‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 56 sur 115 · ASSONANCES ET ALLITÉRATIONS · texte numérisé non relu

ASSONANCES ET ALLITÉRATIONS

peuvent pas être formulées arl)itrairemeiit ; elles ressortent de l'examen des chefs-d'œuvre, elles ne les suscitent pas. Comme l'a dit M. Saint-Saëns [Harmonie cl mélodie, 5" édit., p. XX vu), c'est une illusion « de croire que la critique peut diriger l'art. La critique analyse, la critique dissèque. Le passé, le présent lui appartiennent. L'avenir, jamais », Mais il suilit d'examiner une page d'un poète pour remarquer qu'en dehors des vers cités dès longtemps comme exemples d'harmonie imitative, elle est pleine d'assonances et d'allitérations. Ce n'est pas d'aujourd'hui que ce phénomène a été remarqué, mais il a été interprété diversement. D'après certains ces répétitions de sons seraient voulues, intentionnelles ; d'après d'autres elles seraient l'effet d'un pur hasard, et la simple juxtaposition des mots destinés à exprimer une idée les produirait d'elle-même à l'insu ou même contre la volonté du poète. D'aucuns prétendent que là où elles se rencontrent elles sont des fautes de goût, des taches, des négligences ; selon d'autres, ce sont elles qui font la qualité et le charme des bons vers. « Ce sont ces détails, disait un connaisseur (Th. Gautier dans son étude sur Charles Baudelaire), qui rendent les vers bons ou mauvais et font qu on est ou qu'on n'est pas poète ». Diderot exprimait avec un jDeu plus de développement dans son « Salon » de 1767 une idée analogue sur ce qui constitue la beauté des vers : « C'est un choix particulier d'expressions ; c'est une certaine distinction de syllabes longues ou brèves, dures ou douces, sourdes ou aigres, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un enchaînement de petites onomatopées analogues aux idées qu'on a et dont on est fortement occupé, aux sensations qu'on ressent et qu'on v«ut exciter ; aux phénomènes dont on cherche à rendre les accidents ; aux passions qu'on éprouve et au cri animal qu'elles arracheraient ; à la nature, au caractère, au mouvement des actions qu'on se propose de rendre ; et cet art là n'est pas plus de convention que les effets de la lumière et les couleurs de l'arc-en-ciel ; il ne se prend point ; il ne se communique point ; il peut seulement se perfectionner. 11 est

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inspiré par un goût naturel, par la mobilité de l'àme, par la sensibilité. C'est l'image même de lame rendue par les inflexions de la voix, les nuances successives, les passages, les tons d'un discoiu\s accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en cent manières... Sans ce mérite, un poète ne vaut presque pas la peine d'être lu, il est sans couleur ».

M. d'Eichtal n'est pas moins alTirmatif : « Il n'est pas de vers français bien frappé qui, en dehors de ses autres qualités dues à la pensée, k l'image, à l'expression, au nombre, ne contienne de ces rappels (allitérations et assonances), plus ou moins fréquents, plus ou moins saillants, et il suffît d'ouvrir un poète classique ou moderne qui ait survécu pour en trouver des exemples à chaque ligne. Une analyse un peu attentive permet de constater que ces effets dits autrefois « d'harmonie imitative », et qu'on considérait comme exceptionnellement usités, lorsque le poète voulait réaliser une sonorité particulière, sont très généraux, très répandus, et constituent l'élément principal de Y euphonie de nos vers » [Du rythme dans la versification française, p. 47 et suiv.).

Alfred de Musset avait dit, sans développer sa pensée : <( Dans tout vers remarquable d'un vrai poète, il y a deux ou trois fois plus que ce qui est dit ; c'est au lecteur à suppléer le reste selon ses idées, sa force, ses goûts ». 11 n'entendait pas par là que c'est le lecteur qui rend les vers bons par ce qu'il y supplée ; sans quoi il n'y aurait pas de bons ou de mauvais vers, il n'y aurait que de bons ou de mauvais lecteurs, de bons ou de mauvais auditeurs. Musset a pris la précaution de dire « Dans tout vers remarquable d'un vrai poète », c'està-dire que le lecteur ne supplée à ce qu'a dit expressément le poète qu'à condition que ce dernier ait «rempli son vers à'indicatio s qui guident le lecteur ; et c'est précisément parce que les effets et les impressions ne sont qu'indiquées que le A^ers est bon ; si le poète avait tout dit ses vers seraient plats et ennuyeux. C'est ce qu'a développé un autre poète, Th. de Banville, dans le passage suivant :

« Ce n'est pas en décrivant les objets sous leurs aspects

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