleurs,
qui n'est pas bien remarquable, à tel point que l'on a le droit de se demander s'il n^est pas tout entier une cheville, mais dont l'emploi pourrait à la grande rigueur être à peu près excusé par la prétendue élévation de l'idée exprimée. Le petit vers lent qui suit n'est pas meilleur que le premier de la strophe ; alors qu'il devrait renfermer des idées importantes, il contient un mot insignifiant, puis une comparaison sans intérêt et dont la justesse est extrêmement contestable :
Alors, comme deux fleurs. . .
Quant aux trois derniers vers, nous n'avons aucune critique à leur adresser, loin de là. D'abord un élan d'enthousiasme :
Joignons nos lè|vres amoureuses,
puis deux petits vers graves et lents, correspondant en quelque sorte à un alexandrin, qui mettent en relief l'aboutissement de toute la pièce et de tous les désirs du poète, en une idée qui rappelle celles qui ont été exprimées dans les vers correspondants des autres strophes, et les efface par la conclusion quelle comporte :
Et tâchons d'épuiser La Mort dans un baiser !
M. Ghammunt. — Le vers fntnçitia. 12
En somme une jolie et bonne pièce, contenant une première strophe excellente et deux autres qui ne sont pas mauvaises, malgré quelques taches.
Des pièces de ce g-enre, étant donné que c'est une strophe de forme invariable qui est lunité, sont absolument comparables aux poèmes dans lesquels on n'a qu'un seul et même vers du commencement à la fin.
Les pièces en vers libres étant celles dans lesquelles lunité, c'est-à-dire le vers, change fréquemment et irrégulièrement, les pièces en strophes libres sont celles dans lesquelles l'unité, c'est-à-dire la strophe, change de structure fréquemment et d'une façon plus ou moins irrégulière.
Il peut se faire que dans une pièce en strophes libres toutes les strophes soient différentes les unes des autres, de même que dans une pièce en vers libres le mètre peut à la rigueur changer à chaque fois. Telle est celle de Lamartine que nous avons critiquée tout à l'heure. Ne pouvant pas rester à ce sujet sur une impression plutôt mauvaise, nous signalerons comme exemple à peu près irréprochable dans ce genre, la pièce d'A. de Musset intitulée Souvenir des Alpes. Après les études que nous venons de faire, elle n'aura pas besoin de commentaire.
Le plus souvent, de même que dans les pièces en vers libres il v a d'ordinaire plusieurs vers du même type et souvent à la suite les uns des autres, de même les pièces en strophes libres contiennent plusieurs strophes du même type et souvent à la suite les unes des autres, par séries. Nous considérerons d'abord un type qui est représenté par exemple par la Xuit cF octobre d'A. de Musset. Cette pièce est constituée par des tirades d'étendue variable, entremêlées de strophes de différents types, et il faut noter que dans les tirades, quel qu'en soit le mètre, les rimes sont croisées et le sens finit tous les 4 A^ers, en sorte que l'on pourrait à la rigueur, ce qui n'est nullement nécessaire, les considérer comme des agrégats de strophes de 4 vers.
(( MIT d'octohre » 179
Le poète, mélancolique et rêveur, commence par 4 vers où il dit comment son amour et sa jalousie ont disparu et étant donné sa disposition d'esprit, c'est le mètre lent de 12 syllabes qui convient. — La muse, pleine d'intérêt pour son poète, vient l'interroger, non pas comme une personne indifférente, mais poiu'tant comme une personne étrangère, c'està-dire d'un ton qui n'a pas de raison pour être grave et lent comme celui du poète ; elle emploie le vers vif de 8 syllabes. — Le poète répond avec le ton grave de la mélancolie par 4 alexandrins. — Puis la muse essaie de le consoler et se sert pour cela de phrases générales comme on fait d'ordinaire en s'adressant aux personnes affligées, et l'invite à lui raconter sa peine ; elle ne change pas de ton ; elle se sert toujours du mètre de 8 syllabes. — Le poète dans sa réponse garde la même disposition d'esprit et par suite le même ton, il reprend l'alexandrin et se dispose à raconter ses malheurs. — Alors la muse, qui ne veut que le consoler et qui craint que le récit de ses peines ne réveille sa colère, lui demande toujours du même air et dans le même ton, s'il pourra parler avec calme et s'il est vraiment guéri. — Le poète la rassure ; il est bien guéri, dit-il, mais il s'exprime toujours dans le même ton grave et triste. — Enfin la muse termine cette sorte de prélude en lui disant qu'elle est prête à l'écouter et qu'il n'a plus qu'à parler.
En somme cette première partie est un dialogue oîi l'attitude des deux personnages et leurs dispositions d'esprit restent les mêmes du commencement à la fin, le poète mélancolique et grave, la muse délicatement empressée et affectueuse. Ils ont chacun leur ton et ne le changent pas.
Ici le poète commence son récit, non pas comme on fait une narration d'un ton lent et égal, mais comme une personne qui rêve en quelque sorte, qui rappelle ses souvenirs et les énonce 1 un après l'autre à mesure qu'ils se présentent à sa mémoire, d'un ton inégal, un peu saccadé et en les mettant tous en valeur. Or, nous l'avons vu, pour mettre en relief tous les détails d'un développement, il faut changer de mètre à chaque vers, il faut faire alterner un vers plus long et plus lent avec
ISO SIROPHES -LIimES
un vers plus court et plus vif. C'est ce qu'a fait l'auteur ; mais il n'a pas employé liambe qui, comme nous le savons, est une combinaison à etfet violent ; il n'y a ici aucune violence : il n'y a que de la tristesse. Le poète a parfaitement senti que l'alternance du vers de 10 syllabes avec celui de 8 était celle qui convenait le mieux.
La muse qui l'écoute avec tendresse voit qu'il évite les souvenirs heureux et que sa tristesse tourne à l'aigreur et à la rancune ; elle s'empresse de l'interrompre ; elle essaie, toujours du même ton, de le faire parler davantage de ses moments heureux, pour absorber son esprit dans des idées gaies et lui faire oublier ses soulîrances.
Mais le poète ne se laisse pas persuader ; ce sont ses malheurs qu'il veut raconter. Cette fois c'est une véritable narration qu'il fait d'un ton calme et égal, aussi reprend-il son mètre du début, l'alexandrin, dont la lenteur et la gravité conviennent à la situation. Au cours du récit la note devient plus aiguë, à cause de la violence des événements et des sentiments que l'on relate; mais il n'y a pas de raison pour que le mètre change. L'alexandrin est le mètre tragique aussi bien que cekii de la narration.
La muse qui sent que la passion du poète renaît au récit de ses malheurs et que sa blessure mal cicatrisée se rouvre, s'elforce de l'apaiser, toujours avec le même ton, avec celui d'un ami qui tâche de calmer une personne qui souffre et se révolte contre la douleur.
Mais comme il arrive trop souvent, les paroles de consolation et d'apaisement ne consolent ni n'apaisent, mais au contraire accroissent la douleur ou la colère. Le poète ne se maîtrise plus, et sa réponse n'est qu'une suite d'imprécations contre la femme qui l'a trahi. Il a pris pour l'exprimer le vers de 7 syllabes et ce choix est bien caractéristique de la part d'un poète qui n'a jamais employé ce mètre qu'une autre fois [Le rideau de ma voisine) dans toutes ses œuvres. Ce vers est merveilleusement propre à exprimer des imprécations ; pourquoi? parce qu'il est par excellence dans notre versifi-