‹ Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonieChapitre 57 sur 115 · LES SUGGESTIONS · texte numérisé non relu

LES SUGGESTIONS

les plus divers et dans le moindre détail que le poète les fait valoir ; ce n'est pas en exprimant les idées in extenso et dans leur ordre logique qu'il les communique k ses auditeurs ; mais il suscite dans leur esprit ces images ou ces idées, et pour les susciter il lui suffit d'un mot. De même, au moyen d'une touche juste, le peintre suscite dans la pensée du spectateur ridée du feuillage de hêtre ou du feuillage de chêne ; cependant, vous pouvez approcher du tableau et le scruter attentivement, le peintre n'a représenté en ell'et ni le contour ni la structure des feuilles de hêtre ou de chêne ; c'est dans notre esprit que se peint cette image, parce que le peintre l'a voulu. Ainsi le poète ».

Toutes ces opinions ont leur valeur, mais elles restent à l'état de jugements généraux ; elles ne touchent pas aux faits. Becq de Fouquières a essaj^é dans son remarquable Traité de versification d'entrer dans le détail de la question ; il y a consacré deux chapitres, l'un sur V assonance et l'autre sur \ allitération^ qu'il a nourris de remarques fines et judicieuses (voy., par exemple, le commentaire des paroles d'Oenone, p. 260-263) ; malheureusement elles sont entremêlées de subtilités qui vont parfois jusqu'à l'erreur, et le tout est mal présenté ; en sorte que pour comprendre, il est nécessaire d'en savoir plus long que l'auteur n'en dit et de voir au delà. Ce sont des observations isolées, qu'aucun principe général ne réunit et qui parfois semblent se contredire. 11 aurait fallu entrer dans de plus longs développements et partir de notions sur la nature et la valeur des sons que Becq de Fouquières ignorait sans doute.

Aussi s'est-on généralement élevé contre les idées que l'auteur a exprimées à ce sujet. M. Combarieu, dans un livre intitulé Les rapports de la musique et de la poésie, l'a fait avec violence. S'occupant d'abord de la question en général, il déclare que les répétitions de sons appartiennent en propre aux langues primitives, qu'elles sont une marque de barbarie et que dans une langue et une littérature comme les nôtres elles ne peuvent être considérées que comme des cacophonies

malheureuses et des puérilités. Sans doute les allitérations d'Ennius sont en général peu artistiques et quelques-unes seraient peut-être déplacées ailleurs que dans une littérature qui débute. Celles-ci de Verlaine décrivant une belle femme ne produisent qu'une horrible cacophonie :

Ton cher C07-ps rare, harmonieux...

Cet autre vers de l'école décadente :

Une suprême opale, opaline el pâlie...

n'est que puéril. Mais là n'est pas la question ; il s'agit des répétitions et rappels de sons dont nos plus grands poètes, nos artistes les plus raffinés ont discrètement émaillé leurs meilleures pièces. On ne peut pas juger une théorie sur quelques exemples détestables choisis arbitrairement ; il faut avant de se prononcer prendre les plus belles pages de nos poètes et les passer au crible pour voir si elles laisseront quelque chose en faveur de telle ou telle opinion.

Quand il s'en prend aux idées de Becq de Fouquières voici de quelle manière argumente M. Combarieu ; il cite des vers « où l'allitération de Y m est associée à l'expression de l'énergie, de la terreur, de la vengeance, de la soullVance », d'autres où « les sifflantes sont associées à lexpression des idées les plus opposées : honte, fierté, menace, prière, estime, mépris, chaleur, froideur, colère, pitié, bruit, silence, mouvement, rejDOS ». Il en conclut que si un même phonème peut exprimer des idées si différentes les unes des autres, c'est qu'en réalité il n'exprime rien du tout, et que c'est nous qui lui attribuons un pouvoir qu'il n'a pas. Cette façon de raisonner a du moins le mérite d'être originale ; elle revient à dire, pour prendre un autre exemple où il s'agit également de sons du langage, que si le mot français fô exprime aussi bien la nécessité : // faut partir, que le manque : le cœur me faut, ou s'applique à ce qui est contraire à la vérité : cest faux, ou bien désigne

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un instrument tranchant : une faux, c'est qu'en réalité il ne sig'nifie rien et qu'il ne doit ces valeurs diverses qu'aux générosités de notre imagination. On nous objecterait peut-être' que ce mot fé ne remonte pas à la même origine dans les différents cas ; mais les m et les s que considère M. Combarieu ne remontent pas non plus tous à la même origine.

M. Combarieu paraît oublier d'ailleurs qu'il a dit lui-même, p. 51 : « Le même cri peut exprimer la peur, la colère, la surprise, le désespoir, la haine. Le même soupir peut être celui d'un malheureux vaincu par la douleur, d'un épicurien abîmé dans la volupté, d'un saint en extase, d'un fou, d'un malade qui renaît à l'espérance, d'un agonisant... ». Ne seraitce pas que le nombre des nuances d'idées à exprimer est illimité tandis que celui des moyens d'expression est extrêmement restreint ? Est-ce qu'un peintre qui aura peint la Méditerranée en bleu n'aura pas le droit de se servir de la même couleur pour un ciel? « L'or est jaune, disait Diderot, la soie est jaune, le souci est jaune, la bile est jaune, la lumière est jaune, la paille est jaune... ». M. Combarieu nous répondrait certainement que la peinture n'est pas la poésie, ce que nous ne saurions contester, et il ajouterait avec Aubertin qui n'est ici que son interprète : « Se figure-t-on un génie inspiré, une âme saisie démotion et d'enthousiasme, débordant de passion et d'éloquence, qui se consumerait dans ce labeur philologique, à peser la valeur propre ou combinée des dentales, des gutturales et des sifflantes, à concerter aux endroits sublimes ou pathétiques, des échos de voyelles et des rappels de sonorités ? » ; ce qui signifie en définitive que le poète ne soigne la forme que lorsqu'il n'a rien à dire, et l'on ne voit pas pourquoi, lorsqu'il déborde d'idées, il prend la peine de rimer, de césurer, de versifier, au lieu d'écrire tout bonnement en prose. Avec une telle théorie on est obligé de proclamer que ce vers de Racine :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes,

est le plus mauvais que ce poète ait jamais fait (^ Clair Tisseur,

p. 268) et Ton concentre toute son admiration sur celui-ci de La Fontaine :

L'onde étoit transparente ainsi qu'aux plus Idéaux jours

(Gombarieu, p. 372). Nous ne pensons pas que quelqu'un puisse admirer plus que nous et placer plus haut le génie de La Fontaine, mais il faut bien reconnaître que dans ce vers <( d'un art merveilleux )>, en laissant de côté le premier hémistiche qui est très discutable, le second n'est qu'une cheville banale et malvenue, appelée par la rime du vers suivant :

Ma commère la carpe y faisoit mille tours.

M. Gombarieu reconnaît pourtant l'existence d'un moyen d'expression, le rythme, et il cite un vers latin bien connu :

Quadrupedante putreni soaitu quatit ungula campum,

où « cinq dactyles qui précipitent le mouvement du vers peignent le galop d'une troupe de cavaliers ». Pourquoi prendre son exemple, alors qu'il n'en manque pas en français, dans une langue morte, dont nous ne connaissons pas avec exactitude, dit-il, la prononciation, et dont nous ignorons, pourrait-il ajouter, comment se lisaient les vers? Quoi qu'il en soit nous lui répondrons par le genre d'arguments qu'il préfère : est-ce que le 30'' vers des Géorgiques, qui est rythmé de la même manière, peint le galop d'une troupe de cavaliers :

Numina sola colant, tibi seruiat ultima Thule ?

En réalité le rythme joue un rôle considérable dans la valeur expressive du vers cité par M. Gombarieu, mais celui des allitérations, qu'il n'y a pas vu, n'est pas moindre.

Ailleurs, p. 263, M. Gombarieu toujours à propos du

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