‹ Le vers libreChapitre 1 sur 2 · Le vers libre · texte numérisé non relu

Le vers libre

C'est avec plaisir que je viens au milieu de vous^ avec joie que je vous entretiendrai d'un sujet qui me tient fort à cœur : le vers libre.

J'étais étudiant comme vous, j'avais votre âge, lorsque s'ébauchèrent pour moi, parmi les enthousiasmes et les désenchantements littéraires des vingt ans, les premiers linéaments du rêve familier qu'est pour un poète, la poésie.

Quand je commençais à publier ce fut parmi les étudiants que je trouvai mes premiers lecteurs.

Ma revue : la l^ogue, avait soixante-quatre fidèles ; — à leur début les jeunes revues n'en

ont habituellement guère plus, et Ton pourrait connaître personnellement tous ses lecteurs. Je regrette que cela n'ait pas eu lieu pour moi à ce moment, mais depuis je les ai pour la plupart rencontrés.

Il y avait parmi eux des poètes en nombre mais aussi des orientalistes qui faisaient venir le mince fascicule jusqu'en des chancelleries d'Extrême-Orient et des jeunes hommes en le lisant se délassaient de la vue des cartons verts dans les ministères ; les autres vivaient à l'Ecole normale ou s'intéressaient à notre efifort entre deux cours des Hautes Études ou de la Sorbonne.

Mais ne croyez pas que nos soixante-quatre numéros ne représentaient que soixante-quatre lecteurs ! Je n'aurais pu mettre sur une affiche comme tel grand quotidien : La yogue, un million de lecteurs ! Mais il y en avait bien quelques centaines.

On se prêtait la revue parmi les jeunes, on la prenait en mains sous les galeries de l'Odéon. j'avoue que parmi nos acheteurs, tous ne pensaient point nous adresser des lauriers 1

J'ai ouï-dire que sitôt le fascicule paru, le samedi de chaque semaine, un jeune Parnassien se saisissait d'un numéro qu'il portait chez François Coppée et qu'on se réunissait à dix, jeunes gens et hommes mûrs, autour de cet exemplaire unique pour se gaudir d'abord, puis alterner les lamentations sur la décadence de la langue française et le toupet inouï de ces jeunes barbares qui démantelaient l'ancien alexandrin, tendre chez Racine, épique chez Victor Hugo, sourcilleux chez Leconte de Lisle et devenu sous l'archet de nos railleurs si tranquille et un peu valétudinaire.

Ils n'étaient pas les seuls. Jamais mouvement ne souleva plus de clameurs ! Il semblait qu'en touchant à l'alexandrin nous dévalisions la diligence des saines lettres françaises et détournions les mandats-poste des romanciers feuilletonistes !

On mobilisait contre nous les plus vieilles gloires; ainsi on obtint un anathème écrit de Gustave Nadaud.

Les tirailleurs de la petite presse nous trou-

valent dangereux et comiques; nous tûmes victimes d'agressions écrites d'Henry Fouquier, pleines de lapsus et de blâmes apitoyés de Dubrujeaud et autres.

Des poètes du Parnasse nous maudirent, nous exorcisèrent et, parmi eux, ceux qui faisaient le moins bien le vers parnassien.

Bref, si la vigueur et l'utilité d'un mouvement peuvent se mesurer à l'injustice des attaques dont il est la cible, nous aurions pu être fiers ; mais une sage modestie nous faisait nous souvenir que les romantiques, les parnassiens et les naturalistes en avaient reçu tout autant sur le coin... de leur art.

Quoi qu'on pense de notre technique et de nos poèmes, tout le monde aujourd'hui s'accorde à dire qu'en 1885 la poésie française avait besoin d'un révulsif violent. Elle sommeillait.

Notez bien que je ne songe nullement à vous dire du mal du Parnasse.

Personne n'admire plus que moi la beauté des fresques évocatrices de Leconte de Lisle, personne autant que moi n'admire chez Banville un

magnifique poète et un conteur presque unique dans toute littérature, car je ne connais qu'Edgar Poe dans une couleur d'images différente, pour avoir fait tenir dans quelques volumes de contes brefs autant de vie et autant d'idées.

Personne plus que moi n'admire notre grand Léon Dierx, et n'est sensible à ses magnifiques musiques verbales.

La gloire de Villiers de l'Isle-Adam date des symbolistes. Mais enfin le gros des œuvres de ces maîtres était fait, nous n'avions pas à les imiter lorsque nous naquîmes (littérairement parlant).

Je ne veux pas dire non plus que parmi les tenants de la technique parnassienne il n'y avait pas, parmi les poètes encore dans la lutte, de très hauts talents. Ce serait méconnaître la force, la fécondité et l'abondance variée de Catulle Mendès, oublier Heredia et son souci du style et de la belle vision brève ; ignorer Gabriel Vicaire qui a retrouvé aux gerbes de la chanson populaire française quelques frais bouquets de bleuets î

Il y avait aussi ceux qu'on appelait les vivants : Jean Richepin, solide rhéloriqueur,doué de tant de verve et de goût, Théocritedes gueux, Don César de Bazan des bohèmes, dépenaillé d'or et de pourpre.

Mais la question n'était pas là ; ces beaux talents étaient isolés dans une masse turbulente et grise.

Tous les jours l'homme qui bêche (celui qui travaille sur les couvertures des livres de Lemerre) soulevait de terre des paniers de tessons de bouteilles rejetés des palais des maîtres, et de ce verre cassé faisait des volumes de vers.

Il y avait partout des poètes qui tous faisaient le même vers.

J'ai conté jadis qu'un très brave homme, qui n'était pas un lyrique énorme, Emmanuel des Essarts, en avait fait pour la gloire du Parnasse le dénombrement. Après avoir cité ceux de Paris en un long article, il énumérait dans un plus long article ceux de province.

Il y en avait dans toutes les villes ; on eût pu, grâce à lui, réviser le Dictionnaire des communes de France en ajoutant, après le nom de la ville

et de ses spécialités industrielles^ le nom de son poète :

Pithiviers, pâté d'alouettes : poète Jules Béor^

Nevers, faïenceries : poète Achille Millien.

Morcens, buffet célèbre: poète Évariste Carrance, etc., etc..

Les Parnassiens ont déclaré s'être ligués sur une technique volontaire et close par horreur des Lamartiniens, tout en admirant Lamartine.

Nous avions le même motif de haïr une technique tombée au pire chez les zélateurs ininspirés de Hugo, de Banville et de leurs amis.

Il y avait des Baudelairiens qui paraissaient ne connaître de Baudelaire que la charogne et travaillaient dans le nauséabond. Il y avait trop de Mussettistes-Mendésiens et d'Hugolâtres époumonnés. Il y avait trop d'imitations.

On a dit aussi que nous avons haï le naturalisme.ce qui est abusif. Nous savions fort bien quel était le génie d'Emile Zola, nous savions trouver une place dans nos admirations à côté de, Flaubert indiscuté pour ces puissants travailleurs, ces stvlistes éminents : les Concourt ; nous

trouvions du bon aux Médanais, nous ne nous détournions que des plats copistes et des écri- Tains scatologiques .

Parmi les romanciers de talent, nous n'avions à nous plaindre que du seul Huysmans, qui fut d'ailleurs notre ami à tous. Mais cet homme de grande bonne foi, de parfaite bonne volonté, avait d'un seul coup fourni à nos adversaires, dans A rebours, d'après quelques aimables dilettantes, et surtout d'après son imagination tourmentée et grossissante, de quoi nous persifler longtemps.

Il avait accumulé sur un seul héros toutes les extravagances^ les dandysmes, les manies, les afféteries qu'on allait nous reprocher à nous, soi-disant décadents, à nous les simples, les bons bûcheurs ou les bons flâneurs qui vivions bien tranquilles à l'instar de la plupart de nos aînés parnassiens: à la bibliothèque le jour, au café le soir.

C'étaient les mêmes bibliothèques et les mêmes cafés.

Nous pardonnâmes à Huysmans, le mal n'était pas aussi grand qu'il en avait l'air; car si l'on ne

nous avait taxé de cravatisme exaspéré on aurait trouvé quelque autre chose plus désobligeant encore pour éviter de discuter sérieusement avec nous. C'est le propre, d'ailleurs, des nouveautés d'art de déchaîner d'incompréhensibles tempêtes. Cela est vrai pour tous les arts. Si l'on ne s'explique plus devant des Claude Monet ou des Renoir les rafales de rire des anciennes expositions d'impressionnsites, encore moins peut-on s'imaginer comment en 1875 des personnes amoureuses de musique se dirigeaient vers le Châtelet avec des sifflets quand on y devait donner la Danse macabre, comment Carmen échoua, comment jadis des hommes d'intelligence pratique réelle eurent horreur d'Hemani, comment Baudelaire scandalisa, comment Flaubert froissa ; et je ne cite que des nouveautés où l'élément d'art était le seul en question, admettant que le naturalisme fut d'abord discuté simplement au nom de la morale, et que le patriotisme seul amena les Parisiens à manifester contre Lo/;^;î^/'m... En tout cas, le jour de Tannh auser Ws n'avaient encore d'autres raisons que Vhorreur du nouveau.

Bref, pour l'historien littéraire qui considère un mouvement littéraire du passé, l'optique n'est pas la même que pour le contemporain.

Que dit à propos des novateurs le contemporain s'il est sérieux, vaste, pondéré, décoré, employé dans le régime, ou ce qui revient au même, quelque chose dans la haute opposition? Il dit, il répète : « Tout s'en va, il n'y a rien, plus de style, plus de goût, plus de France, plus de tradition. »

Le novateur dit : « Mais la tradition c'est moi qui la maintiens, je vais essayer de le prouver. » Alors les esprits ouverts et conciliants, les témoins bienveillants, les sages qui ont du goût pour le passé et quelque tendresse vis-à-vis de l'avenir disent aux novateurs : « On a eu tort vis-à-vis de vous, on vous méconnaît ! mais ne craignez-vous pas d'aller un peu loin ! ne coupez pas la queue du chien éternel d'Alcibiade, soyez prudents, modérez-vous. Si vous continuez, vous aurez des torts... Eh, que diable, la tradition ! ça ne se bouscule pas î »

Mais l'historien qui vingt ans après jette un

coup d'oeil d'ensemble, qui fait rentrer dans ses catégories les uns et les autres, les Hugo et les Nisard, les Flaubert et les Pinard, les Berlioz et les Fétis, les Manet et les Albert Wolff, l'historien constate que les mouvements nouveaux furent moins nouveaux, moins artistes qu'ils ne le parurent, que presque toujours ils restent en route .

L'historien a du mal à s'expliquer pourquoi les novateurs n'allèrent pas plus loin, et surtout il s'explique difficilement l'acharnement de la résistance contre une nouveauté qui de loin apparaît comme l'aboutissement logique d'anciennes nouveautés, déjà devenues de la tradition.

Et non seulement les historiens quasi-lointains constatent cette insuffisance des mouvements qui ne furent pas excessifs, mais encore ceux-là mêmes qui firent partie de ces mouvements.

Prenons un exemple d'un historien de la poésie et de la rythmique.

Ce n'est point moi le vers-libriste qui ai dit le premier que Victor Hugo dans sa libération du rythme n'avait pas été assez loin, c'est Banville,

l6 LE VERS LIBRE

le plus savant rythmeur qui nous vint du romantisme et qui enfantait le Parnasse pour qu'il ajoutât quelques observances nouvelles aux libertés édictées par Victor Hugo.

Et remarquez une nuance qui a son prix: Banville, publiant son Traité de poésie française rédigé vers 1878 alors que ses meilleurs recueils de vers ont paru, touche aux règles de son art avec une infinie prudence; sa religion garde comme éclaireur fidèle son scepticisme. 11 termine sa prosodie en donnant des exemples d'un mètre qu'il a quelques pages auparavant déclaré impossible. Sans doute, pendant le temps des épreuves il y essaya de nouveau et s'y satisfit. C'est dans un haut dessein qu'il publie son erreur éphémère et le démenti qu'il se donne; c'est pour que les poètes parnassiens (il ne s'adresse pas à d'autres) qui le liront, sachent qu'il faut obéir aux règles dans leur esprit et non dans leur lettre; c'est pour leur faire comprendre qu'il n'est point de règles immuables, que demain peut toujours bouleverser hier.

Son livre écrit de ce style diapré, qui rend la

lecture de Banville si charmante à tout poète garde pour nous en dehors de sa séduction de forme une haute valeur; pour deux raisons: d'abord pour cette affirmation de liberté, qu'il faut qu'un nouveau poète détruise des barrières que Victor Hugo a laissées debout et par un conseil vrai inclus dans son chapitre VInversion et ainsi lapidaire : il n'en faut jamais.

C'est la base même de notre phrase poétique et de notre système de la strophe. Le vers français ne veut pas d'inversion , la strophe s'y refuse, car la strophe c'est la phrase, rien que la phrase, rien de plus rien de moins.

Si vous admettez l'inversion vous détruisez le rythme de la strophe qui doit, comme la phrase, donner au lecteur l'ordre des idées.

Pas d'inversion, voilà une grosse différence de construction entre la strophe ancienne et la strophe moderne.

Il en est d'autres.

Mais je sens que je deviens bien technique, d'ailleurs il le faut, et pour ne l'être qu'un instant dans la soirée, je vais vous demander la

l8 LE VERS LIBRE

permission d'être pendant cinq ou six minutes très ennuyeux.

Après, le plus tôt possible, nous passerons à l'audition des poèmes.

Quoique résolu à vous en expliquer l'esthétique, je pense que seul's les poèmes ont qualité pour y bien réussir.

J'entre donc dans le détail théorique et pour ce faire je vous citerai ce que je publiais sur la question en 1888 dans la Revue Indépendante^ :

« Il faut bien admettre que, ainsi des mœurs et des modes, les formes poétiques se développent et meurent, qu'elles évoluent d'une liberté initiale à un dessèchement, puis à une inutile virtuosité ; et qu'alors elles disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés préoccupés, ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par conséquent plus difficile à rendre au moyen de formules d'avance circonscrites et fermées.

On saitaussiqu'aprèsavoir trop servi les formes

1. Voir aussi la préface de mes Premiers Poèmes, éd. du Mercure de France.

demeurent comme effacées ; leur effet primitif est perdu, et les écrivains capables de les renouveler considèrent comme inutile de se soumettre à des règles dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci est vrai pour l'évolution de tous les arts en tous les temps. Il n'y a aucune raison pour que cette vérité s'infirme en 1888, car notre époque ne paraît nullement la période d'apogée du développement intellectuel. Ceci dit pour établir la légitimité d'un effort vers une nouvelle forme de poésie.

Comment cet effort fut-il conçu ? brièvement, voici :

Il fallait d'abord comprendre la vérité profonde des tentatives antérieures et se demander pourquoi les poètes s'étaient bornés dans leurs essais de réforme. Or, il appert que si la poésie marche très lentement dans la voie de l'émancipation c'est qu'on a négligé de s'enquérir de son unité principale (analogue de l'élément organique) et que si on perçut quelquefois cette unité élémentaire, on négligea de s'y arrêter et même d'en profiter. Ainsi les romantiques, pour augmenter

les moyens d'expression de l'alexandrin ou plus généralement des vers à jeu de syllabes pairs, inventèrent le rejet qui consiste en un trompel'œil transmutant deux vers de douze pieds en un vers de quatorze ou quinze et un de neuf ou dix. Il y a là dissonance et bien résolution de la dissonance. Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique, avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le varier, ils eussent vu que dans le distique :

Oui, je viens dans son temple adorer rÉternel, Je viens selon l'usage antique et solennel

le premier vers se compose de deux vers de six pieds dont le premier est un vers blanc

Oui, je viens dans son temple

et dont l'autre

adorer l'Eternel

serait également blanc, si, par habitude, on n'était sûr de trouver la rime au vers suivant, c'est-à-

dire au quatrième des vers de six pieds groupés en un distique.

Donc à premier examen ce distique se compose de quatre vers de six pieds dont deux seulement riment. Si l'on pousse plus loin l'investigation on découvre que les vers sont ainsi scandés

Oui je viens — dans son temple — adorer — l'Éternel

Je viens — selon l'usage — antique — et solennel

soif un premier vers composé de quatre éléments de trois pieds ternaires, et un second vers scandé 2, 4, 2, 4. — Il est évident que tout grand poète ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les conditions élémentaires du vers, Racine a empiriquement ou instinctivement appliqué les règles fondamentales et nécessaires delà poésie et que c'est selon notre théorie que ses vers doivent se scander. La question de césure, chez les maîtres de la poésie classique, ne se pose même pas^

Page 1