‹ Le vicaire des Ardennes (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · IS · texte numérisé non relu

IS

— A son château de Yans , a dit le gros monsieur.

— Paraissait-il ému ?. . .

— Oui , très e'iïiu , répondit la servante , càt il riait a gorge déployée.

— Il riait, mon enfant !.. sVcria le vicaire... Tenez , ajouta-t-il , je vais vous charger d'une commission dont j'espère que vous vous acquitterez!... Allez chez M. de Saint- André... mon oncle... vous lui direz que M. Joseph a été pour lui présenter ses respects, a huit heures environ... qu'il a été forcé de sortir sur-le-champ sans avoir le temps d'embrasser son père...

— Quoi î s'écria la servante , vous êtes le neveu de monseigneur ?

— Oui , dit Joseph en remettant une pièce de cinq francs à la servante, et , tenez , mon enfant , gardez cette pièce de monnaie ; si voiis aimez mi jour..-, souvenez - vous de M. Joseph... et... si vous épousez celui que vous cliè'rissGz , pensez encore a moi !*..

La serTante , émue du ton que lie jeune

prêtre mit à ces paroles, raccompagna jus-

qu'^a sa voiture ; il donna Tordre d^ilier à

Paris, et promit au postillon un pour-Jjoire

qui fut cause que tous les habitans d''A y

furent réveilles par le claquement du fouet du postillon..» .

Au moment où le vicaire était entraîné avec la rapidité de la foudre , et que la servante allait fermer la porte après avoir suivi la voilure des veux :

— Qui poL*st capere capiaty s''écria une ' voix , ce qui veut dire , ma belle enfant, qu''en

prenant du galon , on n''eù saurait trop prendre !.... et il Fembrassa deux ou Irois fois de , suite. . . Elle se mit a crier.

— Chut! chut! répliqua Lcscq ; vous êtes la servante de la meilleure auberge d''A...y; ainsi , c''est ici que notre vicaire , M. Joseph , a dû venir.

— Un beau jeune hommo I)run , qui court

k Paris sans attendre les habits qiril a commandes!..,

— Non , mon jeune prêtre en a assez!... ce n''est pas comme moi!... J^ estes usaias semper.

— Le neveu de monseipfnem'! s'écria laservante ; il paraît bien triste ce jeune homme. . .

— C'est cela même ! ... répondit Lescq , oii est-il? où va-t-il?

— Il est Veste ici toute la journée, il vient de partir pour Paris , et...

Leseq , sans attendre la fm de la harangue, était remonté sur son cheval et galopait vers Aulnay-lc-\icomte, instruire madame de Recourt de la fuite de son fils, recevoir les douze [cents francs promis, mettre Joséphine au désespoir de n''en pas savoir davantage , et assister à tous le? conciliabules que Ton tiendrait dans le village, oii tout était bouleversé depuis le départ de Joseph.

Cependant, le vicaire, enfoncé dans un coin

~- 100 — de sa mauvaise chaise , réfle'cliissait à tous les ëvénemens qui ravalent assailli dans cette courte soirée. Ses pensées trouvaient une nouvelle matière dans le danger aucjuel il échappait, la scélératesse d^^-rgow et son impunité : la multitude de ses idées l'obsédait; mais enfin , il en revint à Mélanie , qu'il allait revoir; et celte douce rêverie le subjuguant tout entier, chassa toutes les autres idées , même le souvenir de sa mère , madame de Rocourt, dont le dévoùment Pavait d''abord attendri. En montant en voiture, il jeta le rouleau de papier dans un coin, comme une cliose qui gène , et, appuyé contre un des côtés de la chaise , il resta plonge' dans ce demi-sommeil qui résulte d\mc profonde préoccupation.

Ce fut ainsi qu'ail arriva à Yans-la-Pavée.

C'était a ce village que se trouvait la première poste après A.... y. \ ans-la-Pavée touchait a la forêt, quVVulnay- le -Vicomte et sa

charmante vidlëe terminaieot de l'autre côté d'une manière si pittoresque. Au commencement de cette vaste foret, un voyait Timmense château qui jadis appartenait a la famille Blaquen ville et qu''Argow avait acheté depuis un an.

La cessation de ce mouvement rapide de la voiture tira Joseph de sa mélancolie ; il demanda au postillon oii il était.

— A Vans-la-Pavée î . . . lui répondit-li. Joseph sauta hors de la voiture en annonçant Fintention de s''y arrêter quelques minutes. Il demanda à parler au maître , et aussitôt on rintroduisit dans la chambre du maître de poste qui , par un effet du hasard , était maire de la commune de Vans..

— Monsieur, lui dit Joseph , il y a vingt et quelques années , une jeune fille

— Celait avant la révolution , dit le maire.

— Oui, monsieur, une jeune fille de qua-

lilé , déguisée probablement, est yenue accoucher ici...

— Elles n''en font pas d'autres!... interrompit le maire ennemi acharné de la ùasle nobiliaire, avant comme après la révolution, les enfans ont toujours été leur train.... ces femmes...

— Mais, mon ami, c'est pour cela que nous venons au inonde ! ... dit une jeune femme en se mettant sur son séant.

— Me voila perdu!... s''écria le maître de poste en montrant au vicaire une figure assez àp"éc.

— Monsieur, reprit Joseph, je désirerais savoir si la femme chez laquelle cette jeune fille se logea existe encore.

— Certainement, répondit la femme, c''est la sœur de la concierge du château d\\ulnayle -Vicomte, j''ai entendu conter celte histoire. \\\ ccclésiiïslique , une jeune personne, jolie comme les amours...

— Ccst cela, madame, dit Joseph... Mon-

sieur, je vous prie d''avoir la bonté de dire au maire d''envoyer Pacte de naissance de Tcnfant...

— Le maire , c''est moi ! . . . . s'*écria le maître de poste. Je tiens cette dignité de la faveur royale et du choix de mes concitoyens.

— Monsieur, je vais vous laisser le prix de cet acte, en vous suppliant de Penvoyer à Paris , a Padresse que j''écrirai au bas...

Joseph n''entenditplus'que la voix du maire, qui gronda sa femme. En descendant, le vicaire réfléchit qu''il devait au m®ins aller voir la cabane où madame de Rocourt Pavait mis au monde. Il se fit indiquer la demeure de la soeur de Bfarie, et un postillon le conduisit au bout du village, du coté de la foret et du château. Le vicaire frappa a la porte d'une maison presque ruinée, couverte d\m toit de chaume ; une vieille femme ridée, décrépite, ouvrit, et elle remua les cendres du foyer pour éclairer sa chaumière. A la faveur de cette lueur vacillante , Joseph jela un rapide

LK vie AIRE. 1^ 13

€Oup-d''ceil sur cet asile de la misère , et utt sentiment doux , mais pe'nible , s'*empara de son âme.

— Eh quoi! s'écria-t-il , c''est ici que j''ai commencé à respirer pour la première fois, c''est ici que j'*ai jeté mon premier regard, mon premier cri ! 0 ma mère , ô tendre et malheureuse femme , que je me reproche de ne pas avoir assez vue ! c''est ici que lu as souffert!.... Salut, cabane chérie I... je relèverai ton toit en ruines, je veux que Tétre qui habitera ce lieu soit heureux autant que peut Tétrc un mortel!...

— Eh quoi ! c''est vous que cette pauvre petite dame a mis au monde ! s''écria la vieille femme , c''cst moi qui vous ai reçu dans mes bras: le prêtre était la (et clic montra un fauteuil vermoulu) ; votre mcro souffrait...

— Elle souffrait!... dit le vicaire avec un accent de pitié touchant.

. — Sur ce lit qui était meilleur !

— 11 deviendra ce qu'il doit être !... Pauvre femme, quelle misère!...

Joseph se fit apporter de Tencre et écrivit a madame de Rocourt :

« 0 ma mère ! c'est de la chaumière où retenc< tirent vos cris de douleur que je veu' 70us c( écrire, c'est pénétré d'une éternelle recon- « naissance que je m'adresse à votre cœur. Je a comprends maintenant le secret de cet amour « qui était si tendre, si profond, que nous en a avons méconnu la source... Oh! jerevienc( drai à Aulnay!... je brûle de vojus serrer « dans mes bras, de pleurer dans le sein d'une > « mère. Un jour, appuyé sur votre cœur, j'y « verserai le setcet de mes maux , qui maince tenant ont un cruel remède... J'admire la « bizarrerie des événemens qui m'ont séparé (( do vous! Croyez qu'après un désir qui « tient, malgré moi , la première place dans u mon cœur, le plus sincère de mes souhaits « est de vous embrasser.,.. Si le destin ne

« m'^entraînait , j'auraif volé dans vos bras c( aussitôt que j'ai appris le secret de ma nais- « sance et de votic admirable dëvoùment. « En ce moment , cevandant , tout en moi se « tait au souvenir de vos douleurs et à Faste pect du toit clièri où , /urtivement , vous « m''avez donné le jour!... Cette fauté de « votre jeunesse vous rend plus chère a mon « coeur, parce que je sens tout ce que mon « amour vous doit de plus qu'a une autre c( mère î . . . Entendez , en lisant cette lettre , a entendez la voix de votre fils qui vous rec( mercie , qui vous voit. Songez qu'à cette « place j'ai attaché l'idée du baiser le plus « respectueux et le plus tendre ; votre image » est a mes côtés, je vous vois sur ce lit, je « pleure en croyant vous entendre gémir, )) et celte masure me semble un palais!.... » Adieu ! . . .

« La pauvre femme qui habite cette dec( meure est pauvre, je veux qu'ensemble « nous l'enrichissions, qu'ensemble nous fas-

« sions relever son toit , celle première de nos « actions doit nous êlî^e commune , et il n''y a «que cette fei^ ne qui puisse vous porter a celte lettre.

a Joseph. »

-r- Tenez , ma bonne mère , dit le vicaire tout ému, vous partirez ce matin, et vous vous rendrez au château dV^Vulnay-le-Yicomte; vous demanderez madame de Recourt.

— Jamais je n''oserai.... dit la paysanne honteuse.

— Allez, allez .. vous serez bien reçue en lui présentant cette lettre!... Et le vicaire, parcourant des yeux cette chaumière délabrée , sortit , , accompagné de la paysanne étonnée.

Appuyé contre la porte, le postillon, immobile , regardait au loin. Le vicaire lui demanda ce qu''il voyait.

— Tenez, monsieur, voyez-vous, lîi-bas, sur la terrasse du château P. . .

Les premières teintes du crépuscule permettaient à peine de distinguer les objets; néanmoins, Joseph aperçut sur une petite terrasse , au-dessus d''une rivière, une jeune fille assise au milieu d'un massif de verdure ; elle chantait. La distance ne laissait parvenir que des sons indistincts dVne mélancolie ex- Iréme. La jeune fille restait immobile : son attitude et sa pose donnaient à penser, car elle semblait considérer le précipice comme Sapho dut regarder le saut de Leucade avant de s'y engloutir. Cette femme, velue de blanc , assise sur les fortifications du château entouré d'eau, le vague indéfini des couleurs de la première aurore , tout rendait ce spectacle extraordinaire : aussi ces circonstances plongèrent-elles le vicaire dans une sorte d'extase. Il lâchait d'écouter et de voir, sans pouvoir saisir un son ni apercevoir un trait...

Une imagination romanesque aurait cru entrevoir une des filles de l'air que Girodet et Gérard ont placées dans leurs tableaux

d^Ossian. Cette femme, semblable a une ombre légère , apparaissait comme le ge'nie de Pantique féodalité pleurant sur des ruines.

— Cest, dit le postillon, la malheureuse petite femme que M. Maxendi a amenée ; on la dit folle , et ceux qui entendent ses discours prétendent qu*'elle est folle d''amour.

— On dit , reprit la vieille femme, qu''elle n''est pas plus folle que moi , et que M. Maxendi Fa enlevée.

— Quoi!... c''est le château dWrgow!...

s''écria le vicaire , tiré de sa rêverie parle nom de Maxendi. Néanmoins , il ne donna pas suite à ces paroles, parce qu''un charme irrésistible le contraignit a revenir contempler ce spectacle qui lui inspira un pressentiment douloureux: une crainte vague s'*emparaitdéjà de son esprit , car les amans craignent tout.

A. cet instant, une modulation plus distincte parvint a Torcille de Joseph. Il lui sembla avoir entendu Mélanie, mais il s'accusa de folie et se laissa entraîner par le postillon san^

seulement s'en apercevoir, car, tout en s'en allant regagner sa voiture, il regardait toujours ce château dont Pensemble imposant et les vastes constructions se doraient des premiers feux du jour. Au dernier regard qu'il jeta, il crut voirquela jeune fille agitait son mouchoir; ce geste le fit tressaillir.

— Elle demande du secours, se dit-il, je voudrais la voir ! . . .

— Les chevaux attendent, monsieur.

— Elle est malheareuse, si je restais-pour m'informer de cette aventure ! ...

— I^Ionsieur, monsieur, dit le postillon en faisant claquer son fouet.

Le vicaire partit.

xxin

Lettre de Mélanie. — Désespoir du Vicaire. — Il retourne à ^'ans.

Je ne connais rien de plus terrible que la solitude pour une âme grande et forte quVine commotion violente a jetée dans cette profonde méditation où Fesprit finit par s''égarer. Le spectacle dont le vicaire venait d'être témoin avait été pour- lui comme un rêve , et ce rêve dura pendant long-temps, parce que la rapidité avec laquelle on

-. 202 — ' Tentraîna ajoutait à cette disposition de son âme. Sans dormir, il avait toutes les lourdes sensations d''un songe , et ce songe était étouffant par la crainte vague que la dernière modulation de la jeune fille avait imprimée à son âme,

Joseph arriva aux portes de Paris , qu*'il frappait encore son genou avec le rouleau de papier qu''\rgow avait jeté avec tant de dédain. Il finit cependant par s''étonner de sa constance à tenir ces papiers , et , en les regardant, la pensée qu''il avait eue de les lire revint s'offrir a sa mémoire : il déroule ce papier dédaigné , jette les yeux dessus, reconnaît Técriture de Mélanie , et tout son sang semble vouloir abandonner son cœur. Il pâlit et se pencha sur le coussin qui garnissait le coin de sa voiture.

. — Eh quoi , pensa-t-il , Argovir parlait de Mélanie! c''est elle que j''ai vue!... Une effroyable série de malheurs se déroula devant &es yeux, s|>ni:spril s'égara, il devint incapable

de penser. Enfin , il reporta ses yeux sur le fatal papier et lut ce qui suit :

Journal de Màlanie,

c< Je suis mieux, mais je suis seule !... 0 mon frère, je ne puis m''occuper que de toi ! Quand l'aurore a paru , j'ai trouve' la maison grande , triste , vide ; il me semble que tout porte ton deuil ! . . .

« Je veux chaque jour t'écrire un mot , te parler comme si je t'avais à mes côtés. Ah î Joseph ! que les journées sont longues depuis que je ne te vois plus ! Je ne vis plus que de la vie du corps , il m'est impossible de méditer et de penser ; j'essaie de rassembler mes idées , mais mes yeux errent sur le plafond , sur les meubles, je cherche quelque chDse qui nest plus. J'habite une tombe oîi rien ne me sourit. »

« Joseph , mon »mi , mes nuits sont plus affreuses que mes jours ! les songes les plus

effrayans m''assiëgent. Ce matin , j''ai commencé k faire une entaille sur un morceau de bois , pour marquer chaque jour et voir combien j ''en passerai sans vivre !.. . Que faistu, toi?»

« ïu as laissé une plume sur ton bureau , je m''en suis emparée avec avidité : c'est avec celle-là que j'écrirai désormais!... Quand je Tai saisie, j'ai cru te posséder... un instant après, j'ai pleuré!... j'ai vu que j'étais seule avec mes souvenirs ! »

c( Il est minuit, une lampe m'éclaire : pas un zcphir ne rafraîchit l'air; tout se tait. xVu milieu de ce profond silence, seule je suis agitée, seule je veille, car je t'ai vu!... oui, je l'ai vu, toi que je n'ose nommer ! Ta noble figure vient de m'apparaître dans un rcve, et cette vision m'a inondée d'une joie douce et balsamique comme l'odeur fugitive d'une fleur

des champs. Ton âme voltige dans celte chambre trop petite pour mes .e'motiôns !.... 0 mon époux chéri ! je te sens a mes côtés... Quoi! ce n''est qu''un rêve , et je le vois!... rêve d''amour ! . . . nuit enflammée !... Joseph, je meurs ! . . . »

ce Aujourd''hui , je suis restée immobile , sans penser à rien et sans éprouver aucune fatigue dans Pâme : ton image me poursuit ; madame Hamel est devant moi , je ne la vois point ; les domestiques passent , je n''cntends pas le bruit de leurs pas ; je ne pense point à ton charmant visage , et je le vois ; je n'entends pas ta voix, et elle retentit à mon oreille. Quel charme !... Qu''on m'^cxplique comment il se fait que Ton sente la pensée sans penser réellement... »

« Je vais mourir jeune. Ma pauvre mère Hamel a frémi ce matin ; elle m'*a dit :

« — Mélanie!... tu es bien pâle! tes yeux

sont brillans , tes boucles de cheveux sont en de'sordre , tu n''es point parée î . . . tu n''es plus soigneuse*

<( — Y est-il?..* ai-je répondu.

« — 0 ma fille ! a-t-elle dit , ne descends pas dans la tombe , car nos mains doivent être jointes, et tu m''entraînerais avec toi.

« — Non, non, ai-je dit , je ne mourrai pas tant qu''il vivra... mort, i''irai le rejoindre; puisque la tombe est notre couche nuptiale , la Mort tiendra la torche de notre hyménec... et la nuit de notre noce funèbre sera éternelle.... Madame Hamel a frémi.... Pauvre femme ! »

«Joseph, j''ai reçu ta lettre.!... j''ai baisé cent fois ces caractères chéris!... ils seront toujours sur mon cœur! Oui, mon chéri, oui, je suivrai tes ordres, je vivrai pour toi! j'';ittendrai avec impatience cet âge oîi tout scja mort, excepté nos cœurs... qui ne mourront jamais, yn'i trop de joie pour ex-

primer quekpie chose... ^àlea pour au^ jourd^ui!... je vais m'asseoir, et loiite la journée regarder les nuages en y cherchant ton image chérie... »

« Joseph , notre banquier est venu , il a été surpris de me voir aussi changée. Il a appris ton départ avec peine. Il paraît vouloir prendre beaucoup d^intérèt a moiî... je crois que c^est un bien honnête homme et une belle âme. »

« Le banquier, M. William Badger, est revenu ; il a dit que je devrais me marier... il me Ta prouvé. J^ai lâché de ne pas entendre ses blasphèmes... Moi me marier!... Oh! 3V)scph ! je préférerais cent fois mourir. »

a M. Badger m'a amené aujourd'hui un monsieur qu'il nomme Maxendi. U me déplaît; sa figure , quoique belle , respire une

sorte d''énergie qui n^inspire a ceux qui la la voient que Fidëe d^ine puissance malfaisante. »

<c Grand Dieu !... c''est a M. Maxendi que M. William Badger veut me marier... Je reviens d''un bal où j'ai été bien malheureuse. On me criait aux oreilles que M. Maxendi a cinq millions , que je serais heureuse et souveraine.

« — Comment, ma chère petite , me disait madame Badger, cela ne vous e'tonne pas !... Mais voyez donc comme toutes les mères et les jeunes demoiselles saluent M. Maxendi ; voyez comme elles Fappellent des yeux; il n''y a que lui dans rassemblée...

« — Madame, ai-je répondu, M. Maxendi ne me plaît pas et ne me plaira jamais.

« Madame Badger m''a quittée et j''ai été m''asseoir à côté de ma pauvre mère Hamel, qui, vêtue somptueusement et au milieu de cette éclatante fête, n''en dormait pas moins

— 209 ^ le plus décemment possible. Madame Badger est revenue me présenter M. Maxendi , et j'ai été forcée de danser avec lui. Je n'aime point cet homme , et tout le monde veut que je le chérisse...

« Joseph , je te dois toute la vérité , et les moindres sentimens de mon cœur t'appartiennent. Je t'avouerai donc qu'au milieu de cet entraînement produit par le spectacle des plus belles femmes de Paris , des plus riches , des plus fraîches parures , au milieu des conquêtes du luxe , j'ai eu un mouvement d'orgueil en me voyant proclamer par les regards de chacun la reine de cette assemblée.. . J'étais simplement vêtue, avec cette robe de mousseline que tu m'as donnée : cette simplicité m'a fait plus remarquer que ne Font été les femmes dont les parures étincelaient de pierreries... Ah! je n'ai brillé que parce que quelque parcelle du feu qui consume mon cœur sera venue resplendir sur mon visage . . . C'est donc à toi que j'aidù ce triomphe! . . . Mes yeux se sont souvent

LE VICAIR8. U. 14

/^ 210 — portés sur ces coins solitaires où mon Joseph se plaçait toujours, et mon âme t''adressait là tous ses voeux, toutes ses prières. »

c( On me proclame la femme de M. Maxendi. Je ne sais comment cela s'arrange , mais vraiment ces gens du monde ont un art de vous faire parler, d''interpréter le moindre i^gard, le moindre ourire... Ah! Joseph, pourquoi n''es-tu pas là pour me défendre des séductions de ces gens de salon !... »

« Si je ne m'en tenais pas a un non bien décidé , je crois, en vérité, que Ton me marierait malgré moi à M. Maxendi... Je ne conçois pas racharnement de tous ces gens-là : de quelle importance est-il donc pour eux que je me marie? ne peuvent -ils pas laisser tranquille une pauvre fille qui ne demande rien qu^à gémir toute seule , et dont le cœur est à jamais donné? »

« Mon ami ! . . . Joseph ! . . . me pardonneras-tu?... Tai fait une imprudence; je suis vive, légère , enfin je suis femme !... On m'a encore amené ce 31axendi , je Tai reçu ; il est revenu le lendemain, j'ai fait refuser ma porte. J'ai voulu sortir, ma calèche s'est trouvée cassée , on ne peut pas deviner comment. M. Bagder m'écrit que, d'après ce qui s'est passé, j'ai commis une grande malhonnêteté ; il croit que je dois aller au bal auquel M. Maxendi vient de m'inviter. Je réponds que j'irai, mais je compte, au milieu de l'assemblée, dire que je ne veux épouser personne , parce que je suis mariée. M. Bagder doit m'envoyer sa voiture. •>->

c( Ce matin , Joseph, je suis triste ; c'est ia voiture de M. Maxendi qui viendra me chercher; je n'ai plus le temps de dire non; d'ailleurs, c'est la dernière fois que je sors... Joseph, c'est aujourd'hui le jour que tu m'as quittée, ce jour doit m'ètre malheureux....

— 212 --• Un horrible pressentiment m'assiège , à toute minute mo:î cœur se gonfle , et je suis inquiète... Je viens de me mettre a la croisée ; il y a des hommes dans la rue, ils causent ensemble , leurs figures me déplaisent ; il me semble qu'ils montrent ma maison du doigt. 0 jour malheureux!... chaque chose que j'envisage ne m'apparaît que sous un aspect désagréable ; je suis plus abattue que si je devais marcher a la mort... J'ai grondé J^inette pour un rien : la pauvre enfant s'est mise à pleurer, et le spectacle de ses larmes a fait couler les miennes.

oc Joseph, je m'habille pour le bal... je suis habillée. Madame Hamel me regarde avec étonnement : elle me dit que je suis changée a faire peur... La voiture arrive... Adieu, chéri ! ))

. C'était ainsi que finissait le journal de la tendre Mélanic... En l'achevant, le vicaire sentait sa raison s'égarer. En ce moment, on

Je dirigeait vors la rue de la Santé : il entre dans la maison de Mélanie... Finette était sur la porte.

— Finette , dit-il en pleurant , Mélanie , Mélanie ! . . . ,

— Savez -vous oà elle est ? demanda la femme de chambre. .. depuis dix ^ ours qu'elle est partie pour le bal de M. Maxendi , elle n'est pas revenue , et j'ai eu beau me rendre chez 31. Badger, on m'a dit que M. Badger n'y était pas et que tout le monde a été a la campagne.

— A la campagne en hiver ! s'écria Joseph, sotte que tu es!.. Finette, reprit-il, je te demande pardon... 0 pauvre Mélanie !...

Là-dessus , le vicaire , montant précipitamment, parcourut avec un sauvage délire ces lieux pleins de Mélanie; il se précipita sur le lit qu'elle avait occupé , il embrassa sa plume , son piano , il s'ajenouilla devant îa toilette qu'elle avait quittée avant d'aller au prétendu bal d'Argow, il pleura à l'aspect du

charmant désordre de sa chambre à coucher, il donna toutes les marcjues d*'une véritable

folie et Finette, stupéfaite, le regardait

avec un étonnement dont elle ne pouvait revenir. .

— @îi est mademoiselle ? demanda-t-elle.

— Oii elle est , Finelte ! . . elle est au fond d^m cachot, i. au pouvoir du plus infâme brigand C[ue le soleil ait éclairé dans sa course ! . .. Seul , je Tai entrevue sans la reconnaître... 0 Mélanie ! je jure de te délivrer , de te venger, et le glaive des lois tombera sur la tète de ce féroce pirate.

— Ah ! commemademoiselle doit être mal, dit Finette , elle qai aime tant les petites recherches! .. elle est sans femme de chambre, qui donc la soignera , rhabillera?.. Ah ! ah! .. Et Finette se mit à pleurer.

— Ai-je de Por?... s'^écria subitement le vicaire... en ai-je assez !.. et il tira sa bourse et son portefeuille.

— De Por! et tenez, dit Finette en ou-

vrant le secrétaire, en voila plein les tiroirs. Le vicaire s''empara de tout ce qu''il trouva.

— Pour faire la guerre , s''écria-t-il , il ne faut que cela ; allons, Finette ! . . .

Joseph descendit les escaliers en courant , et il se remit dans sa chaise de poste,

— Postillon , s*'écria - 1 - il ,un louis pour boire , et au galop sur la route que tu viens de parcourir! il faut que je sois demain dans les Ardennes.

— Dans les Ardennes 1... s'ëcria Finette, ô ma pauvre maîtresse !...

A" chaque poste le vicaire jette de For en s''ëcriant; — Des chevaux! des chevaux! un Courier en avant , un louis au postillon , je paierai les chevaux que Ton pourra crever ! ... et le vicaire, emporte par quatre chevaux , allait comme la foudre...

Laissons-le courir aussi vite que les ambassadeurs qui se rendent a un congrès , et revenons à Vans-la-Pavec.

Le Maître de poste. — Madame Hamel.— Situation de Mélanie. — Argow lui déclare ses desseins.

Le maître de poste de Vans-la-Pave'e tenait une auberge justement renomme'e, et, comme il était aussi le maire de Tendroit , les beaux esprits du village prétendaient que plus d''un mariage ébauché dans le jardin dcraubergistese consommait légalement dans le cabinet du maire. Aussitôt qu''il s'^élevait une dispute entre les buveurs , le maire paraissait en même temps que le cabarctier, et , mâlgfrc la

loi qui veut que les cabarets soient fermés a neuf heures, et que, passé dix heures, l'on ne danse plus , le maire hésitait a sévir contre le caharetier sur cet article, et le maître de poste les conciliait tous deux.

M. Gargarou (c'est le nom de ce personnage) était digne] d'être ministre d'état , bien que le nom de Gargarou ne prête guère à l'anoblissement et a la pairie : quoi qu'il en soit , celui de nos princes qui passa par Vansla-Pavée ne le jugea digne que de la mairie : aussi le bonhomme était-il lier de sa place , et , quoique bon vivant , peu tracassier, obligeant , il ne badinait jamais sur un certain article , c'était le dévoùment que tout bon Français devait avoir pour le gouvernement. On lui aurait tout fait faire pour le gouvernement; pour lui, \e TCioi gouvernement était un talisman; et lorsque je suis passé a Vans-la- Pavée , je me suis convaincu par moi-même qu'il ignorait la forme et la base de notre gouvernement.

Nous Tavons laissé couché a côté d'une jeune et jolie femme , nous ne. le reprendrons pas cependant à ce moment-là , pour son honneur. Le matin , il descendit visiter ses écuries et montrer partout Toeil du maître , car il était très- soigneux. Après cette visite générale , il se rendit à la grande salle noire et enfumée qui servait de salon.

— Ma femme n''est pas levée ?... demandat-il.

— Non, monsieur, répondit une servante assez jolie qui tenait un bouillon.

— Et pour qui ce déjeuner?

— Pour la vieille femme que nous avons ici depuis huit jours, et que nous ne voyons que le matin et le soir.. . vous savez?

— J'ai peur, répondit TauLergiste , qu'elle ne trame quelque chose contre le gouvernement... Une femme qui ne dit rien , qui parait triste... Si elle était jeune, on pourrait interpréter sa tristesse;... mais enfin, cela n^^est pas clair, et je vais lui parler ! Quand

on est maire , on doit au gouvernement de faire une police exacte.

Boutonnant donc sa redingote brune tachée en mille endroits , il s''avança vers le coin oïl une vieille femme attendait patiemment son déjeuner. Elle offrait dans son habillement les contrastes les plus singuliers : son bonnet de dentelle avait un nœud de rubans presque élégant, et se rattachait sous son menton par des rubans de satin blanc ; sa figure portait tout le caractère d''une douceur et d''une bonté touchantes, mais le voile d\me profonde souffrance était jeté sur son visage; elle ne prenait pas garde au cachemire qui couvrait ses épaules, et, le coude sur la table malpropre de l'auberge , elle levait ses yeux au plafond noirci , comme pour implorer le secours du ciel. Sa rolie n''était pas en harmonie avec le luxe de cette toilette de son buste ; on eût dit, avec raison, qu'elle venait de quitter un somptueux costume pour ne garder ce qu'en terme de Fart de la toilette on nomme,

— 221 — ' je crois, un jupon de dessous, et ce jupon de toile assez fort , garni d\ni simple effilé , contrastait d''autant plus avec le reste , qu''il çtait crotté , et que les bas de soie et les souliers de satin noir de Tétrangère avaient aussi leur part de toue. Cette description doit donner une idée de Tinsouciance de cette vieille femme, et ses larmes indicpient assez que c''était madame Hamel.

— Madame, dit M. Gargarou, vous paraissez Lien affligée... est-ce que les affaires qui vous ont amenée de notre côté ne vont pas a votre fantaisie?.... Auriez -vous besoin de quelque chose?... Si vous ne nous dites rien, nous ne pouvons pas vous aider.

— Ah ! répondit madame Hamel , malheureusenicnt je suis vieille , je ne connais personne dans ce pays-ci , et je ne puis que pleurer sur Tévénement fâcheux qui m''arrive ; car où trouver des gens pour me servir, quand il faudrait se dévouer pour moi !

— Comment donc ! . .. mais avec de Targcnt

on trouve du dévoùment , . . . de tout... Mais en avez-vous, des sonnettes ?. . .

— Hélas! je n'ai que la bourse que j''ai emportée pour aller au bal...

: — Ah ! vous alliez au bal ? dit Faubergiste avec un air de curiosité et de défiance ironique.

— Oui , . . . et Ton me l'a enlevée ! s'écria madame liamel en pleurant.

— Ah ! vous n'avez pas d'argent ! reprit l'aubergiste avec effroi en regardant le bonnet et le schall de madame Hamel et les adaptant déjà à la tète et aux épaules de madame Gargarou.

— Non,... je n'ai plus de fille!... non!... Et la pauvre vieille essuya ses yeux avec un beau mouchoir de batiste.... Les barbares ! me refuser de m'cmprisonner avec elle ! . . .

— Elle est folle ! dit Gargarou en lui-même. Ah! ah ! reprit- il en voyant le papier que le vicaire avait laisse sur la lable , voila ce que m'a demandé hî jeune homme de celte nuit :

Adresser le tout à M. Joseph, chez mademoiselle de Saint-André ^ rue de la Santé. Et puis voila ciiiq francs.

— Joseph ! Joseph ! s''ëcria madame Hamel , il a passé par ici ! . . .

— Eh bien, qu"'avez-vous donc?... Elle est folle ! . . . Hé ! Jacqueline ! . . .

— Serait-il possible ! continua madame Hamel : montrez-moi cela... Oui,... c'est bien son écriture... Le pauvre enfant!... Ah! si je Pavais vu, ma fille ne serait plus en prison!... La-dessus, sans attendre son déjeuner, elle sortit et se dirigea vers la foret.

— Oh! dit Taubergiste en"^la suivant des yeux, je crois que la pauvre femme ne cherche guère a nuire au gouvernement ! Elle paraît avoir de quoi payer; ainsi laissons-la tranquille.

Lorsque les gens d'Argow eurent conduit Mélanie au château de Vans, ils en chassèrent impitoyablement madame Hamel, dont ils craignirent Tàge et rexpéricnce ; mais en

même temps ils la prévinrent qu''une dénonciation compromettrait la vie de sa fille, qui cesserait d''étre en sûreté si quelque entreprise venait à être tentée pour sa délivrance. La femme du contre-maitrc eut beau pleurer et supplier qu'on la laissât avec sa fille , rien ne put fléchir la détermination des gens jdu pirate ; elle sortit donc du château en robe de bal, et se sauva à Fauberge à\xGrandIvert, en se dépouillant toutefois de sa redingote de satin blanc. Alors tous les matins elle se rendait au château, et, s''asseyantsur une pierre, elle contemplait la fenêtre de la chambre où était Mclanie , et lorsque la jeune fille se promenait sur la terrasse , elle échangeait quelques mots avec elle , puis sur le soir elle revenait coucher à son auberge. Ainsi Ton doit voir où courait la bonne femme lorsqu'elle apprit que Joseph avait passé pendant la nuit à Vans-la-Pavée.

Elle hâte le pas , et se hasarde îi courir, malgré son âge » pour arriver à cette pierre

sur laquelle Mëlanie jetait toujours les yeux •en s''ëveillant. Mëlanie n''avait pas cpilté cette terrasse presque ruinée et entourée d''eau , elle était encore à la place où le vicaire Payait aperçue ; elle regarde le village , et de loin reconnaît sa seconde mère.

— La voici! s'écria Mélanie, rien ne l'arrête, le froid, la pluie, et pour me voir elle brave tout , comme pourrait faire un amant. O digne mère , reçois mon hommage ! Avant que tu n'arrives , que ma pensée t'entoure et te récompense ! , . .

— Ma fille 1 ma fille ! s'écria madame Hamel d'aussi loin qu'elle put voir Mélanie : Il est venu ! il est venu!... Réjouis-toi , il n'est pas mort!...

— Qui.? ma mère.

— Joseph!...

— C'était donc lui ? dit tristement la jeune fille pâle et tremblante; mon coeur me le disait... O ma mère! figure toi que cette nuit, trouvant mon appartement trop petit pour ma

LE VICAIRE. U. 4o

— 226 ■— douleur, je suis venue ici gardée par les deux argus qui ne me quittent pas. J''ai chante douloureusement cette plainte qui marqua nos derniers regards et nos adieux :

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyi'e Anime la fin d'un beau jour.

Tout-a-coup j'ai vu une lumière paraître a celte chaumière; cette soudaine lueur m''a frappée comme un rayon d''espoir : je ne pourrais expliquer ce que j''ai ressenti. Sans croire que ce fut Joseph , un pressentiment involontaire me criait : «Si c'était lui!.,.» Tu me vois, ma mère, encore en proie a cette méditation , et tu dis que c'est lui?...

— Oui , ma fille ; . . . mais pourquoi nous réjouir? 11 a fui comme une ombre ; il s'en allait à Paris, car il a demandé quelque chose dans ce village , en écrivant qu''on le lui envoyât rue de la Santé.

— Et je n'y serai pas î... O ma mère, quel

supplice!... Tire-moi de cette odieuse prison, ou j''y meurs !..c

— Ma fille , ne prononce pas ce mot... tu me fais trop de peine ; attendons Joseph.

— 3Iais comment saura-t-il que je suis ici ?

Madame Hamel réfléchit long -temps, et, après avoir ramassé la somme totale de son intelligence, elle s''écria : — Je \ais lui écrire !... Mélanie sauta de joie en frappant dans ses mains.

— 0 ma mère ! écris, écris bien vite ;... si je revois Joseph, nous serons sauvées; écris !

Comme elle achevait ces paroles, un laquais a figure rébarbative se dirigea précipitamment vers madame Hamel : — Allons, la vieille, vpus ne pouvez plus rester la...

— Comment ! je ne puis plus rester là... le terrain est-il à vous ?

— Oui ! allez-vous-en !

— Qu''est-ce que cela veut dire?... s'écria Mélanie , ne m''avez - vous pas dit que la vo-

lonté du maître de ce château était que j'y commandasse en souveraine?...

— Oui , madame , re'pondit respectueijsement le laquais en ôtant son chapeau , mais tant que vos ordres ne seraient pas contraires à la surveillance qu'ail a ordonné d'exercer autour de ce château... et M. Navardin a jugé que cçtte femme ne devait plus approcher d'ici.

— Et pourquoi ne l'enfermez - vous pas avec moi ?. . . je le veux ! . . . reprit 31élanie.

— M. Navardin ne le veut pas... madame , sans cela...

— Allons, dit Mélanie avec une sombre résignation, adieu, ma mère !...

Madame llamel n'eut pas la force de répondre , elle jeta sur sa fille un douloureux regard et se retira jusqu'à ce que le domestique fut satisfait de la dislance à laquelle elle se tînt. La elle agita son mouchoir lentement, et Mélanie lui répondit en faisant le même geste.

— Bladame , dit un autre homme a Mëlanie en la regardant respectueusement , il est impossible que vous restiez ici , si vous continuez a faire de pareils signaux...

— Mais, monsieur, je suis donc réellement prisonnière?...

— Je ne dis pas cela , madame , mais je réponds de vous sur ma tête , et celui à qui j'aurais affaire si vous nous échappiez est homme a me la faire sauter...

— Eh bien ! monsieur, votre tête est fortement en danger, dit Mélanie avec dépit.

— Alors , madame , vous ne sortirez plus de vos appartemens ! . . . rentrez-y...

— Et si je ne voulais pas!... reprit fièrement Mélanie.

— Je serais contraint de vous y forcer ! . . . Mélanie pleui'a , baissa la tête , et suivit à

pas lents le farouche Navardin. Ce dernier la conduisit à un appartement, somptueux dans lequel elle demeurait depuis dix jours. Elle s''assit dans un fauteuil , et , posant sa jolie

tète clans ses mains, elle se mit a penser a son frère, dont Timage che'rie lui avait apparu le matin. Le temps était brumeux , la chambre vaste n''avait que deux grandes fenêtres garnies de rideaux de lampas rouge , de façon qu''il régnait une sorte d''obscurilé. Mélanie devint plus pensive , et une teinte de chagrin se mêla a toutes ses réflexions.

— Que va-t-il m'^arriver?... ils n''ont pas encore prononcé le nom de celui qui m'*a enlevée, mais tout me porte à croire que c"'estM. Maxendi... ils paraissent le redouter... s''il est riche , puissant et servi par des hommes pour qui ses ordres sont absolus , comment Joseph fera-l-il pour me délivrer?... il risquera sa vie... mais non, M. Maxendi ne peut pas niMpouser contre ma volonté... il y a des lois!... O Joseph!... arrive... arrive...

A ces mots , elle lira de son sein une lettre tout usée et dont chaque pli avait formé un iandjcau : une soie verte en rattachait tous les morceaux. La jeune fille la déplia avec

Une soigneuse précaution, et son œil reparcourut ces caractères chéris... — Funeste amour que je ne puis arracher de mon cœur!... s'écria-t-elle après avoir lu, tu y régneras encore a mon dernier soupir ! ...

Comme elle prononçait ces mots, un grand bruit se fit entendre dans la cour de cet immerise château. C'étaient Argow, Vernyct et PAuvergnat qui arrivaient d** A.... y par des chemins détournés.

— Eh bien, Navardin , quelle nt)uvelle ? demanda Maxendi.

— Capitaine , votre jeune poulette est toujours ici , pleurante , mourante , parlant de se tuer : du reste , elle n''est pas d''une garde bien difficile... elle est gentille comme une frégate de vingt-quatre canons.

— Et qu''avez-vous fait de la vieille femme ? demanda Vernyct.

— Nous Pavons mise à la porte sur - le champ.

— Imprudens ! . . . s''écria Maxendi , impru-

dens! elle va dire partout que nous avons enlevé cette jeune fille. . . qu^on la rattrape ! . . . et que sur-le-champ on la mette sous de bons verroux jusqu''à parfait achèvement de notre affaire... Vernyct, reprit-il, tu vas prendre le commandement de la forteresse... Et toi, Navardin , remets - toi en chaise de poste et conduis-moi ce garçon-là en Auvergne. Tu lui compteras douze mille francs , je te les enverrai a Clermont par Badger.

A ces mots , Navardin jeta un coup- d** oeil oblique au pirate pour savoir s''il n''ëtait pas nécessaire que l'Auvergnat mourût en route d''un coup de sang , mais Argow lui répondit : — Allons, fais ce que je te dis, et rien de plus. . . Le matelot regarda TAuvergnat étonné et le poussa vers la chaise en lui criant : — Marchons ! . . . Ils partirent.

Argow , après avoir demandé dans quel appartement on avait placé Mélanie , se dirigea vers la chambre où la tendre amante du vicaire écoutait avec attention le bruit

accoutumé qui interrompait le silence de cet antique château. Elle se lève en entendant des pas, elle court.

— Ah! s''écrie-t-elle, c'est vous, M. Maxendi! je suis donc sauvée!... La naïveté de cette exclamation fit sourire Argow malgré lui.

— Mademoiselle , lui demanda- t-il , comment avez-vous trouvé ce séjour ?

— S''il m''avait été permis de le parcourir , je pourrais donner mon avis.

— Comment ! s'écria vivement Argow, j''avais ordonné de vous laisser libre.

— Eh quoi! monsieur, interrompit Mélanie , c'est donc par vos ordres que j'ai été enlevée ?. . . avec quelle douleur je me vois forcée de changer d'opinion sur votre compte!... je vous estimais, monsieur !... dit -elle avec un accent de reproche; et dans quel but? pourquoi? a quel titre en agissez -vous ainsi envers moi ? savez - vous à quoi vous vous exposez?...

' — Mademoiselle , répondit le forban eq

tachant d^adoucir la rudesse de sa voix et de son visage, croyez-vous cpie je n'aie pas vu sur votre figure une forle indécision quand ilae'té question de notre mariage?... Vous ignorez a quel excès Tamour peut porter un homme de mon caractère. . . N'avez- vous donc jamais examiné 1 -effet que vous produisez sur tous ceux qui vous voient?... Ah! mademoiselle , vous avez allumé dans mon cœur une effroyable passion î . . . Je vous avoue cet amour avec la franchise qui dislingue les âmes énergiques. Je désire votre possession légitime , elle seule peut m''empécher de mourir. . .

— Alors, vous mourrez , mon cher monsieur Maxendi , dit-elle en penchant gracieusement sa jolie tête , car jamais homme n''aura rien de Mélanie... elle a tout donné !...

— Par les trente canons de ma dernière frégate ! vous en aurez menti ! . . . s''écria le forban en colère; et lorsque je vous ai enlevée, cY'tait pour vous forcer a mVpouser... comment pouvez - vous reparaître dans le

monde après avoir passé quinze jours chez moi?

— Je n''irai plus dans le monde.

— Bon ! mais vous ne sortirez d''ici que morte... ou ma femme...

— Pour morte , dit Mélanie , la mort est la seule chose que je souhaite , ainsi c''est me servir!... pour votre femme, cela ne sera jamais !... jamais !...

— Mais, petite scéle'rate , vos sourires et votre tète penchée n'empêcheront que vous ne soyez en mon pouvoir et que je ne puisse faire de vous tout ce que je voudrai.

— Non, non...

— Comment cela?... ^

— Parce que les malheureux ont toujours un refujje qu''on ne peut leur enlever.

— Et lequel ?

— La mort ! . . .

— Oh! que je vous empêcherai bien de mourir.

— M. Maxcndi, la pensée et la mort sont

les seules choses qui soient hors ^u pouvoir des tyrans et des scélérats ; rien ne les asservit...

— Comment , mademoiselle , vous refuseriez cette vie aimable , pleine de jouissance et de plaisirs que je vous offre? Figurez-vous que vous commanderiez à tout , à commencer par moi , avec le despotisme d''un capitaine qui fait manoeuvrer un sloop ; voire amourpropre sera satisfait sur tous les points , vous serez reine , je vous défierai de former im désir que je ne satisfasse , quand il exigerait même la mort d"'un homme.

— Tout cela et rien c''est la même chose , interrompit doucement Mélanie; un de mes rêves et une minute de méditation me donnent plus de jouissances que tous les plaisirs que veus m''étalez inutilement.

— Mais vous ignorez ce que cVst qu'Hun mari , à quoi il est utile , combien il est tendre, ce qu''il procure de plaisir, vous n'en savez rien.

. — tTestTrai, mais je sais, dit -elle avec un fin sourire, que j'^aime encore mieux un amant.

— Ah ! s''il faut n''étre que cela , s'ëcria le matelot.

— Que cela! dit Mëlanie... A mon lour, je puis vous répondre, monsieur, que, d''après ce que je vois de vous , il vous est a jamais impossible d''aimer, car un véritable amant n'afflige point ce qu'il aime.

— Ta... ta... ta... ta... reprit Argow en colère. Ah ça , petite folle, prenez gardé a votre tête !... elle est trop jolie pour que ces beaux yeux se ferment a jamais. Yous me refusez?. . .

— Oui ! ditMélanie avec un geste d'horreur.

— Mais on a des motifs, dit le pirate en pliant dans ce moment la rigueur de son caractère d'une manière étonnante devant la naïve simplicité de Mélanie.

— Aussi en ai- je , monsieur Maxendi ! . . . car ce n'est ni par aversion ni par un sentiment de haine que je vous refuse : tout homme ,

fut -il prince, essuierait ce refus... Ecoutezmoi: jVme!... j'aime pour toujours !...

— Ah ! pour votre salut , petite femme , ne prononcez pas ces paroles -la devant moi avec ce regard et cet accent?... Croyez-moi, n''attisez pas un incendie,

— Paime , reprit -elle, un être qui aui'a sans cesse mon amour...

— Cet homme, dit A.rgow en la contemplant avec le sourire de Tenfcr sur ses lèvres , cet homme ne vous accompagnait-il pas sur le vaisseau qui vous a ramenée en France ?

— Joseph!... s'écria-t-elle , mon frère... oui... oui... c'est lui! ô mon bien-aimé , ditelle comme en délire, oui, c'est toi !... image chérie... sur un bûcher je te verrais encore...

— Et vous croyez , reprit le pirate , et vous croyez que je n'ai pas le moyen de vous empêcher de mourir et Oelui de vous épouser?... Allons, mabelle enfant, vous serez madame Maxendi ! Lorsqu'on a comme moi cinq millions et douze hommes dévoués , on a tout ce

que Ton veut. Aucune puissance humaine , s''ëcria-t-il en fixant Mëlanie de manière à la faire pâlir et frissonner, aucune puissance humaine ne peut vous tirer d''ici , et forcé de vous rendre , de renoncer à vous , je vous tuerais ! . . .

— Monsieur ! . . . monsieur ! ... au secours ! . . . au secours!... s''ëcria Mëlanie épouvantée de rhorrible expression de ce visage.

— Au secours ! répëta-t-il avec un accent d''ironie , vous oubliez que personne ici n'a d''oreilles ni d''yeux pour vous!... tout est à moi... Pensez- vous ^ de bonne foi, que je vais laisser arriver jusqu''ici votre amant?

A cette idée Mëlanie resta comme une statue de marbre et regarda le pirate avec une expression de stupeur qu''il est impossible de rendre. Jamais son esprit chaste et pur n'avait pu concevoir Tidëe d'une scëlëratesse pareille , et dans ce moment Argow semblait, par son attitude et la fërocitë de son visage , être le crime lui-même.

— Je sais oîi est Joseph , reprit-il avec un sourire sardonique , je Pai vu cette nuit , et je puis vous répondre, ajouta-t-il en serrant les lèvres , que vous ne le verrez plus !

— Quoi ! vous savez qu''il est a Paris ?..,

— A Paris ! dit le pirate surpris ; est-ce qu''il ne serait pas mort? se dit -il en luimême.

— Il a passé , je Fai vu , reprit Mélanie , et...

— Vous Favez vu ? lui demanda encore Maxendi.

— Oui , son aspect a rafraîchi mon âme.. . le malheureux! il allait à Paris...

En ce moment , son visage avait une expression divine : on eût dit une de ces saintes dont la tète est entourée d^uie auréole céleste.

— Ah! il est à Paris, dit le forban, cVst bon , je Fijnorais.

Mélanie pleura de désespoir en voyant que sa candeur donnait des armes contre elle.

— Ma belle enfant, je vais envoyer mes gens en campagne, car ce Joseph doit revenir par ici.... Alors , dans peu , il vous faudra choisir entre ma main et la mort de votre amant. .. Aussi Lien je Tai déjà jurée, et c'est un grand miracle...

— Grand Dieu ! s''écria Mélanie , oîi suisje ?... et elle se laissa tomber dans un fauteuil en versant un torrent de larmes.

• — Vous voyez, dit froidement Argow, toute rétendue de mon amour, il me rend capable des plus grands excès... Ma reine , je vous laisse réfléchir à ces propositions... mais je veux vous donner un fil pour vous tirer du labyrinthe oii elles vous entraîneront; souvenez-vous bien que de ce que je dis à ce que je fais il n''y a qu''un pas, et ce pas , il ne me faut qu''une minute, une seconde pour le faire. Adieu... Ne pleurez pas, les pleurs sont inutiles... prenez une résolution! et... il n'y en a qu'une bonne.

— Grand Dieu ! répéta Mélanie en se tor-

dant les bras de désespoir, tu ne me secourras donc pas ! Je soufFre presqu''autant que lorsque Joseph m''a dit adieu.

Argow la contempla , car elle était plus que belle , puis il s''en alla en lui lançant un regard de maître , et il la laissa dans un horrible état de souffrance.

Elle pleura toute la jom'née , toute la nuit , elle ne voulut rien prendre , et son esprit fatigué par tant de secousses ne put s''arréter à aucun projet raisonnable.

Le Maire de Vans se prête aux desseins du Pirate.

Dîner au château. — La femme du Maître de

poste prend le parti de madame Hamel. — Arrivée de Joseph. — Il aperçoit Mélanie. — Combat. — Le Vicaire s'enfuit.

Argow revint dans le salon de son château, oîi , dans ce moment , Vernyct et deux pirates retirés , au service de M. Maxendi , buvaient du punch a qui mieux mieux.

—Oh, oh! s'écria le maître forban , arrêtez la cuiller! ne levez pas tant les coudes ! il nous faudra user du pousse-moulin ces jours-ci.

Al ces paroles, les trois matelots regardèrent

avec étonnement Argow, qui vint s'asseoir à côte' de Vernyct...

— Dis - nous donc , mon garçon , lui cria Maxendi en Ic' secouant brusquement , comment se fait-il que le jeune homme de Pauberge ne soit pas dans le champ du Seigneur ?

— Si tu ne le sais pas , toi qui sait tout , comment veux -tu que je le sache, mon capi...taine? répondit Vernyct ivre.

— Ah ! les brutes ! s''écria Maxendi , cela n'aura jamais de tenue , ils ne pourront jamais prendre... '

— Ah! que si, mon sup...é... rieur, que si, nous prendrons bien. . . toujours...

— : . . . . ( ceci remplace Peffroyable

juron d** Argow) écoutez-moi !... Et en disant cela , Argow saisit le vase d''argent et le jeta par la fenêtre... Le premier qui, jusqu'à mon mariage , se grise , je le renferme à la cave dans un tonneau de vin de Champagne.

Tous regardèrent le pirate avec effroi.

^ 245 — — Vernyct, s''écria-t-il en lui frappant sur Pépaule , as-tu ton Lan sens maintenant?...

— Présent , mon capitaine , répondit le lieutenant en secouant les fumées du punch.

— Et vous , Scalyt , Ornai et Carilleyn , étes-vous à la manœuvre?

— A nos pièces ! crièrent-ils.

— Cest bon , dit Argow d''un air plus radouci ; vous allez , d*" abord, faire nettoyer tout le château en un tour de main ; vous aurez a vous habiUer d''une manière décente et même somptueuse. Toi , Scalyt , tâche de ne pas fourrer tes mains à chaque instant dans tes poches ; Ornai , ne te gratte pas ; et toi, Carilleyn, ne mets pas dans ta bouche une seule feuille de tabac ; que personne ne jure... sans quoi , a la cave ! elle remplacera la cale. Enfin, mes enfans, quoique cela vous soit bien difficile , prenez-moi les manières , le ton des gens de la haute société , ne parlez pas tous ensemble , ne vous coupez pas la parple, pas de gestes, pas d% jures.,. Songe,

Ornai, que tu es duc, Scalyt marquis , et Carilleyn baron, \ernyct, tu vas dire au cuisinier de se distinguer, et de nous faire pour demain un diner a trois services; tous nos gens seront en livrée , on mettra un suisse à la porte du château , que les jardiniers ratissent les avenues, et me nettoient le petit bois de Fentrée et tout ce qui tombe en ruines ! m''entendez-vous ?

— Qu''il a d''esprit le capitaine! dit tout bas Scalyt a Ornai, il est capable de tout...

— M'entendez-vous ?. . . répéta Argow.

— Oui , crièrent les quatre forbans.

— Eli bien ! donc , branle-bas ! re'pondit Maxendi.

— En avant ! dit Carillcyn, je veux que le feu Saint-Elme me brùle, si je comprends ce qu''il veut faire ; mais en avant !

— Eh bien , dit Vernyct quand il fut seul avec Argow, qucprétcnds-lu?...

— Ce que je prétends ? épouser Mélanic :

et pour cela , attendu les difficultés , il nous faut embosser le maire de la commune , afin qu''il ne soit pas ti'op scrupideùx sur nos titres, et il faut a toute force lui faire croire que des chats sont des lièvres... Tu vas'donc aller, de la part de M. le comte deMaxendi, Tinviter au somptueux repas de demain , et , comme il faut prendre toutes ses précautions , tu auras à lui faire entendre que je suis instruit qu'un séditieux caché sous le nom de Joseph doit arriver en ce pays; et, pour s''en saisir et le surveiller quand il viendra , tu placeras quelque fine mouche, Gornault par exemple, en embuscade dans le village. Allons, va t''habiller, prends la calèche, et étudie un peu le caractère de ce maire de village , pour savoir en quel endroit je pourrai jeter le grappin sur lui.

— Mais, Argow, mon ami, ta tête, celte tête excellente déménage donc? Comment, tu vas épouser cette poulette ! Es-tu fou ? est-ce qu'ail ne vaudrait pas mieux... tu m''entends !

ajouta-t-il en regardant Maxendi, et ton envie satisfaite , la planter-la.

— Je Taime , Vernyct , et sur ta tête respecte-la. Si elle m''e'cliauffe et qii''elle refuse de m'e'pouser, j'aurai toujours ce moyen-la... Allons, marche.

Vernyct s'en fut en murmurant et en pensant que ce mariage e'tait le comble de la folie; car, se disait-il : — Une fois Argow marié , sa femme nous chassera tous , il deviendra sage , s'attachera a la vie , nous laissera là comme des chiens morts... et, du diable , si l'on peut jouter avec lui , il est ruçé , ce qu'il veut , il faut le vouloir. Si ce mariage pouvait manquer. . . sans que ce fut de notre faute , car il nous ferait sauter la cervelle...

En devisant ainsi , Vernyct s'habillait , la calèche s'apprêtait , et en un instant il arriva chez le maire. Ce dernier, envoyant une voiture s'arrêter à sa porte , se frotta les mains et fit place au lieutenant.

-r— Monsieur, n'êtes-vous pas le maire de

Vans? pourrais-je avoir rhonneur d''obtenir un instant d''audience ?

— Monsieur ! . . . . monsieur !.. dit le maire troublé par cette déférence qui flattait son orgueil, monsieur, asseyez-vous, entrez, faitesmoi rhonneur. ...

Vernyct entra dans la salle ,, oîi madame Hamel était assise auprès de la femme du maître de poste, qu''elle instruisait d''une partie de ses malheurs.

— Ma femme , vite un siège. . . . — Monsieur est sans doute attaché au gouvernement ?

— Je suis , reprit Vernyct en croisant ses jambes et se balançant sur sa chaise , je suis Tami intime de M. le comte de Jlaxendi , qui, depuis un an, est propriétaire de la terre de Vans... A ces mots, madame Hamel, pressant la main de Thôtesse , prêta la plus grande attention à ce que Vernyct allait dire à M. Gargarou.

— Maxendi, reprit le pirate, regrette beaucoup que les occupations et le soin des af-*

faires publiques Paient jusqu''a pre'sent retenu a Paris , car il aime beaucoup votre pays et il compte désormais Thabiter tous les éte's. II m''envoie,M. le maire, vous invitera dîner avec lui pour demain. Il désire singulièrement faire votre connaissance, et il veut, je crois, traiter avec vous de quelque affaire; nous n'aurons presque personne , nous serons en petit comité avec le marquis Scalyt , avec le célèbre Ornai et un baron allemand...

— Monsieur, interrompit le maître de poste qui ne se sentait pas de joie, ces messieurs sontils quelque chose dans le gouvernement?

— Comment donc ! . . . . s'^écria Vcrnyct en faisant un geste de dédam , ce sont tous les amis du ministère actuel, ils sont très influens...

— Ah!... dit M. Gargarou, j'aurai Pcspoir de faire doubler ma poste , si ces messieurs veulent prendre intérêt à moi. Monsieur, j'ai d'ici A.... y deux montagnes, et trois d'ici à Scplinan, vous comprenez quelle injustice...

— Vous devez, interrompit Vernyct , être fort attaché a la noble famille qui gouverne rëtat,M. le maire....

— Comment, si j'y suis attachél... s'écria

Gargarou.

— Eh bien! vous comprenez alors qu'il est très important de déjouer toutes les trames des pervers qui en veulent au bonheur des amis de la légitimité.

— La légitimité!... Ah! ma femme, le voila !... s'écria le maître de poste en se frappant le front , la légitimité, il faut que j'écrive ce mot la , je ne peux jamais m'en souvenir... Le gouvernement de la légitimité.

— Monsieur, reprit gravement ^ernyct, maintenant que vos bons sentimens me sont connus, je vous signale un jeune homme nommé Joseph.... (madame Hamel frémit) comme un ennemi du gouvernement , un séditieux , et il importe singulièrement au ministère de Tarréter, car il tient les secrets d'une conjuration... Vous me comprenez?...

Il doit venir dans ce village : si vous Tarrétez , vous deviendrez au moins sous-préfet ! . . . donnez-en avis sur-le-champ au château, et envoyez-nous le coupable...

— Sous-prefet ! . . . s^'écria le maire... Ma femme ! . . . ma femme ! . . .

— Tais-toi , grosse béte ! lui dit tout bas sa femme ; tout ce qui reluit n'est pas or.

' — Au surplus , continua Vernyct, je vous laisserai ici un jeune homme qui vous sera d''un puissant secours ; il est alerte, vif, et a bon pied, bon oeil. . .Ainsi, reprit-il, vous nous ferez riionneur de venir dîner avec nous demain. . .

— Comment donc , mais certainement , dit M. Gargarou en reconduisant le lieutenant son chapeau à la main et en saluant a chaque pas.

— Eh bien! ma femme , tu voi?!... s''écria le maître de poste qui ne se tenait pas de joie, noire poste est doublée, je suis sous-préfet... Mais, dit-il , ce M. Joseph... c''cst notre jeune homme d'avant-hier Oh oui! il avait bien

la figure d'un conspirateur, l'air sombre.... He ! il demeure , s'ëcria-t-il en tirant de sa poche le billet laissé par le vicaire, il demeure. ... (il mit ses lunettes) rue de laSanté . . . Le maître de poste se retira , pour réfléchir a cette affaire importante.

— Oh! mon Dieu ! mon Dieu! comme tout cela s'embrouille, dit madame Hamel à madame Gargarou, ma pauvre tête n'y suffira pas! qu'est-ce qui a dit à M. Maxendi que Joseph doit revenir, quand ma lettre ne fait que de partir?... Que faire?...

— Ma pauvre dame , répondit l'hôtesse , je m'intéresse singulièrement à ce beau jeune homme que j'ai vu hier, et il est impossible que ce soit un méchant homme.

' — Lui , un conspirateur ! . . . . mais ce sont des mensonges.... c'est le fils d'un contreamiral.

— D'un contre - amiral ! s'écria la jeune femme.... Ecoutez , je ne suis pas d'avis que Gargarou se mêle de cette affaire ; cet

homme qui est venu tout a Theure m''a Pair de se donner pour ce qu**!! n''est pas. Nous voyons tous les jours les grands seigneurs quand ils \oyagent , et celui-la me paraît de fabrique. Ecoutez, il faut que vous alliez à la poste voisine, du côté de Paris ; que la , vous attendiez votre jeune homme... et vous l'avertirez de se déguiser en paysan : il arrivera ici à pied et je dirai que c'est un de mes cousins. Comme elle achevait ces mots , une vieille femme entra dans l'auberge et s'avança vers madame Gargarou. — Ah! madame! djt-elle, je venons vous payer ce que je vousdevons... Allez , ce jeune homme qui a visité ma chaumière a joliment mis du beurre sur mon pain.

— Quel jeune homme?.... demanda madame Hamel.

— Un grand , beau , le fds de celte jeune

dame qui Vous savez Thisloirc ? dit la

femme.

— Oui... dit l'hôtesse, ch bien?

— Eh bien ! il m'a donné une lettre à porter à la marquise de Recourt , à Fautrc bout de la foret... on m'a fait entrer dans le plus beau château, dans des appartemens !.... dame ! c'est un pair de France ! . . . Aussitôt qu'elle a lu ma lettre , voilà-t-il pas qu'elle a couru à 'son secrétaire et qu'elle m'a baillé un sac de douze cents francs.... et qu'elle a fait plus de cris de joie!... elle a dit qu'elle viendrait ici....

— La marquise de Rocourt l s'écria l'hôtesse,.... allons , allons , je vais dire a Gargarou qu'il aille prudemment dans cette affairelà.... ce jeune homme... Allez, ma bonne dame , dit-elle a madame Hamel , courez à l'autre poste et guettez-le...

La pauvre madame Hamel se mit en route malgré le mauvais temps, et chemina vers Septinan , en s'éloignant h regret de l'endroit oïl était Mélanie.

— Votre mari n'est-il pas le berger de

mon frère? demanda Thôtesse à la vieille femme.

— Oui , madame , a votre service !...

— Eh bien , il faudra qu''il me fasse le plaisir de montrer le métier à Fun de mes cousins... et qu''il garde le secret sur ce que je lui dirai.... La vieille femme s''en alla, joyeuse , raconter dans tout le village PIipureux événement qui la tirait de la misère.

L''hôtesse eut une grande querelle avec son mari sur la conduite qu'il avait a tenir avec M. Maxendi ; mais Fhôte, gonflé d''ambition, défendit a sa femme de se mêler des affaires du gouvernement. Madame Gargarou résolut alors de servir secrètement la cause de M. Joseph, et le maire se dévoua, par contradiction, à la cause de M. Maxendi.

Le lendemain , le maître de poste se para de son mieux et se dirigea vers le château oii

gémissait la tendre Mélanic Un grand la-

«juais , vêtu d''une livrée splcndidc , Tannonça

dans le salon par le titre de M. le maire de Vans-la-Pave'e.

Argow courut au devant de lui , et successivement il présenta ses quatre compagnons. Le maître de poste fut ébloui en se trouvant dans la compagnie d''aussi nobles personnages, et Ton ne tarda pas à se mettre à table. M. Gargarou rie revint pas de son e'tonnement à l'aspect du luxe déployé sur cette table couverte d''argenterie , de cristaux et de vins fins , dont on changea fréquemment.

— M. le maire , dit Argow, vous ne vous douteriez pas de la raison pour laquelle je vous ai prié de passer chez moi ?...

— Non , monsieur, répondit respectueusement le maire.

— Cest pour mon mariage , continua négligemment le pirate. Comme j''ai résolu d'habiter souvent ce village et de me faire bien venir de ses habitans, je n'ai pas voulu me marier à Paris... A propos, mon cher M, Gar-

garou, Ton m''a dit que vous désiiiez voir doubler votre poste.

— Ah ! monsieur, s''ëcria Taubergisle , c'est une indignité qu''on ne me Tait pas doublée depuis long-temps : vous qui avez voyagé sur cette route , vous savez combien elle est rude pour moi des deux côtés...

— On vous la doublera ! Ne faut-il pas une ordonnance , une loi?

— Une loi , je crois, monsieur.

— Ali! une loi, une petite loi, dit Maxendi en regardant ses compagnons.

— Nous avons la majorité, dit Vernyct, et une loi de plus, c'*cst une bagatelle.

— 3Iarquis , ajouta Argow en parlant à Vernyct , cela te regarde ^ car tu es Pami du ministre de Pintéricur.

— Monsieur le maire, reprit-il en frappant sur le bras du maître de poste , je voudrais que ce mariage se fît très promptcment , et Pun de mes amis doit mVnvoyer une ordonnance du ministcrc de la justice qui me

dispensera de la seconde publication : ainsi vous pouvez commencer et pre'parer la première : je vous donnerai toutes les pièces , et la semaine prochaine nous danserons ici.;..

— Mais votre future?... demanda le maître de poste...

— Elle est ici , reprit Argow, mais je n''ai pas voulu la faire assister à un repas où elle se serait trouvée seule au milieu de six hommes : vous sentez qu''une jeune fille, ma cousine, dont je suis le protecteur. . . .

— Est-ce que ce serait la jeune femme que Ton a amenée Fautre jour ? demanda le maître de poste, on la disait folle...

— Folle ! dit Argow, elle Test un peu : c''està-dire quVlle aime un jeune libéral assez mauvais sujet qui est parvenu a lui tourner la tête. Ces gens-la mettent le désordre dans les familles comme dans l'état. Ma jeune cousine m'épouse donc avec un peu de répugnance, mais elle ne sera pas mariée depuis quinze jours que cette fantaisie se dissipern. Je vous

dis cela, parce que nous sommes bons amis, et que vous la verrez un peu chagrine peutêtre...

— Mais, reprit M. Gargarou, a-t-elle son père et sa mère?... car....

— Orpheline , dit Vernyct ; allez , M. Gargarou , le présent de noces de M. le comte sera de doubler votre poste....

— M. le maire , reprit Argow, je vais faire venir un avocat pour notre contrat de mariage que vous signerez , j''espère !.... il rédi- ' géra les actes, ce qui pourrait vous embarrasser un peu ; nous ne serons pas dérangés , et vous n'aurez qu''à signer...

— Je n''aurai qu''à signer ! répéta le maire un peu étourdi par le vin , et j''aurai ma poste doublée , car vous qui êtes dans le gouvernement...

— Le gouvernement de Fctat... continua Ornai.

— Et de la légitimité, dit Vernyct.

— Oui, reprit le maître de poste, la

lëj^itimité du gouvernement , de Tétat du royaume... j'y suis attaché, et nul ne peut dire que je ne suis pas bon Français et honnête homme.

Argow, voyant a quel homme il avait affaire , jugea qu'il n'éprouverait aucune opposition de sa part dans le dessein qu'il me'ditait. Il lui versa si souvent rasade et ses compagnons lui donnèrent de si bons exemples , que M. Gargarou et les quatre rnatelots devinrent complètement ivres. Argow fit promettre tout ce qu'il voulut au maire , au nom du gouvernement et de la sûreté du trône ; puis il invita le maire a venir dîner dans trois jours, parce qu'alors Tavocat prétendu serait arrivé et rédigerait l'acte de mariage, pour lequel Argow devait faire demander toutes les pièces nécessaires , en fabriquant les plus essentielles.

La pauvre Mélanie passa ces trois jours dans une mortelle tristesse. Ses fenêtres donnaient sur la lisière de la forêt, et les arbres dé-

pouillës de feuilles, la campagne de'serte , la nature en deuil , formaient un spectacle en harmonie avec les sombres pensées qui l'assaillaient. La jeune fille pâlissait chaque jour et se désolait de ne plus voir madame Hamel. Elle allait souvent a sa fenêtre pour contempler la campagne déserte, et revenait s'asseoir sur son fauteuil, en pensant toujours à Joseph et ne désirant plus son arrivée dans les lieux oîi M. Maxendi était tout-puissant, puisque ce farouche ravisseur avait juré sa mort : elle sentait que si Joseph ne tombait pas au pouvoir d*'Argow, ce dernier ne pourrait pas lui présenter la cruelle alternative de la mort de son frère ou de son mariage.

Pendant que ces choses se passaient à Vansla-Pavée , madame Ilamel s''était rendue à pied a Septinan , et celte pauvre femme, que ces tristes événcmens avaient fait sortir de son caractère, trouvait dtms sa tendresse et dans son dévoùment une activité de corps et d'^esprit qui semblait au-dessus de ses for-

ces. Elle se tint sur la route de Paris tout le jour, et pendant la nuit elle veillait en e'coutant le moindre hruit, et arrêtait chaque voiture pour voir si Joseph n'y e'tait pas.

Enfin, sur la fin du second jour, un courrier arrive au grand galop à la poste et demande quatre chevaux qui seront paye's double. On s'empresse , madame Tlamel se tient sur la porte de Tecurie , les pieds dans la Loue et en souliers de satin presque use's. Au bout de quelques minutes, elle aperçoit Joseph.

— Mon fils , s'écria-l-elle , ne va pas plus loin ! . . .

— Quoi ! c'est vous, ma mèreî... Mélanie, Mëlanie ! oii est-elle ?... C'était donc elle?...

— Descends, et reste ici... Finette, de- J^échez.

Le vicaire, pâle, abattu, presse madame Hamel dans ses bras et l'embrasse en pleurant.

— Melanie , oîi est-elle?

— Mon fils , dit la vieille femme a voix basse , sortons d''ici ; laisses-y ta voiture , et viens a Fécart : tu as affaire à un homme rusé , habile, puissant , et l'on ne saurait trop prendre de précautions... Viens, Finette.

— Ah ! s''écria le vicaire , je vais requérir la force armée , ou des gens que j ''achèterai, s''il le faut , et j''enlèverai Mélanie de vive force ; je périrai plutôt !

— Il va tout perdre ! s''écria madame Hamel ; mon ami , "écoute -moi : au premier pas que tu vas faire dans ce pays -ci, Ton t''arrêtera... Pendant que tu seras en prison, sauveras-tu Mélanie , que Ton peut emmener si Ton sai* que tu es ici ?

— Je la suivrai ! s''écria le vicaire.

— Non, mon ami, il faut que tu te déguises ici en paysan , et Finette en paysanne ; il faut que Finette passe pour ta femme ; alors , sous ce costume , et lorsque lu seras a Tabri des desseins des méchans, lu 'pourras chercher

les moyens de tirer Mélanie de sa prison, du château de M. Masendi.

— D''Argow ! ma mère , c''est celui qui a soulevé Tëquipage de notre vaisseau!...

Madame Hamel resta muette de stupeur.

— Mon fils , sauvons- la ! Argow est capable de la tuer ! . . .

Alors le vicaire admirant la justesse des avis de madame Hamel , retourna à la poste et paya les chevaux , en priant le maître de poste de Septinan de garder sa voiture et de la tenir toujours prête a partir avec de bons chevaux ; puis il revint à Pauberge de madame Hamel , il quitta ses habits , colla ses cheveux sur son front comme le font les paysans, et se revêtit du costume que la soigneuse femme avait acheté d''avance. Finette emprunta le déshabillé d'une fille de Tauberge , et madame Hamel ayant aussi pris un costume de campagne, ils s''acheminèrent tous trois du côté de Vans-la-Pavée. Durant le chemin mît-

— 266 — ' dame Hamel mit le vicaire au fait de ce qui s'était passe'.

Heureusement pour eux, le maitre de poste de Vans, M. Gargarou, ne se trouva pas dans la salle de son auberge lorsque Joseph s^y présenta, car en voyant ce jeune cousin de sa femme avec madame Hamel il n'aurait pas manqué de concevoir de graves soupçons, puisque madame Hamel avait avoué devant lui connaître M. Joseph.

— Vous ne pouvez pas rester ici , mon cousin, dit finement la jolie hôtesse en parcourant des yeux le jeune vicaire , vous y seriez trop en danger, car M. Maxendi a tellement fanatisé mon mari qu'il ne rêve que votre arrestation. Si vous voulez réussir dans votre entreprise, rendez-vous à la maison que vous avez visitée il y a quatre jours, et vous y trouverez deux braves gens qui vous sont dévoués ;.... vous prendrez un manteau de berger, et vous tournerez autour du château ; et puisque vous êtes amoureux ,

Tamour vous conseillera , et Dieu vous sera en aide.

Le vicaire laissa Finette , et courut a la chaumière. Le mari et la femme se chauffaient à un feu de tourbe lorsque leur porte s'ouvrit , ils se retournèrent, et la soeur de Marie reconnut le vicaire-

— Mes amis , s'ëcria-t-il , vous devez me cacher; la femme de Tauberge vous en a sans doute prévenus ; si elle ne Ta pas fait, songez a garder le silence sur moi, et je paierai votre discrétion : je suis pour tout le monde un pauvre paysan , et nous allons conduire ensemble les troupeaux. Allons, mon ami, prenons nos manteaux, et sortons.

Un instant, mon bon monsieur, les moutons ne sortent pas maintenant , ils sont a la ferme.

— Allez donc les chercher, car je meurs d''impatience... Et le vicaire revêtant Thurablc manteau du berger sortit précipilam-

ment et se mit a la porte en regardant le château qui renfermait sa bien-aimee.

En ce moment Mélanie était à la fenêtre ; elle contemplait la campagne d'im oeil rempli de larmes, sans pouvoir reconnaître a travers le nuage de ses pensées si elle désirait ou jie désirait pas Joseph. Elle voit iin troupeau de moutons dirigé par deux hommes s''avancer vers les fossés du château.

— Ou''ils sont heureux ! se disait-elle , ils sont libres.

Le troupeau s'approche de plus en plus, car les chiens , aiguillonnés par la voix de leur maître , mordent les moutons pour les faire avancer plus vite. Cette singularité frappa Mélanie , elle ouvrit sa fenêtre , et posant ses bras sur la pierre froide, elle s'accouda pour deviner le motif de cette précipitation du berger.

Un des bergers s'assied sur une pierre, et l'autre l'imite. Tout-à-coup Mélanie aperçoit un des bergers s'avancer et regarder dans la

campagne. Elle tressaille involonlairement en croyant reconnaitre la marche de Joseph ; son cœur bat avec violence, elle respire a peine. En ce moment Joseph , chantant un air connu de tous deux, acheva de se dévoiler. Mëlanie ne voit plus rien , elle se sent défaillir , mais la voix de Joseph la soutient. Ah ! rien ne peut dépeindre le charme d''un tel moment : que ceux qui ont aimé se Timag^inent. Après deux ans se revoir, et se revoir séparés par des dangers aiSFreux!... Mélanie, Timprudente Mélanie agita son mouchoir pour dire a son frère qu*'elle entendait sa voix. Le vicaire, tout entier à cette douce contemplation, heureux , oubliant les lieux et les circonstances , agita le sien.

— Retirons-nous , monsiem', dit le berger ; Toici un homme qui accourt : venez de ce coté, si vous m''en croyez.

Cet homme était le matelot chargé de surveiller la partie de la campagne sur laquelle *es fenêtres de Mélanie avaient leur vue. Il

vint rôder autour des deux bergers, et voyant les mains de Joseph :

' — li me semble, mon ami , dit-il, que vous avez les mains bien blanches pour un homme de la campagne...

— Qu''est-ce que cela vous fait? demanda le berger.

— Je ne te parle pas, à toi !

— Mais moi je te parle ! dit le berger.

— L''ami, continua le matelot après avoir toisé les deux bergers, toi qui as une chemise de batiste pour garder les troupeaux , pourrais-tu me dire que font ces moutons dans un endroit oii il n''y a pas un brin d''herbe?

— Encore un coup, qu''est-ce que cela te faitr s''c'cria le berger.

— Ce que cela me fait ! ... tu vas le voir ! , . . Et le brigand siffla trois coups.

— Vous êtes sur nos terres, et vous n''avez j)ns le droit d''y mener vos moutons, s''écria

— Ah ! je ne sais pas mon métier, peut-être, re'pondit le berger.

Comme il finissait ces paroles , trois grands laquais arrivèrent en courant , et le matelot leur cria de s''emparer de Joseph. Il s''engagea un combat, et les chiens donnèrent un moment Favantage au berger; alors, le vicaire, saisissant cet instant, pendant lequel il avait réussi a se délivrer des deux hommes qui Pavaient assailli, il prit sa course en se dirigeant vers la foret avec la rapidité d\me flèche. Les laquais, abandonnant le berger, se mirent à la poursuite de Joseph ; mais le gardeur de troupeaux ameuta ses chiens après ces brigands , ils furent arrêtés dans leur course, et forcés de se défendre des morsures. Au reste, Joseph, élevé dans les forêts et dans les montagnes , était beaucoup trop agile pour qu''aucun de ceux qui le poursuivaient put rapprocher. Mélanic , que ce combat avait rendue tremblante comme les feuilles qui restaient encore aux arbres, vit

avec joie son frère disparaître dans la forêt. Sur-le -champ Â.rgo\v fut instruit de la présence de son rival , il redoubla les gardes autour du château, et mit ses gens en campagne, en s''applaudissant de ce que Joseph était venu s''offrir a ses coups .

Rencontre. — Le Charbonnier et sa famille. — Le Vicaire s'introduit au château et revoit Mélanie. — : Dangers évités.

La nuit arrivait a grands pas, et le vicaire courait toujours avec la même vitesse à travers Pimmense foret dans laquelle il e'tait entré. Au bout de deux heures , il commença à sentir la fatigue et le besoin : alors il marcha plus lentement, en se dirigeant, avec précaution, en ligne droite, pour arriver à- une des extrémités de la foret.

LE VICAIRR. a. 18

En entrant dans une route plus fréquentée que celles qu'il venait de traverser et dont les ornières assez profondes indiquaient le passap-e des voitures, il entendit au loin le mouvement d''une charrette , le claquement d''un fouet et le sifflement du conducteur. Il courut alors vers Fendroit d'oeil partait ce bruit , afin de savoir en quelle partie de la forêt le hasard l'avait conduit.

— Mon brave homme , dit-il a un paysan couvert d'aune blouse et qui était d''une taille énorme, pourriez- vous me dire oîi je suis?

— A une dcmi-lieue d''Aulnay, répondit le grand charretier.

-r- Mais , reprit le vicaire , votre voix ne mVst pas inconnue... n''ètes-vous pas Jacques Cachel, le bùcheron-çharbonnicr qui demeure sur la hauteur?...

— Ah! c''cst M. Joseph! s''écria Cachel. Ah! monsieur le vicaire , je n''ai pas pu vous témoigner ma reconnaissance pour le service que

— 27â — vous m'avez rendu. Usez de moi corps et

âme Je vous dois ma petite fortune, car

c''est moi qui fournis le bois et le charbon au château de Vans , et c'est une pratique que j'aurais perdue si j'avais e'ié en prison. Monseigneur m'a obtenu ma grâce ; et vos hontes, celles de madame la marquise, m'ont mis sur le pinacle... Corps, âme et biens, je suis à vous, monsieur Joseph.... Mais par quelle aventure vous trouvez-vous a cette heure dans cette forêt j' tandis que depuis huit jours tout Aulnay est sens dessus dessous? tout le monde vous pleure!... M. le marquis est parti pour Paris, pour aller a votre recherche. On dit que vous êtes un grand seigneur. M. Leseq, M. Gausse, mademoiselle Marguerite, ne cessent de parler de vous et de votre histoire. C'est ma femme qui m'a tout conté.. . ma pauvre femme! Ah! comme votre retour va étonner!... Monseigneur l'cvèque est venu vous chercher ici , et il y a des gens qui disent que le fi'ère de l'évéque, un contre-amiral, est

mort le soir de son retour ; il y a des manigances d''enfer !

— M. de Saint- André est mort! s''écria Joseph, qui n'avait pas dit un mot jusque-là, par une bien bonne raison. En effet, aussitôt que le bûcheron avait parlé de Taccès qu''il avait au chàtean d''À.rgow , le vicaire était tombé dans une méditation dont il ne fut tiré que par la nouvelle de la mort de M. de Saint- André.

— Jacques, reprit-il, puis-je compter sur votre dévoûment et sur votre discrétion , dont la volubilité de votre langue ne me donne guère bonne opinion?

— Monsieur, répondit Jacques Cachel , comptez sur moi comme sur vous-même....

je vous prouverai ma discrétion et mon dévoûment en temps et lieu...

—Marchons donc vite a ta chaumière , parce que j'ai faim et que je suis fatigué...

Cachel donna un coup de fouet h ses chevaux, et en un quart-d'heure ils aperçurent

la lumière qui brillait par la lucarne de la chaumière déserte.

— ^ AIIqhs , femme , ouvre ! c'est moi ! . . . . Entrez, monsieur; je vais aller mettre mes chevaux à Te'curie, que, grâce à madame la marquise , nous avons fait arranger. . .

— Chut ! s''éGria le vicaire en arrêtant Texclamation dMtonnement que la femme de Cachel allait pousser, chut ! ma bonne mère î et attendez votre mari: j'^ai a vous parler a tous deux.

Le bûcheron e'tant rentre, le vicaire s''assit entre le mari et la femme : on se rapprocha du feu, que Cadicl ranima, et M. Joseph, s''assurant dusommeildesenfans, parla en ces termes:

— Mes chers amis , songez qu''avant toute chose il faut me promettre solennellement ' de ne pas ouvrir la bouche sur ma présence en ces lieux: c''cst le point le plus important. Maintenant, Cachel, je vous promets deux mille francs, si nous parvenons a tirer du château une jeune fdlc que M. Maxendi y retieut. Pour

— 278 — • cela , il faut du courage , de Tadressa et de la discrétion , de raclivité et un dévoùment sans bornes. La première chose a faire , ce sera , Cachel, d''ailer tous les Jours au chàleau pour savoir ce qui s"*}' passe et de ni''en instruire.

— Justement, monsieur, interrompit Cachel, demain j''y porte du charbon, et aprèsdemain six voitures de bois... Py suis connu du concierge et du cuisinier en chef.

— Bon, bon, Cachel! s''ecria le vicaire transporté de joie , nous allons rêver aux moyens de m''y inlroduire, car il faut que je vdie Mélanie... Demain, au lever du soleil, vous irez acheter un cheval rej)uté bon coureur, pour le tenir prèl à tout événement.

— Il y aurait celui de 31. de Rocôurt, si, par Marie , nous pouvions remprunter.

— Connaissez-vous, demanda le vicaire, la distribution intérieure duchàleaui'

— Monsieur, répondit le charbonnier, il y a deux ailes et une façade : le ffrand escalier est dans la jonction de Tailc gauche avec le

corps -de- logis principal du château, et cet escalier conduit dans une immense galerie où sont les appartcmens de cette aile gauclie dans laquelle est cette jeune dame. Quant aux grands appartenlens, ils sont au rez-de-chaussée de la

grande façade...

— Ainsi , dit le vicaire , pour aller chez Mélânie , il faut traverser la cour, aller dans le vestibule oii commence le grand escalier, et... sa chambre donne sur la campagne. . . Eh bien! Cachel, dites-moi maintenant où est la cuisine où vous apportez sans doute votre charbon.

- — Les cuisines , monsieur, sont justement dans le rez-de-chaussée de cette aile gauche , et la porte nVst pas loin du perron.

— Cachel , sVcria le vicaire , demain je me mettrai dans un de vos sacs de charbon et je me hasarderai dans ce labyrinthe... n'y ail qu''a la nuit tombante... O bonheur! je verrai Mélanie !

Le vicaire fit un frugal repas que sa faim lui

fit trouver excellent , et il se coucha dans son manteau, en recommandant encore la discrétion au mari et a la femme. Malgré sa fatigue , le vicaire ne put dormir, et toute la nuit Mélanie fut Tobjetde ses pensées. La mort de M. de Saint- André lui donnait un espoir qu''il osait à peine s'avouer. Emporté par les darugers que courait Mélanie , emporté par la violence de sa passion , il remettait à ' un autre temps d'examiner les graves questions que ferait naître son désir de revoir Mélanie : il ne voyait qu'une chose , le bonheur de sa sœur, sa félicité , et son amour si bien partagé...

Le lendemain matin , la femme de Cachel se mit à coudre un sac assez grand pour contenir et cacher le vicaire , et lorsque tout fut préparé Joseph se mit en route avec le charbonnier, en prenant ses mesures de manière a n'arriver au château de Vans que vers les cinq ou six heures du soir. Lorsqu'ils furent sur le point de quitter la forci , Joseph, montant sur la charrette, se coula dans le sac noir qui lui

était destiné, et le charbonnier» sifflant et faisant claquer son fouet, se dirigea vers le château, Quand il fut a la porte de la dernière grille , le matelot chargé de Tinspection de cette partie s'avança en priant : — Qui est-ce?.. . car il faisait assez nuit.

— Cest moi ! s'écria Cachel, je n''ai pas pu , venir plus tôt , car la pluie a gâté les chemins.

— Ah Lien ! vous allez être joliment reçu du cuisinier, maître Jacques Cachel! il y a un grand diner, et il jure après vous depuis une heure; il vient d''envoyer un gàte-sauce voir si vous n'arrivez pas.

- — Ne'm'arrétez donc pas. . .

— Ah, c'est vrai, vous ctes de la maison , passez! mais , vqyez-vous, les cartes se brouillent : hier, il y a eu engagement avec l'ennemi, et l'on est à sa poursuite ; on redouble de surveillance : ce n'est pas peu qu'une fille à

garder lorsqu'elle a un amant qui rôde

allez! .... Et Jacques d'enfiler l'avenue , de passer la cour en criant gare et jurant après

— 2l8â — les chemins. U conduisit sa voiture juste en face de la porte de la cuisine.

, — Arriverez -vous?... s''ëcria le chef en colère ; vous perdrez la pratique , monsieur Gachel! . . Et le cheF, faisantsifjne a un marmiton Taide-de-camp du cuisinier, se mit en devoir de monter sur la charrette pour jeter les sacs.

— Hé ! hé ! gâte-sauce î s''écria le charbonnier effrayé et jetant le jeune homme par terre en le saisissant par le cou, je ne touche pas a tes plats , ne vas pas casser mon charbon !... Aussitôt Cachel atteignit un sac et le porta au milieu de la cuisine.

— Parbleu, M. Lesna^il , vous n'avez guère ridée de ce que c''est qu''un chemin... Mes chevaux ont manqué périr dans un bourbier...

Cachel retourna a sa voiture et rangea plusieurs sacs le long du mur. En mettant Joseph contre Tescalier :

— Sortez, lui dit-il; je vais amuser le chef pendant une l>onnc demi-heure.

Joseph sort de son sac, s^'l;ulce dans Tan-

tichambre , et il entend les Yoix bruyantes des convives, car c''ctait justement le jour où le maire dinait pour la seconde fois chez 31. Maxendi. Le vicaire frémit involontairement : il monte rapidement les escaliers et arrive dans celte sombre galerie où il présume que la cham- . bre de Mélanie doit se trouver. Il parcourt la galerie, et il voit , de loin, une lueur s''echapper sur le carreau par Tintervalle qu'il y a toujours entre uue porte et les dalles du plancher. Il se hasarde à ouvrir la porte... il entre...

Mélanie, assise sur un fauteuil , lisait sa lettre. Elle lève la tète , regarde dans Fombre... ellejetle un cri et tombe comme morte

en reconnaissant le visage du vicaire Ce

dernier s''élance , et les plus doux baisers la firent revenir a la vie . ces baisers étaient Texpression d'aune volupté encore inconnue a Mélanie. Elle relève sa pesante paupière et s*'écrie .

— En^n , c'est toi !

— Mélanie... je n''ai qu'un ii)s!an{ , un

quart-d'^heure , et je cours les plus grands dangers; tâche que nous ne soyons pas surpris.

— Tu m'ôtes toutes nies ide'es par ta présence... je suis folle... que faire?...

En parlant ainsi , elle se mit à réfléchir, son joli front se plissa; puis, souriant a son frère, elle s''écria :

— J'ai trouvé. . . puisqu*"!! s'agit de ta sûreté. Alors elle prit sur la table oii étaient les

restes de son diner les fragiles débris de quelques noix , elle sortit rapidement et courut les semer dans la galerie; puis, accourant avec légèreté, elle ferma la porte au verrou et dit :

— Joseph , nous sommes tranquilles maintenant. . . et elle courut se poser sur les genoux de son frère.

— Mélanie!... dit-il avec un tremblement presque convuîsif, comment m'aimes-tu?...

— Joseph ! . . . comme par le passé , et ton aspect vient ranimer Tardeur qui me dévore sans cesse.... Et elle pencha sa belle tète sur Tépaule du vicaire.

' — Toujours ton même sourire!... s''écria' t-il.

— Toujours! re'pondit-elle avec mélancolie. Cruel, comme lum\is quittée! j''espère que si tu me délivres, nous ne nous séparerons plus!

— IN on! dit Joseph avec e'nergie.

11 ne savait comment instruire Mëlanie du mystère de sa naissance ; cette nouvelle ne devait être annoncée qu''avec bien des mënagemens.

— Que j'aime cette promesse ! . . . elle vient, continua Mélanie , elle vient encore à temps pour m'empêcher de mourir. . .Oui, mon frère, vivons ensemble ! va , nous souffrirons moins de nos combats que de Tabsence. Laisse-moi t''embrasser...

Le vicaire embrassa son amie avec une effusion qui surprit 3Iêlanie.

— Joseph! dit-elle, qu''est-ce que cela veut dire?

— Je voudrais, Mëlanie, Ven instruire sans

prononcer une parole... Ali!... je crains ta joie.

— Que veux-tu dire?... Et elle regarda le visage de Joseph avec une Inquie'tude qui n''avait rien de pénible... Mon frère!...

— Mëîanieî... repondit le vicaire en appuyant sur ce mot.

— Mon frère , pourquoi ne me nommes-tu . pas du doux nom de sœur? depuis que tu es

entré, tu ne Tas pas prononcé... Eh ! qu''est-ce que cela me fait?s'écria-t-el!e comme en délire, ne te vois-je pas?... ne suis-je plus ta seule amie?... Ah! ne cherchons pas par de mystérieuses paroles à comprimer rélan de notre joie. Eh bien, oui! je t''aime toujours avec ardeur! si c''cst la ce que me demandent tes yeux dont [""expression mV' tonne et me ravit, oui,, je t^iime avec cette ardeur invincible qui me possédera jusqu''à mon dernier jour... Mais oublions tout cela, je l'en })rie, gardons cet instant pur et brillant, qu''au milieu d*'une vie de sacrifices il se trouve une fleur... Tu

— ÎI87 — ne dis rien, mon frère... et tes yeux me dévorent... Ah! oui, ils parlent assez... Abaisse ta paupière et tes longs cils, je veu^ les couvrir de baisers ! . . .

— Mélanie, tu me revois... dit lentement le vicaire.

— Mais, mon amour, que veux-ludire?

— Mélanie, lorsque je Tai quittée, je t'ai juré de ne plus revenir que lorsque nous pourrions nous revoir sans crime.

— Sans crime ! . . . quelle pensée î » . . Joseph ! mon frère!

— Ne m''appelles plus ton frère !...

— Ne le serais-tu pas?... dit-elle d''une voix languissante , et toutes ses couleurs abandonnèrent ses joues, elle pâlit, elle appuya sa tête sur la poitrine du vicaire , elle y perdit le sentiment du bonheur. Les larmes de Joseph coulèrent sur ce charmant visage.

— Voilà ce que je redoutais! s''écria-t-il; et relevant Mélanie , il lâcha de la réchauffer par les baisers les plus ardens.

— Mélanie ! reviens !... et il essaya de la relever.

— Mon ami , dit-elle en ouvrant a peine ses beaux yeux bleus, je me meurs. . . j''en mourrai!

— Mélanie. . . tu es au pouvoir d'Argow.

— DWrgow!... s''écria-t-elle en se levant de cette pre'cipitation que donne l'indignation, de ce pirate qui a déporté notre père!...

— Mélanie , reprit le vicaire en Passeyant sur ses genoux, ne trie pas si haut !.. . écoutemoi.. . M. de Saint-André est mort. . . il n''était point mon père , et ta mère n''était point la mienne. . . ton amour est innocent. . .

. — Innocent!... mon frère, oui, mon frère, car je veux toujours te donner ce doux nom! . . . innocent!... oh, laisse-moi t''embrasser comme ce jour où tu m''as rcpousséc !". . . Eh quoi ! s''écria-t-ellc , Joseph > tu es triste ! qu*'as-tu donc? dit-elle en passant sa main dans les cheveux du prêtre avec un ravissement divin.

— Mélanie , dit-il avec clia;> rin , pour lui donner !e change sur la cause de sa tristesse,

comment puis-je somûre en te- voyant dans ce château, sans avoir trouvé le moyen de t'en

tirer?

— Cest vrai, dit-elle, mais Tamour nous éclairera... Elle lui jeta un des plus gracieux sourires.

A ces mots, les pas rapides d''un homme firent retentir dans la galerie le bruit des coquilles de noix qui s''écrasaient.

— Cest Argow î . . . s*'écria Mélanie , nous sommes perdus !... Où te cacher?...

La stupeur saisit le vicaire.

— Tuons-le î... s''écria-t-il.

— Non , non , cache-toi dans mon lit !.. .

— Mademoiselle , ouvrez-moi !.. . dit Argow d''une voix tonnante. . .

Le vicaire se mit entre deux matelas. Mélanie rétablit le désordre du lit et se disposa à aller ouvrir.

Pour mettre au fait de ce nouvel incident ,' il faut que Ton se transporte , un peu avant Tarrivée du pirate , dans la salle à manger

tB VI«àlRB. H. 19

dont la porte donnait sur le vestibule où commençait rescaliër. Lorsque le vicaire le monta si rapidement, les convives, au fort du repas, s''occupaierit h mettre M. Gargarou entre deux vins.

— allons, M. le maire , disait Argow, c''esl hier que vous avez fait la première publication , sous quaire jours vous nous mariez... buvez à cette fète-làl...

— Yous finirez par me faire voir ma poste double , dit Gargarou en riant de ce gros rire franc qui distingue les gens de la campagne.

— Vous voyez ici un avocat qui vous évitera la peine de faire Tacte... il va rédiger le contrat de mariage... ah ! il est habile !

— Esl-il du gouvernement i'... demanda le maire en le regardant,

— Sans doute.

— Faut avouer, BL le comte, que vous êtes un fameux bon vivant et que ceux qui vous entourent n''engendrent pas de mélancolie... Je nVétonne qu*'avec une existence comme la

vôtre , vous cherchiez le mal comme avec la main.

. — Que voulez- vous dire ? demanda Argow en fixant le maire.

— Eh oui!... répondit M. Gargarou, le mariage... n''est-il... pas...

— Ah! interrompit le pirate, l'amour est une terrible chose. . .

— Oui , dit le maître de poste , surtout chez les femmes, car lorsque la mienne. . .

— Elle est jolie? dit Vernyct.

- — Que trop ! . . . répondit mélancoliquement le maire; car, je vous réponds... non, je n'en réponds pas...

Tous les convives se mirent a rire et à louanger l'esprit de^ Gargarou en lui disant qu'il éclipserait bien du monde a Paris et qu'il n'était pas fait pour ctre maître de poste.

— Oh oui ! dit-il , je devrais fourrager dans le gouvernement ! . . .

— Allons , répondit A.rgow, vous entendez la politique...

— Ah ça , M. le comte , continua le maire en frappant sur le ventre d^Argow , n''inter-:

rompez par le cours de mes idées Nous

sommes au dessert, et vous dites que Tamour vous tient au cœur; il faut donc que cette jeune fille soit bien belle ! . . .

— Divine ! ... s''écria le pirate.

— Divine ! . . . Est-ce qu''il serait pas possible de lavoir?...

— Non, dit Argow.

— Ce n'est pas, dit Vernyct, que M. le comte n''en aurait pas envie, c''est qu''il ne le peut pas, ajouta le lieutenant, qui ne demandait pas mieux que de brouiller son capitaine avec Mélanie , pour que le mariage manquât.

— Je ne le peux pas, double coquin !

— Ah ! cela se gâte ' . . . dit le maire , les injures sont prohibées ! . . .

— vSi je le voulais... a Pinstant même elle descendrait ! . . . mais vous êtes ivres. . .

— Non, crièrent -ils ensemble, c'est une

mauvaise excuse

— Mon ami , dit le maire , si elle ne vient pas, nous croirons qu''elle vous mène par le bout du nez !.. et c''est un signe de malheur. . . du nez au front ! . . .

— Silence, M.' Gargarou ! . . . je coupe la gorge a ceux cjui médisent de ma fiance'e...

— Cela se gâte !... dit tout bas le maire... Ah, bah! amenez-la, cette jeunesse !... on ne vous la mangera pas ! . . . '

Argow, craignant que le maire ne se fâchât et voyant qu'il avait besoin de lui , pressé d'ailleurs par les plaisanteries dont ses complices Fassaillirent en ce mqment, se leva et leur dit :

— Je vais la chercher, mais, mort-dieu ! si quelqu'un se lâche et n'est pas respectueux , il aura affaire à moi !

— Ah ! dit le maire , nous sommes tous dans le gouvernement et la légitimité, de manière qu'il n'y a rien a craindre.

Argow sortit et monta chercher Mélanic.

— Ma reine, lui dil-il, qu'avez-vousî* vous êtes tremblante !

— Cest le vent qui souffle , le froid , la solitude.

— En ce cas , venez , ma petite femme ! . . . venez. . . présider k ia fin ne notre festin î . . .

— Non!.,, je \eux être seule... s''écria-telle avec une énergie terrible .

— Qu''est ce que c'est que cette fantaisiela?

— Daine ! . . . je suis femme ! . . .

— Oui , mais moi , je suis homme ! . . .

— Qu''est-ce que cela fait ? En France, ce n^estpas à moi à obéir...

r— Je suis Américain , dit Argow en fron" çant le sourcil'; ttia belle amie, pourriéz-vous m'expliquer par quelle aventure votre robe est noire comme du charbon?...

— Cest je vent qui a soufflé des cendres sur moi...

— Jeune tille , vous êtes, une petite fleur, dit le pirate en lui lançant un rcjjiard fou-

— Qu'est-ce que c''est que cette charrette ? demanda-t-il...

— Monseigneur, dit Jacques Cachel, vous manquiez de charbon, et je n^ai pas pu venir plus tôt... Monsieur Lesnagil, vous ne voulez pas mon reste ?

— Allons, dit Argow, débarrassez le perron de ces sacs... \Jn jour oii j'ai du monde !.v.

Cachel tâta ses sacs pour savoir si le vicaire était revenu, et voyant qu** effectivement il remplissait son saC, il en jeta deux ou trois devant Argow, les sacs retentirent sur la voiture, puis il prit le vicaire et le posa doucement en saisissant le moment oii le pirate, se retournant vers Mélanie , lui dit :

— Eh bien, cette robe '....

— Comment vouliez-vous que je la misse? je n"'avais personne.

— Vous le saviez cependant , petite rusée , lorsque vous m'avez renvoyé... ,

En cet instant Jacques Cachel , regardant Mélanie , dit :

: — Vous n'avez plus rien à craindre ! ..;

— A qui parles-tu?...

— Vous n'avez plus rien a craindre , monsieur Lesnagil, continua le charbonnier sans répondre a Argow, car. vous êtes fourni de charbon pour au moins quinze jours. A demain ! . . . Cachel s'en alla en faisant claquer son fouet, et galoper ses chevanx.

— Entrez, mademoiselle, dit M. Maxendi , et, prenant la main de Mëlanie , il ouvrit la porte en s'écriant : — Voici madame Maxendi ! . . .

Un murmure d'étonnemeut s'éleva a l'aspect de la belle Mélanie, que la présence de son amant et les dangers qu'il venait de courir avait décorée des plus ravissantes couleurs.

— Madame Maxendi î... dit-elle avec énergie, jamais, messieurs! un mariage veut un consentement, et la hache sur la tète je ne dirais pas oui !

— Bravo ! dit Vernyct, voilà de l'énergie. . . Eh bien , monsieur le comte i'...

— Monsieur le comle'.'s''écria Mélanie, celui qui prend le nom de Maxendi n''est autre qu''un pirate nomme Argow ! . . .

— Tais-toi, jeune fille ! s'écria Argow en colère, tais-toi! si tu ajoutes... Il la regarda

. . en lui jetant un tel éclair que Mélanie devint muette un moment.

— \ous avez vu quelqu'un, mademoiselle?

dit-il en se radoucissant.

— Je ne m'en cache pas, je viens de voir à l'instant celui que j'aime^ et avant deux jours je serai arrachée de ces lieux!...

— Diable, mais cela se gâte! s'écria M. Gargarou; vous ne médisiez pas cela, monsieur le comte.

— Tais-toi, imbécile! lui répliqua le

forban.

— Bravo! dit Yernyct, il n'épousera plus!

— Jeune fille, dit Argow a voix basse, tu as élevé la tempête, et tu y périras !

— J'avoue, dit-elle avec un naïf sourire, ï|ue je mourais avi'c chagrin au moment où

je viens d'apprendre que je puis épouseï' Joseph et qu"*!! n''est pas mon frère î . . .

— Mais, où Tavez-vous vu?... demanda Argow étonne.

— A rinstant, dit-elle.

— Oiie'tait-il?

— Devatit vous.

Maxendi lâcha un effroyable juron et lança des regards terribles sur rassemblée.

— Votre amant est dans le pays !... repritil d''un air sombre qui annonçait la mort, vous m''époyserez ! . . .

— Jamais, s'écria-t elle, et, s'il y a ici quelqu'un qui ait quelque pouvoir, quelque autorité, je l'adjure dé me retirer d'ici, de faire son devoir, car je suis enlevée de force.

Mélanie déployait une énergie sublime, et Argow, craignant que le maire ne conçût. de graves soupçons malgré son ivresse, fit venir des laquais, et Ton l'amena Mélanie, de force, dans son appartement.

Argow veut s'enfuir avec Mélanie. — Plan du Vicaire. — L'Hôtesse le sert. — Dévoûment de Cachel. —Mélanie est enlevée.

Argow, furieux , ordonna de faire les recherches les plus actives; elles lui prouvèrent que personue n''avait pu s''introduire au château sans être vu : cependant, comme il lui était impossible de douter que Mélanie eût revu Joseph, puisqu"elle avait appris le secret de sa vie passée qu''il avait tant d''intérèt à tenir cachée, il tomba dans une (^trange perplexité,

mais il n''éta.it pas homme à y rester longtemps. L''obscm4té qui régnai tsm' cette e'irange entrevue, re'nergie déployée par Mélanie, les soupçons que les paroles de la jeune fille devaient exciter dans Tesprit de M. Gargarou, tout décida le pirate a frapper un grand coup. 11 y réfléchit toute la nuit, et, dès le matin, il résolut de mettre son dessein a exécution pour se défaire des recherches et de la présence du dangereux ennemi qu'il avait en la personne de Tamant de 3Iélanie.

Ce projet était de partir sur-le-champ pour le village de Duranlal, situé au milieu des montagnes du Dauphiné, charmante solitude où il possédait un château et une terre considérable qu''il n'^avaitpas encore visitée. Il ordonna tout pour son départ , il fit demander des chevaux a M. Gargarou, et l'invita a déjeunpr^ afin de savoir quel effet avait produit sur lui la scène de la veille, et, en cas de soupçon, décider comment il les cffiiccrait de IVsprit du maître do poste.

Ces préparatifs eurent lieu le plus secrètement possible , afin que personne ne put se douter du projet de Maxendi. Cependant, comme on ne se défiait point de Jaccjues Cachel et que Jacques Cachel était resté toute la nuit au bord de la foret, il sut dès le matin que le pirate allait faire un grand voyage, car le cuisinier lui paya son charbon, et refusa son bois en lui disant cjuil allait en Dauphiné.

Sur cette nouvelle, Jaccjues enfourcha un de ses chevaux , il accourut à bride abattue à sa chaumière, et, faisant monter sur-le-champ le vicaire sur un autre cheval , il lui raconta , en revenant vers le château, le nouveau dessein du matelot. Joseph embrassa Cachel pour son devoùmcnt , et il se mit à réfléchir sur ce qu''il y avait à faire dans une semblable conjoncture. Inspiré par la nécessité, le vicaire eut bien vite formé son phm de défense.

— Cachel, lui dit-il, connais-tu beaucoup de bûcherons dans cette forêt et pourrais-tu

IX YICAfRE. n. 20

en rassembler un bon nombre dans pei» de temps?

— En une heure , j''en aurai dix ou douze : que faut-il faire 'i

— Il faut, mon ami, les poster au commencement de la forêt, en les armant jusqu''aux dents; il faut, de plus, barrer le chemin avec ta charrette, et je viendrai te rejoindre dans peu pour te donner les dernières instructions . . . Mélanie esta nous ! . . .

Cachel s''élança dans la foret , et Joseph au village de Vans. En iapprochant de Fauberge de M. Gargarou, il cacha son visage et se mit a épier avec soin quelles étaient les personnes qui se trouvaient dans la salle. Comme il regardait, le maître de poste et Vernyct sortirent : effrayé, le vicaire sVchappa au grand galop en courant vers Septinan. Quand il fut parvenu à une certaine distance, il se retourna, et voyant Gargarou et le lieutenant se diriger vers le château, il revint a petits pas vers Taubcrgc du Grandi vert. 11 y entra hardiment,

après avoir attaché la bride de son cheval a l'un des anneaux de fer qui garnissaient le mur; Thôtesse était seule; aussitôt qu'elle aperçut Joseph, elle lui fit signe de marcher avec précaution , et elle Tcmmena dans une chambre haute oîi madame Hamel et Finette se trouvaient.

— Madame, s'écria le vicaire, Mélanie est à moi, pour peu que vous vouliez me seconder

— Que faut-il faire ?

— Maxendi n'a-t-il pas demandé des chevaux?

— Oui.

— Avez-vous un postillon sur le dévoùment duquel on puisse compter?...

— Oui, un joli garçon qui fait pour moi tout ce que je veux !

• — Eh bien, madame, si la pensée de sauver une infortunée des mains d'an scélérat effronté vous touche, son sort est eiitre vos mains : donnez ce postillon h Maxendi, et qu'il lui amène

des chevaux ombrageux. Tenez, voila cent louis!... ( et le vicaire jela sur la table un rouleau de napoléons ) voila deux mille francs pour lui, s''il veut consentir a suivre mes ordres.

— Et de quoi s''agit-il?.., demandèrent a la fois Finette, madame Hamcl et la maîtresse de poste. ^

— Il s''agirait , continua le vicaire , de faire prendre le mors aux dents a ses chevaux lorsc|u''il sortira du château, de conduire M. Maxendi par la foret, là qu*"!! ne s*" épouvante en rien de ce qu^il pourra arriver lorsqu'il se trouvera arrête par deux charrettes.

— N*'est-ce que cela? dit la maîtresse de poste, mon jeune postillon vous servira à merveille, et seulement pour Pamour de moi.... Si, cependant, il vous plaît de reconnaître ce service, à Dieu ne plaise que je vous empêche de faire du bieii a ce brave garçon.

— Ce n''cst pas tout, reprit le vicîiire , il faudra que vous, madame Hamcl, et vous,

Finette, vous alliez m'atlendre a Septinan, que vous fassiez préparer la chaise de poste, et que les chevaux restent toujours attelés.... Vous nous attendrez. . . allez, courez î

— Pour cela, il ne faut qu''un petit bout de lettre a notre confrère, dit la jolie hôtesse, et je vais Fëcrire sur-le-champ, n''est-ce pas?... Catherine , de Fencre 1 . . . .

— Pas tant de précipitation, madame. Ditesmoi, je vous prie, ne connaîtriez-vous pas dans le village un bon tireur d'arc? car vous avez sans doute une compagnie de chevaliers comme a ALulnay-le-\icomte.

— Certainement, et le plus adroit, c'est votre berger... Répondit madame Gargarou.

— Maintenant, reprit Joseph, il ne me faut plus qu'un fusil chargé a balle, du papier

. et de Tencre.

En une minute le vicaire eut tout ce qu'il demandait. Il écrivit li 3iélanie de suivre Argow en jouant un grand désespoir, et de s'effrayer beaucoup lorsque les chevaux pren-

^ SIO -draient le mors aux dents , afin de ne pas paraître de connivence et ne pas éveiller les soupçons du rusé pirate, mais qu*'à Tëntrée de la forêt douze hommes apostés s''empareraient du forban et la délivreraient.

Ayant tout expliqué, il s''éclîappa de Tauberge, laissa madame Hamel ébahie, parce qu''elle ne comprit rien à tout cela, laissa Finette et raubergisle qui con}prenaient tout, et il courut chez le berger, dans la maison duquel il était né, et dont il portait encore le manteau, afin de disposer le reste et prévenir Mélanie.

Pendant que le vicaire prenait toutes ces mesures avec une activité qui lui faisait trouver les momens trop courts, Argow ayant remis Pintendance de ses biens à Yernyîîil, ayant tout ordonné, tout prévu, finissait de déjeuner avec M. Gargarou, auquel il proposa de raccompagner dans une promenade qu'ail comptait faire avec sa jeune fiancée.

— VAlc est donc devenue moins mutine

qu'obier? car elle vous accusait de choses qui sont contraires a Pesprit du gouvernement le'gitime...

— Reste de folie!.... repondit le matelot en fascinant le maire par un regard qu''il lui lança, et, cherchant à deviner ce qu''il pensait, la nuit porte conseil, dit-il, vous allez la voir

Aussitôt Argow, laissant le maire sous la garde de Vernyct, auquel il jeta un regard significatif, se dirigea vers la chambre de 3Iëlanie, qui, malgré le froid, tenait ses fenêtres constamment ouvertes depuis que Joseph Tavait avertie des dangereux signaux qu''il pourrait faire : aussi elle avait soin de se ranger dans un coin aux heures indiquées. Ces petits soins, Fattente et Tcspoir, l'avaient rendue moins sombre et moins pensive , elle chantait et s''habillait avec recherche ; enfin, son appartement, qui lui avait paru si triste, était devenu pour elle un palais depuis que Joseph y avait ap^iorté respcrancc.

Elle passa la nuit au milieu des rêveries les plus délicieuses. — Puisqu''il n''est pas mon frère, s''était-elle dit, nous nous e'pouserons... nous serons heureux d''un bonheur sans trouble, sans nuage... Et la-dessus elle dévorait Tavenir et formait mille projets au milieu desquels elle appelait Joseph sans rougir.

Pour elle, cett€ nuit fut presque le bonheur, car Tespérance, cette aurore du plaisir, estpeutétre plus douce que le plaisir lui-même.

Lorsque Tàme est ainsi disposée, une jeune fille, candide et naïve comme Mélanie, sourit à tout ce qui Papproche : aussi, lorsque le farouche pirate entra, elle quitta la fenêtre et accourut vers lui ; tous ses traits respiraient le bonheur...

— Mademoiselle, dit Argow^, il faut me suivre a rinstant, et songez que, s^il vous échappe un seul mot défavorable pour moi, si vous ne paraissez pas telle que vous devez être avec celui qui veut vous épouser..,, je vous brisç pommc un verre ! *

™ âis —

•^Certes, monsieur Maxendi, vous ne me ferez pas mourir; car la \ie, depuis hier, m'est

devenue trop précieuse mais, avec toute

Tenvie que j''ai de vous plaire aujourd'hui, je ne puis m'en aller avec vous que lorsque dix heures seront sonnées...

— Quel est ce nouveau caprice, ma reine? dit le forban en reg^ardant Méianie avec attention, cache- t-il quelque piège comme votre désir de vous habiller hier au soir?. . .

— Comment, s'il cache un piège ! . . . et c'est à une femme que vous le demandez ! réponditelle avec un gesle plein d'une malicieuse coquetterie; tout n'est -il pas piège et mensonge en nous?...

— Oui, mais en nous autres hommes tout est énergie et résolution : suivez-moi donc a l'instant si vous aimez la vie ! venez sur-lechamp, je l'exige!

— Vous vous trompez, mon cher monsieur Maxendi , vous ne le voulez même pas ! . . . vous crovez le vouloir.... repiùt Mclanie en cher-

chant a gagner du temps ; je suis persuadée que dans une seconde vous ne le voudrez plus

— Comment cela , arrière-pelitc-fille de Satan!

— Si je vous promettais de vous embrasser

ici lorsque dix heures sonneront et de

vous suivre après partout oii bon vous semblera...

— Mcmbrasser ! . . . me suivre!... sVcria le pirate stupéfait de la gracieuse coquetterie qui respirait dans la pose et dans le regard de Mélanie; en vérité, je n'y conçois plus rien!... les femmes sont impénétrables!...

— Allons, reprit-elle en souriant légèrement, le marché vous plaît-il P...

— Quelle heure est-il?.... sYcria Maxendi en tirant sa montre. Il ne s'en fallait pas de dix secondes que Taiguillc arrivât sur la soixantième minute Je vais avec le château!...

dit-il en regardant JMélanie d'un air ironique, mais sensiblement radouci.

— - Je ne m'en dédis pas ! . . . . repondit Mëlanie.

— Paccepte, s''ëcria le matelot, et il s'élança sm' Mélanie pour la saisir dans ses bras et l'embrasser.

— - Il n''est pas dix heures ! . . . cria-t-elle avec énergie et en se débattant. Maxendi l'avait prise et la tenait entre ses bras; elle détournait la bouche avec répugnance, et ce débat avait lieu devant la fenêtre... Dix heures sonnent! Mélanie veut se retirer de la fatale fenêtre, un coup de feu part, la balle enlève une des boucles de cheveux de la jeune fille, sifîle à l'oreille du pirate, et s''enfonce d'un demipouce dans l'un des deux battans de la porte de chêne.

■ — Votre frère est un bon tireur, dit avec sang-froid le pirate, mais je le vois d''ici , et dans peu je vais le tenir sous de bons verroux... A-llons, branle-bas, récjuipage ! a vos postes!...

En criant ainsi, le matelot courait dans la

galerie et volait s''emparer lui-même de Joseph. Mëlanie, restée seule, n''eut que le temps de se rejeter en arrière, de tomber a genoux pour remercier Dieu de ce que le pirate avait pris le change en croyant qu''on en jvoulait à ses jours; et comme elle se relevait, une flèche siffle et rejoint la balle stir la porte de Tappartemcnt. La jeune fille s''élance, saisit le billet, rejette la flèche dans le fossé, lit le billet, Favale et se met a regarder ce qui se passait dans la plaine. Tremblante comme une fauvette poursuivie, elle vit son frère et le berger s'enfuir sur leurs chevaux avec la rapidité d'un nuage chassé par le vent du nord, et le pirate rester confus avec ses gens, car ils étaient tous a pied. Argow, en fureur, les maltraitait et paraissait leur donner des ordres pour s'emparer de Joseph s'il revenait ; mais bientôt il les quitta, et revint au château. Elle l'entendit avec effroi s'avancer dans la galerie , et il parut devant elle en proie à une fureur sans égaler

— Suivez-moi î... dit- il en jetant sur elle un regard farouche.

Mélanie effrayée suivit W forban , qui la conduisit a la salle à manger, où Thonnéte Gargarou avait bien de la peine a faire raison à Vernyct de toutes les santés que ce dernier lui portait.

— Ah ! ah ! s''écria-t-il en voyant Mélanie,

voila la femme future de M. Maxendi elle

est donc plus raisonnable ce matin!... Allons, mon administrée , quel jour vous mariez- vous? je suis tout prêt...

— Oui, mais je ne le suis plus, reprit Argow en colère, et nous 2^oxv%virerdehord..,Hw sais ce que je t''ai dit, Vernyct ? ajouta-t-il en regardant son lieutenant, veille sur lui, ets'^il reparaît ne le manque pas!... Monsieur le maire, reprit-il en tendant la main au maître de poste sur un signe du lieutenant, si vous voulez venir nous conduire un petit bout de chemin, je vous donnerai les instructions nécessaires...

— Pour doubler ma poste?...

— Oui, reprit ironiquement Argow, pour doubler votre poste.

Les chevaux étaient attelés à la calèche du pirate, et le jeune postillon paraissait avoir beaucoup de peine à les contenir; mais, si le maître de poste n''avait pas eu le rayon visuel un peu altère' par les fumées du Champagne, il aurait remarqué que son postillon s''arrangeait de manière que, tout en semblant retenir les chevaux, il les piquait violemment avec SCS éperons.

— On nous a donné des chevaux neufs!.... dit-il en soutenant la tremblante Mélanie, a laquelle le postillon fit un signe d''inlelligence. Lorsque la jeune fille fut montée, les chevaux s''cmporlcrent, mais il les retint, cl joua parfaitement son jeu, car aussitôt que M. Gargarou et le pirate furent assis, les chevaux partirent comme s''ils eussent eu des légions de diables à leurs trousses.

Mélanio jeta les hauts cris... — Nous allons

— S19 — verser!.... oh m''emmène-t-oa!.... au se* cours!...

— Ne craignez rien, ma belle petite dame, dit M. Gargarou... Monsieur le comte, dit-il à Maxendi , la calèçjke est-elle bonne?

— Oui , répondit Argow.

— Nous n''en irons que plus vite , le jeune homme est bon postillon ; c'est un cousin de de ma femme.

— Eh bien, oîi nous mènes-tu?... demanda le pirate.

— Au secours ! ... on m''enlève maigre' moi! criait toujours Mëlanie.

— Oii je, vous mène ? répondit le postillon , je ne vous mène pas, ce sont les chevaux, car je n'en sais pas le maitre !... (et le rusé gaillard les éperonnait) ; c'est la première fois qu'ils vont a la voiture.

— Voyez-vous , dit le maître de poste, ils ont pris le mors aux dents.

— Prends par la foret î s'écria Maxendi , je ne demande pas mieux.

— Pirai si je peux, répondit le postillon qui enfila la route du bois en paraissant emporté par ses chevaux. Mëlanie criait toujours, Gargarou la consolait en repétant qu""]! n''y avait pas de danger ; et Aï^ow, inquiet pour sa proie , regardait chaque ornière , et parlait au postillon, qui n''écoutait rien.

Enfin la calèche roulait avec une effrayante rapidité dans le chemin de la foret. Du plus loin que le postillon aperçut les deux charrettes, il demanda passage en criant et faisant claquer son fouet , mais les charrettes restèrent immobiles. Ce danger palpable émut fortement le maître de poste , qui tremblait pour la vie de ses quatre chevaux , qui devaient se fracasser contre les charrettes; le postillon et le maître de poste criaient à tuetéte; Mélanie tremblait de peur, car elle savait que c''était en cet endroit que son enlèvement allait avoir lieu ; Argow regardait en avant pour examiner le choc et sauver Blélanie , et le bruit était tel que personne n'entendait

le pas de chevaux qui suivaient la \oilure.

En une minute , la calèche arrive entre les charrettes, et les deux premiers chevaux s'écrasent et tombent, Mclanie jette un cri , le postillon se débarrasse , Gargarou gémit, et Argow se sent saisir et serrer par des cordes qui le prennent par le milieu du corps , de manière qu''il ne put faire aucun mouvement; il jura comme les Treize Cantons ^ et acheva de casser la voiture par les ciTorts qu''il essaya pour se soustraire à la force supérieure de Cache!, qui le liait impitoyablement ; le vicaire se saisissait de Mélanie joyeuse, deux hommes contenaient Gargarou,etles trois autres, leurs fusils braqués sur la poitrine du domestique d** Argow, Pempéchaient de's''opposer à cet enlèvement.

Le pirate, écumant de rage, fut garotté de 4p telle sorte qu''il était forcé de rester immobile comme une masse inerte, on lia le maire sans écouter ses réclamations, et on les plaça tous trois sur une charrette. Argow, cojnme

LE VrCAlRE. M. 31

tous les hommes d''uii ^rand caractère, se soumit à la ne'cessité et n''ouvrit plus la bouche, mais il contemplait le vicaire avec un mélange de rage et de curiosité. Gargarou , comme tous les imbéciles qui croient que les cris et la plainte peuvent changer le destin', se tuait de dire aux charbonniers i — Je suis le maire de Vans!.... déliez-moi!... On ne récoutait pas. Il cherchait des yeux son postillon , mais le rusé jeune homme s*'était caché.

Le vicaire ordonna a Cachel de rétablir la calèche , on releva les chevaux en remplaçant les deux qui étaient hors de service, il mit Mélanie dans la voilure , et lorsque tout fut arrangé , que les complices de Cachel se furent enfuis, le vicaire dit au bûcheron :

— Vous enfermerez ces trois hommes dans votre cave, et vous les y tiendrez jusqu"*!! ce qu\m exprès vous remette une lettre de. moi qui décidera de leur sort. Nourrissez-les, empêchez qu'ails sVîvadent, et, dans votre intérêt,

tàcKez quG leurs cris ne soient point entendus. Si cet enlèvement donnait lieu a quelques poursuites, inslruisez-m^n sur-le-champ, je les ferai cesser.... Tenez!.... Et le vicaire remit une bourse pleine d''or a riionnéte Cachel. Le bûcheron couvrit les trois captifs avec des sacs , et il fit trotter ses chevaux vers Aulnay.

Lorsque le vicaire fut seul avec Mélanie , que Cachel fut loin , le jeune postillon reparut et ramena au grand galop la calèche d''Argow a Tauberge. Mëlanie, en apprenant la part que Phôtesse avait prise à sa délivrance , lui laissa une chaîne d''or pour souvenir ; Joseph lui paya grassement les deux chevaux blessés , et récompensa encore le postillon , qui le mena sur-le-champ vcnlre à terre a Septinan.

La Mélanie et son frère reprirent leur voiture , et le postillon fut chargé de reconduire la calèche au château de Vans.

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