Le vicaire des Ardennes
Nous avons laisse le vicaire plongé clans une profonde mélancolie. Il avait suivi madame de Rocourt jusque dans la salle a manger du château. —^ Assis à sa table, a côté d''elle, il croyait encore être sous le cèdre du parc. Au moment où Joséphine lui offrait quelque chose, il leva les yeux, et vit sur le visage de Tun des domestiques qui servaient
CABIIHtT D[ LECTURE.
Librairie ancienne el moderne
E.Desbois&Fils
Rue Huquenc./O- BORDEAlg.
un sourire dont Pexpression sardonique le fit tressaillir.
Ce drôle était debout , la serviette sous le bras, placé juste en face du jeune prêtre : il ne se soutenait que sur un pied, sa tête légèrement courbée suivait la pente du corps; celte attitude ajoutait encore à Fironie qu''exprimait son visage. Ses yeux embrassaient également, par leur regard perçant, et la marquise et son protégé. Ce coup-d'œil arrêta Textase de Joseph, et jeta dans son âme une vague inquiétude.
Jonio était un de ces hommes dévorés du désir de se sortir de Tétat où le hasard les a placés , qui ont assez philosophé pour secouer le joug de la conscience , et se servir de tous les moyens possibles pour parvenir. Enfin, par une faveur spéciale de la nature , il avait des formes et des manières dont la candeur excluait tout soupçon sur ses principes. 11 paraissait attaché à M. le mar- (piis d(î Hocourt , au service de qui il était
depuis quelque temps ; mais il ne le servait avec tant de zèle que parce que le crédit que M. de Rocourt avait auprès du pouvoir, depuis la rentrée des Bourbons, lui donnait de l'espoir, et il regardait son maître comme le premier instrument qu**!! emploierait pour rédifice de sa petite fortune.
Le vicaire fut bientôt débarrassé de la présence importune de ce domestique; car madame de Rocourt, lisant dans les yeux du vicaire une sorte d''inquiétude , et voyant qu**!! regardait Jonio a la dérobée, renvoya ce dernier sur-le-champ.
M. Joseph avait naturellement de la compassion pour ceux qui étaient victimes d''une passion : ainsi , la marquise trouva le rigide vicaire beaucoup plus affectueux qu'elle ne Tespérait; elle jouit de ce changement comme si c'était un premier pas que le jeune homme fît vers elle.
— Mon jeune ami, dit -elle d'un ton de
voix affectueux, j'espère que, quelque jour, vous me confierez vos peines.
— Hëlas, madame, je vous les dirais, si Famitié pouvait m*'offrir des consolations , mais il n''en est aucune pour mes chagrins, et ce serait vous affliger en pure perte que de vous raconter mes aventures.
— J'aimerais, répondit la marquise, à participer a votre chagrin, même vainement, et, comme vous le dites, en pure perte. Deux malheureux se trouvent plus forts à porter leur infortune , lorsqu'ils sont ensemble , et que leurs coeurs s'entendent.
— Ah! madame, votre malheur n'est pas au comhle!... Vous retrouverez votre fils!... mais moi ! ... le fatal jamais est grave sur tous mes souhaits, l'cspcrance même m'est interdite!...
— Pauvre enfant!... s'écria la marquise et d'un air tellement amical, qu'il était impossible au vicaire de s'étonner de cette exclamation qui semblait conquérir, pour
celle qui la prononçait, tous les droits de Tamitie'.
La marquise emmena le vicaire dans le salon : Ta, après quelques phrases insignifiantes , madame de Rocourt se mit a son piano ; elle commença négligemment et de mémoire un morceau d''Haydn. Aux premières notes , le vicaire tressaille , il s''approclie, et Joséphine, s''apercevant de Fattention du jeune homme , continue de dcplcycr toute sa sensibilité dans son jeu... Elle se retourne, le vicaire, les yeux humides, immobile , avait Tattitude cFun prophète , et il recueillait religieusement les sons que la marquise lirait de Tharmonieux instrument.
— Madame, s^écria-t-il, vous m''avez,sans le savoir, cause le plus grand plaisir et la plus grande peine!...
LMnfortunc, en entendant jouer la sonate favorite de sa soeur, crut revoir Mélanie ellemême ! .... Il se laissa aller sur son fauteuil, se
cacha le visage dans ses mains , et la marquise accourut a ses côtés.
Cette matinée fut pour madame de Recourt un des momens les plus délicieux de sa vie ; elle savourait un bonheur pur, sans même que sa conscience le Tui reprochât. Lorsque le vicaire Se retira, elle prit le prétexte d''aller voir sa nourrice pour pouvoir accompagner le jeune prêtre jusqu''a la grille du château.
Lorsque le vicaire se trouva seul , il se mit a réfléchir sur Faffection que madame de , Recourt lui portait, et rien ^ns son cœur n''en murmura. Le souvenir de Mélanie ne nuisait aucunement à ce nouveau sentiment qui se glissait dans son âme. Cependant, il résolut de se tenir sur ses gardes et d''aller moins souvent au château ; mais Joséphine avait trop d''adressc et de cette finesse féminine qui. dompte les plus grands obstacles, pour laisser le jeune prêtre au prcsbylère. A chaque instant, elle faisait naître des pré-
textes. Marie lui servait singulièrement dans ces occasions. Tantôt madame de Rocourt Se fâchait contre un de ses gens et le renvoyait, aussitôt Marie consolait Faffligë, lui conseillait d*'aller trouver M. Joseph et de Fintéresser a son §ort. Le vicaire revenait demander une grâce, obtenue dès qu'ail parlait. Tantôt Marie allait instruire le vicaire des besoins d\me famille pauvre, et, dans la chaumière, M. Joseph trouvait un ange de bonté qui l'avait pre'cédé. Madame de Rocourt, venue à pied, pour ne pas donner à ses bienfaits Féclat d'une orgueilleuse pliilantropie, avait besoin de la compagnie et du bras de M. Joseph.
Toutes ces menées étaient déguisées par trop de bonhomie et d'esprit, pour que M. Joseph s'en aperçût : cependant il commençait a réfléchir sur les soins empressés dont on l'entourait. Lorsqu'il parlait au bon curé de son embarras, M. Gausse ne savait que répondre : instruit de l'ardent amour du jeune homme pour Mélanie , il n'igno-
rait pas que le coeur de M. Joseph ne pouvait plus contenir aucun autre sentiment semblable ; mais , d'un autre côté, il eut clé enchanté de voir son vicaire lancé dans ime passion qui lui fit oublier celle qu''une barrière insurmontable lui défendait d'approcher. Alors, le boa curé se contentait de sourire avec une certaine finesse", et il lâchait deux ou trois proverbes qui enveloppaient sa pensée secrète, et dont Joseph ne pouvait deviner le sens.
J^c résultat des réflexions du vicaire fut qu'il devait renoncer îi aller au château, non qu'il conçût des soupçons sur la nature du sentiment que lui portait madame de Rocourt, mais parce qu'il croyait commettre un sacrilège envers Mélanie, en trouvant quelque plaisir a voir une autre femme , et que, du reste, il manquait, en quelque sorte, au serment qu'il avait fait de se séparer de loule l'humanité.
Celle décision iinu)ual>lc fui exécutée à
la rigueur, et les menées les plus adroites de madame de Rocourt vinrent échouer devant ce décret du jeune prêtre qui en était revenu à la contemplation de son portrait chéri. Madame de Rocourt fut au désespoir.
Son amour, parvenu au comble , ne pouvait supporter une telle privation. Un malin elle se hasarda à écrire le billet suivant au vicaire : ,
« Il me semble , mon ami, que vous « négligez beaucoup Joséphine! est-ce qu''elle «serait encore pour vous madame la mar- « quise de Rocourt? Je crois, a vous dire vrai, ce avoir assez fait pour conquérir ce beau titre « d'amie. Faites à votre tour quelque chose « pour moi. Songez que vous me devez bien « des consolations ; vous seul pouvez bannir « la tristesse qui m'accable... Voici bientôt un « mois que vous n'êtes venu me voir. Je vous « attends, hélas! je sens que vous me devenez « de plus en plus nécessaire.
— 10 -^ « Enfin , mon jeune ami , je vous souhaite , « ce mot doit vous suffire. »
Le malheur voulut que la marquise chargeât Jonio d'aller porter cette lettre a M. Joseph. Lorsque le domestique entra chez madame de Rocourt, il aperçut sur son visage^ une expression passionnée dont Thomme le moins observateur aurait deviné la cause.
— Jonio , dit-elle , ayez bien soin de ne remettre cette lettre qu'à monsieur Joseph lui-même; s'il n'y est pas, vous la rapporterez!... L'accent, le regard dcia marquise disaient tout , et ses yeux suivaient le papier entre les mains de Jonio, comme si cette lettre eût dû décider de sa vie.
Aussitôt que Jonio posséda la lettre, il conçut la pensée de la retenir. — Mais, pensait-il en lui-même , si ce billet ne dit rien , il est inutile de l'intercepter... En songeant ainsi , il était dans l'avenue du château : il marchait lentement, lorsqu'un homme l'a-
borde, et, après avoir lu l'adresse de la
lettre :
— Tu (juoque^ Brute ^ et toi aussi, Jonio!...
indulges amori , tu donnes dans le panneau !
Quô te Mœri pedes ? tu trottes chez le vicaire;
« va! tùneo Danaos et dona f éventes , crains les
coups de bâton en portant des poulets.
— Cest vous , monsieur Leseq , dit le valet préoccupé ?
— Heureusement pour vous! Pouvez-vous ignorer tout ce que le A'illage pense de M. Joseph ? Madame de Recourt Faime , et traxit per ossa furorem , elle a le diable au corps , il y a quelque chose pour nous ; oportet servire marito , il nous faut éclairer le mari , et nous y gagnerons , funus , un emploi in circumvallationihus , dans les douanes , vel œrario , ou dans les contributions.
— Vous pensez donc que cette lettre est un billet... lïein!... Comment s'en assurer?...
— Cela vous embarrasse , dit le curieux maître d'école, qui ne courait aucun danger
dans cette affaire ; ego sum alpha et oméga , je suis unique pour ces expéditions Ta ! Allez, notre fortune est faite , et nous allons, vertere materiam, débrouiller la fusée. Venez chez moi, j''ai encore une bouteille de vin , c''est tout ce qui me reste de ce que le curé m'a donné.
Jonio suivit le maître d'école, qui fit bouillir de Teau , et suspendant la lettre au-dessus de la vapeur, il rendit le pain a cacheter humide ; il décacheta le billet sans endommag^er Pcmpreinte du cachet , et , lisant le contenu h haute voix , il fit tressaillir Jonio de joie et d'espérance. La lettre fut rétablie si bien qu'il était impossible de croire qu'elle eût été ouverte.
— Quelle nouvelle î s'écria Leseq , j'en saurai bien plus que Marjyueritc , ma foi!... Ah ça , dit-il en regardant le valet , j'espère que si monsieur le marquis de Rocourt vous
récompense , vous ne m'oublierez pas
Gardez bien la lettre , et lorsque vous ap-
prendrez quelque chose de nouveau , venez me le dire...
Jonîo revint au château; il affirma a sa maîtresse que M. Joseph venait de lire la lettre en sa présence, et qu'yen le chargeant de pre'senter à madame la marquise son respectueux hommage , il avait ajouté qu''il porterait la réponse lui-même.
Le vicaire , attendu avec une impatience sans égale , ne vint pas. Madame de Rocourt, assise contre une des fenêtres de la façade qui donnait sur Tavenue, avait plus souvent les yeux sur la prairie que sur Fouvrage qu''elle tenait pour avoir une contenance. Sur le soir, le bruit d^m équipage retentit dans Tavenue; la marquise tremblante regarde, et elle aperçoit la voiture de M. de Rocourt. Pour la première fois son mari lui M à charge. Un remords importun s'élevait dans son âme à mesure que la légère voiture volait vers le perron. Le cocher du marquis ayant aperçu madame de Rocourt a la fenêtre du salon du
rez-de-chaussëe , avait donné un violent coup de fouet à ses chevaux pour arriver plus vite.
Un homme de cinquante et quelques anne'es, mais encore jeune de tournure et de figure , s*'élance légèrement hors de son élégante voiture, et monte rapidement le perron en boutonnant son frac bleu , décoré des rubans de plusieurs ordres. Surpris de ne pas trouver sa femme dans le vestibule , il ouvrit la porte de rantichambrè , et , n-y voyant pas madame de Rocourt, il crut qu^le était indisposée ; il courut au salon, et alors il aperçut la marquise qui s''était levée lentement et qui s''élait avancée presqu'à la moitié de Pappartement.
— On voit, dit-il avec un léger som^ire, que vous ne nx^attendicz pas , ma belle!...
— Non, certes, répondit froidement Joséphine , qui pensait encore au vicaire.
A ce mot, le marquis regarda sa femme avec surprise , et se mit a examiner la toileltc
recherchée qui rembellissait ; croyant que c''était un jeu concerté, il repartit :
— Joséphine, un pressentiment vous avertissait sans doute de mon arrivée, car vous êtes mise avec une élégance , une coquetterie qui prouvent que vous jouez fort bienPétonnement ! ... a merveille ...
Ah ! s*'écria la marquise en revenant à
elle, je vois que c'est assez plaisanter!... Et elle embrassa M. de Recourt, en croyant mettre a ce baiser toute la grâce et tout Tabandon d'autrefois ; mais ce fut un baiser conjugal dans toute la force du terme ; et le marquis , tout eh rendant a sa femme cette froide caresse , ne put s'empêcher de penser qu'il était arrivé quelque chose à celle qu'il aimait.
Il s'ensuivit donc un moment de silence que madame de Recourt ne put interrompre.
Eh bien ! chère amie , s'écria monsieur
de Rocourt , depuis notre mariage , voici , je
crois , la première entrevue qui se passe sans que je me voie accablé de questions 1...
— Mais , M. le marquis , je ne sais h qui de nous deux ce reproche doit s'adresser ; voire réserve seule me rend silencieuse.
-- Vous avez Pair rêveur , et vos regards ne cherchent pas les miens?...
— Cest aussi ce que je pourrais vous dire. — i\.h, Joséphine! tourne les yeux vers moi,
et tu liras combien je suis ravi de te revoir! J'ai brusqué toutes mes affaires a Paris , j'ai quitté la Chambre avant la fin de la session pour te surprendre ! mais toi, as-tu quelquefois sonjjé à moi? m'as-tu souhaité?... comment as-tu passé le temps ici?... qu'y at-il de nouveau à Aulnay?... dis... En achevant ces mots , le marquis s'approchant de sa femme , lui prit le bras et baisa sa main avec ardeur.
— Monsieur , je suis enchanlée de vous revoir ; mais j'aurais désiré qu'un mot de votre chère main eût prévenu volrc José-
phine, quand ce n'eût e'té que pour la mettre à l'abri du reproche que vous lui faites... Alors (car je^ois que j'ai manqué à voler sur le perron) , alors vous m'auriez trouvée en calèche sur la route , vous attendant avec une anxiété sans égale. Enfin je ne sais pas si , pour vous convaincre de ma tendresse, car il est de mode d'en douter à ce qu'il paraît , je n'eusse pas été jusqu'à A... y.
— Vous n'eussiez fait qu'une chose très ordinaire! répliqua vivement le marquis piqué de l'ironie que Joséphine mettait dans la manière dont elle prononça ce qu'elle venait de dire. *
— Une autre fois, reprit-elle, j'irai jusqu'à Septinan : alors trouverez- vous que vingt-cinq lieues soient assez?... Si cela ne suffisait pas, j'irais jusqu'à Mcaux.
— On ne saurait trop aimer qui nous aime! murmura le marquis.
— Vous reprocheriez -vous l'amour que
vous avez pour moi? repartit vivement la marquise ! . . .
— J'ai tort, madame, j''ai tort! dit le marquis avec un de'pit concentré et en tourmentant ses gants avec violence.
— Non, monsieur, non , c''est moi... Je devrais sans cesse me souvenir que je fus mademoiselle de Yauxelle , et que vous étiez M. le marquis de Rocourt. . . qu''alors , mon devoir est de ne voir en vous qu''un bienfaiteur... qu'un maître ! . . .
— Ah , Joséphine ! . . . Joséphine ! . . . s'écria M. de Piocourt avec l'expression d'une douleur profonde.
A cet accent, madame de Rocourt, revenant à sa bonté naturelle , eut un mouvement de honte , et , de repentir, elle se jeta dans les bras de son époux; puis , avec cctlc dissimulation iiméc chez les femmes, clic l'embrassa avec une effusion qui ressemblait à celle de l'amour, et dit en riant : — Conviens , mon ami , que ces petits orajjes
sont nécessaires pour sentir le bonheur en ménage?...
Qui ne serait pas trompé par de pareils stratagèmes? M. de Rocourt s''excusa et reçut son pardon : cependant , il lui resta quelques soupçons , et cette sorte d''aigreur que laisse un désappointement.
Madame de Rocourt lui raconta la mort de Lauï:ette , et certes nVubïia pas le vicaire. En parlant de Joseph , la marquise semblait marcher sur des charbons ardens ; M. de Rocourt, en s''apercevant que sa femme craignait autant de parler que de se taire, la pressait , et un vague pressentiment envahissait son âme a mesure que Texpression de la marquise devenait plus pas^onnée lorsqu*'elle détaillait les perfections du jeune homme.
— Il est sâftis doute venu au château? demanda-t-il.
— Assez souvent... Comme la marqiiise répondait, M. de Rocourt avait les yeux
- 20 — fixés sur Jonio ; il vit , sur les lèvres du domestique , errer ce sourire de pitié , d'ironie, qui avait si fort ému le vicaire; il produisit un effet terrible sur le marquis. Il ne dit plus rien , se contenta de regarder sa femme d''un oeil scrutateur en paraissant chercher a lire dans son âme. Jonio contemplait son maître avec une curiosité intéressée , il tâchait de deviner si M. de Rocourt serait assez jaloux pour payer généreusement celui qui Péclairerait.
— Ma chère , dit enfin le marquis , songez que si je reviens sur ce sujet, je n^ mets aucune intention sérieuse ; mais convenez que vous avez eu un motif pour ne pas aller au-devant de moi, car vous ne pouvez pas ne pas avoir aperçu ma voilure.
— Pour user de votre langage parlementaire, répondit madame de Rocourt en riant, je commence par vous nier le droit de me faire cette question ; mais je veux bien vous ôtcr de Tesprit votre in(|uiéludc , «luoiqu'cn
femme sage, je dusse peut-élre vous la laisser : eh bien ! vassal , votre souveraine vous avoue que , lorsque vous êtes entré , elle était toute entière occupée des moyens d''obtenir la grâce d'un malheiu^eux iDÙclicron que Ton vient de condamner a six mois de prison , et dont rabscncc va laisser toute une famille dans la misère. Je pensais à ce que je devais vous écrire a ce sujet à Paris, et je méditais aussi d''envoyer notre jeune vicaire porter des secours à ces malheureux.
— Ce jeune vicaire vous occupe beaucoup.
— Beaucoup, cher vassal, et je m'en occuperai encore bien davantage si je m'aperçois qu'il vous rend jaloux, parce qu'alors nous reviendrons au temps délicieux de nos premières amours.
Le ton, l'accent, l'ironie, la coquetterie fine que madame de Rocourt déploya dans cette réponse firent évanouir les soupçons du marquis ; cependant il ne put se défendre d'une prévention défavorable au
vicaire , et il ne fallait pas graiid'cliose pour que cette prévention se changeât en haine'.
Par un hasard extraordinaire , M. Joseph se rendit le même soir au château, et, comme il ne vit madame de Eocourt qu'en présence de son mari , cette dernière ne put savoir si la visite du vicaire était ou non une réponse à son billet du matin. Le jeune vicaire, en trouvant M. de Uocourt, se comporta envers lui selon son habitude : il fut sévère, réservé, froid , et donna libre carrière a ce dédain , ce mépris qu''il affectait pour les hommes; il écrasa, en quelque sorte, M. de Recourt, qui ne s'*imaginait pas rencontrer dans un vicaire de campagne les manières et le ton de la plus haute classe de la société. Le marquis, blessé de la supériorité qu''il reconnaissait tacitement à M. Joseph , conçut de la haine pour ce personnage , et il eut le singulier soupçon que la soutane du vicaire cachait un amant d'une haute distinction : il surprit quelques regards de sa femme qui le con-
firmèrent dans cette opinion , ainsi que la politesse affectée de M. Joseph envers madame de Rocom't
Le jeune homme revint pendant quelques jours au château , et ces visites n''étaient pas de nature a faire changer M. de Recourt d''opinion. Il fut rêveur , brusque , et se mit à étudier sa femme avec le soin et Tattention de la jalousie. On concevra facilement ce sentiment chez M. de. Recourt. En effet , un homme constamment heureux , depuis nombre d'années , se croyant aimé d"'amour de sa femme , et ayant tout trouvé auprès d'elle, doit être fortement attaqué lorsqu'cn arrivant à Tàge où Ton désire le plus une compagne véritablement fidèle , il voit tout son bonheur s''évanouir comme un rêve.
Cependant la marquise semblait encore plus hardie depuis que la présence de M. de Rocourt rendait sa, position plus dangereuse , et sa passion , irritée de ce péril , s*'éleva audessus de toute réserve.
Un jour, la marquise se jdirigea vers le pavillon de Marie : elle monle et arrive a cette chambre où elle avait vu le vicaire pour la première fois.
— Marie , dit-elle, je me défie de tout le monde ; cours chez le curé , et préviens M. Jeseph que la famille de Jacques Cachcl, le bûcheron, meurt de faim... Qu''il s''y rende demain ; mais , nourrice , ne lui dis pas que j*'y serai....
La nourrice s*'acquitta fidèlement de cette commission : le vicaire promit que le lendemain, après le diner, il se rendrait dans la forêt , chez Jacques Cachcl , et Marie instruisit madame de Rocourt de Theure à laquelle le vicaire serait au milieu de cette malheureuse famille.
Déclaration. — Ce qui s'en suit. — La Marquise à la mort. — M. de Rocourt la quitte. — Joseph au chevet du lit de Joséphine.
La chaumière de Jacques Cache! était située sur le penchant de Tune des collines qui environnaient Aulnay-Ie-Vicomte. Alors une pauvre femme assez belle Thabitait et avait pour compagnie trois petits enfans, la misère et la faim. Cette mère désolée pleurait sur les maux de ses fils , sur la douleur de son mari , avant de songer à son
propre malheur. Excédée de fatigue , elle gémissait de voir que son travail ne lui procurait pas un salaire suffisant pour les besoins de sa petite famille. Tout a coup elle tourne ses regards vers le trou qui sert de fcnctre, et elle s''applaudit de voir les rayons du soleil disposer les magiques tableaux du couchant et d''un couchant d''automiie , car elle pense que pendant la nuit , ses enfans ne se plaindront pas de la faim, et que le sommeil va leur enlever le souvenir de leurs maux. Son regard attristé n'est pas celui d\m ipfortuné cpii ne tremble que pour lui , c''est le regard d'une mère qui pleure pour les siens ! . . . Elle pleure , quoiqu'elle sache que ses larmes sont inutiles. Elle pleure !..Xa pauvre Madeleine contemple les richesses du vallon, et demande au ciel pourquoi tant d'inégalités dans la distribution des biens. — Ah ! dit-elle, si j'étais riche, je ferais des heureux!... A cette exclamation qui lui échappe répond le bruit d'un pas léger. . . les enfans
sortent , et rentrent subitement avec la crainte et la sui^rise peintes sur leurs visages flétris parle besoin. Madeleine regarde, et la marquise paraît ! . . .
Eh bien ! ma pauvre enfant , vous êtes
malheureuse, et vous ne m'en instruisez pas?... Madeleine , interdite, se jette aux genoux de la marquise et lui baise les mains.
—Allons, ma fille, relevez-vous? qu'est-ce que cela signifie ? je ne fais que ce que je dois... La paysanne essaya de parler, pour exprimer sa réconnaissance , mais les paroles lui manquèrent, et la pauvre femme ne savait pas qu'elle ne devait rien a madame de Piocourt!... que s'il n'eût pas existé un >dcaire , la marquise l'eût à la vérité secourue , mais que jamais elle n'eût meurtri ses pieds blancs et délicats sur les cailloux de la foret !.. Ayons la consolation de croire que les passions humaines peuvent quelquefois produire du bien a travers leurs maux !..
— Tenez , Madeleine , dit madame de Recourt en s'asseyant , voici des bons sur le boucher du village; il vous donnera la viande dont vous aurez besoin ; en voici de semblables sur le boulanger. Quant a de Pargent... adressez-YOUs a Marie, au château, elle vous remettra du chanvre à filer, et l'on vous paiera bien si vous travaillez...
Heureux, mille fois heureux ! celui qui, sans témoins, a recueilli dans une chaumière cette larme qui coule sur la joue du malheureux qu'il soulage ! ce beau discours que prononce la reconnaissance par un seul regard et par cette seule larme ! . . .
La marquise caresse les petits enfans avec celle affabilité qui double le prix d\m bienfait. Elle regarde la chaumière ruinée, et ne conçoit pas que des êtres humains puissent habiter cette masure.
— Il le faut bien! répondMadclcine. Aceltc humble réponse , la marquise se promet en
elle-même de faire la surprise , h cette pauvre femme, de réparer sa chaumière pendant qu''elle en sera absente.
A ce moment, la marquise tressaille , car elle entend le pas rapide d''un homme ; et , long- temps avant que Madeleine le distingue, Joséphine a reconnu la marche du vicaire... Il se baisse pour entrer sous ce chaume , et madame de Recourt le salue par un regard de feu : sa passion avait thésaurise' ses forces pour les déployer dans ce moment. A cette minute, la marquise décréta qu'elle dirait au jeune homme: je t''aime ! car elle atteignait ce degré de désir , où tout devient indifférent ; elle arrivait a ce sommet si élevé, que Ton n''aperçoit plus ni les lois ni les temps ni la terre enfin où Ton est s^ul avec celui que Ton aime, où tout a disparu, excepté soi et lui.
— Je vous ai devancé ! dit - elle en souriant au jeune prêtre étonné.
— Alors, \ous ne m'avez laissé rien à faire !
rëpondit-il en rougissant sous les regards enflammés de la pauvre marquise.
— Voyons , reprit - elle , j'ai donné du pain et de Touvrage... Qu''apportez-vous ?
— L''espoir, répondit-il ; oui , ma pauvre Madeleine , vous reverrez bientôt votre mari! je viens d''écrire à monseigneur , et je crois que Ton assoupira Faffaire de Cachel. Une autre fois , qu^'il soit plus prudent , car il n''y aurait pas de protection s''il récidivait. Envoyez vos enfans à Técole ; je me charge du paiement de cette dette là. Pauvre femme ! comme elle a souffert. . . Quel grabat ! . . .
— Envoyez chercher du linge au château! s''écria vivement madame de Recourt. ,
Après quelques instans pendant lesquels le vicaire donna de douces consolations à Madeleine , il sortit avec l'amoureuse Joséphine. La pauvre paysanne les' suivit longtemps de ses yeux humides, et en rentrant clic embrassa ses enfans avec un plaisir pur,
sans craiilte , en donnant essor à toute sa tendresse*
La marquise marchait à côté du prêtre, elle le regardait par instant et elle jouissait de Fadmiration du jeune homme, qui contemplait la beauté pittoresque d''un horizon coloré des feux bizarres du couchant. L''azur, le vert pâle , le rouge ponceau , se mariaient aux teintes inimitables de la flamme, de Targent , de For, et le ciel ressemblait a un de ces trésors de pierres précieuses dont parlent les contes orientaux. Ces pierreries célestes jetaient leurs feux sur tous les objets de la vallée, et chaque arbre , chaque toit reflétait les teintes variées du couchant les brins d''herbe étincelaient comme des diamans , les troncs des arbres paraissaient de bronze , les toits de chaume se coloraient d''UD brun rougeàtre.
Le silence qui régnait entre la marquise et le jeune homme ne fut interrompu que
par les sons de la cloche du village , qui redoubla leur mélancolie.
Alors , un bruit soudain , un mouvement rapide eussent détruit le charme de ce spectacle. La marquise crut avoir trouvé le moment favorable , et pensa que le vicaire , attendri par de si douces impressions , s''abandonnGrait sans résistance au charme de se sentir aimé. La marquise n'avait pu choisir un plus bel exorde.
— Quel spectacle!,.. sMcria-t-elle , comme il élève Tàme ! il inspire Tamour du ciel et détache de la terre ! il partage cette puissance avec la plus noble de nos passions.
— Ah oui ! s''écria de son côté le vicaire en saisissant la main de madame de Rocourt , vous répondez a mes plus intimes pensées !
Une joie divine s''élcva dans Tàme de la marquise quand elle entendit ces mots qui s''appliquaicnt aux événcmcns de la vie passée de Joscpli. Madame de Uocourt les interpréta en sa faveur.
— Mon ami , continua- 1- elle , malgré Tabord froid , la contenance sévère et les manières sauvages que vous affectez , un instinct secret m''a toujours dit que votre âme est accessible aux impressions les plus tendres et les plus vives, qu'enfin vous comprenez Tamour.
— Mille fois trop!... dit le vicaire avec une sombre énergie qui charma Joséphine.
— Vous devez savoir excuser avec grandeur dWme les écarts dans lesquels nous jette cette passion indomptée ; vous usez de cette indulgence si rare envers les victimes , vous les plaignez. Il nV^st , je gage , jamais venu dans votre noble esprit de repousser froidement ou avec horreur Tavcu d''uno infortune d''amour.
Joseph ne répondit qu*'en levant les yeux vers le ciel.
— Alors, reprit la marquise presque confuse de son bonheur , vous ne repousserez jamais de votre sein Tèlre qui s''y réfugiera?...
A ces mots , prononcés avec un accent inexprimable , le vicaire contempla la figure de la marquise , et , malgré lui , fut forcé d'admirer Texpression sublime dont l'amour faisait briller son visage. Joséphine, profitant de son silence, reprit :
— Vous souvient-il que jadis les Athéniens condamnèrent à mort un enfant qui tua l'oiseau qui avait cherché un asile sur son cœur?..;
Le vicaire pencha la tête en regardant toujours la marquise. Elle crut être entendue.
— Eh bien ! mon ami , si devant vous se présentait une femme et qu'elle vous dît : (c O Joseph! je n'ai pu oublier la fierté de ton regard! je t'aime!... Le peu de route que nous avons fait ensemble sur ce chemin que l'on nomme la vie m'a fait désirer de le parcourir tout entier avec toi... Regardemoi donc , puiscpie je suis folle de ton rare sourire. ]\ 'as-tu donc pas un mot a me direP» Eh bien, Joseph, que diricz-vous?,..
A ces mots , le vicaire recula de trois pas et resta plongé dans un étonnement profond.
— Oui ! . . . continua la marquise ,, sachez que j'ai compté sur votre coeur... Ah ! mon jeune ami !... rougissez pour nous deux , car la violence de ma fatale passion m''ôte, vous le voyez, toute retenue : je suis indigne du jour! mais .apprenez au moins tout ce que je souffre : oui , depuis le moment où j e vous ai vu , j 'ai senti que le sort m'avait donnée à vous, je vous appartiens a jamais, malgré moi; depuis ce moment une fièvre m'a saisie et me dévore ; je ne vois et ne désire que vous; je suis aussi malheureuse que créature puisse Tétre, et tout à l'heure j'enviais le destin de la paysanne que nous venons de secourir! maintenant, je n'aurai à envier le malheur de personne , le mien sera le plus grand de tous ! je conçois le crime et rien iie me retient.
Oh! Joseph!... Un déluge de larmes l'interrompit.
Le vicaire , effrayé , précipita ses pas vers le
village, mais madame de Rocom^t lui cria, au milieu de ses sanglots : — Joseph , vous me fuyez ! vous me méprisez ! ah ! ne détournez pas ainsi la tète , regardez -moi encore, ce sera pour la dernière fois !...
— Madame , songez-vous à ce que vous faites ?. . . un crime ! . . .
— Dieu ! . . . quelle punition ! . . . le de'dain de celui qu''on adore î . . . Cruel , tu n''as donc pas aimé?...
Le vicaire s''arréla , car le souvenir de tous ses maux le toucha.
— Au nom de celle que tu chéris, laissemoi te dire adieu ! s''écria madame de Rocourt avec une énergie terrible.... Grâce, grâce pour celles qui aiment î ... un regard, et je suis contente !...
— Madame , songez à votre nom , il vous dira tout!... En prononçant ces mois , le vicaire lança à la pauvre marquise un regard qu**!! s''elï"orçait en vain d''adoucir, mais dans lequel la marquise lut son arrêt.
— Grand Dicuî... c''esl ma mort!... Et madame de Rocourt tomba sur un tcrlrc de gazon. Le vicaire était déjà Lien loin. Néanmoins , nVntendant plus rien, il se retourna, et aperçut , à la lueur du crépuscule , la marquise e'tendue sur la terre. Il accourut , la sueur froide de la peur le saisit à cet aspect. Il relève cette femme en lui prodiguant les plus doux noms , il s'accuse , il la presse contre son coeur. Tout-à-coup le bruit d^m équipage retentit, et bientôt la calèche de M. de Rocourt et M. de Rocourt lui-même sont à côté de la marquise. Joséphine est transportée dans la voiture avant qu'elle ait repris ses sens, et le marquis, en montant à côté de sa femme, saisit violemment la main de M. Joseph et lui dit :
— Monsieur, nous éclaircirons cette affaire; ne comptez pas m'échapper ! . . .
Le vicaire est resté seul à Pcndroit où la marquise lui a fait l'aveu de sa passion ; il regarde machinalement le paysage , le ciel ,
et cette voiture qui s''enfuit. Après un mqment de rêverie, il revint à pas lenls au presbytère , en rcflécliissant à la bizarrerie de cette aventure. Sa candeur e' tait telle qu'il plaignit la marquise de ressentir tous les maux qu''il avait éproùve's lui-même. — Ah ! s''e'cria-t-il en voyant le portrait de Me'lanie, elle est doublement malheureuse , car jamais son amour ne sera partagé ! . . .
Celte scène fut , comme on doit le deviner, le sujet des conversations de tout le village. Marguerite défendit le vicaire et fut seule à prétendre que le jeune homme avait rebuté madame de Recourt. En agissant ainsi , Marguerite n''élait pas poussée par Pintérêt de M. Joseph ; non , elle avait éprouvé la rigueur du vicaire , elle eût été au désespoir qu'aune autre que Mclanie fît chanceler Timpassible ecclésiastique. Quant au bon curé , lorsque sa gouvernante lui raconta cette aventure singulière :
— Chacun csX fils de ses œuvres, répondi^-
il en faisant craquer les feuillets deon bréviaire.
Lorsque la marquise arriva au château, on fut obligé de là mettre au lit sur-le-champ, et elle" ne se réveilla de son long évanouissement que pour tomber dans un effroyable délire.
— Eh , quoi ! disait-elle à son mari , tu me dédaignes?... Ah ! quand tu m'aimerais toute une éternité , quand tu me prodiguerais les plus tendres caresses , quand je serais enfin au comble du bonheur.... je ne pourrais oublier ton regard... Tu sais? ce regard...
Puis, se levant sur son séant et roulant des yeux égarés , elle saisissait le bras de 3Iarie, en criant...
• ' — ]VIon fils !... que je revoie mon fils... et je m.ourrai heureuse ! . . J''ai beaucoup aimé mon mari , reprenait - elle avec un sourire , oh oui , je Taime encore.., d''amitié... — d'amour, dites-vous?... Non... non... Joseph!... Joseph!... adieu!
M. de Rocourt , assis sur une chaise , au pied du lit de sa femme , restait plongé dans un morne désespoir, il avait dépéché un exprès à A... y et un autre a Paris... A peine osait-il jeter les yeux sur celle qu''il se reprochait d''ai. mer encore. Une horrible fièvre s''empara de madame de Rocourt , et , lorsque les accès cessèrent , elle devint la proie d'un tel accablement, que Ton doutait qu''elle vécut, quand les yeux fermés et le visage pâle , elle penchait sa belle tête décolorée. Le marcjuis passait toutes les nuits et le jour auprès du lit de sa femme , incapable de faire un seul mouvement , d''avoir une seule idée qui n''cùt pas pour objet la malade chérie.
Enfin le médecin de Paris arriva. Il suivit madame de Rocourt pendant plusieurs jours, et déclara que, lorsque la fièvre et la maladie momentanée auraient cessé , la marquise resterait en langueur ; que sa raison avait reçu une trop forte secousse , et que le moindre malheur qui pût en résulter serait une mé-
— 41 ~lancolie dont rien ne la guérirait ; qu"'enfin, si cette secousse violente , si cette mélancolie avaient pour cause un chagrin ou une passion , elle ne disparaîtrait que par une complète satisfaction. Comme il était impossible au marquis de douter de Tamitié que le médecin avait pour lui , cet arrêt le jeta dans la plus grande constern^ion. Il ne lui restait plus qu''à chercher quelle était la cause de Télat de la marquise , et par quel événement on Pavait trouvée presque morte à colé du vicaire , au milieu de la vallée d''Aulnay-le- Vi comte.
Il devait marcher de malheur en malheur! Un matin, Joséphine reposait, il espérait sa guérison prochaine , à Faspcct de son visage, qui, pendant ce sommeil, paraissait revenir à la santé. Peut - être un songe dans lequel elle voyait le vicaire réjouissait-il son âme !... Tout-à-coup Jonio entre , et , s^ipprochant de son maître , demande a lui parler. M, de Uocourt se lève ,
42 — suit son domestique et s'arrête avec lui dans Tembrasure d'une des croisées du salon.
— - Monsieur , je crois vous avoir donné plus d'une preuve d'attachement depuis que je suis à votre service.
— Qu'est-ce que^cela veut dire ? aurais-tu quelque querelle avec un de tes camarades ?
— Non, monsieur,*mais j'ai entendu parler de ce que le médecin avait prononcé sur l'état de madame la marquise.
— Eh bien?
— Monsieur, songez , je vous en supplie , qu'il faut vous être bien dévoué pour se soumettre volontairement a votre colère , en vous révélant un des secrets qu'on aime le moins a apprendre ; car je n'ignore pas que notre devoir est de tout voir, de tout entendre , et aussi de tout oublier...
— Jonio, tu m'impatientes î... s'écria le marquis.
— Monsieur, donnez -moi votre parole d''honncur que si , par suite des aveux que
je vais vous faire , je vous deviens odieux , quoique vous en reconnaissiez Futilité , vous prendrez soin de mon existence , en me plaçant dans quelque administration ...
— Ah ça, Jonio , plaisantez -vous?... Je vous ordonne de parler.
i— Monsieur, je ne parlerai pas que vous ne m'ayez solennellement , juré de prendre soin de moi ; car je sais que , bien que je vais vous dire la vérité , il arrivera un temps où Ton vous excitera contre moi , et qu''alors vous préférerez mon malheur à celui d'une personne chère.
— Je comprends de quoi il s'agit, tu as un secret a me vendre , je te Tacheté, lu auras tout ce que tu veux , répondit le marquis.
L'astucieux Jonio déguisa le mouvement de sa joie , car M. de Rocourt l'observait habilement ; alors il répondit ainsi :
— Monsieur, le lendemain de son arrivée ici, madame la marquise (le marquis tressaillit ) vit M. Joseph. . . Depuis ce temps, mon-
sieur, elle n'a pensé qu'a lui ; depuis ce temps, ils n''ont cesse' d''é tre ensemble , et tout le village est instruit de ce que vous seul ignorez! . . .
— Malheureux!... s''écria le marquis, osestu bien calomnier ainsi ! . . . Mais M. de Rocourt s''arréla , parce qu''au fond de son cœur une voix lui criait que Jonio avait raison.
— Je m'attendais à cela, monsieur; aussi je ne suis pas arrivé devant vous sans m'étre mis en mesure de vous fournir des preuves de ce que j'avance!...
— Des preuves ! . . . s'écria le marquis ; il serait donc vrai... Joséphine aime ce jeune homme !...ctelle meurt d'amour pour lui!...
— Rien n'est plus vrai , monsieur, et l'ambitieux vicaire se fait prier, afin de parvenir à des dignités par le crédit de monsieur.
— Et les preuves?... s'écria brusquement M. de Rocourt.
— Monsieur, ce qui prouve combien je suis certain de ce que je vous dis, c'est que je vous présente une lettre dont j'ignore le con-
— 45 ~ tenu : je ne me serais pas permis pour un million de décacheter une lettre d'un maître, mais je gage ma tète, M. le marquis, que ce billet est un billet d''amouret qu''il indique un rendez-vous....
Le marquis ayant examiné le cachet , ouvrit avec rage ce fatal papier, le lut avec avidité. Une pâleur soudaine envahit son visage , et il s''écria : — C'était le jour de mon arrivée ! ... Voila la cause de la froideur de Joséphine... Sors !.... dit -il a Jonio avec une sombre colère.
Le marauis serra la lettre et rentra dans la chambre de sa femme. Le désespoir le plus affreux et une rage sourde s''emparaient de lui lorsqu'il regardait le doux visage de Joséphine... Que faire?... Mille projets, aussitôt détruits que formés, se succédaient dans son esprit sans s'y arrêter. Madame de Rocourt s'éveilla.
— Je suis mieux !... s'écria -t- elle doucement ; mon ami , pourquoi n'cs-tu plus à mon
chevet?... Je veux me lever ! Ah ! comme je de'sire aller dans le parc , au tertre qui se trouve en face des ruines du château î
— Pourquoi?... dit le marquis en s'approchant.
— Pour y mourir!... car je sens que mes forces m''aban donnent.
— Tu disais être mieux?...
— N'est-ce pas être mieux que de mourir quand on ne peut plus vivre que dans Popprobre? — M. le marquis, dit -elle d'un ton de voix suppliant et en lui prenant la main , n'imaginez jamais que je ne vous aime pas... mais souvenez - vous qu'avant de mourir je veux revoir le vicaire d'Aulnay !...
-r Je vais vous l'envoyer, madame ! . . s'écria le marquis avec un regard terrible ; mais en le voyant, souvenez- vous aussi que ce sera pour la dernière fois !
— Que voulez -vous dire?... M. le marquis ! ... Il va le tuer ! . . . Frédéric ! . . .
Le marquis, s'éloignanl u grands pas, laissa
sa femme se débattre dans d''horribles convulsions.
Marie accourut et prodigua les soins les plus touchans à sa maîtresse. Au milieu de son délire et près de rendre le dernier soupir, la marquise jetait des cris percans : — Marie, je meurs !... arréte-les ! . . . Ah! si je le voyais ! ... Ce dernier paroxisme avait tellement accablé Finfortunée marquise, qu'elle touchait a sa fin. Penchée sur son oreiller, elle ne pouvait même plus parler, et , pour exprimer ses pensées , elle agitait faiblement les mains. La nourrice , versant un torrent de larmes , s''écriait : — Elle meurt comme Laurette 1 . . . . mes deux filles chéries ! . . . . toutes deux. . . c''en est trop ! . . .
— Encore Marie ! dit la marquise avec une sombre fureur ; si je voyais mon fils, la mort me serait douce ! . . . O mon fils ! je n'aurai pas tressailli à ton aspect!... ne pas avoir joui d'un seul de tes sourires!... Ah! Marie, que de peines! ... Le sujet des larmes secrètes
de toute ma vie, mon fils ! . . . ma pensée de tous les instans, je mourrai sans le voir... Qu''ellcs sont heureuses les mères qui rendent le dernier soupir entourées de leurs enf ans ! , . . O Dieu! tiens-moi compte de tout cela!...
Madame de Rocourt , épuisée de ce dernier effort, retomba comme morte.
— Il me semble voir Lauretle ! ... dit alors la nourrice effrayée.
A ce nom , la marquise fait un dernier effort, elle soulève sa paupière et cherche à faire signe qu^le envie le sortdeLaurette... A ce moment elle jette un faible cri ; le vicaire esta la porte, il est arrivé doucement, et il regarde avec douleur le visage flétri de la mourante.
— 3Iadame, dit-il en s''approcliantdu chevet funèbre, M- le marquis lui-même m''envoie.
Madame de Rocourt , pour toute réponse , saisit de sa main brûlante la main du vicaire , et , par un geste délirant , elle la porte à ses lèvres et y dépose un baiser.
Hélas ! dit-elle , je suis entourée cFangcs ! . . . moi seule suis indigne. . . Vous me faites aimer mon mari, encore plus que je ne Taimais... ajouta-t-elle faiblement.
— Il est parti!., répondit le vicaire, et il est Tenu me supplier d''aller vous voir...
— Etre grand et généreux ! . . . s'écria madame de Rocourt , tout cela , mon ami , ditelle , m'ordonne de mourir ! En achevant ces mots, une joie toute divine brillait sur son visage , elle regardait M. Joseph avec d'autant plus de volupté que si près de la tombe elle se croyait tout permis.
Le vicaire prodigua à madame de Rocourt les consolations les plus tendres. En entendant cette voix chérie , Joséphine sentait ses douleurs se calmer ; et le mieux sensible qu'elle éprouvait par la présence de M. Joseph , engagea ce dernier a venir assidûment au château, pour tâcher de rétablir la santé de cette infortunée.
xvni
Le Marquis à la ville d' A. . .y. — L'Évêque d'A. . .y.
— M. de Rocourt s'occupe de l'état du Vicaire.
— Reconnaissance des deux amans. — Us revoient ensemble leur fils.
Le marquis de Rocourt , en proie a la plus profonde douleur, se dirigfeait vers la route
d''A y. Après avoir long-temps médite sur
le malheuir qui Taccablait , il venait de prendre un parti raisonnable : c''e'tait de laisser le vicaire procurer par sa présence quelque soulagement à la maladie de sa femme , et il avait en même temps ordonné à Jonio de
bien survcilleilcui s entretiens, et de s''assurcr jusqu'à quel point leur intimité était arrivée : lui, pendant ce temps, allaita A. ...y solliciter de Févcquc un ordre subit et péremploire , par lequel le vicaire serait forcé de quitter sur-le-champ Aulnay- le -Vicomte. Alors, il emmenait , de son coté, la marquise a Paris , en espérant que la dissipation achèverait la guérison que le vicaire aurait commencée.
— Certes , se disait - il en chemin , je n''en puis vouloir, au fond de mon àme , à la pauvre Joséphine?... les passions naissent involontairement chez nous ! et la maladie de madame de llocourt , les discours qu''elle tient dans ses accès de délire prouvent qu''elle combat sa passion... je ne puis que la plaindre , gémir sur mon sort et sur le sien !... sa mort est pour moi le plus grand des maux, je dois donc tout sacrifier pour lui faire recouvrer la santé.
Aussitôt ((«""il fut arrivé a A y, il se di-
rigea vers révéché. Sa voiture entra dans la cour, et la paille sur laquelle elle roule indiqua à M. deRocourt que M. de Saint- André' devait être bien mal. En effet , on refusa au marquis Tentrée de la chambre de Tevèque. Alors M- de Rocourt s''adressa au secrétaire de Monseigneur.
— Monsieur, dit le marquis à un jeune abbé, vous devez connaître 31. Joseph, vicaire de ma terre d''Aulnay-le- Vicomte.
— Oui , monsieur le marquis. Est-ce que vous auriez à vous en plaindre ?
— Au contraire!.. s''écria le marquis , je m''intéresse tellement klui que je venais prier Monseignem' de lui trouver quelque place plus proportionnée à son mérite.
— Il ne la prendrait pas ! . . . répondit le secrétaire , en donnant une chiquenaude à une barbe de plume qui se trouvait sur sa manche.
— Vous m''élonnez ! . . . . dit M. de Rocourt stupéfait, il est donc venu a Aulnay...
— De lui-même , interrompit le secrétaire, il a supplié Monseigneur de l'envoyer la.
— Et quel est donc ce personnage?... demanda le marquis surpris.
— Monseigneur seul le sait ! . . . repartit le jeune ,abLé avec un air de mystère qui ftt trembler M. de Rocourt.
— Quand je devrais le faire nommer cardinal ! — s*'écria-t-il avec dépit , il sortira d'Aulnay 1 . . .
— Je ne crois pas , dit finement le secrétaire , et si Votre Seigneurie veut faire quelqu''un cardinal , qu''elle s*'adresse a un autre qui ne la refusera pas !...
— Monsieur, reprit le marquis , comme je .ne suis pas un héritier de M. de Saint-André,
que je ne dérangerai en rien ses dispositions testamentaires , pourriez-vous m'^introduire auprès de lui?
— Très-volontiers , dit le jeune prêtre en courbant sa moelle épinièrc devînt le pair de France, ami intime du président du conseil
— 55 -^ d^s ministres : il guida le marquis de Recourt par un escalier secret , en lui recommandant de ne pas fair€ de bruit. M. de Rocourt entendit résonner la voix du prélat, et ces paroles parvinrent à son oreille :
— J''institue 31. Joseph , vicaire d''Aulnay, mon légataire uni ...
A ce mot, M. de Saint- André s''arréta en prêtant Toreille au bruit des pas de ceux qui montaient par son escalier. — Le marquis frappant trois coups a la porte , entra sans attendre que Tévéque répondît. — M. de Rocourt trouva le prélat couché sur une chaise longue, auprès de la seule fenêtre dont les persiennes fussent ouvertes , de façon que le jouï' donnant sur lui, tout d'abord, faisait disparaître la teinte blanchâtre de sa figure sévère. L''appartement annonçait par sa noble simplicité le caractère de celui qui Phabitait.
— Monseigneur, dit le marquis, je vous supplie de m'accordcr un instant d''audience ,
-^ Ô6 — à charge de vous en rendre réqiiivaleiit , a Paris, a votre ordre k
Le prélat sourit légèrement , et après avoir fait signe au notaire de se retirer , il indiqua au marquis un fauteuil ([ui se trouvait près de sa chaise longue.
— Mon fils, dit M. de Saint-A^ndré, si quelque péché vous amène a nous, je vous conseille d''aller mettre le verrou à la première porte de Tescalier , par la raison que mon secrétaire ayant méconnu mes ordr.:s une fois, pourrait y contrevenir une seconde.
Pendant que M. de Rocourt courut fermer la porte , Tévcque sonna et ordonna a un de ses gens de faire retirer tout le monde des appartemens voisins : puis, il jeta sur ses jambes un couvre-pied de soie violette , et , secouant de dessus sa soutane le peu de tabac qui s''y trouvait , il se tourna vers M. de Rocourt en poussant un soupir arraché par ses souflFrances. Alors il regarda un grand crucifix placé sur la muraille en face de lui , et confiant sa tétc
chenue à sa main droite , il dit au marquis : Parlez?...
Comme le marquis ouvrait la bouche pour répondre , le prélat , dégageant sa main avec une vivacité qui contrastait avec Tespèce de solennité de ses mouvemens, posa sa main droite sur le bras du marquis en lui demandant avec une visible émotion : — Et comment va madame de Rocourt?...
— Hélas, répondit le marquis en soupirant, dlle est à la mort ! . . .
— A la mort !.... s*'écria Févéque en se mettant brusquement sur son séant, et.... je nVn ai rien su!.... Il est vrai, ajouta-t-il, que depuis six mois je suis perclus ! . . .
— Cest au sujet de madame de Rocourt que je viens vous voir, dit le marquis.
A. ces mots Tévéque changea de couleur et regarda M. de Rocourt avec une vive anxiété, il remua même sa jambe paralysée , sans seulement s''en apercevoir. — Que voulez-vous dire ?.,, sVcria t-il , expliquez- vous?
— Monsieur , reprit le marquis , il y a un mois j'étais Fliomme de France le plus heureux : riche , bien vu du roi , ayant autant de pouvoir qu'un homme sage peut en désirer , bien portant , enfin , me reposant sur le sein d'une femme dont tous les regards étaient pour moi , passant ma vie avec un ange de vertu !
— Oh oui ! . . . interromJDit le prélat , c'est le modèle des femmes vertueuses , et un an dé sa vie de femme effacerait mille fautes !... L'évéque en parlant ainsi levait les yeux au ciel et son visage semblait rajeunir.
'■ — Eh bien ! reprit M. de Rocourt d'une voix altérée , tout mon bonheur s'est brisé devant un homme , et cet homme ! ... est notre vicaire.
— Joseph!.... s'écria le prélat avec effroi.
— Oui, Monseigneur, iliadame de Rocourt meurt d'amour pour lui ! ...
L'évéque s'est levé, il parcourt sa chambre en proie à une agitation cruelle. — O mon Dieu! s'écric-t-il , Dieu de paix!... Puis, se
croisant les bras, il regarda fixement le crucifix et lui dit . Dieu tout -puissent, donnemoi la force, donne -la-moi 1... Enfin,- après un long silence ,41 se retourna vers le marquis stupéfait , et lui dit :
— Que me demandez- vous? Pourquoi venezvous ici me torturer... Pourquoi me choisir pour confident de celte peine ?. . . Que voulezvous?...
— Monseigneur, répondit le marquis, je venais vous prier de placer autre part ce jeune prêtre, afin que madame de Rocourt puisse Toublier ! ... et , recouvrer la santé.
— Il est des choses écrites dans le ciel î . . . . s^écria lentement le prélat ; et c''est folie que de vouloir arrêter le cours des volontés de Dieu!
— Que dites'Vous ?.;. reprit M. de Recourt, vous connaissez ce prêtre ! . . .
— Si je le.connais ! répéta avec énergie
le prélat.
• — Quel est-il?.... demanda le marquis, en se plaçant devant M. de Saint-André.
— 11 faut que Dieu même Pignore î . . . re'pondit gravement Tëvêque en levant un doigt vers le ciel.
— ParLleu! je le saurai!... dit M. de Recourt d\in ton despotique. Ce secret, Monseigneur, peut-être vaudrait- il mieux me rapprendre que me le laisser deviner.
— Mon fils? repondit doucement le prélat,
. — Instruisez-moi de la vie de cet homme, et je vous promets le chapeau.
— Monsieur , dit froidement Tévèque , je suis près de la tombe , les honneurs ne me touchent plus : le pouvoir, ajouta- t-il ironiquement, ne peut plus m^atteindre, et tout ce qui me touche maintenant, c''est le salut de mon âme , c''est d''oblenir le pardon d\mc faute éternelle. La terre ne m''occupe plus.
— Ainsi, vous me refusez tout!... dit M. de IWourt, d^m air pique.
— Uclourncz vers madame de Uocourt,
répondit doucement le prélat, annoncez-lui ma visite ; je me traînerai jusqu''a votre château... je vivrai jusque là., et... ma présence rétablira la paix chez vous...
— Vous en chasserez donc le vicaire?...
— Au contraire ! s''écria le prélat d^me voix forte. Ecoutez-moi , mon fils? les paroles des vieillards sont plus sages qu''on ne le pense. Avez- vous songé quelquefois que vous n*'aviez pas d''héritier, que votre nom meurt avec vous?...
M. de Rocourt poussa un profond soupir et leva les yeux au ciel.
— Pensez-vous aussi que la faveur dont vous jouissez peut s''évanouir d'un moment à Pautre , et que depuis long-temps vous auriez dû en profiter pour ne pas laisser mourir votre pairie avec vous.... Le ton que le prélat mettait à ses paroles, son regard profond , dénotaient une ambition , un désir, annonçaient des projets vagues; Tatlitude de ce vieillard frappa M. de Rocourt,
de manière a ce qu"*!! en gardât un long souvenir.
— ^Que voulez-vous dire?.... demanda-t-il avec Faccent de Finquiëtude.
— En voila assez pour aujourd''hui , reprit Févéque, je suis fatigué, et... Je vous reverrai bientôt.... La-dessus, lui donnant sa béné- ' diction , il ouvrit lui-même la porte au marquis qui sortit machinalement , et en proie k une rêverie causée par les derniers mots du prélat.
M. de Rocourt remonta dans sa voiture , et regagna son château. Il courut à Tapparlement de sa femme avec un empressement qui prouvait combien il Faimait... Il eut un vif mouvement de joie , en apercevant Joséphine levée ; elle était assise sur im sopha , mais son oeil terne , son attitude mélancolique , annonçaient qu''elle brûlait toujours. M. de llocourt ne put s*'cmpêchcr de frémir en pensant que ce triste mieux était dû aux soins de son rival. La marquise se leva avec peine., marcha Icn-
tement vers son mari , liii jeta ses faibles bras autour du cou , et Pembrassa avec joie.
— Mon ami , dit-elle , sans M. Joseph tu ne m'aurais jamais revue.
Le marquis dissimula la douleur que cette naïve parole lui causa. 11 regarda Joséphine avec une compassion touchante , et lorsqu''ils furent assis Fun a côté de Tautre :
— Ma chère belle , dit-il , Févéque d''A. . .y, M. de Saint- André , viendra te voir très incessamment ! . . . .
—C'est un de ceux que je dois revoir avant de mourir ! . . .
Le soir , Jonio qui connaissait assez le cœur humain , prit a part M. de Rocourt et lui dit : Monsieur , je vous jure sur mla tête que la maladie de madame ne vient que de ce que le jeune vicaire est un fanatique, que Famour de son état transporte , et qu''il ne veut pas répondre à son amour... J'ai entendu leur conversation, et j'en suis certain !...
— Jonio 1... Jonio!... s'écria le marq\iis,
aussitôt que je serai de retour a Paris, je te procurerai Temploi que tu désires!... Le marquis, transporté de joie, courut à Tappartement de sa femme , et , sans Finstruire des causes de son bonheur, il Faccabla de tendres caresses et de soins touchans.
Le lendemain même , Tévéque d'A. . .y se rendit au château d''Au]nay-le-Vicomte. Lorsque le marquis aperçut la voiture du prélat , il descendit lui donner le bras , et il le guida lui-même vers l'appartement de madame de Rocourt.
L''infortunée marquise était dans son boudoir à la cheminée duquelle portrait de Tecclésiastique dont nous avons parlé restait toujours suspendu. Joséphine, assise sur un fauteuil, et le» yeux fixés sur la tenture dé mousseline , croyait y voir la noble et louchante figfure de son idole , des larmes roulaient sous ses paupières , et son attitude suffisait pour décelé r la contemplation méditative d\mc amante nulhonr('v^^(•. Tout à coup, ri le rnlend des
pas , elle tressaille , la porte s''ouvre et son mari paraît, conduisant M. de Saint-André'. Madame de Rocourt baissa les yeux , le prélat n''osa regarder Joséphine.
— Madame , dit-il avec une émotion qu'ail ne put cacher malgré sa longue habitude et l'expérience que Page lui avait donnée pour dérober ses passions a Foeil des hommes; madame, aussitôt que j'ai appris vos souffrances , je suis accouru , vous le voyez , pour les soulager ou pour y prendre part.
— Monseigneur , dit-elle , il en est que vous auriez dû calmer depuis bien long-temps ' ....
— Depuis bien long-temps , répéta le prélat avec un air de reproche ; non , madame ,
non! .. . il n'y a pas long-temps que je le puis.
— Vous parlez hébreu pour moi , interrompit le marquis , en examinant avec attention l'émotion profonde de sa femme et du prélat.
— Mon ami , dit Joséphine en regardant M. de Rocourt avec douceur, je le prie de
me laisser seule avec monseigneur , et d''avoir soin que personne n''approche d''ici ! . . .
Le marquis se leva , et s''en fut!.... Quel moment!.... Après dix ans, la marquise revoyait Tobjet de ses premières amours!
Malgré la rudesse que la religion avait donnée k son âme , Tévéque ne put réprimer le mouvement de volupté douce qui fit tressaillir son cœur lorsque son ancienne amie lui jeta un premier coup-d''oeil , empreint de toute la grâce des souvenirs. Quoique la vertu la plus austère eut depuis long-temps détaché le vieux prêtre de tout ce que le monde offre de plaisirs , il fut forcé de s''approclier , et une force indomptable le porta à serrer la main de madame de Rocourt , en s''écriant : ce Joséphine ! » Pour toute réponse , (a marquise lui montra du doigt le portrait qui était sur la cheminée , et Taustère prélat y jetant un rapide coup-d*'oeir, sentit battre son cœur, sentit se réveiller tout ce qu''il y avait encore en lui d''humain, en reconnaissant le porlrait
<l\i'il avait donné jadis à mademoiselle de A auxcelles , sa première, sa seule passion. Il ramena son regard sur la pâle Joséphine , et il s^aperçut que ce qu'il venait lui dire exigeait les plus grands ménagemens, car elle n''était pas assez forte pour pouvoir en supporter la nouvelle.
— Grand Dieu ! s''écria-t-il , comment puisje aggraver ma faute , au moment où je louche au cercueil. . . . Grand Dieu ! me pardonnerastu?....
— Il n''y a plus de crime à me voir , répondit la marquise.
-^ Vous ignorez donc que je vous aime toujours!....
— Ne dois-je pas l'ignorer, d'après l'accueil que vous me fites lorsqu'il y a dix aiis je vous vis à A... y.
— Joséphine , s'écria le prélat , excusemoi! J'ai craint de perdre, par quelqu'imprudence , la considération dont je suis entouré : celte odeur de sainteté , cette repu-
— G8 — talion sans tache se seraient évanouies, et.... «""il faut l'avouer , je me craignais moi-même ! Je sentais que je t\iimais toujours , et la séve'rité dont je me suis armé , n''élait que trop nécessaire pour moi 1 . . . Quant h vous, madame, reprit le prélat , quant a vous , chez qui mon image n''est pas restée gravée long -temps....
— Ingrat ! . . . s''écria la marquise , quand j''aurais dû oublier Pâmant , le père de mon enfant ne me serait jamais devenu indifférent î Adolphe ! je vous aime toujours !...
Le ton de celte dernière phrase était d^me énergie sans pareille , il indiquait le sentiment que madame de Rocourt gardait au prélat. — Â.h , je vous aimerais bien plus , reprit-elle avec un soupir , si vous m''aYiez laissé mon fils ! . . .
— Comment, Joséphine, osez -vous me tenir un pareil langagje , lorsque vos traits annoncent que vous êtes en proie a une passion criminelle....
— Monseigneur, est-ce à vous de me la
— 69 -^ reprocher ? . . . dit-elle en lui lançant un regard foudroyant.
— Oui , madame , répondit le prélat , une femme qui a un fils....
— J''ai un fils !.... j''ai un fils !.... s''écriat-elle en délire , oii est-il donc ! . . . ah monseigneur!... Adolphe?... et elle se précipita aux genoux de Févéque ; par grâce , dites-moi tout?... rendez-moi mon fils?.... cria-t-ellc avec cette brûlante énergie , avec cette voix déchirante d''une mère qui veut voir son seul enfant pour la dernière fois de sa vie.
— Madame, s''écrialeprétrea voix basseeten se levant, madame, songez que Ton peut nous entendre î qu''un seul mot me perd, vous, votre
enfant, tout ce que vous aimez! L'effroi
de M. de Saint-André annonçait combien il tenait à] Féclat de sa réputation de sainteté.
— Il n''est donc pas mort ! . . . demanda madame de Rocourt presque hors d''haleine , et dont les yeux dévoraient le cœur de glace du rigide prélat.
— Non!... répondit-il avec un sourire expressif.
— Puissances du ciel , mon âme se brise ! . . . et la marquise tomba presqu''e'vanouie sur son sopha. — Adolphe , à quelles tortures ne m''astu pas soumise.... au nom de Dieu !... si tu veux effacer tes fautes aux yeux de PEternel , ne me fais pas languir. . . dis-moi , tu Tas revu ?
— Oui...
— Tu l'as nommé ton fils ?. . . tu. . .
— Non !... répondit énergiqiiement le prélat, le monde doit toujours ignorer notre faute , lui-même ! . . .
— Ah je reconnais la ! s'écria la marquise pleurant , je reconnais celui que le fanatisme a rendu inaccessible aux sentimens les plus beaux qui soient dans le cœur de Thomme. Adolphe , dit, Joséphine en saisissant le bras du prêtre , dis-moi où est mon fils ? ce qu'il est , ou je public sur toute la terre ma honlc et la tienne.
— Le secret mourra donc Ta ! ... . répondit
froidement l''évéque en montrant son cœur , si tu ne me jures pas d'observer exactement tout ce que je vais te prescrire.
— Oh , je te devine !... Eh quoi ! tu n''as pas foulé toutes les lois humaines, vertu, gloire , vie future , pour saluer ton fils d'un baiser paternel !... ah Dieu!... je sacrifierais cette vie mortelle et... Tautre pour lé voir dix minutes!... Ayant dit, la marquise retomba sur son siège et resta immobile. L'e'véque saisissant ce mpment d'abattement , s'avança pour lui parler.
— Laisse 'moi! dit -elle, va, maigre tes pénitences, tu n'iras pas auprès d'un Dieu dont le plus beau titre est celui de Père !... Faire languir et mettre au supplice une
mère 1...
— Joséphine , tu dois savoir quel est ton fils ! le ciel le veut , car , après tout ce que j'ai fait pour anéantir cette preuve énergique de notre faute ! . . .
— Anéantir !... s''ëcria la marquise avec le cri sublime de TefiFroi.
— S'il a pu échapper. . .
— Ail !.. . et madame de ïlocourl put respirer.
— S'il a pu échapper , reprit Tcvèquc , c''est que Dieu veut que vous jouissiez de son aspect.
— Et je suis forcée dVntendre de pareils discours ! ... dit Joséphine avec Faccent d'une profonde douleur.
— Joséphine , écoule-moi ?... continua Vévcque, regarde mes cheveux blancs?... dans peu , la tombe va recevoir celui dont tu fus Tunique passion ! laisse celte léte blanchie , se couvrir sans tache du fatal linceuil, tu n'auras pas long-temps à tenir tes sermens. Je vais déchirer le voile qui le cache ton fils , mais juremoi que , lant que je vivrai , tu ne l'instruiras pas du mystère de sa naissance ? imite-moi , Joséphine l' contente-toi du délicieux tressaillement de ton sein à sa douce vue,... ren-
— 7:^ — ferme en toi-même cette joie divine... Quand je serai mort, tu pourras lui dire : Je suis ta mère... Jusque-la, garde le secret dans ton cœur? car , ma fille , Finterèt de notre enfant Fexige , tu peux encore Tadopter un jour !... alors, garde-toi de prononcer un seul mot qui puisse nuire à sa fortune,... elle sera brillante,... à ce prix, tu vas connaître ton fils.
— Adolphe , monseigneur , je jure tout ! . . s''écria-l-elle avec vivacité'.
— Tu m''as compris .... continua le prêtre en exprimant le contraire par son regard.
— Oui!... répondit-elle brièvement.
— Jurez sur FEvangile?... dit le prélat.
— Je jurerais avant tout par mon enfant! . . . mais, dit-elle avec un sourire ironique, Fé-' vcque d'A... y doit savoir que madame de Rocourt sait tenir un serment et garder un secret.
— Cest vrai!... repartit le prélat en se souvenant qu''aucunc indiscrétion n\'»vait trahi
le secret de sa faute , ainsi que Joséphine le jura jadis ; Madame , reprit-il, votre fils...
— CW,." dit-elle en pâlissant, tremblant, rougissant et respirant a peine ! ...
— Au moins , Josépliine , recueillez- vous , rassemblez vos forces , il faut vous attendre...
— Mon fils!., mon fils'... mon fils !.. rëpéta-t-elle avec une énergie croissante.
— Cest... dit révéque en la regardant.
— Achevez , car j e meurs ! . . .
— C'est Joseph!... le vicaire... s'écria M. de Saint- André.
A ce nom , madame de Rocourt tombe évanouie. En voyant Joséphine étendue sur le parquet, Tévéque perdit la tête et sonna , mais lui-même sentit son cœur défaillir , et lorsque M. de Rocourt accourut , il eut l'effrayant spectacle de ces deux êtres privés de la vie!... 11 s'échappa, courut rapidement chercher des sels.. Alors, la marquise revint a elle , et s'élança en criant avec la rage de la fohe... — Monhl§!... mon fils!... L'évc-
que la rétint dans ses bras débiles en lui disant :
— Madame ! . . . vos sermens ?,.. Madame de Rocourt regarda le prêtre effrayé et se tut ; mais son regard reprochait énergiquement cette barbarie au prélat.
— Mon ami , dit-elle a M. de Rocourt qui rentra dansée moment, mon ami,... j''existe maintenant!... je suis guérie!... Elle n''était plus sur la terre.
— Mon fils, reprit Févéque en s''adressant au marquis, je vous ai promis d''apporter la paix en ces lieux ; j''ai rempli ma promesse .... heureux si cet effort ne me coûte pas la vie , adieu. — M. de Saint- André se leva , mais un regard de Joséphine le fit rester , et Pattirant dans la pièce suivante : — Barbare, vous n''irez pas voir votre fils ?. . .
— Avec vous , n'est-ce pas ?. . . reprit-il avec un sourire et un regard où tout le feu de son premier âge et de son premier amour apparaissait.
— Cest le moyen de reconquérir tout ce que vous avez perdu.
— M. le marquis, dit le prélat, en rejoignant M. de Rocourt , madame vient de faire un vœu , je vais la conduire pour qu''elle Taccomplisse , vous ne tarderez pas à nous revoir.
— Comment , ma belle , s''e'cria le marquis, toi qui pouvais à peine te traîner, même soutenue par deux femmes,... tu parles de sortir?
— Mon ami , j''existe , reprit-elle , je suis une autre femme, et tu y gagnes ! . . . au revoir.
Elle se plaça a côte de Tévêque qui ordonna à son cocher de les conduire au presbytère. .
Le bon curé était a table avec son vicaire ; le jeune homme triste comme à son ordinaire, songeait a Mélanie.
— Comment avez-vous trouvé la marquise?
demanda M. Gausse.
— l'ille se meurt, ainsi (jue... Mélanie, ajouta -t- il en lui-même. — 3Ialhcurcuse
femme ! je la plains ! non de mourir pourtant, non de quitter cette \ie pleine d''amertume pour un séjour...
Un bon tiens vaut mieux que deux tu auras! interrompit joyeusement le curé ; que cela m''afflige , reprit-il d''un air attristé , madame de Piocourt est si bonne , si aimable ! . . . bah ! Dieu est sage , mon jeune ami , le marquis se remariera , il aura des enfans qui hériteront de sa pairie : cependant, vieux mari^ jeune femme, mettent Famour en terre; et, quoiqu'amour et seigneurie ne veulent pas compagnie , s''il se remariait , il pourrait avoir des enfans. . . mais , il n^ a pas si bon cheval qui ne, bronche, un clou chasse l'autre. — Marguerite?... —
Mil bah!... Marguerite regardait parla fenêtre , elle accourt et s''écrie :
— Voici monseigneur ! . . . Puis , clic sV*chappe et ouvre la porte en arrangeant son bonnet, M. Gausse et M. .Joseph s''élaient élancés dî\ns le salon; ce fut de cette pièce.
qu''ils allèrent à la rencontre de Tévêque et de la marquise. — Je voudrais qu'un peintre repre'sentàt fidèlement le premier regard que madame de Rocourt jeta sur son fils... Elle s''admira elle-même ! . . . Son oeil humide ayant perdu le feu sombre de sa passion criminelle, savoura la plus grande volupté que puisse éprouver une femme... Quelle énergie il lui fallut pour ne pas voler dans les bras de ce beau jeune homme , et le couvrir de ses baisers maternels.
L''évêque prit la main du jeune homme, ce cjui excita Tenvie de la mère , et il lui témoigna toute son aflFection par un doux serrement demain . Ons''assit, M. Gausse , malgré sa haine pour le latin , récita , pour compliment , le nunc dimiiiis à M. de Saint-André, qui remercia le bon pasteur , par un mouvement de létc. Le bonhomme , dans sa joie , prit d''abord la visite pour lui ; mais un inslant de réflexion et Taspect de la marquise qui ne leva pas les
yeux de dessus le vicaire , le firent revenir de son enthousiasme.
Madame de 'Rocourt ne savait pas où elle e'tait : pour elle , Phumble salon du cure' devenait un palais. Si je ne m'appesantis pas davantage sur un pareil instant , c''est qu''il n"'y a pas de couleurs pour en peindre le charme', et qu''il passa aussi vite que la ligne que vos yeux viennent de parcourir. La marquise était revenue au château , elle se trouvait assise dans son fauteuil , et Tévéque voyageait depuis long-temps sur la route d''A. . .y, qu''elle s''imaginait avoir rêvé , et n''avoir vécu qu'amie seule minute : la minute où elle vit son fils. Le soir elle se coucha en pensant à M. Joseph , elle devait se réveiller avec cette même pensée. Heureuse /mille fois heureuse !
On doit , pour peu qu''on ait d''imagination , se figurer tout ce qui se passa dans le village , que la -visite de Tévêque au presbytère avait mis en rumeur. Marguerite eut une longue conférenceavec son maître , à qui elle cher-
cha à prouver que M. Joseph était fils de Févêque ; mais M. Gaussé répondit que chacun était fils de ses œuvres.
La Marquise et son fils. — Rendez- vous donné. — Jalousie de M. de Rocourt au comble. — Type des scènes conjugales.
Un tel événement influa sensiblement sur la santé de la marquise , rexaltation lui avait fait trouver des forces dans le premier moment; mais le lendemain lorsqu^lle se réveilla, elle éprouva une grande prostration physique et morale. En effet , à l'instant où Tévéque lui avait montré son (ils dans celui qu*'elle aimait , par une révélation mal coni»
— 82. -^ prise de la nature , une horrible rëvolutiou s''était opëre'e dans son organisation. Cette situation , unique peut-être et assurément une des plus extraordinaires qui puisse se rencontrer dans la vie d'une femme , eût causé la mort de ia marquise , si , au milieu du renversement total de ses sentimens , elle n''eiit senti s''élever dans son cœur la joie ineffable de la maternité.
Aussitôt qu''elle put réfléchir , elle trouva que ses tourmens avaient seulement changé de nature.
— Eh quoi ! se disait-elle , il me faut voir mon fils sans oser lui parler... Il va me fuir , car il prendra tous mes regards de mère et toutes mes paroles de tendresse , pour des témoignages d''amour , d^m amour que j''abhorre a présent. Ah! comme je suis bien plus heureuse d''ètre sa mère ! Oh ! comme je voudrais n''avoir jamais parlé , et- pouvoir effacer le souvenir de la scène de la vallée.... Quel fils!... tidcnt, beauté, vertu!... Ah!
^ 8.^ — quand pourrai- je lui dire : « Josepii , tu es mon ftls ! ... » mais hélas ! ... ce serait lui dire : « Mon fils , tu n'as point de nom , ton père te renie, quoiqu'il t'aime!...,» Hélas oui, comme Ta fait observer Adolphe , sa fortune dépend de mon silence !.. . Si M« de Rocourt pouvait Taimer!... Quoi, un jour, a la face du monde , et non plus en secret , je le nommerais mon fils?... il aurait un nom !,.. Malheureuse mère , tais-toi 1... Quel supplice !
Elle était absorbée dans ses réflexions, lorsque M. de Rocourt entra, en regardant sa femme avec inquiétude.
— Hé bien , ma belle , comment allez-vous
ce matin ?
— Très bien, très bien, je suis guérie.... Asseyez-vous là, plus près de mon lit. . . Bien î . .
Es-tu guérie de tout... des maux de
rame et de ceux du corps?... demanda le
marquis.
— Oui , dit Joséphine , en pressant la main de son mari ; mais écoute , mon cher enfant,
si tu veux me voir toujours rayonnante de bonheur et de santé , laisse-moi voir souvent M. Joseph , et n'en prends nul souci.
A ces mois, le marquis Frémit el regarda sa fenmic d^m air grave et chagrin : — Chère amie , dit-il , vous savez a quel point je vous aime ; pour vous, je ferais les plus grands sacrifices , mais songez a vous-même , aux dangers auxquels vous exposez votre réputation!... Si vous êtes mieux, parlons plutôt pour Paris !...
— Jamais!... sVcria la marquise, je yeux rester a Aulnay toute ma vie !.. ,
— Que dites- vous?... repartit M. de Rocourt stupéfait. — Quelle paix Tévéque a-t-il donc apportée ? se dit-il a lui-même.
• — Monsieur , reprit Joséphine en attirant son mari par un geste plein de grâce , vous qui vous mêlez journellement des secrets d'état de toute PEurope , et qui avez étudié Tart de surprendre les pensées des autres... écoutez donc ?... je voudrais bien savoir pourquoi un
jeune homme de Và^e , de la tourmire et de Pespril de 31. Joseph se confine a Aulnay ! ... Il a des chagrins certainement... sans cela comment eùt-il pu se faire prêtre ?... Ces derniers mots furent prononces avec Paccent du regret.
— Madame , répondit le marquis , on ne cherche a deviner que des secrets d'aune grande utilité...
— Mon cher ami , reprit madame de Rocourt en changeant subitement de pensée , avouez-moi quels sentimens vous avez pour ce jeune prêtre...
— Je le hais...
— Parce que je Taime?...
— Peut-être...
— Je veux vous le faire aimer ! . . . Et vous savez que ce que je me mets en tête...
— Ne parlons pas de tête , dit le marquis en souriant d''un air demi-contrarié , demisatisfait.
Ce fut ainsi que, chaque jour, la marquise acca]>la M. de Recourt de séductions ri
de sollicitations , pour Tamener a changer de sentimens a Tcgard de M. Joseph. Elle y mit une si gracieuse insistance , et tout en tourmentant son mari , elle Tentoura de tant de soins, de prévenances , d''amour , cjue ce dernier ne savait qu'yen penser : toutes ses idées se confondaient et se perdaient dans ce labyrinthe inextricable , et il ne trouvait d'autres explications à cette conduite , sinon que la femme est un être indéfinissable. Mais , rinlimité du jeune prêtre et de madame de Kocourt e'tait un fait positif qui remettait sans cesse sa jalousie en haleine. La patience et les réflexions du marquis étaient à bout et un éclat devenait imminent.
En effet, une fois que la marquise put se livrer sans crime a sa tendresse pour M. Joseph, on comprend qu''clle le vit aussi souvent qu''il lui fut possible. D'abord , tant qu'elle fut ti'op faible pour se lever , elle le faisait demander , et le retenait long-temps à son chevet ; puis , lorsqu'elle entra en convalescence , elle se
promena dans son parc appuyée sur le bras du vicaire , qu''elle choisissait pour soutien avec un visible plaisir. Ces préférences marquées déchiraient le coeur de M. de Rocourt , qui , pendant les huit premiers jours , ne les laissa pas une minute seuls , et qui se sentait transporté dVme rage effroyable lorsqu'il surprenait les tendres regards que sa femme arrêtait sur le jeune homme. Et comment eûtil pu apprécier les sentimens de madame de Rocourt , puisqu'elle -même s'y était trompée
d''abord.
Un matin , ( c'était la troisième fois que madame de Rocourt se promenait dans son parc , ) elle se dirigeait avec M. Joseph et son mari vers les ruines de Tancien château , lorsqu'une affaire obligea le marquis de se retirer. La marquise resta donc seule avec le vicaire.
]\Ion ami , dit madame de Rocourt au
jeune prêtre , vous devez vous souvenir de la cabane du bûcheron... Tâchez, je vous en prie , d'oublier cette affreuse scène ! j'avais
pris le change sur le sentiment que j'éprouve pour voiis et qui est une affection toute maternelle.. . Vous n''avez jamais connu votre mère/ je n''ai jamais vu mon (ils... il aurait votre âge... laissez-moi vous donner ce doux nom , et si vous avez quelqu''amitié pour moi , Fillusion sera presqu^une re'alité.
— Ah , madame î reprit le vicaire , je puis vousassurer qu'il neme sera pas difficile d''avoir pour vous des sentimens de cette nature, mais, si vous voulez que je parle a coeur ouvert , je les crains...
— iVh ! ne balancez pas , s^écria la marquise avec vivacité , livrez vous y tout entier !...
— Je regardais même , continua Joseph , cette promenade comme la dernière. Vous êtes parfaitement bien rétablie , vous avez sur le visage les roses de la santé... la tristesse a Fui loin de vous en même temps que la souffrance. Mes consolations et mon aj)pui ne vous sont plus nécessaires... La où gémit le mal-
~-8ô — fceur, la , ma place est marquée... Regardez mon .'^ront , chaque jour il pâlit davantage.
— Joseph ! vous ne direz donc pas vos chagrins U votre mère ?
— Oh ! non... s*'ccria le jeune prêtre.
— Mon ami , dit la marquise , vous ne saunez croire combien j''aurais de bonheur à pleurer avec vous. Ah ! croyez-moi, les femmes •véritablement amies , connaissent Fart de guérir les plaies de Tàme... et si vous pouviez devinercomme je vous aime... Ah! Joseph!... vous ne me refuseriez pas... .Je voudrais, reprit-elle avec un son de voix louchant , vous faire comprendre ce sentiment qui joint a la sainteté de Tamilié tout le dévouement et la tendresse de l'amour : c'est une passion chaste et sacrée dont vous ne devez pas craindre les témoignages purs de toute pensée terrestre ; car je vous aime comme une mère 'aime son fils... Puissiez -vous lire dans mon âme : ô mon ami , mon fils , et puissent ces paroles bannir de votre mémoire ce que je vous ai dit
autrefois au milieu de la vallée , et de telle sorte qu'il n'en reste plus de traces. . .
— • Ah î s*'ëcria Joseph , vous avez dépeint tout ce que je sens pour vous ! car vous avez vaincu ma misanthropie , et près de vous seule j''oublie mon serment et mes malheurs , et tout... enfin.
— Venez donc me conlier vos souffrances , dit cette mère dont les yeux parcouraient avec complaisance le visage noble et énergique du jeunehomme : j''imagine,ajouta-t-elle, qu''elles ne sont pas sans remède , et que votre douleur repose sur des motifs qui manquent de réalité.
— Hélas ! s''écria le jeune prêtre en luimême et en détournant ses yeux pleins de larmes , qui donc peut faire que je ne sois pas le frère de Mélanie !...
— X quoi songez-vous , vous ne répondez pas? Allons, Joseph, vous êtes mon fils... d''adoption, ayez confiance en votre mère.
— Ah ! s''il en était ainsi ! s''écria Joseph ,
en versant un torrent de larmes. Il s'assit sur le gazon ,-et cachant son visage entre ses mains : — 0 Mélanie! Méianie, quelle joie ! dit-il a travers ses sanglols.
Que voulez-vous dire ? demanda la marquise qui pleurait en voyant pleurer son fils.
— Eh bien î reprit le vicaire , puisque Yous me portez une amitié sincère...
— Ah , je vous Tai prouvée , ici même , en vous confiant mes secrets,.. Joseph , dit-elle en le regardant avec une émotion profonde , si vous aviez pour mère (songez que c'est une supposition!) si vous aviez pour mère une femme pour qui votre naissance fût un opprobre, pour qui votre vue fût un remords , et qui pourtant fût fière de vous avoir donné le jour,quibrùlàt de vous voir, de vouspresser sur son cœur, que fericz-vous a cette pauvre
mère
— Ce que je ferais î s'écria le vicaire , je me jetterais dans ses bras, et je voudrais que IVnour étouffât en elle la voix du remords.
J''irais au bout de la terre vivre[avec elle, et je Tentourerais de tant de soins , que Topinion des hommes ne pourrait rien sur son bonheur.
— Joseph , Joseph ! qui donc ^inspirerait une indulgence si opposée a la séve'rité de tes principes ?
— La nature ! s'e'cria-t-il. Ah ! que qe suisje resté dans mon désert?... je ne mourrais pas jeune , triste et consumé par une passion sans espoir!
Madame de Rocourt sMtait jetée 'ïiu cou du prêtre , et Tcmbrassait avec une effusion toute maternelle.
— Je n'en puis plus ! répondit-elle , je suis suffoquée ! . . . Joseph , à demain , venez au château , par le parc ! vous monterez par Tescalier dérobé , je serai dans mon boudoir, et. je ferai en sorte que nous y soyons seuls.
— Fort bicnî... s''écria M. de Rocourt quand le vicaire et sa femme furent partis. Il sMtait approché sans bruit, cl favorisé par
un massif, il venait d''enlendi'e ces derniers mots.
— Ah! reprit-il, je v©is ce que Tévéque d'A... y est venu faire chez moi !... Oh! les gens d''ëglise ! les gens d'église !...Ils prennent le monde pour leur sërail , ils se soutiennent , ils s'entraident. Oh ! les libéraux ont raison. A la session prochaine je veux siéger au côté gauche, a Pextréme gauche, entre Manuel et Chauvelin. Je suis libéral, je suis radical y je suis jacobin , je suis carbonaro ! . . Oui , M. de Saint- André sera venu , par quelques argumens jésuitiques , lever les doutes de madame de Rocourt et lui donner même l'absolution... mais , quel intérêt avait- il ?. . . 0 rage ! . . . Ah , je veux éclaircir ce mystère... ou plutôt, je ne sais ce que je veux !...
M. de Rocourt fut au supplice toute la journée , il regardait sa femme avec une attention marquée , et ses yeux semblaient aller chercher ses plus secrètes pensées au fond de son cœur. Un horrible tourment s"'emparait de
idn âme,lorsque Joséphine loiirnaîl sur lui tîeâ yeux remplis de douceur et d'innocence , et qu'il Voyait son visage resplendir de contentement et de bonlieur , lorsqu'elle l'accablait de caresses... Alors, l'idée qu'elle aimait le vicaire empoisonnait tout ce qui eut fait son bonheur autrefois , et il se serait volontairement déchiré le sein , quand il songeait que toute cette tendresse était feinte , et qu'elle s'imaginait le tromper... il jura d'enlever sa femme de vive force et de l'emmener à Rocourt ou a Paris. Enfin, sa fureur arrivant au comble , il médita de se venger et du prêtre et de Joséphine.
Le lendemain malin , il mit Jonio en embuscade , pour qu'il le prévînt lorsque le prêtre paraîtrait. Mais madame" de Rocourt ne lui laissa pas le loisir de venir troubler son tête-a-lête. Elle entra, contre son habitude , cliez son mari , qui n'était pas encore levé; et, s'asseyant près de lui elle lui demanda, ftprcs mille (ïiacicuscs coquotterics
dont M. de Rocourt n'hélait pas^ ifliumeur a se prévaloir ce jour-la, s**!! se sentait disposé a se donner beaucoup de peine pour satisfaire un des caprices de Sa femme,
M. de Rocourt fit une grimace cpii ne voulait dire ni oui ni non.
Madame de Rocourt insista^
— Nous y voila!.., s''écria le marquis...
— Ah ! . . . il est expressément défendu de . murmurer... interrompit Joséphine en embrassant son mari. Ecoutez donc? et au lieu d''exp]iquer le but de sa visite elle redoubla ses agaceries intéressées.
— Et tout cela est, reprit le marquis, pour me dire...
— D^attendre patiemmentma volonté...
— ^ Ah! c'est un peu trop fort ! s''écria M, de Rocourt.
— Comment, trop! pas assez!... Eh! vraiment , on se donnera la peine de vous aimer comme on le fait pour n''avoir aucun droit sur vous ! , . .
-^Joséphine, souvenez-vous Lien de ce que TOUS venez de dire là, et tâchez de pr tiquer ces pre'ceptes... A ujourd''hui, seulement.
— Qu'est-ce que cela 1 . . . votre ton annonce de la rébellion, je crois! allons, ^''exige que vous montiez en calèche , que vous couriez à bride abattue jusqu''à A... y, et que vous m^en rapportiez tous les romans nouveaux qui auront paru depuis mon arrivée a Aulnay.
— Quelle est cette nouvelle fantaisie î .. .
— Ah ! ah ! s''écria madame de Rocourt en riant, avez -vous jamais vu qu''une femme
rendît compte de ses caprices Mais tout
change .... Comment feriez-vous donc si nous n''en avions pas?... Ahî désormais, lorsque je m''en irai, j''aurai soin, pour vous gouverner, de, laisser mon dé ou Tun de mes chapeaux, pour imiter Charles Xll qui voulait envoyer une de ses bottes au sénat de Stockholm !
— Py cours, madame, j'y cours! L'expression sardonique que M. de Rocourt mit Il ce mot inquicla Joséphine. Néanmoins,
le marquis fit mettre les chevaux et partit au grand galop. Bientôt madame de Recourt perdit de vue la calèche, et elle se rendit à son boudoir. — Enfin, se dit-elle, je vais connaître les malheurs de mon fils î . . .
— Madame, s'écria Marie toute essoufflée, voici le vicaire !
— Bon, ma chère nourrice, mets-toi en sentinelle , et que rien ne nous interrompe.
La nourrice com^ut dans le vestibule en laissant toutes les portes ouvertes. Comme Marie arrivait a Tanlichambre des appartemens de la marquise, elle se trouva face-a-face avec M. de Recourt, qui avait laissé partir la calèche et qui accourait averti par Jonio de Tarrivée du vicaire. Jonio avait même eu Tadresse perfide de mettre le verrou en dehors a la porte de Tescalier dérobé, de manière que M. Joseph ne pouvait plus sortir que par les appartemens.
— Monsieur , s'^écria courageusement la nourrice , madame désire être seule î . . .
lE VICAIRE. II. ^
— Taisez- vous! madame vous fait jouer un joli rôle! vieille folle, taisez-vous et gardez-vous de reparaître devant moi.
Le marquis s''e'lança; mais la nourrice, oubliant son âge, le devança et arriva au boudoir en criant :
— Madame , voilà monsieur ! . . .
Sur-le-champ la marquise ferma la porte
au verrou , en priant le prêtre de ne pas dire un mot. En ce moment , une idée terrible vint Pépouvanter : c'est que , sous peine de faire le malheur de M. de Rocourt , il fallait lui expliquer Tintérét qu^elle portait au jeune homme.
— Madame , s'^ëcria le marquis en secouant la porte du boudoir, ouvrez-moi sur-le-champ, je le veux!...
— Il ne me plaît pas de le faire , réponditeUe.
— Jonio , dit le marquis , allez chercher des maçons , et faites murer Tautrc porte ! . . . Madame, reprit-il, vous n''ètes pas seule?
— Non.
— Ouvrez-moi donc sur-le-champ , ou je brise la porte î . . .
— Libre à vous , monsieur le marquis ; mais, si vous brisez celle porte , vous m'ouvrirez celle d''un couvent , et de votre vie vous ne me re verrez.
— Que faut-il donc que je fasse ! ... s''écriat-il en frappant du pied et en déchargeant un coup de canne sur une pendule qui se trouva sur la cheminée près de laquelle il e'tait ; car je n'^ignore pas , dit-il d^'une voix éteint^ par la fureur, que vous êtes avec le vicaire ; mais il le paiera de sa vie.
— Tuez-moi donc î . . . dit froidement le vicaire en ouvrant la porte du boudoir.
Ce sang-froid et Taltitude noble et imposante de M. Joseph glacèrent le marquis.
— Joseph ! s'^écria madame de Rocourt , retirez-vous !.. Et vous , monsieur le marquis , sous peine de me voir mourir , gardez-vous de toucher à un seul cheveu de sa tête !...
Le vicarrc s'^en alla lentement , sans iaisselparaîlre ni crainte ni confusion.
Le marquis , stupéfait , le regarda sortir , et, après avoir laissé échapper un mouvement convulsif de rage et d''indécision, il se retourna vers le boudoir, oii il entra. Madame de Rocourt lui dit iVoidement : — Fermez la porte , car pour votre honneur, il faut, je crois, éviter qu''on entende ce que vous avez à me dire... Puis elle ajouta quand il fut revenu :
— Que me voulez-vous?...
— Madame , sVcria le mar({uis paie et
tremblant de fureur , madame osez- vous
bien me le demander? Enfin mes yeux
sont dessillés , et je n''ai plus pour vous que les sentimens que vous méritez ! ... Eh quoi ! une créature que j^ai tirée de la misère , que ma main a fait monter au rang des plus grandes familles, qui me doit tout!... s\ibaisse, se dégrade... un vicaire de campagne!... encore, madame , si c''était un homme distingue , si une passion fondée sur un rang, des avantages
oii des qualités entraînantes, si l'Iiomme que vous aimez tant vous excusait; mais non .... vous descendez plus bas...
— Ah! ministre ou prince du sang, n''est-il pas vrai, monsieur Thorome de cour, ah! ne me forcez pas à descendre au sarcasme, monsieur le marquis ! reprochez-moi ma faute et non pas vos hienftiils, et ne vous déshonorez pas vous-même.
— Ah! je me déshonore! reprit M. de Rocourt , ah! cVst moi qui me déshonorç, répétait-il en se promenant a grands pas dans le houdoir.
Joséphine, muette, pâle, interdite, n''osait ouvrir la bouche; elle sentait que toutes les apparences Taccusaient , et que, pour se justifier de cette imprudence , il fallait, au bout de sa carrière, avouer la faute de sa jeunesse devant un homme qui , s''apercevant qu''il avait été trompé dès le premier jour de son mariage, ne la croirait peut-être plus !... Elle se laissait donc accabler, parce que sa fierté,
- 102 — son amour maternel , une fouie de considération, le lui commandaient impérieusement.
— Eh bien , madame , continua le marquis en croisant les bras et en s*'arrêlant devant elle; eh bien ! a tout cela, qu''avez-vous a répondre ?. . .Rien , rien ! . . . Ah ! dès aujourd''hui je deviens un maître , et vous connaîtrez jusqu''oii peut aller ma colère ! — liépondrezvousi" sVcria-t-il.... Le marquis ne put rien ajouter , la fureur Tétouffait. Madame de Rocourt se leva, se mit devant sa psyché, et rétablissant le désordre de sa coiffure, elle dit tranquillement et sans regarder son mari :
— Que voulez-vous que je réponde a un homme qui s'*abaisse jusqu''a épier sa femme? Vous partez pour A... y, du moins vous le dites , et monsieur se cache î ... Un grand personnage!... un pair de France se cacher!... Est-ce la diplomatie qui vous a appris d''aussi nobles ruses?... ajouta-t-elle avec un léger sourire qui couvrait tout son embarras.
— O comble d''infamie!... Comment, ma-
dame , dit le marquis en saisissant avec force le bras de sa femme, comment, vous osez plaisanter dans un pareil moment! Il y a dans tout ceci quelque mystère que je ne puis pénétrer; je me suis abusé sur vous depuis vingt ans.
— Monsieur , interrompit-elle , contenez Tardeur de vos caresses ! voyez.... et elle lui montra son bras , sur la peau douce duquel les doigts de M. deRocourt étaient marqués. Il eut un mouvement de regret, mais il continua:
— Comment ! vous osez me reprocher ma ruse , et la vôtre , . . . perfide ! . . .
— La mienne, reprit-elle, jamais je ne me cache... Vous n^auriez ce matin demandé ce que je comptais faire , je vous Taurais dit. Et le visage de Joséphine semblait calme.
— Vous auriez avoué que vous attendiez ce prêtre de Fenfcr?. . .
— Assurément ondit-elle.
— Eh bien , je mettrai votre franchise a répreuve... Lui avez-vous écrit !\.. demanda le marquis en la foudroyant de ses regards.
— Oui.
— Cest vous qui lui avez dit de venir?...
— Oui,... cent fois oui, monsieur!... et je ne puis me passer de voir ce Jeune
homme Enfin, dit-elle avec dépit, je
l'aurai , chaque jour, a toute heure , sans cesse à mes cotés!... Reprenez vos dons, votre luxe... je m''en irai avec lui, loin, bien loin, seule, et je serai plus heureuse que je ne Tai jamais été... Vous m''y forcez, je vous le dis, et je n''en aurai jamais de remords.... Eh quoi ! grand Dieu ! les hommes prétendent-ils qu''un titre , une corbeille , et du latin que nous ne comprenons pas , doivent étouffer en nous tous les sentimens naturels et faire de nous un champ, une métairie, que notre contrat de mariage soit un acte de vente, que Pusufruitet la nue-propriété de cette terre conjugale leur appartiennent!... Ah! que de pleurs on doit répandre en mettant une fille au monde!... Oui , malheureuses que nous sommes, Tamour d'un mari est quelquefois aussi
cruel que son dédain. Hélas î notre bonheur dépend donc d'un regard, d'un geste! Ma foi, je ne veux plus de la vie , elle est trop pesante avec ces conditions ! . . .
Le marquis, poussé a bout par ce déluge de paroles , s'écria : — Madame , madame î vous me faites mal!... j'étouffe!... et il s'avança sur Joséphine avec une sombre fureur; il lui présenta les mains de telle manière qu'elle crut, en voyant sesycuxétinceler,
qu'il venait la tuer : une peur glaciale s'empara d'elle.
Monsieur !... cria-t-ellc , au secours !...
au secours ! Ah ! . . .
— Qu'avez-vous , madame , je viens vous dire adieu... En disant cela il était pâle et tremblant.
Non , monsieur le marquis , c'est a moi
de partir. Mademoiselle de Yauxcelles trouvera un asile chez son cousin le duc d'Ivrajo ; cette malheureuse créature a des amis qui ne
Ja soupçonneront pas et qui sont encore assez puissans, je pense!...
Elle se leva avec dignité, et, faisant quelques pas , elle se retourna , regarda le marquis , et lui dit :
— Vous m''aimez encore, M. de Rocourt, je le vois... Je ne vous dirai pas que je vous aime, si, malgré toutes les apparences, il n'est rien de tout ce que vous croyez... Non... je me tais!... adieu!>.. je vous attends.
— Joséphine ! . . . et le marquis se jeta à ses pieds, je t''en conjure, un mot, un seul!... mon cœur en a besoin, une seule parole!... j'ai besoin de te croire vertueuse î...
— Ceci, dit- elle en riant et en caressant doucement le front de son époux , ceci devient un peu moins marital !... Voilîi des formes au moins!... Fi donc, monsieur! relevezvous : je ne suis digne que d'horreur... une mallicurcusc, tirée de la misère! Cependant, monsieur, je me nommais alors mademoi-
selle de Vauxcelles !.. vous Tavez un peu oublié 1 . . .
— Ah ! je Tai oublié, dit le marquis avec un reste de dépit , mais , vous aussi ! . . . reprit-il, tenez 1... et il présenta à sa femme la lettre interceptée... Elle la prit et se mit à rougir. . .
— Ah !... vous rougissez encore !... dit- il avec un sourire sardonique...
— Je rougirai toujours pour vous , répondit-elle, et... pour moi! Car je verse des larmes de sang sur mon erreur d'un moment quanta ce jeune prêtre !... Lorsque j'^écrivis cette lettre , M. le marquis, je croyais aimer, je Tavoue , le vicaire.
— Et maintenant ?. . .
— Je Paime encore , dit-elle , en regardant M. de Rocourt avec la plus vive expression de tendresse... En vérité, il faut convenir que nous sommes entourés de gens bien méchans!.. Qui vous a remis celle lettre ?...
— Joséphine!... j\ii promis... je dois...
— Allons , je veux le savoir, dit-elle d'un Ion de maîtresse; m''aimez-vous?... dites-le?
— Jonio ! . . . qui. . . Tintercepta , me. . .
La marquise se tourna vers le ruban de la sonnette , le tira légèrement et sans aucune marque de colère. Marie arriva.
— Marie , dit Joséphine , que dans une demi-heure Jonio sorte du château , il n'est plus au service de M. le marquis , et s'il ose paraître devant nous, apprenez-lui que je me chargerai de son logement.
— Quant a vous, monsieur, sans que vous le demandiez , je vous accorde le pardon de vos outrages : les rôles sont changés, et c'est à moi d'implorer mon pardon.
Aussitôt Joséphine se mit à genoux avec cet air d'obéissance qui rend une femme si touchante ; elle regarda douloureusement M. de Rocourt stupéfait, qui s'assit; quelques larmes roulèrent dans les yeux de la marquise , elle soupira^ puis elle dit d'une voix plaintive :
— Il faut en finir, M. de llocourt , je vous
dois la vérité ; je ne vous demanderai pas le secret : vous le garderez , i''en suis sûre...
— Relevez-vous, Joséphine , dit le marquis surpris.
— Ah! dit-elle, cette attitude est la seule qui me convienne...
— Mais que voulez-vous dire ?
— Monsieur, reprit -elle, vous n'avez pas oublié, sans doute, la mélancolie dont j'étais accablée a l'époque oii je vous connus , et pendant tout le temps que vous me f ites la cour? ( Le marquis inclina légèrement la tète). Alors, ne vous ai-je pas longtemps refusé ?. . .
— Oui...
— Cette souffrance que je vous ai tue , n'at-elle pas duré long-temps... vous a-t-elle inquiété?...
— Beaucoup.
— Je vous en remercie , répondit-elle avec im sourire.
— Joséphine!...
— Monsieur, dit-elle avec une répugnance
invincible et en versant un torrent de larmes, j''avais commis une faute dont je ne vous ai jamais instruit.
Le marquis à Taspect de la douleur de Joséphine sentit des pleurs inonder ses yeux : il la regarda fixement.
— Monsieur... cette douleur était causée par la mort prétendue de mon fils.
— Un fils î... un fils!... s''écria le marquis ému en parcourant la chambre comme un fou, vous aviez un fils !.. . avant mon mariage !
— Grand Dieu ! cria la marquise en tombant a ses pieds ; bonté céleste ! il ne m'accable pas!
— Moi iVcabler ?... dit M. de Rocourt en prenant Joséphine dans ses bras et la serrant contre son cœur. Ma Joséphine!... et il la couvrit de baiserr.
— Ce fils. . . c'est le vicaire ! . . . ( Le marquis s'assit, et, stupéfait, attira sur ses genoux sa femme qui épiait avec le soin d'une mère les moindres moUvemcnsde la figure de son mari).
On a tout fait pour le perdre , on Ta envoyé dans les Indes!.... le hasard, ou plutôt la Providence , Tout ramené aux lieux où il fut nourri et sous Toeil de sa mère... Trompée par la nature, je Paimai... je crus Taimer d'*amour !... Maintenant... c''est mon fils î...
— Et son père... est M. de Saint-André, Tévéque... ajouta le marquis.
— Silence! monsieur, silence!... gardez qu''un mot de votre bouche ne trahisse un pareil mystère... de la discrétion... et elle embrassa son mari.
— Je le jure, Joséphine! Pendant longtemps le silence régna : enfin, le marquis, regardant sa femme avec ivresse , lui dit : -— Tu m''aimes donc toujours?...
— Oh oui! répondit-elle.
— Eh bien , dit le marquis doucement , nousn''avons point d''enfant...
Une joie céleste inonda le cœur de la pauvre mère. — Eh bien? demanda-t-elle avec anxiété.
— Eh bien , continua le marquis , nous adopterons Joseph , il aura mon nom , j'obtiendrai du Roi qu'ail me succède dans ma pairie , et il sera riche , car Févèque Ta institué son légataire universel. Ce jeune homme est bien de sa personne , reprit le marquis , il a de la fierté , il est instruit , il arrivera a tout.
— Frédéric ! ah ! tu me fais mourir de joie ! ... Et la marquise évanouie laissa tomber sa tête sur le sein de M. de Rocourt attendri.
— Je sens que j''aimerai ton fils!... Cette parole douce et les caresses du marquis rendirent Joséphine a la vie.
— Et moi , dit-elle , je bénirai cet événement; mon existence maintenant sera complète. Le pauvre enfant venait me raconter ses malheurs! Frédéric, dit-elle avec gravité, songez que le vicaire ignore qu'ail est mon fils, que j'ai juré de ne pas Ten instruire ; promettez-moi do garder le secret jusqu'à ce que
monseigneur soit mort, el même jusqu'à ce que nous Payons adopte.
— Tu ne jouiras donc qu'en secret de ton bonheur...
— Il le faut, dit-elle en soupirant, il le faut pour son propre intérêt et pour son avenir !
— Ah! que je suis heureux! s'écria M. de Rocourt.
La conclusion de cette scène qui avait mis tout le monde en émoi , surprit les habjtans du château
LR VICàIRE. II.
Grandeur d'âme de Joseph. — 11 quitte Auloay-le- Vicomte. — Comment l'abbé Frelu fut cause qu'il acheta une chaise. — II retrouve un homme de coEûaissance. — Il apprend que Mélaaie n est pas sa sœur.
Pendant que cette scène avait lieu dans le boudoir de la marquise , il s'en passait une autre àii presbytère. Le jeune prêtre ^ en retôurnarit a pas lents chez le curé , fit d''austères re'flexions.
— Eh quoi ! s''élait-il dit , Tamour de madame de Rocourt n''estpas éteint, chaque jour il se réveille , aussi violent que cehii de Mé-
lanic. Ma présence Texalte continuellement, et j''aurai ainsi causé le malheur de deux personnes... il semble que mon infortune soit contagieuse!... Allons, je dois quitter ces lieux... pourtant ce pays me plaisait, et j''espérais y mourir...
Lorsqu'^il fut devant la grille , il jeta un coup - d'^œil sur le parc , sur les ruines de Tancien château, il poussa un soupir, et dit :
— Je vais abandonner tout cela , la fatalité me sépare de tout ce que j''aime... Puis, en pensant à sa chère Mélanie, il s''achemina lentement vers la demeure du bon curé...
Marguerite , en lui ouvrant la porte , fut frappée de la figure altérée du jeune prêtre.
— Qu''avez-vous , monsieur ? s''écria-t-elle. — |Rien, rien , ma bonne Marguerite.
M. Joseph de Saint-André se dirigea vers le salon , il y entra doucement et s''assit auprès de M. Gausse qui lisait son bréviaire , c'csta-dire qui en faisait crier toutes les pages en les passant en revue avec son pouce , devoir
^ 117 — qu**!! remplissait consciencieusement tous les soirs.
— Eh bien , mon ami , cju^est-ce qui vous pique ? vous êtes encore plus triste qu''a l'ordinaire ; tuez - moi donc votre chagfrin avant qu'il ne vous tue ! . . .
— Hélas ! mon vieil ami , vous m'avez te'moigné de Taffection, j'ai besoin d'un avis.
— Vous dites d^or, un bon conseil vaut...
— J'entends du bruit , dit le vicaire , interrompant un des proverbes favoris du curé.
— Mon cher vicaire , reprit M. Gausse à voix basse en se penchant vers l'oreille du jeune homme ; c'est Marguerite qui a toujours trouvé qu'on avait tort de se plaindre de ce que les portes ne fermaient pas bien , la Providence ayant permis ce petit inconvénient pour la plus grande commodité des servantes... 11 serait plus facile de tirer une lettre-de-change de la Gascogne et du Limousin , que de l'empêcher de connaître ce qui se dit... Aussi , lorsque je discute quelque chose d'important,
j'*ai coutume de Tappeler et de lui recommander le secret ; en la piquant d''honneur on arrête sa lang^ue.
— Eh bien, parlons h voix basse! dit le vicaire.
— La pauvre fille va se damner 1 répliqua le curé avec un accent de bonté , et pendant quinze jours elle m'assassinera pour connaître ce dont il aura été question.
— Qu'acné entre, s'écria Josepli.
]\Farguerite était entrée ! . . .
— Monsieur, reprit le vicaire , il est certain que madame la marquise de Rocourt m''aime. . . A ce mot , Mai^guerJle s''approclîa du vicaire, et le curé le refçarda d^m air étonné.
— Vous ne faites que de vous en apercevoir ? s''écria M. Gausse.
— il y a quelque tempg que je le sais, reprit {gravement M. Joseph , mais j'ai cru que cette passion se guérirait; je vois au contraire que chaque jour elle aujçmcnte , et que i»actame de Recourt la préseiUe sous divers ^-
pects pour se tromper elle-même peut-être. '
M. le marquis est plongé dans une profonde
affliction , je suis cause de son malheur... Je
, dois le faire cesser !
,— Certes, s''écria le curé , c''est ne pas être homme que de causer volontairement Pinfortune de notre semblable , il y a la -haut quelqu''un qui récompensera les âmes compatissantes, et il est écrit que ie corps sera admis à partager cette récompense.
— Alors , M. Gausse , je vais vous quitter.
— Me quitter ! s''écria M. Gausse. Oh I mon enfant, Ton sait où Ton est, Ton ne sait pas oïl Ton va ; que vous ai-je fait pour m'abandonner? Puis-je vous suivre, moi ? où la chèvre est liée il faut qu'acné broute ! restez , mon ami , restez.
— Oh, non! je dois m''en aller, et sur-lechamp encore ! Ce n'est pas par crainte , au moins! s"'écria-t-il d'un visage enflammé. Si vous voyez M. de Rocoart , dites-lui que Tlioimnc cache sous Thumblo soulane du vicaire nere-
doute personne , et que le sentiment de mes devoirs m'a seul déterminé à -partir!... En disant ces paroles, le jeune vicaire s'était levé, et courait à son appartement : il y prit le portrait de Mëlanie , son manuscrit , ses papiers, et redescendit.
— Mon cher enfant , s'écria le curé les yeux pleins de larmes , que deviendrai - je , que deviendront les malheureux. !
— Je leur laisse un père.
— Mon cher ami , vous abandonnez un pauvre vieillard qui se réjouissait de savoir que vous lui fermeriez les yeux... Je vous aimais , Joseph ! . . . Ainsi donc , ce vallon , cette campagne , cette habitation modeste...
— Il faut dire adieu a tout cela ! Monsieur, reprit-il après un moment d'attendrissement, je vous laisse mes livres , et c'est une faible marque de ma reconnaissance.
-^ Ah ! s'écria le curé , je ne monterai jamais chez vous , je n'aime pas les tombeaux.
— Vieillard ainial»lc et simple , dit le
vicaire ému, et vous aussi, vous êtes de rAmérique!,,.
— Pauvre jeune homme ! soyez heureux ! . . . Et pour que je puisse vous servir a quelque chose , gravez dans.votre souvenir que Ton n''est jamais criminel en obéissant à la voix de la nature.
Le vicaire regarda le curé avec élonnement. M. Gausse leva péniblement sa jambe de dessus le tabouret oii elle était posée , et se servant du bras de Joseph , il réussit à se mettre debout. — Allons , mon enfant , je veux vous conduire aussi loin que je pourrai... Allez, votre dévouement, la bonté de votre cœur, m''ont touché.
— Monsieur, dit le jeune homme, et vous, Marguerite , promettez-moi de ne jamais ouvrir la bouche sur moi ! de ne dire à personne que je suis parti... avant deux jours... car alors, je serai loin, ajôuta-t-il avec un sourire sombre et sardonique. Si Ton vient, me de-
mander , trouvez €|uelque prétexte , que je suis en course , indispose ,'que sais-je?...
— '■ Nous vous le promettons , dirent le curé et sa servante.
— Adieu, Marguerite, dit le vicaire d''un air affable qui fit tressaillir la pauvre fille.
3larguerite , Poeil en pleurs , suivit longtemps le jeune prêtre en admirant sa belle taille , ses manières nobles , qui contrastaient avec la de'marche pesante et Pair de bonhomie de M. Gausse. Les deux prêtres se dirigèrent vers la route d''A...y; et lorsque le cure eut dépasse le village d^me centaine de pas , il embrassa le jeune fugitif avec cordialité , en lui disant :
— Adieu ! soyez heureux ! . . . Puis, s\isseyant sur une pierre, il regarda M. Joseph s''éloigner à grands pas. Il fallait que M. Gausse lïit bien profondément ému pour ne pas avoir dit «n seul proverbe.
Lorsqu''il revint au presbytère , quelques larmes coulèrent sur ses joues ; et en voyant
Marguerite , il dit avec un accent de douleur : «Nous sommes seuls ! « puis, se raltachant à Pesprit des vieillards qui voient d^m coupd''œil tout ce qui les atteint dans les moindres détails , il s''ëcria : « Qui me fera mes prônes ? »
— Monsieur, répe'ta la servante , la langue me démangeait de lui dire que je le croyais fils de madame de Recourt et de révèque , et qu''alors, il n**est pas le frère de mademoiselle Mclanic.
— Ah , le malheureux ! s^écria le curé , qui tomba dans une rêverie profonde.
Cependant, noire héros s'avançait rapidement, et il arriva bientôt a Vannay.
En traversant le village il marcha plus lentement.
— Que le diable emporte le prêtre ! s'écria im homme qui , les bras croisés , regardait , du seuil de sa porte , les deux côtés de la route alternativement, regard qui dénotait un aubergiste.
Le jeune prêtre leva la tète en croyant que celte exclamation s'^adressait à lui.
— Et que vous ai-je fait? demanda -t- il à rhôte.
— Rien , lui répondit brusquement ce dernier. Cette réponse convainquit le vicaire que l'exclamation ne le concernait pas. Alors , il s'aperçut que la maison devant laquelle il se trouvait était une auberge , il y entra en disant : — Allez , mon ami , je vais vous prouver qu''il ne faut pas envoyer tous les prêtres au diable. L'aubergiste se dérida en voyant qu'au moins il aurait un voyageur.
— En vint-il dix ! s'écria-t-il tourmenté par son idée, tout cela n*'cmpêchera pas que Pabbe Frelu ne confesse ma femme tous les quinze jours ! mais aussi , la première fois , je lui donnerai une terrible absolution !
L'intention de Joseph était d'acheter à Vannay une voiture quelconque pour aller en poste , et il regardait dans la cour s'il n'y verrait pas quelque chose qui ressemblât à
cela. Il y avait effectivement* une chaise de poste (si tant est que cette ruine en méritât le nom), gisant sous un hangar. Comme il n'entrait guère dans Tesprit de Faubergiste qu'un jeune prêtre eût besoin de voiture , il lui dit :
— Il faudra que je la brûle quelque jour, elle n'est plus bonne qu'à cela, et elle me rappelle trop souvent la plus grosse des pertes que j'aie faites; en tout cas, j'en pendrai le brancard dans la salle, pour qu'a chaque instant je me souvienne des cent écus que j'ai perdus , et de prendre garde à la solvabilité des voyageurs : ce souvenir la et ma femme , ce sont deux fiers points de côtés.
— Elle ne vous a coûté que cent écus ? dit ■ Joseph.
— Oui, répondit l'aubergiste, mais ma femme m'a coûté bien plus cher, et elle ne vaut pas mieux.
— Vendez-la moi ? répliqua Joseph.
— Ma femme ou ma voiture? demanda Tau-
bergiste en poussant un gros rire. ' — Je parlé sérieusement, répondit le vicaire : voulez-vous me vendre cette mauvaise cariole dont vous paraissez faire si peu de cas ? L''aubergiste poussa un grand soupir, et il aurait voulu reprendre ses paroles. — Je ne ferai donc que des gaucheries ! marmota-t-il. Joseph examina la chaise.
— Allez , monsieur , voila des roues qui iraient encore jusqu^n Russie ; le maréchal m''en offre deux cents francs. Mais c'*est dommage de détruire. . . la caisse est bonne, et on ne fabrique plus de voiture comme cela... c'est du vieux temps oii l'on travaillait en conscience ; quel drap ! quand il sera brossé ! le cuir est vieux , j''en conviens , mais on peut rhuiler.... et le noircir : donnez -moi huit cents francs et je vous la vends.
— Mais, mon cher, elle ne vous coûte que cent écus.
— Oui, monsieur, vous a\ez raison, mais il y a dix ans que mes cent écus dorment.
— Je vous en donne cinq cents francs, dit Joseph , à charge de la remettre en état de servir. ,
— Que ma femme fasse ce qu'elle voudra auiourd*'hui... s''e'cria Taubergiste enchanté , je ne m'en formaliserai pas. Il se mit à nettoyer la voiture ; et , pour ne pas tromper le vicaire , il tint conseil avec le charron , qui décida que la chaise pouvait encore aller.
Joseph fut obligé de rester deux jours à Vannay, car la voiture se raccommoda lentement , et la belle hôtesse fit Faimable auprès du vicaire.
— Encore , si c'était un prêtre comme celui-là, disait son mari , mais TabbéFrelu..; qu'il ne revienne plus, au moins.
— Et ma conscience? disait sa femme.
— Je m'en charge, répondait-il.
Enfin la voiture fut restaurée , et Joseph
s'avança vers A y au grand galop, car
l'aubergiste avait prévenu le postillon que l'étranger ne regardait pas l\ la bourse.
Pendant que le vicaire s'enfuyait , le mar quis et sa femme brûlant tous deux du désir de revoir leur fils , avaient dépêché Marie vers le presbytère. La nourrice arrive , et , sur la porte , elle trouve Marguerite qui , les bras croisés, agitait mélancoliquement son trousseau de clefs.
— Bonjour, mademoiselle Marguerite.
— Bonjour, madame Vernillet , vous voila donc de notre côté. Par quel hasard...
. — Je viens de la part de M. le marquis et de madame, inviter M. Joseph a passer la soirée au château, ce soir... tout de suite !
— Ah , M. Joseph ! reprit l'astucieuse servante qui se sentait sur son terrain lorsqu'il s'agissait de dissimuler ; il paraît qu'il est bien ancré chez vous! il va devenir cardinal , ce jeune homme-la ! Ses gouvernantes seront heureuses... Et madame deRocourt, comment va - 1 - elle ? et votre Michel , et vous ? qu'y a-t-il de nouveau de vos côtés ? Jonio est renvoyé, Leseqm'a dit cela... C'est une fine
mouche que le maître d''école... il m'a dit que c''e'tait poiu* une lettre.... interceptée ; ah! voila ce que c''est que de trahir des maîtres. Comment une chose comme celle-là peutelle entrer dans la tête d^m honnête homme. . . Marie profita d^in soupir de la gouvernante pour glisser rapidement :
— Youîez-vous dire à M. Joseph que monseigneur et madame Fattendent ?
— J''y vais ! — Marguerite monta et redescendit. — M. Joseph n''y est pas!... je le croyais encore chez lui... mais, non ! Je ne Pai pas vu sortir... Ah ma chère amie , on a tant de mal dans nos états... je suis seule ici... c''est la cuisine, les chambres. Deux hommes î . . . c'est quelque chose ! . . .
— Adieu , mademoiselle Marguerite. . .
— Mais je m'en vais vous reconduire... et la gouvernante parla jusqu'à ce que Marie fût arrivée à la grille.
Le marquis et sa femme ne furent pas satisfaits de la réponse de la nourrice , et le
soir se passa sansqu''ils vissent le jeune prêtre. Le lendemain Marie fut renvoyée avec une lettre.
— Je m''en vais la lui remettre dit
Marguerite. Le marquis attendit la réponse : il n''y en eut point. Troisième voyage de Marie,
. et cette fois la gouvernante dit confidentiellement et a voix Lasse , que M. Joseph était malade. Madame de Recourt, alarmée , s''acHemina elle-même avec Marie, et elle courait dans Pavennc , îorsqu\m homme habillé de noir, et tortillant un chapeau qui paraissait de bois tant il était dur, se présenta devant madame de Fiocourt.
— Si madame la marquise me permettait
infandum renovare . dolorem , de vendre la mèche.
— .Te n*'ai rien, mon cher... cl elle marcha encore plus vile.
— Vousn^Ucs, madame j'acti/ sagiltœ, qu'A ujie portée de fusil du chàtrau, vous n'iric
pas plus loin si fas mihi loquendi, si vous ajoutez foi a mes discours.
— Adressez-vous au château de ma part ! et la marquise courait.
— Madame , dit Marie , c''esl le magister.
— Ego suTTij c''est-à - dire reçu par TUniversitë.
— Madame , dit Leseq , doli sunt, on vous trompe... decampaverunt gentes , le vicaire est parti...
A ces mots , la marquise étonnée s''arrêta tout court , et elle regarda Leseq avec effroi. — Que me dites- vous ?. . .
— Oui, madame , vulnus alit venisj cela doit vous faire de la peine ; mais ab ovo , du fond de mon école , j'ai vu Marie aller quatre fois au presbytère depuis deux jours; gallus Margaritam reperit, Marie est dupe de Marguerite, car vldi, j'ai vu, M. Joseph faire ses adieux à M. Gausse , et il s'est enfui pour toujours... ce dont je n'augure rien de bon.
— Silence , impertinent , s'^écria la mar-
quise , et prenez garde à vos paroles sur M. Joseph... s"*!! est a Aulnay, je vous...
— Ycila le aiios ego de INeptune... s''ëcria Leseq ! quelle belle traduction !
— S''iln''y est pas, je vous donne cinquante louis pour découvrir oîi il est.
— Bladame , dans deux jours vous le saurez... et Leseq courut a toutes Jambes. Dux
Jemina^ la fortune m'^entraîne ! s''ccria-t-il.
Madame de Rocourt continua sa route vers le presbytère , où elle fut convaincue par les aveux du curé et de sa gouvernante , de la ve'rité des paroles de MarcusTullius Leseq.
Nous allons quitter Aulnay-lc- Vicomte , en disant adieu au bon curé , a sa gouvernante , au respectable maire , et a toutes les autorités constituées de Fendroit , adieu aux aimables grisettes dont les noms ont paru dans les premières pages de ce livre, adieu enfin à celles que nous n''avons point voulu mettre en scène de peur de paraître trop instruit enfaisantleur portrait, il nous faut suivre les traces du jeune
voyageur. Sa chaise de poste , traince par des. chevaux aiguillonnés par de bons coups de fouet , et par les mots sacramentels que Fabbesse des Andouillettes eut tant de peine a prononcer, Tentraînait vers A... y sans qu'il s'en aperçût, car il était plongé dans une rêverie profonde. Cette rêverie fui cause (grand Dieu, si Ton voulait rechercher les causes premières!...) que le postillon voyant Findiffércnce de son voyageur, le conduisit a l'auberge où il î^vait coutunic d'enjjager chacun a descendre.
Dans la grande rue d'A y, chacun admire en passant les lettres d'or d'une vaste enseigne , où on lit : Hôtel d'Espagne ; ce fut dans celte maison renommée que le postillon fit entrer 31. Joseph. Le jeune vicaire se laissa mener dans son appartement, où l'on porta officieusement tout ce qui lui appartenait.
— Monsieur mangera-l-il: à la table d'hote ? elle est très bien servie , et un gros banquier
de Paris , arrivé depuis peu , s''y trouve on ne peut pas mieux !
— Comme vous voudrez, répondit douce^ ment le jeune homme qui resta pensif sur sa chaise. Dix minutes après le postillon monla.
— Monsieur, dit-il en chancelant, on est honnête homme, pas vrai... ou... on ne Test pas ! . . . voyez- vous que voila pourquoi. . . je vous rapporte, votre argent en or.... que je voudrais que... vous vissiez double comme moi ! . . .
M. Joseph reprit le sac qu'ail avait oublié dans sa voiture et que le postillon avait aperçu. — «Mon{jc...néral, mon père... vous penserez au . . . pour -boire de demain . . . car en conscience , j^ai assez bu aujourd''hui. La préoccupation de M. Joseph était telle , qu'ail
lui donna une pièce de quarante francs
— Vivent tous les souverains de TEurope !... s'écria le postillon , et il jeta son bonnet en Pair.
(Comment le vicaire pouvait-il entendre et
voir tout cela? il pensait à aller retrouver Mëlanie , c'*est-à-dire à aller habiter une maison voisine de la sienne , et , sans qu''elle en fut informée, a jouir tous les jours de sa vue. Il commença par commander un habit bourgeois , et comme ses cheveux avaient repoussé sur le sommet de sa tète , que sa tonsure était presqu''efface'e , il se flatta de n''étre plus pris pour un ecclésiastique.
Il était au milieu de ces réflexions , lorsqu'on vint Favertir que le dîner Tattendait : il descendit machinalement, et machinalement se plaça juste en face du gros banquier, venu de Paris depuis quelques jours. C'était im'homme qui paraissait fort riche, habillé de beau drap noir, portant du linge extrêmement fin et des bijoux de prix ; ses traits étaient fortement caractérisés, et il les rendait agréables par des soins recherchés : sa barbe toujours faite,scs cheveux plats soigneusement arrangés, ses dents d'une blancheur éblouissante , sa toilette, lesbijoux qu''il portait, enfin la grâce dont
Ja fortune entoure ses favoris, enlevaient l'espèce de crainte que son abord inspirait pour la convertir en ce respect , cette considération qu''on accorde à la richesse. 11 vint avec un hommequi semblaitètre son associé, mais dont l'haïr de déférence, la mise plus simple donnaient ridée f[u''il n''était pas sur la même ligne que le gros banquier, et que le génie matériel de Viin suivait de loin les conceptions de l'autre. Malgré le soin que prenait le banquier pour donner à ses gestes et a ses discours une certaine fleur de bonne compagnie , il trahissait à chaque instant et son défaut d''éducalion et une brusquerie innée , qui dénotaient une profession guerrière. Aussi la maîtresse de l'hôtel, ayant été jadis dans la bonne société, et déchue par suite de malheurs, s'a percevant que le banquier et son compagnon cherchaient à déguiser qu'ils n'élaient que de grossiers parvenus, s'amusait d'eux et riait sous cape.
— Votre évcquc est-il bon enfant , demanda
-„ Ï37 — le banquier, et me fera -t- il payer la convenance en me vendant sa terre?... s''il apprend qu''elle est voisine de la mienne , il va m'écorcher, comme un vaisseau marchand pris par un corsaire , qu''en dites-vous , grosse mère P
A ce son de voix , Joseph lève brusquement la tête et cherche à se convaincre de ses soupçons. Il vient d''entendre Argow; mais à Taspect de tout ce qui déguise le matelot, le jeune vicaire hésite.
— Monsieur a servi sur mer?... demandat-il au banquier. Ce dernier regarda le jeune prêtre, et, l'examinant avec une inquiétude qu''il dissimula sous un léger sourire , il répondit brièvement : — Non , monsieur.
A cette dénégation , le vicaire surpris , regarda Argow (car c''était lui) avec plus d"'attention , et il ne put s''empécher de penser qu^il avait devant les yeux le chef de la conspiration qui éclata dans le vaisseau de son père. Cependant Argow^ montra tant d'assu-
rance en fixant Joseph , que ce dernier n'osa persister dans ses soupçons , en songeant aux caprices de la nature , et en examinant toutes les circonstances par lesquelles le farouche matelot de la frégate la Daphnis aurait pu être transforme en un riche capitaliste de la Chaussée-d'Antin .
— J'arrive a temps , car on dit que le bon homme fait ses paquets , mais j'ai déjà parlé, ce matin , a son homme d'affaires , et ce soir je vais signer l'acte de vente.
— M. de Saint- André n'est pas encore à la mort , reprit l'hôtesse.
— Non , reprit Argow , il ne m'a pas paru flambé , ce garçon la !
— Il porte un nom que vous devez cfonnaître!... dit Joseph avec ironie , et en regardant Argow d'un air inquisiteur.
— Sur mon honneur, jeune homme, répliqua Argow en s'échauffant, vous avez juré de vous mêler de mes affaires; mais n'y mettez pas trop le nez... je ne suis pas le prince com-
mode!,,» il me semble qu''en bonne compagnie, on n'est pas si curieux ! . . .
— Si c''élaitlui î . . . murmura Joseph , comme je vengerais mon père î ...
— Parlez haut!... mon ami, j''aitne qu''on s'explique , et si M. Maxendi , votre serviteur , vous doit quelque chose, apportez viotre quittance.... il va vous payer.
— M. Maxendi n'a rien à moi que je connaisse !.. . reprit le vicaire , et je vous pre nais pour un matelot nommé Argow ! . . .
-— Un matelot !.. . s'e'criale banqjuier
je ne distinguerais pas un mât de misa ine d'avec un beaupré ; que l'on me donne la cale sèche si je sais ce que c'est qu'un hunier, un tillac, une dunette , un entrepont ou une éqoutille; . . . j'ai toujours demeuré rue de la Victoire, et je n'ai navigué que sur l'eau de la Seine ; quoique ces mariniers-la ne sachent pas grand' chose , et que leurs bateaux à vapeur ne valent pas un bon sloop fin voilier qui manœuvre sous pavillon indépendant , et coui't sus à tout
-„ 140 — le monde î , entre les deux tropiques , n^est-ce pas,Wernyct? cependant nous nous sommes confiés a .leurs coquilles de noix , pour aller a Saint-Cloud. A propos, grosse mère , vous avez oublié le punch au rack, hier soir!... c'est notre lait , à nous ! ça rince le gosier mieux que vos tisanes.
— On voit que ces messieurs viennent de Paris, et sont lancés danâ ce qu''il y a de mieux, car la mode, le grand genre est, en effet, de se rincer /'<? gosier après le bal.
-^ Vous riez, grosse mère, prenez garde qu''on ne vous radoube!... comme une jolie frégate qii''un trop gros rcsciF a fendue !... A ce mot , Argow et son compagnon lâchèrent un gros ri;re qui fit rougir Thôtesse.
— Est-ce que ces messieurs doivent voir monseigneur Tévéque ce soir?... demanda
Joseph.
Oui, mon cher monsieur, répliqua
Argow; cela vous arrange-t-il?
En ce moment Joseph pensa qu'ail devait
au moins î^Ier voir son oncle M. de Saint- André, et lui demander la permission de quitter son diocèse. L'amitié que ce prélat lui avait témoignée, le désir de lui présenter ses remercîmens et aussi de le prévenir qu^il pouvait venger son père, si son acquéreur était Argow, le poussèrent a aller a révêché. Enfiù , il bmlait d''apprendre de Fintendant de monseigneur si c''était réellement Argow qu''il venait de voir, et alors de dire à son oncle de faire arrêter ce matelot sur-le-champ. Il arrive a Tévéché où le concierge lui dit , qu'il y a une demi-heure monseigneur a reçu une lettre qui , malgré ses douleurs, Ta contraint de sortir, car il est monté dans sa voiture et s'est dirigé vers 3a route deN...., en ordonnant, contre son ordinaire , d'aller au grand galop.
Néanmoins , comme Joseph élait connu de tous les gens de la maison , non pas comme le neveu de monseigneur ( car l'évéque et Joseph n'en avaient instruit personne), mais comme un hpmme chéri de monseigneur , on le laissa pé-
— U2 — nétrer dans les appartemens. Le vicaire s'assit sur une chaise à côté du lit de son oncle , et il attendit patiemment le retour du prélat , auquel il venait faire ses adieux !
Le jour tombait, il faisait sombre, et Joseph, enseveli dans sa rêverie habituelle , ne prit pas garde a ce qui Tenvironnait. Deux hommes arrivèrent sans bruit.
— Oui , mon frère, puisque ton fils a échappé , disait le premier , puisqu'^il existe , je dois lui déclarer qu'ail n'est pas mon fils ! . . . Joseph est , dis-tu , dans ce département , je vais courir le voir et lui demander oîi est ma fille ?. .
Le vicaire , stupéfait, sentit tout son corps transir et brûler tout-à-coup; cependant il ■resta immobile comme une statue!... quelle découverte ! Il se tut et écouta avec attention. C'était M. de Saint-André, le brave marin qui lui avait servi de père, qui venait de parler.
— Mon frère , repartit le prélat, je t'en supplie , alleuds pour cet aveu ; attends ma mort : elle n'est pas éloignée... - '
— Comment cela pourrait-il te nuire?...
Joseph ne porte que ce nom dans son acte de naissance. Madame de Rocourt ni toi , personne n'est compromis : Joseph est un orphelin né à Vans-la-Pave'e, et voilà tout. . . tu lui laisses tout ton bien , M. de Rocourt Padopte , tout est dans Tordre ; mais quant a moi , je ne puis pas souffrir cette supercherie : j'ai essuyé assez de malhem's sans m'en forger d'autres , et tout ceci en amènerait , si cela n'en a pas déjà produit. Mon premier soin , en abordant , n'a pas été de courir a Paris ; non, je suis venu te voir, et je vais chercher ma fille par terre et par mer.
— Mais dis-moi : comment , par quel miracle te rcvois-je? car, depuis un quart-dlieure que je te tiens , la joie nous a empêchés de parler. Qui t'a pu tirer de cette île!' Ah, le wSeigneur le voulait?... Demain je dirai moimême une messe d'action de grâces pour ce miracle.
— C'est un vrai miracle , mon frère , je suis
le seul qui ait échappé à la faim, a la soif, et c'^estundes navires anglais qui ont été à Sainte- Hélène , qui , par le plus grand des hasards , est venu toucher a L... Au surplus, mes malheurs sont passés ; ce qui m''occupe , c''est de retrouver ma fille, d*'étre employé dans la marine , et de me venger de mes brigands de matelots qui ont piraté pendant trois ans , et qui sont signalés a tous les gouvernemens comme les plus infâmes scélérats î.... Ah ça, tu es bien en cour? tu pourras me servir,... car on a dû m"'oublier|: mais tout est changé!.... tant mieux pour nous ! . . .
— M. de Rocourt t'^introduira a la cour, il est presque le favori.
Le jeune vicaire était évanoui. En se réveillant de son évanouissement, il se trouva seul. En un seul jour , il apprenait que ]\ïélanie n''était pas sa sœur , que madame de Rocourt était sa mère , Tévéque son père , Thistoire <|uc la marquise lui avait racontée, la sienne. Ces nouvelles , la barrière qu^il avait élevée
entre Mëlanie et lui , tout bouleyersait son imagination; il se lève, parcourt la chambre; il voit le portefeuille du marquis de Saint- André ; il Touvre et lit Tacte de naissance de Mélanie , Pacte de dcccs de sa mère. Une idée vague que ces pièces lui seront utiles s'empare de son esprit, il entrevoit Mélanie dans le lointain comme sa possession ; il s''empare^de ces pièces, dans le but de prouver à sa sœur qu*il peut '.Paimer sans crime ; puis il sVchappe par Tescalier dérobé. 11 court, il vole, il arrive a son hôtel , et fait demander des chevaux de poste , il veut partir dans six heures ponr Paris, il veut revoir Mélanie : il n^'y a dans son âme qu''une seule idée , c''est Mélanie , c''est cette amante, pure , douce , tendre , fidèle , c'est cette sœur chérie. A voir les mouvemens délirans du jeune prêtre, on le croirait en proie a une aliénation mentale.
L'hôtesse et tous ceux qui Tenvisagent se regardent avec étonnement , et parlent entre eux du changement soudain qui s'est opéré i.K vrrAn?». M. ^ '•
^ 146 — dans le visage et dans les manières d'un homme qui , au premier abord , avait paru si froid , si se'vère , si tranquille. Son délire était tel qu'il ne pouvait même pas prononcer un mot. Aussi , il est impossible de rendre les millions de pensées qui envahirent Timagination du vicaire depuis qu'il venait d'apprendre qu'une barrière imaginaire l'avait seule séparé de sa chère Mélanie. Il tira de son sein le portrait de son amante , et le couvrit de baisers enflammés. Une ligne de plus dans son exaltation, un degré d'activité de plus dans sa pensée, et il devenait fou. Accablé par cette nouvelle , qui donnait a son existence une face toute différente , il se jeta sur son lit et s'endormit profondément.
Argow à l'Évéché. — Il est reconnu. — Dangers de Mélanie. — Projets du pirate.
Pendant que Joseph donnait» il se passait a révèchë une scène dont il est bien à regretter qu'il n'ait pas été témoin, car il aurait été instruit du danger que courait sa chère Mélanie.
Argow-Maxendi et Vernyct son complice, après avoir coulé à fond plus de cent hàtimens marchands de toutes nations, échappèrent
cl''une manière miraculeuse à la mort que la justice humaine leur préparait aux Etats-Unis, et voici comment : Argow et Vernyct furent pris par un vaisseau américain; conduits à Charles-Town, on les condamna à être pendus avec deux cents de leurs complices ; ces pirates, riches de plusieurs millions, ne purent se sauver, paFce qu'eaux Etats-Unis rien ne peut arrêter le cours de la justice. Alors les Anglais assiégeaient Charles -Town ; les forbans, honteux de mourir par la corde , firent demander a former un corps franc qui se battrait toute la journée contre les assiégeans , et ils engagèrent leur parole qu'*aussitôt le siège levé , ils reviendraient (c'est-adire les vivans) se reconstituer prisonniers; ils comptaient tous mourir les armes à la main *.
Cette bizarre proposition fut acceptée.
Argow enrégimenta ses hommes , les harangua , les enivra : à toute heure , ils sortent ,
* Lr' fait est historique, ( iS'ote rie T Éditeur.)
— I Ad — attaquent les assiëofeans ; aussitôt qu'une batterie est établie , ils courent la prendre et Tenclouent, et ces enragés corsaires, se présentant avec audace devant les batteries, profilaient du recul des canons qui tiraient sur eux pour monter par Tembrasure , et s'emparer des pièces. La peur de mourir pendus leur fit opérer des miracles.
Alors , la furie avec laquelle ils attaquèrent les Anglais forcèrent ces derniers à lever le siège; et les autorités, convaincues que la ville aurait été prise sans le secours de ces hardis foi bans, accordèrent la grâce aux trente qui revinrent loyalement reprendre leurs fers lorsque le siège fut levé. Parmi ces trente étaient leur chef Argow et Vernyct, son lieutenant, qui vivaient encore. Celte leçon fut assez forte pour déterminer le farouche corsaire à songer a passer une vie tranquille. Il se déguisa pour tâcher d'^cchapper a la justice de chatjue gouvernement, au commerce duquel il avait fait le plus grand tort, et il réu«îsità gagner Paris
-^ 150 — avec sa fortune : Ta il changea son nom en celui de Maxendi , et il goûta les douceurs du repos. Nous saurons bientôt la suite de ses aventures.
En ce moment; il était à A.... y pour acheter une terre que TeVècpie voulait vendre. Cette terre, qui se trouvait près de la sienne, le rendait possesseur unique d'une vaste forêt au bord de laquelle s'élevait son château de Vans-la- Pavée. Il avait déjà eu plusieurs conférences avec rhomme d'affaires de Tévéque , et, pendant que notre vicaire dormait, il s'acheminait a l'évéché pour signer le contrat.
Lorsque l'évéque et son frère quittèrent la chambre oîi Joseph s'était évanoui , ils se rendirent dans un petit salon oîi Monseigneur avait ordonné de servir un souper friand pour fêter l'arrivée et l'heureux retour d'un frère qu'il croyait mort . M. de Saint- André l'aîné se mit k table à côté de l'évéque , et sa première parole fut :
— Et par quel hasard as-lu revu ton fils ?
— Je ne Tai jamais questioané , de peur que ma tendresse pour lui ne se trahit, mais il paraît qu^il a essuyé de grands malheurs : il est venu au séminaire il y a im an et demi environ, et j'ai obtenu des dispenses pourle faire prêtre.
'— ïlest prêtre ! sV'cria le contre-amiral avec un geste d'*effroi.
— Eh bien ! qu''as-tu ? demanda révéque.
— Hélas! répondit le marin, vois que de malheurs notre arrangement a causés î ton fils aimait Mélanie , il doit la croire sa sœur, et de désespoir il se sera fait prêtre!.. Je les aurais unis. Maintenant, je te demande en grâce de laisser Joseph dans son ignorance , de tâcher d''avoir de lui le nom de la ville où demeure Mélanie, et sur-le-champ , car demain je veux repartir voir ma chère fille! il ne Tépousei-a jamais , il ne le peut plus. Ah ! que Mélanie doit être belle! quel charmant sourire elleme jetait, ainsi qu''à son frère ! avec quelle joie je voyais que Joseph pouvait être digne d'acné et devenir unhomme distingué! . . .ïoutest dit, mon frère.
■— 152 ™ Mais que d''événemens ont pu me changer Mëlanie!... Joseph a-t-il suivi sa sœur?... Ah! quelle cruelie incertitude !
Ces paroles ëdairèrent le père de Joseph , qui, devinant le secret de Tinfortunedesonfils, ressentitun vif chagrin. Il y eut un moment de silence , pendant lequel Tévéque , les yeux attachés sur le papier vert de la salle , pensait s''il aurait des protections assez puissantes pour faire casser les vœux de Joseph par le jlape, chose presque impossible, lorsque tout-à-coup, un des domestiques de Tévéque, entrant pour servir, demanda à son maître si Monseigneur avait vu M. Joseph, le vicaire d*'Aulnay-le- \icomte.
— Est-il ici ? s'^ëcria M. de Saint-André.
— 11 doit y être, répondit le domestique.
— Mon fivre, continua le contre-amiral, vois-le! fais-le demander! mais qu''il ne mV perçoive pas, qu'il me croie toujours son père!,.. Puisqu'il est prêtre, nous ne lui de«
couvrirons le secret de sa naissance que lorsque j''am*ai marié Méianie.
— Patience, mon frère, répondit Tévéque, tout n'est pas perdu .
On chercha partout le jeune vicaire; le concierge avertit enfin qu**!! était sorti , après avoir attendu Monseigneur.
— Puisqu^il est à A.... y, dit Tévéque ason frère , demain matin tu sauras où est ta fille : je ferai demander Joseph , il m''en instruira.
Comme Monseigneur achevait ces mots , on vint Tavertir que Pacquéreur de sa terre venait d''arrivcr ; il ordonna qu'on le fît attendre dans la pièce voisine.
— Comment, mon ami, dit M. de Saint- André , un homme qui nous apporte sept ou huit cent mille francs, un million, mcrile bien Thonneur de se mettre a table avec nous.
— Faites entrer, dit alors Tcvèque à son domestique, et mettez deux couverts, car ils i^ontdeux, je crois.
Argo^' et Yçrnyct entrèrent ; M. de Saint-
— 154 T- André lève les yeux , tressaille et s''écrie : — Par ma foi, le ciel est juste î et il me dédommage tout d''un coup de mes malheurs \
A cette voix , à ce regard de M. de Saint- André , Taudacieux Argow dissimula la peur qui s''emparait de lui , mais Vernyct , voyant leur perte certaine , pâlit et chancela.
— Puis-Je savoir ce qui cause Félonuement demonsieur?... demanda le pirate en portant la main a la poche de son habit pour tàter et s^assurer de la présence de petits pistolets anglais qu-il portait d''habitude et à toute occasion.
— Gomment, scélérat!... s''écria d^une voix tomiante le contre-amiral, tu ne reconnais pas M. de Saint- André!... et tu crois que j"'ignore tes horribles pirateries signalées à toutes les cours!... heureusement que tu ne peux plus m^échapper!
— Monsieur , si M. Maxendl , banquier , vous doit quelque chose. ...
— Non , il ne me doit rien , mais , moi , je
lui dois un bon jug^ement de Cour martiale et de Cour d'assises... et M. le banquier Maxendi, qui n'est autre chose que le matelot Argow, finira ses jours dans un bain de fagots ou à six pieds de terre.
— 3Ionsieur le contre-amiral, songez-vous qu'on ne pend pas un homme qui a cinq millions!
— Sont-ils à toi, brigand infâme? ( et M. de Saint- André se mit à sonner à tout rompre,) ne sont-ils pas à tous les malheureux que tu as coules à fond?.... Tiens, mon frcie, tu as devant les yeux un homme qui a fait périr trois mille hommes.
— Vous vous trompez! . . interrompit Argow en hochant la tête.
— Oses- tu encore le nier? dit le contre-amiral en fureur.
— Oh î ce n'est pas cela! je ne nie rien, dit le pirate avec un sourire plein de férocité , mais il faut rectifier votre calcul ; maintenant c'est trois mille un, ajouta-l-il en regardant
M. de Saint-André de façon a lui faire comprendre qu'il méditait sa perle , mais M. de Saint-André ne le vit pas.
— Grand Dieu! s''écria révéquc, quelle perversité ! ... et il leva les yeux au ciel,
— Mais, Monseigneur, dit Argow, ils seraient morts de la fièvre jaune peut-être! ...
— Mou frère , continua Tévéque , débarrasse-moi de la présence de ce misérable!...
— Miséralile ! s^écria le pirate en agitant les breloques de diamans qui garnissaient la chaîne d''or de sa montre , n^ai-je pas un équipage, de Vorfne suis-je pas bien velu?... un misérable! personne ne peut voir ma conscience... jeTai noyée... bah! dit-il^ avec un geste indéfinissable , j'^ai fait comme tant d''autres !
— Sors, malheureux!., s''écria Tévéquc.
— Pas avant d''avoir reçu votre bénédiction, Monseigneur ! les justes n'en ont que faire ; en descendant sur moi , elle ne saurait mieux tomber.
— Mon frère j dit le prêtre d%uie voix faible,.
la vue de cet homme me fait mai ; éioignez-lc, je vous prie.
— J''en serais bien fàchë ! . . . dit le contreamiral, qui depuis qu''il avait sonne mangeait tranquillement comme si ;Vrgow nVùt pas été là.
— Que comptes-tu donc en faire? demanda Tévéque étonné de ce sang-froid.
— L^arréter.... répliqua le marin. M. de Saint-André se leva effectivement, il alla dans Pappartement voisin , il ordonna aux domestiques de se tenir prêts a tout événement , et il en dépêcha un pour demander main forte k la gendarmerie, car le maintien calme d'Argow lui donnait quelque inquiétude.
— Monsieur, lui dit le pirate lorsqu'il rentra en lui montrant sa paire de pistolets , voyez-vous , ceci m'empêchera désormais d*ê tre du gibier de potence , car mon affaire d"" Amérique , lorsque Ton m'a pris sans ce biscuit là , dit-il en remuant ses armes , m''a instruit à ne jnmnis marcher sans précaution. Ecoulez-moi
~ 158 -bien , M. de Saint- André î ... Le conlre-amiral mangeait touj ours. . . Argow , se retournant vers Vernyct et le voyant inquiet, lui jeta un regard de pitié. — Vernyct, sV'cria-t-il , oii sont donc tes petits amisi*..^ A ce mot le lieutenant tira de sa poche de côté une paire de pistolets semblables à ceux d'Argow.
— Vous comprenez, amiral , que nous avons quatre coups, et que l'on ne nous arrêtera pas facilement ; mais on ne nous arrêtera pas du tout par dix raisons. . . A ces mots M. de Saint- André regarda le pirate.
— D'abord, continua Argow, personne ne vous a entendu ! . . . si cela était , vous seriez déjà mort. Ah ! vous avez beau me lancer des regards foudroy ans , c'est comme cela...per' sonne ne nous a entendus , par conséquent nous pouvons vous tuer , vous et votre frère , sans bruit, sans répandre une goutte de sang , et nous sortirions sans être arrêtés, parce que l'on nous prend pour des banquiers et des personnages ^ et qu'en deux licuresjc suis loin!
Deuxièmement, Ârgow n''est pas mon nom , et avant que vous ayez rassemblé des témoins pour me faire condamner , j'aurais séduit un gardien et j'aurais la clef des champs! M'épargnerez-vous les huit autres raisons ?
— Quelle insolence ! . . . s'écria Pévéque. — Ce n'est pas de l'insolence, monseigneur, c'est du calcul , et comme je suis de la bonne société, je ne me fâche pas de ce que vous me dites! ... si nous étions sous la ligne, vous pourriez aller bénir les poissons, mais je suis en compagnie... tout cela, monseigneur, n'empêchera pas notre marché.
A ces mots , un domestique fit signe a M. de , Saint- André que la gendarmerie était venue.
— Dixièmement, car il est temps d'en finir, je le vois, dixièmement, mon amiral, vous avez une fille?... Et, en interrogeant M. de Saint- André , il lui lança un regard terrible qui fit tressaillir l'intrépide marin.
— Que voulez-vous dire?... s'écria-t il.
— L''aimez-vous?.... lui demanda Argow avec un sourire ironique et en secouant le jabot de sa chemise. M. de Saint-André, interdit , regarda le pirate sans répondre.
— Je vous demande, amiral, si vous aimez votre fille ! . . . Vous voyez que, quoique arrêté, il y aura loin d'ici à mon procès , et que je ne dois pas être de sitôt enterré ; mais si vous dites un mot , si vous me faites passer seulement deux heures en prison...
— Eh bien? demanda M. de Saint-.Vndré en fureur. '
— Eh bien... vous ne reverrez jamais VO' tre fille!.... Ne se nomme-l-elle pas Mélanie? n''est-elle pas blonde?...
— Comment , infâme brigand ! . . .
— Abrégez, je vous prie, Ténuméralion de mes titres ; je ne vous appelle pas contreamiral.
— Comment se fait-il , scélérat , que tu sois destiné à me tourmenter. , . fléau de ma vie ! . . , () dcstin<'<; !...
— N'éles-vous pas le flëau de la mienne ?. . . Je tiens votre fille , vous tenez bien faiblement ma vie et ma réputation , Taffaire peut s^arranjjer...
— Scélérat rusé!... s'écria M. de Saint- André, tu crois te tirer de ce pas par une fourberie, elle ne te sauvera pas ! . . .
— Croyez -vous donc, répliqua Argow, que je ne vous aurais pas asphyxié en vous apercevant vous et votre frère, si je n'avais pas su avoir les moyens de vous contenir?
— Ruse que tout cela ! repartit le contreamiral.
— Il faut en finir.... tenez, amiral, lisez! et si vous êtes bon père, laissez-moi tranquille, et convenons une bonne fois de ne plus guerroyer ensemble : j'ai une parole à laquelle on peut se fier, je l'ai prouvé... promettez-moi de ne plus me poursuivre , et je promets de refuser l'avantage que le sort me donna toujours sur vous.
LE vr<;\iKiî. u. j j
— 16^ -- En achevant ces mots , le pirate présenta une lettre ouverte au contre-amiral ; c''ëtait une lettre de Méianie adressée îi son banquier.
« Monsieur, je ne puis consentir a Fanion « que vous me proposez, si. avantageuse tt qu'acné puisse être ; cependant , comme vous « m'avez prësente'e sans mon consentement a c< M. Maxendi, je pense qu''il serait convenau ble de lui faire entendre qu''il n''entre dans « mon refus aucun motif injurieux pour lui, et « pour preuve de cettebi enveillance, je con- « sens à assister à votre réunion de demain; si « vous voulez avoir la bonté de m'envoj'cr a votre voiture, je veus serai obligée, etc.
c< Mélanie de Saint-André. •»
Lettre du baïujuier.
« Mademoiselle, si vous le permettez, « M. Maxendi se fera un véritable plaisir « de vous offrir sa voilure pour venir à notre
^ 168 — « bal cle demain. C'est une bien foible marce que de bienveillance ^ue vous lui donne- « riez, etc...
« VlLLIAM BaDGER. )i
— Eh bien! s'écria M. de Saint- André en regardant Argow.
— Eh bien! ma voiture était une voiture fermée qui a emmené votre fille en poste oîi j'ai voulu... Un de mes affidés , ancien matelot et homme expert en ces sortes d'affaires , se tenait sur le siège et payait les postillons en disant que ses maîtres conduisaient leiu* fille aux eaux de Vichy.
— Scélérat ! reprit M. de vSaint- André d'ime voix altérée , qui donc l"a suggéré de pareils desseins i' quel était ton projet' quel intérêt te poussait!'
— Oh, je n''ai rien de caché pour mes amis , dit Argow en s'asseyant à côté de M. de Saint'André. Je vais vous tout dire.., Mais
d''abord , renvoyez les gendarmes et vos gens que j''entends près de nous...
M. de Saint-André , se couvrant les yeux avec sa main , se mit a refléchir. Il pensa rapidement qu''il pouvait hardiment promettre tout ce qu''Argow voudrait pour qu'il lui rendît sa fille, et qu''ensuite , son frère ou une autre personne attirerait la vengeance des lois sur la tète de cet effronté pirate. Dégageant donc sa tête , il fit signe à Argow qu''il y consentait, et le matelot allant vers les gendarmes , leur dit que M. de Saint- André connaissait dans la ville un homme suspect, et qu''il irait avec lui le lendemain chez le commandant de la gendarmerie. 11 leur recommanda aussi de dire à leur chef d''attendreM. le contre-amiral de Saint-André; puis, en passant près deYernyct, il lui ordonna d'aller sur-le-champ faire viser leurs passeports, de demander des chevaux pour minuit, et de revenir aussitôt. Alors Argoiv regagna la chaise voisine de celle de M. de Saint-
André, et lui dit avec im sang -froid t'<jal a celui du contre-amiral , qui s^était remis des grandes émotions qui venaient de Fagiter : ^ — Monsieur, lorsque je revins à Paris , il y a dix mois, je fis la connaissance de M. Villiani Badger, honnête garçon que je sauvai d''une banqueroute. Pour me payer du service que je lui rendais, il me conseilla de me marier, en me disant qa''avec une fortune telle que la mienne (i''ai cinq millions, monseigneur) , je devais avoir une femme pour m''aider à jouir de la vie ; il ajouta qu*'il connaissait une jeune filie a laquelle on rendrait un véritable service en la mariant; quV'lle était venue , depuis cinq ans , de r Amérique , qu''elle était belle et riche ( car c"'est lui qui , par une heureuse entreprise , lui avait décuplé ses fonds), qu''elle ignorait le monde , vivait seule , chagrine , et qu''un bon vivant comme moi la réjouirait. Je ne suis pas beau , mais je suis , vous le voyez , nerveux, fort bien portant, j''ai de bonnes
épaules , et je ii''engendre pas (!<; inélancolic. Je consentis. Lor3(]u''ii me nomma mademoiselle Mélanie de Saint- André, une secrète joie s'éleva dans mon àme, et je la déguisai. En * eîFet, monsieur, vous êtes înon plus cruel ennemi ; vous seul , en France , pouvez me tra-' hir, car presque tous vos officiers doivent être morts et mes complices aussi 1... NVtaitce pas un coup de maître que de devenir votre gendre?... Votre îille ne voulut pas! d**ailleurs, ne pouvant fournir votre acte de décès, il fallait le concours de son frère. . . il m*'aui ait
reconnu A Paris , les ofEciers-marieurs ne
sont pas faciles à tromper. J'ai donc fait faire un acte de notoriété , constatant que deux de mes matelots vous ont vu tomber d'un coup de feu à bord de l'Atalanie. Avec cet acte , j'irai dans l'endroit où l'on a conduit Mélanie ; là, avec quelques sonnettes , je ferai accroire tout ce que je voudrai au maire, et je deviendrai... votre gendre... J'adore votre fille... Elle est gentille, y fau! en convenir !
— Rendez-îa-mof, Argow, dit M. de wSaint- Andrë; je vous jure que jamais je ne trahirai le secret de votre vie passt'e.... Des larmes inondèrent les yeux de Tinsensibie contreamiraî... Argow, ajouta-t-il, rends-moi ma fille... devant Dieu, je promets de faire tout ce que tu voudras.
— Vous n*'ouv rirez jamais îa bouche sur tout ce que vous savez'dc moi.
— Je le jure ! dit M. de Saint-André' avec un accent de bonne foi sur lequel il était impossible de se méprendre.
— Eh bien , répliqua le farouche matelot avec un infernal sourire , je jure , foi de corsaire, de ne remettre votre fille qu'à vousmême...
— Quand?... demanda le contre-amiral.
— Demain soir!.... à cette heure! il
faut le temps de Palier chercher!...
— Argow, je me fic à loi!... et j'oublie toute ma haine , j^abjurc tout désir de vengeance!...
— Et moi , reprit Argow, je me fie a vous. . . Adieii , monseigneur ; adieu, amiral ! . . .
Le matelot s''en alla lentement, pour faire voir qu''il ne craignait rien. Il rentra , et dit :
— Ne vous étonnez pas si je pars cette nuit! votre fille n'est pas dans les environs.
Il laissa les deux frères ensemble. Dans Pantichambre, il rencontra son lieutenant Vernyct y qui avait exécuté tous ses ordres.
— Sortons, Vernyct!... et examinons bien les appartemens par lesquels nous passerons ! . . . .
Les deux pirates regardèrent la hauteur des croisées, Tescalier, la cour, la porte. Quand ils furent sortis, Vernyct demanda a Maxendi ce qu''il voulait faire du plan de Tévèché.
— Ce que j'en veux faire ! dit le matelot a voix basse ; il ne faut compter sur la discrétion de personne , je ne m'en fie pour cela qu'à la mort ! Faisons le tour de l'évcché, car tous ces renseignemens nous sont nécessaires. Et
de la résolution !,.. car il s'agit d'assurer toute noire existence!... Quand ils furent en face du jardin , Argow vil avec joie que les murs n'étaient pas très élevés , et que les toits de riiôtel de révèf[ue étaient encombrés de cheminées. A. cet aspect , Argow arréla son plan et se rendit à son auberge.
Comme il cheminait par les rues , il heurta un malheureux , âgé de dix-sept ans environ. C'était un Auvergnat, et ses habits prouvaient qu'il exerçait le métier de commissionnaire et de porte- faix.
Argow s'arrcle.
— Que gagnes-l u , mon garçon ? lui dit-il en l'examinant avec attention.
— Autant que vous , répliqua le commissionnaire.
— Comment cela? demanda le matelot étonné de cettç repartie.
— Oui, j'ai mes profils, cl vous avez les vôtres î répondit sèchement le savoyard.
— Tu me pîais singulièrement , reprit Ar* gow surpris.
— Pai plu a bien d''autres.
— - Trêve de paroles ! dit impérativement Vernyct, ne fâche pas ce gros monsieur-la.
— Mon ami , veux-tu faire ta fortune ? demanda Maxendi.
— Certes, répondit îe jeune homme.
-— Eh bien ! continua-t-il , querle suerait la somme qui te rendrait heureux ? voyons ,
cherche mais heureux tellement que tu
n''aies plus rien a désirer.
-^ Ah , pour cela , il faudrait que j'aie le champ a la mère Véronique , une maison couverte en ardoises, un jardin et des. . . oh, j'^aurai tout cela pour douze mille francs , et j ''épouserai Jeannette î .... oh ! jVpouserai Jeannette quoîqu''elle soit plus riche 1 Elle m''a dit d'*aller gagner de quoi Tavoir pour femme... oh! quY'lle serait étonnée !....
— Mon garçon, tu peux les gagner ces douze mille francs.... sur-k-champ!...
— Les gagner! s'^ëcria l'Auvergnat en ouvrant de grands yeux; mais, dit-il en se reprenant, les gagner loyalement...
— Loyalement ! reprit Argow, ta conscience n'aura rien à se reprocher, mais il faut de l'adresse,.... sans quoi tu ne gagnerais que douze sous...
— Quel est ton dessein ? dit tout bas Vernyct.
— Mon ami , continua Argow sans répondre a son lieutenant , tu vas nous suivre , je te donnerai un gros paquet , tu entreras à l'e'vèclié , lu demanderas au domestique de te conduire à la chambre de M. de Saint-André, le contre-amiral , qui est arrivé aujourd'hui : tu iras à sa chambre , tu lui remettras le fardeau , et tu auras soin dYxamincr dans quelle parlie de l'évcché est situé cet appartement , s'il donne sur le jardin ou sur la cour, dans l'aile droite ou dans l'aile gauche, et si tu me rapportes ces renscignemens avec exactitude, je t'emmènerai avec moi, à mon château, et je
te compte , cette nuil même , tes douze mille francs ; au moins , j''aurai fait un heureux en ma vie!... Comprénds-tu ?
— Oui.... mais , qu''est-ce que \ous voulez faire? et dans quel but ces renseignemcns?...
— Cela ne te regarde pas... veux-tu c'pouser Jeannette cl gagner douze mille francs?
— Oui
— Marche ! ... L"" Auvergnat se mita courir.
— Comprcnds-lu, maintenant? dit Argow àVernyct.
— Non.
— Eh bien , n^'mporte...
Ils arrivèrent tous trois à Fhôtel d''Espagne, et Argow fit un e'norme p^iquet de papiers , de linge , de tout ce qu''il put trouver, il le posa sur les crochets du petit Auvergnat, qui courut à rcvcche'.
— Me diras-tu ton dessein? demanda Vernycta Argow lorsque le commissionnaire fut parti.
— Cela ne se dit pas entre quatre murs , répondit Argow a Toreille de son lieutenant , ne vois-tu pas quHl n'y a qu'une porte d'un pouce d'épaisseur qui nous sépare de l'appartement voisin , et que Ton peut même voir a travers, ajouta-l-il en fixant les yeux sur la
porte.
Au bout d'une demi-heure l'Auvergnat revint et donna a M. Maxendi tous les renseignemens qu'il avait demandes , jurant, de plus, par sa Jeannette qu'ils étaient exacts.
— Je le crois , lui dit Argow, mais j'en aurai la preuve. As-tu vu M. de Saint-André?
Non. Il venait de sortir en voiture avec Monseigneur pour aller a la recherche d'un jeune homme qui était venu dans la soirée.
— Attends-nous a la porte de l'hotcl.
L'Auvergnat sortit.
Argow se déshabilla et invita Vernyct a en faire autant. Ik se revêtirent de méchans habits qu'ils avaient toujours pour fumer et boire le matin , et ainsi travestis ils s'échappe-
rent de Thôtel sans être vus , si ce n'est par TAuvergnat. Argow, regardant à sa montre, vil qu'il n''ëtait encore que neuf heures , et il mit ce temps à profit en achetant des crampons de fer et des cordes. Ils se promenèrent par la ville et lorsque onze heures et demie sonnèrent à la cathédrale d''A...y ils se dirigèrent vers révéchë.
Nouveau crime d'Argow. — Danger du Vicaire. — 11 part pour Paris. — Il s'arrête au lieu de sa naissance. —Lettre à sa mère. — Vision matinale.
Le hasard voulut que la nuit la plus obscure protégeât Tentreprise d''Argow et de son complice. Ils arrivent derrière le mur d'enceinte des jardins de rcvêche. Vernyct jeta sur unarbre un crampon en fer attaché au bout d''une corde assez forte pour supporter le poids d'*un homme , et à laquelle ils avaient fait des nœuds de distance en distance. Aus-
sitôt que le crampon eut été fixé sur des Lranches qui formaient une fourche par leur réunion , les deux pirates grimpèrent lestement sur ce hauban improvisé , et lorsqu'ils furent sur Farbre ils attirèrent a eux la corde et le paquet entier.
Ils sont dans les jardins, et bientôt ils setrouvent devant la façade de Thôtel qui donne sur le parterre. Argow mesure de Toeil celle partie de Pédifice.
— 11 nous a dit que cette chambre donnait sur la cour les deux fenêtres se
trouvent les seules de Taile gauche , ainsi cette aile aura notre visite Bon, il y a une cheminée , c'est celle-là ! . . . .
— Mais comment arriver au toit?
— Voilà la qucslion , le problème à résoudre , dit Argow, et pour cela nous n'avons qu'aune heure 11 ne faut pas que les chevaux nous attendent , cela produirait un mauvais cfiFet. On doit nous venir éveiller dans nos chambres.
En prononçant ces diverses phrases , le matelot contemplait la façade.
— Es-tu léger, Vernyct? car moi , je suis si gros maintenant que je n'oserais tenter cela.
— Quoi ? demanda le lieutenant.
— Tiens ! il faudrait aller attacher la corde au balcon du premier e'iaoe en grimpant sur les feuilles des persiennes du rez-de-chaussée : une fois sur le balcon , tu remontes la corde au-dessus de la persienne du premier étage,
' et de là au second , du second au toit. L''avancemcnt que forme le cartouche où sont sculptées les armes et je ne sais quoi te donnent la facilité de fixer le crampon sur le toit.
Vernyct hésita long-temps, mais enfin il s'y résolut. Argow, tirant d'une bague qu'il avait au doigt une épingle empoisonnée dans la liqueur avec laquelle les sauvages se défont de leurs ennemis *, la remit h Vernyct pour
* Lorsqu'un sauvage \cal faire périr uu de ses cuneiuis, il se trouve avec lui à un feslin , îii-rès une lon^Tue chasse : il
J.E VI<,:.vlKF.. U. 13
qu**!! pût anéantir sans bruit ceux qui s'*oj>poseraient à son opération ; puis il se mil à veiller et a tout examiner pendant que le lieutenant s'acquittait de ce dont il se chargeait. Vernyct parvint , en effet , a se placer sur le haut du cartouche , et il y arrêta , entre deux pierres disjointes, le crampon de fer. /Vrgow se suspendit en bas de la corde pour en essayer la solidité, et il se hissa jusqu'en haut. De la, ils marchèrent, sur les toits, jusqu''a la cheminée de la chambre de M. de Saint -André, et après en avoir démoli le
se place immédialemenl au-dessus de celui qu'il veut empoisonner; et, lorsqu'à la fin du repas, la grande coupe oîi chacun boit passe de main en main, le sauvage y boit, sou ennemi rimile et tombe mort sans que celui qui se venge soit atteint en rion.
Voici comment : Les Américains font sécher celle liqueur, et lorsqu'elle ne laisse plus qu'un résidu compacl, ils lu mettent en poudre et ils remplissent leur ongle do cette poudre mortelle ( ils la nomment /;c';>"<7«); lorsque la coupe arrive, ils boivent; mais ils lâchent, après avoir bu, la poudre contenue entre leur oiigle et la chair de leur doigt. l\:rsonne ne peut se soustraire à leur vengeanCv^ : celle-ci csl la plus usilcc. — (Tiré du Voyrre de Samhuco.)
( iyof<- fie Vi'-tlilcur. ;
faîteau, Argow s''y glissa, en faisant le moins de bruit qu'il put. Quand il fut a la hauteur de Pappartement , il écouta , pour découvrir par rextréme silence , si le contre-amiral était couché.
Après cet examen , Argow se laissa tomber sur le foyer. La il écouta encore et se hasarda à regarder dans Tappartement. M. de Saint -André dormait. Le matelot se lève, court et enfonce son épingle dans une artère. L^infortuné ouvre les yeux , voit Argow , il veut crier.... il expire.
— Il a filé son nœud ! .. . dit le pirate. Aussitôt il regagne la cheminée , le toit , il redescend par sa corde dans les jardins , et de la dans la rue. Il est une heure de la nuit , et les deux corsaires s''acheminent vers Phôtcl d''Espagne. Argow est aussi tranquille que s''il eût donné un coup de pied dans une bouteille vide. Son complice le sait.
Le vicaire dormait, agité par un songe pénible. U rêvait que Mélanie , au milieu des
jouissances les plus pures et les plus vives, regarclait la tète de son cher Joseph. Alors , une pâleur mortelle couvrait son front ; elle devenait immobile et froide ; sur sa bouche errait le sourire de Pinnocence , et par la manière dont ses yeux se fermaient, le vicaire apercevait que son dernier regard , avant d''abaisser sa paupière , avait été pour lui. Puis, après ce geste douloureux , il voyait Mëlanie entourée de feux extrêmement brillans; son visage était semblable à celui d'une sainte , ses vétemens comme tissus d'un fil d'argent , ses cheveux en désordre , sa pose aérienne ; en cet état , elle s'élevait vers les cieux et lui faisait signe du doigt de la suivre. Il se trouvait a terre dans une convulsion terrible , cherchant à obéir au doux signe de son amie, et, ne le pouvant pas, il s'indignait, levait les bras 3 mais un obstacle insurmontable le retenait enchaîné sur la terre.... Dans' Je lointain , il apercevait une pierre sépulcrale qui se levait lentement et laissait
apercevoir le cadavre de M. de Saint- André... plus loin encore , il distinguait a peine madame de Recourt , et il entendait ses larmes, sans pouvoir s''approcher d'elle... ïl s'éveille en sursaut/il écoule , et son nom , prononcé vivement, frappe son oreille. Alors il sekve et voit briller de la lumière a travers les fentes de la porte qui le sépare de Fautre appartement.
Joseph s'approche , et il cherche a distinguer quels sont les hommes qui parlent a cette heure il reconnaît Argow et son
complice.
— C'est son prétendu fils 1 . . . te dis - je . . . répétait Argow, et pendant que Ton va chercher nos chevaux , il faudrait. . .
— Il faudrait , reprit Vernyct , il faudrait résQudrc quelque chose... la bonne femme va tout trahir 1 elle s'est échappée... Tu viens d'entendre ce qu'a dit Gorbuln, c'est une imprudence.
— Bah'.... si la pcliic est bien ei^ferméc,
— tB2 — je défie que la vieille sache se retourner, elle ne connaît rien ! , . . et crailleurs , elle rcstef a aux environs du cliâtcau , nous allons nous y rendre et veiller à tout cola... Tu désespères toujours...
En disant cela, Âr|j3\v tenait un rouleau de papier avec lequel il fiappait sui* une table.
'r— Qu''est-ce que tu as la?.... demanda Veriiyct.
— Ce n'est rien. Cest le journal de la petite. Ce qii''ellG écrivait tous les jours! . . ; Fadaises ! . . et il jeta le rouleau sur une autre table.
— Eh bien , à quoi penses-tu donc? les chevaux viennent ! tu as payé Phôtesse ?
— Je pense que, puisque ce jeune homme dort... il ne nous en coûterait pas plus de renvoyer dormir au diable!... Ces paroles firent frémir Joseph , car Argow , en les prononçant, indiquait du doigt la porte par oii le vicaire regardait : et , pour Joseph , périr sans avoir revu Mélanie , alors que leur amour devenait innocent , c''était la mort la plus
amère et la plus horrible. 11 frémit et contempla sa chambre pour voir s'il pourrait fuir et faire arrêter le pirate.
— Il m''a reconnu , continua Argow, et il est homme à me poursuivre !... Il n'y a rien à craindre comme les jeunes gens , parce qu'ils sont exaltes; lïntérèt, le pe'ril, ne peuvent rien sur eux ! . .. et. . . tiens , allons !
— Non , dit Vernyct , il mourrait comme Tautre î ... et les chirurgiens pourraient fort . bien... deux!... les mêmes symptômes î... — Voila la première bonne raison que lu m'aies donnée de ta vie... Cependant, songe donc qu'il ne reste aucune trace, que rien ne peut nous faire découvrir... c''est un coup de sang ! . . . le sang se glace ! . . . notre sûreté ! . . . — Je sais bien que le diable ne nous trouvera pas ici !... car j'espère que nous allons faire un tour îi la Colombie... prendre des lettres de marque, nous mettre au service de la république et houspiller les Espagnols. Il faut laisser oublier cette affaire ci...
— Lâche !... c"'est au dernier moment que nous courrons par la. L"" Angleterre, laSuède, le Danemarck , la Russie , ne nous ont pas fjracic's comme a Charles-Town , . . Et va . . . Pendroit le plus sur pour nous, cVst Paris...
— Mais tu abandonneras donc la petite ?...
— Non... je veux Tcpouser... je î'aimeî... A ce mot, Yernyct se prit a rire; mais Argov\f,se retournant tout -a -coup vers lui en grinçant les dents, arrêta dans la gorge de son lieutenant cet éclat d^me gaîté iîitempestive.
— Tu vas donc donner des ordres a Gorbuln ? reprit Vernyct devenu sérieux.
— Oui !.. Ce oui prolongé annonçait qu'' Argow pensait toujours à son dessein. — Quelque courageux que fût le vicaire , il frissonnait , et , en voyant les yeux terribles du pirate fixés sur la porte , il ne pouvait s''empèclier de se croire découvert,
— Tiens, Vernyct, il faut que je jne passe celte fantaisie!...
— : Argow, mon ami , cVst un crime inutile,
crois-moi ! . . . s'^il nous poursuit ! . . . à lu bonne heure!... j'admets tout ce qui est nécessaire !...
En disant cela, Ycrnyct prêtait Poroillc comme pour tâcher dVntendre si les chevaux ne venaient pas, et le vicaire lisait sur sa figure le désir qu''avait le lieutenant de partir...
— Allons , dit Argow, les cliev;iux ne viei^incntpas, j'ai le temps!... Argow sortit et fut suivi de son complice , qui lui parlait toujours.
Jamais le vicaire n\iima la vie comme en ce moment , il en connaissait tout le prix, il se serait défendu comme un lion ; mais il avait vu Argow sans armes, et une ide'e vague de trahison se glissait dans sop âme. Un pressentiment secret lui disait qu'il fallait employer la ruse. Alors il eut la présence d'esprit d'ôter la fiche des gonds de la porte condamnée, et au moment où Argow entrait dans sa chambve , il passa dans celle des dçux
^ (8Ô — pirates, Le matelot , ayant force la serrute^, s'avança sans lumière dans la chambre da vicaire.
Joseph le vit plonger sa main dans le lit k plusieurs reprises!... En ce moment » les chevaux de poste demandés par Joseph entrèrent dans Tauberge avec ceux d''A.rgow. Yernyct s''e'cria :
— Argotv ! Ârgow ! voici notre Am^ergnat ellafiUe!...
— Ccst fait! dit à voix basse le pirate, et il s''élança dans les escaliers avec Yernyct.
, Joseph , stupéfait du danger qu'ail avait couru , restait immobile , et il tenait , sans s'en apercevoir, le rouleau de papier que le matelot avait jeté avec dédain. Le vicaire , s'entendant appeler, reparut dans sa chambre, il rétablit la porte, et la servante lui dit que sa voiture était prêle.
— Savez-vous, demanda-l-il à la jeune fille , oh ces exécrables coquins ont ordonné de les mener ?