EXPRESSION DE LA MOLLESSE
Que les pontifes
Appelés aux accents de Tairam le/it et sombre,
De leur chanl lamentable accompagnent mon ombre
(Chémer, Elégies).
A pas sourds, comme on voit les tigres dans les jongles Qui rampent sur le ventre en allongeant leurs ongles
(Hugo, Chàtimenls).
Et dans mon être, à qui le sang morne préside, L'impuissance s'étire en un long bâillement
(Mallarmé).
A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussms tout imprégnés d'odeur,
Hippolyte rêvait. . . .
(Baudelaire, Femmes damnées).
Pourtant je n'ai souci ni de la bise amère.
Ni des lampes d'argent dans le blanc firmament
(S.\înte-Beuve, poésies de J. Delorme).
On lit en note dans l'édition M. Lévy : « C'est sans doute à dessein que le poète a redoublé les sons en an, pour rendre l'effet du scintillement ». Cette observation n'est pas juste; d'abord il n'est pas question de scintillement dans ce vers, et pour le scintillement ce sont des voyelles claires qui conviendraient. La répétition des an peut produire l'effet de mouvements successifs et monotones, mais ces voyelles nasales peignent bien plutôt la clarté molle et immobile des étoiles.
Avant de quitter l'étude des voyelles une observation est nécessaire : nous sommes dans toutes ces recherches parti de la nature des voyelles pour montrer à quelles catégories d'idées elles pouvaient s'appliquer comme moyen d'expression. Cette méthode présente de grands avantages, et tout d'abord
elle écarte l'erreur qui consisterait à attribuer à un son telle valeur parce qu'il se rencontre plusieurs fois dans un vers qui exprime telle idée; mais elle présente un inconvénient, c'est que les idées dont l'expression demande l'emploi de ditïérentes catés^ories de phonèmes ne peuvent être étudiées d'un coup ; telle la colère que nous avons trouvée sous les voyelles aiguës, sous les voyelles éclatantes et sous les voyelles sombres, et que nous rencontrerons encore à propos des consonnes. La méthode inverse, consistant à partir d'une classification des idées pour rechercher quels sons peuvent convenir à l'expression de chacune, aurait des inconvénients plus graves. Nous n'en considérerons qu un : le dénombrement des diverses nuances d idées possibles serait forcément incomplet ; ce serait une énumération indéfinie et dont la classification rentrerait nécessairement dans le domaine de 1 arbitraire : en admettant que l'on arrive à déterminer quels sont les phonèmes qui conviennent à l'expression des diverses nuances d'idées considérées, ce qui parait à peu près irréalisable, le résultat acquis pour une nuance ne pourrait en rien servir pour une autre ; ce serait chaque fois une recherche nouvelle à faire et l'on ne voit pas trop quel principe autre que le hasard pourrait diriger cette étude. Tandis que, connaissant d'avance la nature et la valeur de chaque phonème, on peut prévoir, étant donnée une nuance quelconque d idée, quels sont ceux qui conviendront à son expression. Ainsi je suppose que l'on ait à exprimer l'idée du silence. Il est évident qu il faudra employer les sons les plus mous, les plus voilés que fournit la langue, c'est-à-dire les voyelles nasales :
Et, plus clair en l'azur noir de la nuit sereine. Sile/icieusement s'argente le croissant
('Heredlv, Xymphée .
Disparaît. . . et les bois retombent au silence
Id., Pan .