‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 48 sur 115 · UNE ODELETTE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

UNE ODELETTE DE BANVILLE

On peut donc dire que cette pièce, malgré les difficultés qu'elle présentait, est irréprochable.

Voici maintenant une odelette de Th. de Banville, composée de 3 strophes contenant chacune un vers de 6 syllabes, un de 8, un de 12, un de 6, un de 8 et deux de 6, cest-à-dire cinq vers lents et exactement de la même lenteur, les quatre de 6 syllabes et celui de 12, et parmi eux deux plus rapides, ceux de 8 :

Aimons-nous et dormons Sans songer au reste du monde !

Ni le flot de la mer, ni Tourag-an des monts,

Tant que nous nous aimons Ne courbera ta tête blonde,

Car Tamour est plus fort

Que les Dieux et la Mort !

Le soleil s'éteindrait Pour laisser ta blancheur plus pure.

Le vent cpii jusqu'à terre incline la forêt,

En passant n'oserait Jouer avec ta chevelure

Tant que tu cacheras

Ta tête entre mes bras !

Et lorsque nos deux cœurs S'en iront aux sphères heureuses Où les célestes lys écloront sous nos pleurs,

Alors comme deux fleurs, Joignons nos lèvres amoureuses.

Et tâchons d'épuiser

La Mort dans un baiser !

1" strophe :

Aimons-nous et dormons. . .

Le premier vers énonce tout le sujet ; il exprime une idée pleine de mollesse et de langueur, ce qui est admirablement rendu par son vocalisme. Le rythme de son côté y est parfai-

te ment adapté : mètre lent et court, la lenteur et la langueur étant des idées du même ordre et la brièveté du vers obligeant à resserrer l'idée. Un mètre vif aurait fait contresens.

Sans songer au reste du monde !

voici le mètre rapide et il est destiné à peindre par son mouvement une sorte de grand geste d'indifférence. Puis Fidée change, d'où changement de mètre ; il est question d'éléments puissants et grandioses : l'alexandrin s'impose :

Ni le flot de la mer, ni l'ouragan des monts ;

avant le verbe arrive une sorte de parenthèse, un complément circonstanciel, d'une importance capitale car il énonce la condition même de ce qui doit se produire, et il répète en quelque sorte l'idée exprimée dans le premier vers, aussi est-ce le même mètre lent et court qui revient :

Tant que nous nous aimons,

puis vient le vers rapide comme pour écarter vivement la crainte que pourraient suggérer ces terribles éléments et comme pour rassurer son amante :

Ne courbera ta tête blonde.

Enfin la raison de cette confiance sans bornes est énoncée sous forme de sentence générale. C'est, nous l'avons vu, l'alexandrin que l'on emploie généralement en pareil cas ; seul, avec sa lenteur et son ampleur, il convient à ces sortes d'idées. Et c'est bien en effet une sorte d'alexandrin que nous avons ici, mais un alexandrin à rimes léonines, qui sous forme de deux vers de 6 syllabes a l'avantage sur l'alexandrin proprement dit de mettre plus en relief les éléments qu'il contient, grâce à sa rime intérieure et à sa coupure plus nette :

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