L:i jeune fille , au comble de la joie , em
-- ^24 — brassa madame Hamel et Finette, et la chaise de poste vola vers Paris avec la célérité' d''un solliciteur gascon qui apprend que son cousin au neuvième degré vient d''ètre nommé ministre.
XXVJII
Bonheur des deux Amans. — Chagrin du Vicaire. Ses combats. — 11 épouse Mélanie.
Quelles scènes d'amour î quel délicieux \oyage ! 3Ialgrë le remords qui commençait a le ronger, Joseph ne put se refuser a savourer ce charme qui n'hélait plus aussi criminel.
— Joseph, disait Mélanie emportée par la rapide voiture, Joseph, nous allons nous épouser, nous ne sommes plus i'rèrc et soeur, (;''cst-a-dire, nous le serons toujours, mais
— :î26 — nous joindrons aux doux sentimens de ïiotre enfance celui qu^me femme doit a son mari, celui qu\in époux doit à sa femme. Joseph, lu ne me dis rien , lu regardes la campagne... elle est triste et nous sommes gais : pourquoi, lorsque tu sens le bonheur a tes côtés , cherches-tu de les yeux Thivcr, cmblèinc de la tristesse ?
— Mélanic , répondit le vicaire , ne conçoislu qu^me joie bruyante?...
— Oh! non, non, mon amour, ma vie, non, je connais le siience auguste du bonheur, mais, ajouta -t- elle en souriant et en ôtant elle-même la main dont le vicaire couvi'ait son front, ne faut-il pas qu''une jeune fille parle un peu?.... Cependant, Joseph, si ce babil te déplaît, je vais me taire.
La jeune fille ne dit plus rien, cl clic commença a le regarder avec une espèce d''inquiétudc. — Depuis quand, murmura-t-elle, les paroles de Mélanic ne plaiscnt-t'Ucs plus à Joseph?...
— Ma sœur, répondit le vicaire en retenant des larmes près de s''échapper, je crois t''avoir prouve que je faimais... Fille céleste, ajouta-t-il en laissant tomber une larme sur le visage étonné de sa sœur, je ne puis adorer que toi : pourquoi soupçonner mes s&ntimens ? va.... je te donnerai la plus grande preuve d'amour quVm homme puisse donner.
— Tu pleures, Joseph ! ( et Mélanie pleurait ) tu pleures î . . . qu'as -tu donc ?...
— Mélanie, je pleure de Lonheur!
Elle le regarda avec un effroi dont elle ne -. se rendit pas compte. Elle se garda bien d'ouvrir la bouche , et pendant le rest« du voyage elle épia avec le soin curieux de Tamour le moindre geste , îe moindre regard , la moindre parole du vicaire.
Ce dernier , s'apercevant de l'inquiétude de sa sœur, s'empressa de la dissiper eu secouant la mélancolie qui s'était emparée de lui du moment où il se mit a réfléchir à la
nouvelle barrière qu**!! avait élevée lui-même entre lui et Mëlanie, mais ses douces caresses, ses paroles ne purent dissiper le nuage qui s''ëtait élevé dans Fàme de la jeune fille.
Bientôt ils arrivèrent à Paris et se retrouvèrent dans leur hôtel de la rue de la Santé. En y entrant , Mélanie saisit son frère , et Tentraînant hors du salon , elle lui montra , par un geste plein de grâce , le siège oii il s''était assis avant que de partir, et elle lui dit-: — C'est là que je pensais à toi ! ... Ah ! repritelle , jY pensais partout!
Le vicaire tomba dans une mélancolie aussi profonde que celle qui Pavait saisi lorsqu''il découvrit qu'il ne pouvait pas épouser Mélanie, Cependant cette perpétuelle rêverie avait un certain charme , car dans cette nouvelle position la défense sociale n'était pas la même , elle n'était plus aussi forte, mais les combats de Jos{îph avec lui-même n'en furent que plus violcns. L'histoire de sa mère lui reven:iit s«ns cesse \*. !» mémoire , et ne trouvant
^ 329 — rien en son cœur qui lui fît mépriser soit madame de Rocourt, soit M. de wSaint- André, il se servait de cette aventure comme d'un bouclier. On doit juger facilement de la violence de ces combats , si Ton songe un instant a Tesprit religieux dont le vicaire était imbu. La foi du serment, sa conscience , ses croyances religieuses, tout rendait ce déchirement de son àme mille fois plus cruel , car ac ôté de ces liens il s*'élevait un des amours les plus passionnés et les plus purs qui soit entré dans le cœur d^m homme. Celte souffrance bizarre de Tàme ne peut pas être décrite , Timagination même ne la conçoit pas , car il faudrait se représenter exactement toute Tàme du vicaire.
<c Eh quoi! écrivait-il, si j'^épouse Mélanie , ne reste-t-clle pas pure ? Elle ignore le caractère sacré dont je suis revêtu , elle sera toujours vertueuse, moi seul je serai criminel, et encore qui le saura?.., — Dieu, me répond ma copscience .: mais ne pardonnera-l-il pas H
taiitd^amouri'... et au reste, Mélanie ne vautelle pas reternité! quel amant aura fait un aussi grand sacrifice!... Oui, Melanie,oui, fille charmante, je t'épouse, je ne puis souffrir plus lono-temps la vue de les yeux qui se tournent languissamment vers moi , c'est une lâcheté que de tarder.... d''ailleurs, le bon curé ne m''a-t-il pas dit , en me quittant , que Ton n''était pas criminel en obéissant à la nature Ah î jVn crois cette àme simple
Ah ! Mélanie , si tu montes aux cieux , tu imploreras mon pardons!... O supplice!.... Mais quoi , Joseph , c''est de régoïsme ! tu n^ses te sacrifier ! . . . Allons , lâche , du courage. . ,
« Non , je ne le puis, car Mélanie ne serait que ma maîtresse ! Elle Tignorcra , elle se croira mon épouse, mais moi je sais le contraire et je la trompe. Ce procédé n''est pas d*'un honnête homme. La rigide vertu ne veut pas que je réponse. Mourons!... oui, mais elle meurt!...
«Comme eile m''a souri loul-a-i heure !.... 0 Mélanie, je t'e'pouserai ! . . . ce moment a tout décidé!... Non, la figure des femmes brille parfois d\me grâce que rien ne peut définir... Oh! que je grave à jamais ce moment dans ma mémoire , car un rayon du cieî est descendu sur Mélanie et me Va. montrée comme mon épouse ! ... D'ailleurs , les prêtres se mariaient autrefois ; nos frères , les protcstans , dans la même religion , se marient : je ne serai pas si coupable ! . . . w
Ces phrases donnent une idée exacte de la situation dans laquelle se trouvait Y^mc de Joseph. Il n''avait que deux pensées. — L'épouserai-je?... oui.... Alors sa mélancolie devenait douce, et Mélanie espérait. — LV'pouserai-je?... non... Dans ces instans de vertu, il était sombre , sauvage , et son amie inquiète pleurait en secret.
On sent combien Mélanie dut être chagrine. Elle partageait d\autarit plus la préoccupation de Joicph qu\Ilc en ignorait le motif : clic
ne comprenait pas ce qui pouvait l'avoir rendu si sombre et si chagrin au moment èîi il touchait au bonheur; mais comme elle aimait avec la soumission de celui qui est le moins aime , elle n''osait interroger son frère : elle le regardait en pleurant , elle de'plorait son peu de confiance et dévorait sa propre douleur.
Néanmoins, au bout de quelque temps, un soir qu''elle était assise au coin de la cheminée et qu'ils se trouvaient seuls , Mélanie quitla la bergère, vint se poser sur les genoux de Joseph, qui regardait tristement sa soeur et le feu tour-à-tour, et la, préludant par de tendres caresses , elle finit par déposer sur la bouche de Joseph un long baiser, et, le contemplant avec ardeur, elle lui dit :
— Joseph , depuis huit jours que nous sommes revenus et réunis , tu ne m'as pas souri!... Mon ami, j''ai respecté huit jours le secret de ta mélancolie... sais-lu que c''est beaucoup pour une femme ?... c''est trop pour loi de cacher la cause de Ion chagrin î,.,,
pourquoi ne sommes-nous pas unis?.... je n''en souffre pas , parce que je me cloute bien que cela ne peut tarder, car tu m'aimes, n*'est-ce pas? (il fit un douloureux signe de tête )►... Eh bien ! qu''as-tu, Joseph? verse ton chagrin dans mon sein ; j*'ai plus de tristesse en ignorant que si j''étais instruite.... Allons , monsieur î .. . car je t''appellerai mon-, sieur... Lorsque les gens me diront que les chevaux sont mis, je dirai : Monsieur est-il habillé?... ce monsieur sera Joseph, mon frère, mon mari...
Ces paroles empreintes d\me grâce enfantine qui rappela à Joseph la scène du Val- Terrible le tirèrent de sa léthargie , il jiensa tout-à-coup qu'en effet il n'était plus seul , que sa soeur partageait son chagrin , qu'elle en avait été témoin, et que la confiance qu'elle avait droit d'attendre exigeait qu'il donnât un motif a sa mélancolie.
— Mélanic , dit-il avec émotion en lui prenant les mains et en la regardant fixement.
— Oh! Joseph! no me contemple pas ainsi ! j''ai peur.,, tu me pei-ces le cœur.
— 3relame, reprit-il, je suis triste' a juste titre, et je vais te dire pourquoi : je n''ai point de non>, je suis un enfant naturel, cette naissance apporte aux yeux du monde une espèce de tache , et j''éprouve de la honte à
— 0 Joseph! Joseph!.... s''écria Mélanie en rintcrrompant , je te connaissais mal!... puisque je ne te croyais pas capable d'une petitesse, etc.. tune me connaissais pas du tout , si lu as pense que cette misère sociale pouvait m^occupcr un instant. 0 mon ami , jVn rougis pour toi ! . . . Cruel ! . . .
— Ame divine ! s*'ecria Joseph les yeux pleins de larmes, qui ne sacrifierait j.as son àmc pour toi!...
— Comment , mon frère , c''est pour cela que tu te cliajrinais ?. . . que je suis aise d\'\voir parlé !
~ 335 — Alors le vicaire affecta dans ce moment une fausse joie qui fit tressaillir Mélanie.
— Ah , dit-elle , je ne te verrai plus triste , et nous allons nous marier !... Joseph la couvrit de baisers et se retira. Lorsque madame Hamcl rentra et que Mélanie lui conta naïvement le sujet de la tristesse de Joseph , la bonne femme se mit en colère pour la première fois de sa vie , et s'écria :
— Je ne reconnais pas la mon élève ! . . . Deux jours après, comme la tristesse de
Joseph perçait encore dans ses manières, Mélanie saisit un moment oii il était renfermé dans son cabinet et elle y frappa.
— Qui est la?.... demanda une voix brusque.
— Oh! je ne réponds pas a un pareil accent ! parle autrement , Joseph , et je te dirai que c'^est Mélanie.
— Tu peux entrer, ma sœur ! . . . répondit-il doucement.
— C'est cela ! dit-elle avec une charmante
naïvelé; comment , mon ami , ajouta-t'clle en s'^approcliant de lui , vous me fuyez ? voila deux jours pendant lesquels je suis prive'e de tout ce qui fait mon bonheur et ma vie. Parlemoi , mon chéri ; le son de ta voix fera cesser ma souffrance.
— Pardonne-moi , ma sœur, mais une disposition d''àme dont je ne puis secouer le joug m''attriste , mon jugement sVgare , et les notions du Lien et du mal deviennent indistinctes pour moi...
— Et c''est , interrompit Melanie , lorsque lu es en cet état que tu me fuis ? Il me semble que si jamais un pareil trouble venait s''cmparer de moi, je te chercherais pour le dissiper. Il me souvient de m''ètre ainsi trouve'e quelquefois , c''était pendant ton absence ; aussitôt je pensais a toi, à ta voix harmonieuse, a ton charmant sourire... et mes chagrins en étaient adoucis,
— Tu remportes , cliarmanl démon ! sV-
cria le vicaire , et il pressa 3Ielanie contre son cœur.
La jeune fille le regarda avec surprise, car sa voix et son geste tenaient de la folie...
— Qu'as-tu, Joseph?...
— Ce que j'ai !... je t"'ëpouse... je suis à toi pour jamais!
— Que dis-tu? ton accent, ton regard, tout m''efiFraie.
— Non, non, ne crains rien. Maintenant, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, je suis libre , je suis heureux , je viens de prendre mon parti.
— Quelle voix î . . . Joseph , mon ami , tu souffres... Joseph! •
— Eh bien! qu''as-tu?... ne suis-je pas à toi?... Après un moment de silence, il lui dit, en la saisissant avec force par le bras : — Melanie, je t''en supplie, avoue-moi.,. Ecoute !...
— J''e'coutc.
— Dis- moi , reprit-il d'une voix plaintive , dis-moi si, pour nous appartenir Tun à Tau-
Ll VICAIRE, if. 22
tre, il fallait n''étre que ma maîtresse , que ferais-tu?
Elle pencha la tête vers la terre.
— N'Késite pas ! cria le vicaire , il y va de la vie ou de la mort ! . . . réponds. . .
-^Joseph, répondit-elle avec le délire de Tamour dans les yeux, avec le doux sourire de rinnocence sur les lèvres, je n'^hésiterais pas.
— Que ferais-tu donc ?
— Ah ! s''écria-t-elle avec énergie , je voudrais être si vertueuse , si bonne , si tendre , que personne n'aurait le courage de me condamner, et que mon amour forcerait au silence et peut-être au respect. D''ailleurs , Joseph , cela ne me regarde pas , cVst a moi de me sacrifier si mon Joseph, si mon amant Pexige...
— Je t'épouse ! je t'épouse ! s'écria Joseph a: vec passion.
Depuis cette scène , le vicaire étouffa ses remords. Il fit demander l'acte de décès de M. de Saint-André , celui de sa naissance, et l'on publia leurs bans a la mairie et à l'église.
Mélanie fut au comble de la joie, et le vicaire, oubliant tout , se livra à sa passion avec tout Temportement que des caractères tels que le sien mettent dans leurs vertus comme dans leurs écarts.
— Je te retrouve enfin, lui disait Melanie, tu es le Joseph des montagnes , celui qui jadis m'enveloppait de liane pour me rapporter a Phabitation... Et ces douces paroles étaientsuivies de baisers encore plus doux.
Le jour de leur mariage arriva lentement pour Mélanie , trop vite pour le vicaire.
— Mélanie, dit-il le matin , je ne fai pas fait de présens de noces...
— En ai -je besoin? interrompit -elle, le plus beau présent que Ton puisse oflFrir à une mariée , c''estlecœur d^m époux... et... je le tiens... ajouta-t-elle avec un fin sourire.
— Tiens, Mélanie !.. Et le vicaire présenta a sa future le portrait qu''il avait peint dans sa cellule de séminariste.
Mélanie tressaillit de surprise, et cette nou-
— S40 — velle preuve dVin amour dont les réticences de Joseph la faisaient douter quelquefois lui donna une des plus douces joies qu''elle eut ressenties depuis long-temps.
C^ëtait à minuit , dans Te'glise de Saint- Etienne-du-?>lont , qu''ils devaient se jurer le dernier serment, celui que dans la société Timagination de Thomme a entouré de plus de pompe et de plus d''appareil en y faisant intervenir la Divinité.
L"'lieure solennelle de la nuit des noces arrive. Mélanie, sous la blanche parure des hiariées, resplendissait d'une beauté céleste.
Jamais la couronne de fleurs d''orange ne fat posée sur une tête plus noble , plus belle et plus pure. Le vicaire la contempla dans celte toilette ravissante, et ce doux spectacle fit taire tous les murmures de son coeur.
— Joseph , dit-elle , nous avons choisi une heure bien sombre... pour nous marier : je ne sais quel froid me glace d''avance quand je songe que nous allons nous trouver... seuls
^ 341 ^ dans une église ténébreuse, à minuit , au milieu de Tombre , du silence, et... ce n'est pas une fête.
— Chère enfant , répondit le vicaire avec un sourire , quel malheur peut nous atteindre ? nous sommes riches , nous nous aimons, nous ne craignons personne ! . . . eh bien.^ chère Mélanie , qui nous empêche , pour être encore plus heureux , de fuir le monde et dédier dans une contrée lointaine ?
— Non , non , répondit-elle avec un léger sourire et en frappant ses jolies ongles avec son bel éventail et présentant son pied devant le feu, non, je veux que les hommes admirent un instant notre bonheur , qu'ils sachent que tu possèdes Mélanie , je veux reparaître ta compagne... et lorsque tu auras recueilli Pencens de leur envie et fjue j''aurai satisfait Pamour-propre que la société m''a donné , que j''aurai vu combien de regards d''cnvie se seront tournés sur loi , alors , mon Joseph , nous fuirons au Val -Terrible,
aux îles Bermudes, où tu voudras, sur un rocher désert.
— Mëlanie , il est onze heures et demie, et nos chevaux frappent du pied dans la cour.
Ils montèrent en voiture et arrivèrent en peu de minutes à Saint -Etienne -du- Mont. L''église n''etait point éclairée, la chapelle où devait s''accomplir la cérémonie se trouvait au fond du temple , et les cierges ne jetaient qu'une faible lueur. Joseph, en entrant dans celte basilique, ne parvint pas a réprimer un mouvement de terreur qu''il ne fut pas le maître de cacher entièrement a Mélanie.
— Joseph, qu''as-tu ? s'écria Mélanie.
— Regarde , lui répondit le vicaire en lui montrant une tète de mort blanche sur un drap noir. On n'avait pas enlevé de l'église toutes les draperies funèbres qui avaient servi à un enterrement, parce qu'il devait y en avoir un autre le lendemain matin.
Mélanie frémit, et un froid glacial se glissa dans son àmc,
— Joseph ! . . . pourquoi m'attrister ainsi ?
— 0 ma sœur ! je te demande pardon !... Marchons...
Us arrivèrent a Tautel : il n'y avait encore personne. Joseph y laissa Mëlanie agenouille'e à côté de madame Hamel et de leurs gens , et il alla vers la sacristie presser le prêtre. En y entrant , il ôta son habit et se mit en devoir de s''habiller comme pour dire la messe.
— Que faites-vous ? lui demanda le sacristain.
Il regarda d'un air e'tonné et lui répondit:
— Excusez-moi, le bonheur méfait perdre la tête.
Enfin, le vicaire est à genoux à côte de Me'lanie; un vénérable pré Ire arrive pour les ma^ rier : c'était l'ancien confesseur de Joseph... Il recule d'effroi... descend, prend Joseph à part et lui demande ; — N'êtes -vous donc pas prêtre?...
— Non!., s'écria Joseph, je ne suis pas prêtre ! . . non ! . . non , monsieur !
— Si cela est , reprit le bon vieillard , je me trompais... excusez-moi.
Certes, une cérémonie pareille, accomplie au milieu de la nuit , a quelque chose de très imposant : cette obscurité, dissipée a demie par la lueur tremblante des cierges qui rougissaient faiblement les piliers, un vieux prêtre qui implorait le Ciel, une jeune fille belle de toutes les vertus et de toutes les grâces , formaient un des tableaux les plus poétiques; mais ce qui rendait la scène plus imposante, c''était la présence de ce jeune marié qui , pâle , les yeux hagards , jetait sur tout ce regard profond de Fliomme qui commet un crime. La douce Mélanie ne regardait pas Joseph , fort heureusement , et son âme tout entière implorait pour leur union les grâces de rÉternel; car telle était la beauté de son cœur, que cette vision céleste écrasait tous ses charmans désirs.
A.U moment où le prêtre se retournait pour parler aux époux et fju''il s'arrêlait effrayé de
la pâleur de Joseph , dont le visage contrastait avec celui de la pure Mélanie , un grand bruit se fit entendre a la porte de l'église, et des pas précipités retentirent sous les voûtes. Joseph se retourne , et dans le lointain il aperçoit une femme qui s'écrie: — Mon fils!... mon fils!... Le vicaire se lève précipitamment, il a reconnu madame de Recourt , il s'élance a sa rencontre.
— Mon fils, cjue fais-tu?.. ^
— Ma mère, s'écria le vicaire, taisez- vous! . . . taisez-vous ! . . .
— Comment peux-tu te marier?...
— Silence, écoutez-moi!... M'aimes-tu?...
demanda-t-il avec énergie et en saisissant avec force la main de la marquise.
— Si je t'aime !,.. répondit Joséphine en élevant ses regards vers Tautel ; grand Dieu !
, il demande si je l'aime!...
— Eh bien, ma mère^ si vous ne voulez pas me voir mourir...
— Mourir ! . . . s'écria-t-elle avec effroi.
— Oui, mourir, reprit le vicaire. Retournez sur vos pas , gardez le silence , j''irai vous voir, je vous amènerai ma Mélanie. .. et surtout , ma mère , répéta-t-il comme en délire , que jamais le fatal secret qui vous est connu ne sorte de votre bouche... si Mëlanie rapprend... je meurs!...
— Mon fils ,, laisse -moi te voir ! . . .
— Non , non , ma mère , demain , tantôt , quand vous voudrez, mais maintenant...
Madame de Rocourt resta stupéfaite... Joseph, se retournant, avait vu la curieuse Mélanie qui regardait la marquise avec anxiété, et il s'hélait empressé de rejoindre sa femme.
— Joseph, dit-elle, quelle est cette dame?
— C'est manière !... répondit Joseph.
— Ah 1 s'écria Mélanie.
La marquise se cacha derrière un pilier et contempla en silence Tauguste cérémonie qui la mit au fait de toute la mélancolie du vicaire et de Pimportancc du secret qu'elle devait garder.
— Ma fille!... dit madame de Rocourt en embrassant Mélanie.
— Puisque vous êtes la mère de Joseph , ah! que je vous aime déjà ! dit la jeune épouse, que la marquise serra contre son cœur.
— Ya, tu seras heureuse ! . . . dit la marquise.
Joseph, Mélanie, madame de Rocourt et madame Hamel revinrent a une heure de la nuit à rhôtel de la rue de la Santé. Après le premier moment de joie, madame de Rocourt ayant embrassé ses enfans, sentit qu''elle devait les laisser seuls...
Mélanie , après avoir jeté sur Joseph un dernier regard, s''échappala première, suivie de Finette et de madame de Rocourt.
Elle entra dans une chambre décorée avec élégance : elle sourit en voyant la blanche lueur qui s''échappe d''une lampe contenue dans un vase d'albâtre ; elle regarde le lit somptueux, Tarrangemcnt des meubles, et
»- 348 — n''ose reporter ses regards sur Finette ; son sein palpite. ^
— 0 ma mère ! . . . dit-elle en se jetant dans le sein de madame de Recourt.
— Vous pleurez , mon enfant?,..
— Ali ! c''est de joie , ma mère ! pourquoi le cacherais-je?
Finette vient de fermer la chambre conjugale , et madame de Rocourt se retire en versant une larme.
Nous allons donc tirer aussi le rideau, et nous retrouverons Mëlanie lorsque son regard amoureux n''aura plus que cette chaste et discrète langueur, cette satisfaction qui adoucit le regard d'une e'pouse lorsque la flamme ardente sera devenue humide. Pendant ce temps nous verrons par quel événement madame de Rocourt est venue si a point pour assister au mariage de son fils.
Argow chez Cachel. —Bruits qui courent dans le \illage. — Leseq découvre tout. — On arrête Argow. — Séduction de Leseq, qui devient riche.
Pendant que tous ces évenemens se succe'daient a Paris , il se passait d''étranges choses à Aulnay-le-Yicomte; et pour Lien connaître les ressorts de celte aventure , il faut se reporter au moment où Jaccjues Cachel erame- ' nait sur sa charrette Argow, son domestique et le pauvre M. Gargarou.
Le charbonnier arriva sans encombre a sa
chaumière , et, après avoir ouvert sa cave , il y transporta chaque captif Fun après Fautre , et lorsqu''ils y furent tous , il les regarda de travers , il leur dit : — Songez à ne pas crier, car je ne suis pas bon quand Je me mets en colère ! . . . vous serez bien traites , et remis en liberté quand j''en aurai reçu Tordre...
— Monsieur, interrompit Gargarou, êtesvous attaché au gouvernement légitime ?
— Après?...
— C'est que, si vous êtes bon Français , vous ne devez pas retenir un maire nonuné par le roi.
— Chantez-moi autre chose , dit le charbonnier.
— Ecoute , reprit Argow , veux-tu me délivrer avant deux heures? je te fais compter cent mille francs...
A cette proposition le charbonnier se mit à siffler et sortit , et il chargea sa femme de porter à manger aux prisonniers, en se
bouchant les oreilles pour ne pas se laisser séduire.
Cependant , malgré le silence des prisonniers et la discrétion de Cachel et de sa femme , on ne put empêcher la renommée de jaser, et comme elle jasa à Aulnay-le- Yicomte par l'organe de Marguerite et de Leseq , nous allons introduire le lecteur dans la boutique du pharmacien, ^ — Voyez -vous, disait Tépicier, Jacques Cachel a fait ajouter une écurie a sa maison, et il me prend bien des articles , il les paie au comptant... Ici il regarda Leseq.
— Oui , acheva ce dernier, c'est clair, on ne s'enrichit pas si subitement sans quelque manigance , sine turpttudine , et latet anguis in herhà^ comme dit Cicéron, il y a quelque anguille sous roche* ,
— Écoutez-moi , dit Marguerite en posant sa livre de sucre sur le comptoir... la soeur de madame Poquerel , la concierge du château, est venue hier, et elle a dit que le
gros seigneur de Vans -la- Pavée était un quelqu''un qui ne sentait pas comme baume , et que M. Joseph, a qui il avait enlevé une soeur qui n''est pas sa soeur, car c''est une histoire que vous ne connaissez pas et que je vous conterai quelque jour; elle est bien intéressante , il ya des pirates; oui, c**est pirate que M. Joseph a dit a Vans.
— Fiat lux , s''écrie Leseq , c^est-a-dire donnez-nous une chandelle pour y voir clair dans ce que vous dites , âge quod agis , ne courez pas deux lièvres !...
— Enfin, reprit Marguerite , il y a qu'acné a dit que notre vicaire avait enlevé une demoiselle , et que le gros seigneur qui est un scélérat , a ce que dit madame Gargarou , a été transporté de nos côtés , et je soutiens , je répèle et je prétends, comme je le soutenais tout a rhcure , que Jacques Cachel y est pour quelque chose , et au château de Vâns on voudrait bien le tenir ; mais comme on
connaît les saints on les honore, dit M. Gausse, et Jacques ne va plus au château.
— Fortunate senex , heureux , Leseq ! s*'e'cria le maître d''ecole , je vois encore douze cents francs à gagner ! . . . Et il sVchappa comme un trait.
— Que dit-il? reprit le maire en ouvrant de gi'ands yeux , oîi va-t-il ?,..
— Je Pignore , répondit 31arguerite ; mais ce que je sais , c''est que c'est un rusé gaillard, et que, s''il veut que je fasse son bonheur... Monsieur le maire, dit-elle, s''il sragne comme cela des douze cents francs tous les mois, c'est un bon parti...
— Bah î le commerce ne va pas ! répondit le maire.
Marguerite s'en fut tout raconter au bon curé, qui devina facilement que la jeune fille que le vicaire avait enlevée était Mélanie.
— Je vois bien ce qu'il en arrivera , rc'pondil-il a Marguerite , mais chacun est fils de ses œuvre?.
/ LE VUAIRK. II. !îo
Cependant Léseq courait vers le château , et lorsqu''il fut en présence de madame de Rocourt, il tira respectueusement son chapeau et lui dit :
— Riswn teneatis ^ soyez joyeuse, madame la marquise: à force de soins et de démarches, j'ai découvert oii est notre vicaire.
— Eh bien , reprit madame de Rocourt,, où est-il? dites, voyons, dépêchez!
Leseq tortillait son chapeau. — Madame, reprit-il, Jacques Cachel Ta vu Tautre jour, et il...
La marquise s''était précipitée dehors, après avoir récompensé Leseq: elle pressa elle-même les gens pour que ses chevaux fussent prêts, et elle se'rendit chez le charbonnier.
La première chose qu''elle aperçut en entrant, ce fut, sur la cheminée, Tadresse que Joseph avait donnée au charbonnier pour lui écrire en cas de malheur. Alors Joséphine, sans dire un seul mot , saisit le papier, redescendit dans la vallée en courant à toutes jam-
bes , au grand étonnement de Cachel et de sa femme, et se dirigea vers A... y en faisant galoper ses chevaux. Elle prit la poste et se rendit à Paris, où nous l'avons revue.
Le départ pre'cipité de la marquise donna beaucoup à penser à tous les habitans d''Aulnay - le -Vicomte ; mais Leseq , entre autres, concevant qu'alors la chaumière de Jacques Cachel renfermait quelque mystère , se mit à rôder tout autour et a épier ce qui s'y passait. Un naatin , il y entra sous prétexte de dire à madame Cachel d'envoyer ses enfans a l'école , parce que le vicaire lui avait payé leur pension.
— Oh ! oh !.. . s'écria - 1 - il en voyant la femme du charbonnier tailler une soupe trop forte pour son ménage , oh ! oh ! la mère Ca-
^çheljVos enfans mangent donc beaucoup?
— Beaucoup , répondit la ménagère.
— Hé ! voila un gigot , un poulet !...
— C'est fête chez nous!... dit madame Cachel.
— Vous êtes maintenant de gros seigneurs! reprit Leseq en jetant des regards furtifs sur toute la maison.
-r Cela ne regarde personne ! . . . répondit brièvement la femme du charbonnier ; que nous voulez- vous ce matin ?. . .
— Je venais pour vos enfans...
En ce moment un éclat de rire^\\.rgow retentit sous les pieds de Leseq.
— Qui diable est donc la- dessous?... denianda-t-il.
— Mon mari tire du vin avec un de ses cousins.
' Plus la femme de Cachel s''impatienlait, plus Tastucieux Leseq, feignant de ne pas la voir, restait en furetant xles yeux#
Alors Jacques Gachel arriva de la foret en faisant claquer son fouet.
— Hola ! hé, femme !... ouvre la porte!... Pour le coup Leseq comprit qu''il y avait
quelque mystère, et il jura de le découvrir. Saluant madame Gachel apvès lui avoir lancé
un malin coup-d''œil , il s''en retourna a Aulnay - le -Vicomte.
Le lendemain il se rendit avec le maire chez le pharmacien, sous prétexte de parler d''une affaire extraordinairement importante. Lorsqu'^ils furent assis dans Tarrière-boutique, où ils trouvèrent M. Bouteille, le commissaire de police, et M. Bertrandet, vieux capitaine retiré du service, le maître d'ëcole prit la parole en ces termes :
— Messieurs, vous êtes les deux grandes autorite's du village, consules Romœ: or ^ vous savez si jusqu'oïl présent j''ai manqué aux devoirs d''un bon citoyen. 11 se présente aujourd'hui une grande occasion de vous faire monter, en grade et de rendre célèbres les noms de Bouteille cl de Devau. Il y a dans la commune des chefs de voleurs, de faux monnaycurs ou de grands conspirateurs, choisissez !.,.
— Bah ! bah ! des conspirateurs ! s'écria M. Bertrandet, c''est le gouvernement !
A CCS mots, le maire et le commissaire de
police regardèrent le triomphant Leseq avec une anxiété sans égale.
— ^ Florentani cjtisum sequitur lasciva capella , ces paroles de Cicéron signifient qu^un juge de paix doit poursuivre les criminels, trahit sua quemque voluptas^ on ne dispute pas des goûts, mais, si vous m'en croyez, il y a une marche à suivre.
— Mais^ dit le commissaire de police, expliquez-vous , et si vous me faites trouver une occasion d"'exercer mes fonctions avec autant d'éclat que dans l'expédition du clocher, vous pourrez compter sur mes bons offices.
— Si vous me mettez h même, dit à son tour M. Devau, de faire éclater mon dévoùment au gouvernement tout en servant secrètement mon antipathie pour la caste nobiliaire. . .
— Tout ira bien, reprit Leseq. Alors il leur détailla ce qu'il avait entendu chez Jacques Cachel. Vous sentez que rem tetigerisacu^ vous mettrez le doigt sur la plaie en faisant une descente judiciaire chez le charbonnier, car
ceci annonce ou qu*"!! tient renferme's les scélérats de Vans-la-Pavée que le gouvernement cherche , ou qu''il est chef de brigands , ou qu*'enfin il falirique de la failsse monnaie, Jalsos nummos. Car oii a-t-il pris cet or qu''il vous apporte? voila trente bouteilles de Bordeaux qu'il achète.
— Trente bouteilles! s'écria M. Bertrandet.
— Et du bon encore ! . . . s'écria le maire .
— Ceci devient très important, dit le juge de paix.
— Très important, dit M. Bertrandet.
— Leseq, dit M. Bouteille, de ma vie je ne chercherai a faire pendre un homme ! . , .
— Monsieur, interrompit le maire, la sûreté de l'état peut exiger...
— Bah ! bah ! la sûreté de l'état ! dit M. Bertrandet.
— Oui , oui , interrompit Leseq, il faut, coercere latrones^ poursuivre les criminels ! . . . La-dessus le maître d'école, s'élevanta de hautes considérations, prouva par sa harangue que
Ton devait cerner Ja maison de' Cache l et découvrir le mystère : son éloquence entraîna le commissaire de police, et il fut résolu qu'au commencement de la nuit M. Devau, en e'charpe et en habit noir, M. le commissaire de police avec sa casquette neuve , iraient , accompagnés de Leseq, du capitaine Berlrandet et de quatre vétérans, visiter la chaumière de Cachel.
En effet, sur les huit heures du soir^ Pescadron se mit en marche, suivi par le garde champêtre. Arrivés a la porte du charbonnier, Leseq frappa rudement : — Altolle portas! c'est-à-dire, ouvrez de par la loi, le roi , etc.
— Vois-tu, s'écria la femme de Cachel, je t'avais bien dit que nous nous attirerions une mauvaise affaire en gardant ces brigands.
— Oui ètes-vous?... demanda Cachel.
— Ouvrez de par la loi!... dit le juge de paix.
En reconnaissant ccUc voix, le charbonnier
ouvrit la porte, et Fescouade judiciaire entra dans la maison de Cachel.
— Jacques , dit le commissaire de police , vous êtes signalé comme recelant chez vous des personnes que vous auriez dû remettre entre les mains de la justice... Nous allons visiter votre maison, si vous n'aimez pas mieux nous déclarer la vérité.
— Allons , dis tout ! reprit sa femme. '
— Oui, déclarez la vérité , ajouta M. Bertrandet.
— Jacques, reprit le commissaire de police , d''après votre dernière aventure, si vous vous trouviez coupable de quelque délit, cela irait fort mal pour vous. . . Déclarez-nous franchement...
— Parguienne, monsieur, j"'allons vous le dire : j''ai dans ma cave trois brigands qui avaient enlevé la bonne amie a M. Joseph , le vicaire d''ici. Ils allions la transporter en Dauphiné , lorsque, il y a un mois , notre vicaire a arrêté la voiture de M. Maxcndi, qui
est, à ce qui paraît, comme qui dirait, un chef de brigands sur mer, et qu'il me l'a baillé a garder jusqu'à ce qu'il m'écrivit pour m'instruire de ce qu'il faudrait en faire par la suite.
— Affaire criminelle ! dit BI. Devau , un chef de brigands !.., si c'était celui que monseigneur a signalé au procureur du roi d'x\....y, quelle découverte!... Cachet, vous allez nous suivre et remettre entre pos mains le criminel.
— Oui, monsieur le juge-de-paix; mais vous m'assurez bien qu'il ne me sera rien fait pour l'avoir arrêté et retenu...
— Non, non; tu seras même récompensé ! Ici M. Bertrandet prit la parole : — Oui ,
Cachel, dit-il au charbonnier, tu seras récompensé.
Aces mots, Cachel, jugeantque toutce que le vicaire désirait, c'était d'être délivré d'Argow, trouva que son prisonnier serait encore mieux entre les mains de la justice qu'entre les sien-
nés , et alors il guida tout le monde dans sa cave , et lorsque rassemblée y fut descendue, ,' M. Gargarou se mit à crier :
— Messieurs , je^uis attaché au gouvernement... et je suis... ^
— Tais-toi , brigand ! lui répondit Leseq.
— Comment, brigand ! reprit Gargarou, je suis maire de Vans-la-Pavée...
— Le maire de Vans -la- Pavée ! s''écria M. Devau , mais rien n'est plus vrai ! . . . voici M. Gargarou.
— Un maire ! s''écria M. Berlrandet, quand je vous dis que c'est le gouvernement.
— Ah! M. Dcvau î dit le maître de poste, vous êtes bon Français et dévoué au gouvernement , j'espère que vous allez me délivrer de mes liens et me faire rendre justice.
— Monsieur, répondit gravement le commissaire de police , vous vous trouvez cependant impliqué dans une afifaire criminelle au premier chef, car il ne s'agit rien moins que de vols faits à main armée et 'avec effrac-
— section en pleine mer..... Vous èles avec des' pirates î
— Non, monsieur, reprit Gargarou, je suis maître de poste , attaché sincèrement a la légitimité, et je suis innocent.
— Comment v^ous nommez-vous? dit Leseq à Argow.
— Je suis le comte Maxendi.
— Maxendi î... reprit M. Devau, vous êtes dénoncé à tous les maires du canton comme un homme à arrêter sur-le-champ : le procureur du roi d''A....y nous a écrit a ce sujet.
— Et c''est moi qui ai lu la lettre ! . . . s'^écria Leseq.
Argow les regarda tous fièrement et leur dit: — Cela peut être, messieurs, mais je suis innocent, restimablc M. Gargarou vous Taffirmera; et du reste , pour vous prouver que je ne crains pas les regards de la justice , faitesmoi délier et je vais vous suivre. Si vous croyez nécessaire de me mettre en prison , je n^y rendrai avec plaisir, car je suis cerlt^iu
qu'yen vingt-quatre heures le qui-pwcjuQ cessera , et que c''est , au contraire , moi qui aurai a réclamer la vengeance des lois pour punir mes assassins...
— Ta... ta... ta... dit Leseq, monsieur, c'*est vous qui avez enlevé la bonne amie de M. Joseph , notre vicaire...
— Quoi ! . . s^écria Argow en faisant paraître la joie la plus vive , Joseph est prêtre !
— Voyez-vous, reprit le maitre d''école, habemus reum confitentem , il se trahit.
— Non , non , je ne me trahis pas , mon ami , répondit Argow en reprenant sa tranquillité... Allons, messieurs , finissez-en...
Sur Tobservation de M. Dcvau , on délivra M. Gargarou , qui , après avoir remercié la compagnie , s'enfuit sans attendre son reste. Argow et son domestique furent remis entre les mains des deux gardes , on les conduisit à Aulnay , et , attendu qu^il n''y avait pas de prison , on les enferma dans Pécole de Leseq, que Ton nomma intendant de la geôle.
Cette arrestation donna lieu à bien des bavardages , et , comme dans toute espèce d*'affaires il y a deux opinions , la moitié d*'Aulnay regarda Maxendi comme un scélérat , et Tautre moitié comme mie victime. L'opinion de cette dernière moitié inquiétait beaucoup le commissaire de police et M. Devau , qui eurent grand peur de s''être compromis , car Fassurance du prisonnier , sa mise , son opulence appuyaient fortement les raisonnemens de ceux qui prétendaient que le maire et le commissaire de police se fourvoyaient.
Quant à M. Bertrandet, il persistait a voir dans toute cette affaire un complot tramé par le gouvernement pour obtenir la majorité aux prochaines élections.
Mais une circonstance inattendue fit trouver quelques partisans aux prévenus. M. Maxendi commença par envoyer Lescq acheter un pain de sucre , six bouteilles d"cau-de-vie , des liqueurs , du tabac a fumer, du thé et d'autres provisions , en telle quaniité ^ que les
marchands de Tendroit trouvaient que ce pirate avait de fort bonnes manières et n''était pas si diable qu''on le disait.
Lorsque tout fut arrivé dans la prison, Argow pria Leseq de Taider à faire son punch, et rinvita poliment à en boire.
— Vous me paraissez , lui dit le pirate , un excellent garçon , et je serais vraiment fâché qu*'il vous arrivât malheur...
— Et moi aussi , ego quoque , répondit Leseq.
— Raisonnez - vous quelquefois ? lui demanda le forban.
— Presque toujours, dit le maître d''école.
— Eh bien , écoutez-moi ! reprit Maxendi, il n'y a sur moi que deux suppositions à faire , ou je suis criminel, ou je suis innocent.
— JEcjuum et justum est , rien n''est plus vrai.
— Si je suis criminel , dit Argow , je suis sur que vous vous repentirez toute votre vie d^ivoir fait sauter la te te à un homme; car
-^- 368 — il est possible que, bien que je sois innocent, on trouve des preuves... mais il n'y en a pas... Si je suis innocent, vous êtes gravement compromis, et Ton n'arrête pas impunément un homme comme moi... De toute manière, qui diable pourra vous en vouloir de ce qlie je me sois sauvé par le tuyau de voire cheminée ?... Ecoutez-moi : vous n'avez aucune responsabilité , rien ne peut vous atteindre , je vous offre cejit mille francs pour m'ouvrir la porte ce soir. . .
— Cent mille francs ! . . . s'écria Leseq , et cil sont-ils?...
— Tenez!... s'écria Maxendi en ouvrant son portefeuille et étalant des billets de banque, les voyez-vous?...
Le maître d'école resta stupéfait.
— Ce n'est pas tout , je veux vous mettre la conscience îi l'abri de tous remords : si je demande a fuir, vous devez tout naturellement me croire couiiablc... il n'en est rien; je veux sortir, parce que je veux me venger et
qu'il faut que dans trois jours je sois à Paris; que si je reste ici une nuit de plus , on me transférera a A.... y, et que là il faudra que I j''altende que mon affaire s'cclaircisse : or, concevez- vous une vengeance relarde'e... tandis qu''il faudrait qu''en ce moment même je jouisse du spectacle qu^m mot va produire?... Allons, mon ami, buvons, et songez h cela...
— Cent mille francs pour ouvrir une porte ! . . . sV^cria Leseq, attendez , je vais aller consulter M. Devau et le curé...
— Imbe'cile , dit Argow en Tarrétant, estce qu''il faut qu'ion sache cela ! . . . Ecoutez-moi : avant tout, vous me re'pondez cjue M. Joseph, un grand jeune homme brun , est prêtre?
— Comment ! cVst notre vicaire !...
— Eh bien ! mon ami , s'^ëcria le pirate, allons, décide-toi!... car dans deux heures il ne sera plus temps.
— Je crois bien qu''il ne sera plus temps, dit le maître d''école, ecjuites , cVst-h-dire, la gendarmerie va arriver, on Tattend...
tE VICAIKE. II. ^ Vi
— En ce cas , reprit ArgOTV, je ne te donne plus que trois minutes!.... Le pirate mit sa montre garnie de brillans sur la table , et ■ pendant que Leseq réfléchissait , il défît sa bague et chercha son épingle en s'écriant :
— Il y va de la vie , camarade!
— Ego prendo , tope î . . . dit Leseq , qui ne comprit pas bien le sens de la dernière exclamation du pirate.
— Et tu as bien fait ^ Tami , répondit Argow en remettant son épingle dans sa bague. Partons ! . . .
— Et les cent mille francs?...
— Je te les laisse la , dit Argow ; conduisnous hors du village , et tu viendras les reprendre.
Le maître d'école guida le forban et son matelot jusqu''au chemin de la foret, et après leur avoir souhaité un bon voyage il regagna son école et cacha les dix billets de banque; puis, feignant un grand désespoir^
il ferma la porte de la prison et se rendit chez le juge- de-paix et le maire, auxquels il raconta que les deux criminels s'étaient échappes par la fenêtre. Comme il achevait ses doléances, le procureur du roi et la maréchaussée arrivaient à Aulnay pour se saisir d'Argow : on leur fit part de Tévasion , et sur-le-champ les gendarmes se mirent à la poursuite du forban. - <
Ce dernier, se gardant bien d'allei!' a son château , se rendit chez Gargarou et courut en poste à Paris.
Quand M. Bertrandet apprit Févasion du comte Maxendi, on le vit sourire avec finesse comme un homme qui connaît le dessous des cartes , mais on ne put lui arracher un mot sur cet événement extraordinaire.
Bonheur de Mélanie. —Vengeance d'Argow.
Il est impossible de décrire le bonheur qui régnait dans Thotel de la rue de la Santé : la douce Mélanie , ayant tout ce qu^elle souhaitait, ressemblait à une sainte nouveilement admise dans le séjour des bienheureux. Cette volupté tranquille n''ofiFre aucun trait a Part du poète ou de Pécrivain : c'*est comme la peinture du paradis ^«jue rien ne peut dési^
gner a Pesprit , parce qu''une fois qu'ion a dit : — Ils ont tout le bonheur possible. . . on a tout dit , car il n'y a pas de nuance dans la perfection , c'est le' bien et le mal mélanges qui donnent seuls des choses saisissables. Enfin , la passion de ces deux êtres s'e'pura même dans cet état de jouissance paisible où les passions des hommes se matérialisent et finissent, par s'ensevelir. La destinée de ces deux êtres charmans était de donner à tout ce qu'ils touchaient la qualité de l'or, comme ce roi de la fable. En effet, ils ennoblissaient tout par le charme de leurs manières, la beauté de leurs âmes et la perfection de leurs qualités.
Madame de Rocourt ne fut point déplacée au milieu de cette scène touchante et continue d'un amour qui devait survivre à ce qui tue les amours vulgaires. Elle garda si bien le silence sur les secrets terribles de son fils qu'elle n^en reparla même pas à .Toseph , et cette tendre mère sentit le bonheur de Joseph absolument comme si c'était le sien proprci Elle
ne pouvait quitter Mélanie, dont la douceur, la beauté et le charme la séduisaient. Enfin , madame de Rocourt , voulant rendre cette félicité durable et la mettre à Pabri de tout événement, usa de son crédit et de celui du marquis pour faire cesser les vœux de son fils et le relever de ses sermens de prêtre. Elle se trouvait parente de M. de C. , qui était alors
ambassadeur a Rome, et Févéque d''A y
connaissait un des cardinaux les plus influens du sacré collège . Ainsi , sans instruire son fils de toutes ses démarches, que le succès sembla vouloir couronner, elle comptait , un beau jour, rendre son cher Joseph tout-à-fait heureux en lui apportant le bref du pape qui le séculariserait et l'ordonnance du roi qui lui assurerait Thérédité du titre et de la pairie de M. de Rocourt.
Ainsi tout se préparait pour le bonheur de ce couple , et la fortune paraissait devoir leur sourire pour toujours, quand reparut le mauvais génie qui s'était acharné sur leur
famille comme s**!! eût reçu du ciel la mission fatale de punir en eux le crime auquel Joseph devait le jour.
Quoique le vicaire fut parvenu à étouffer tous les cris de sa conscience , ou du moins à les écouter sans laisser paraître sur son visage le chagrin qui le dévorait, Mélanie n''en devinait pas moins que son mari n''était pas tranquille.
Un soir que Joseph avait été obligé d''accompagner M. de Rocourt à une réunion diplomatique et que Mélanie se trouvait seule avec madame Hamel, la jeune femme, poussant un soupir, regarda sa seconde mère et lui dit :
— Mère , as - tu remarqué comme parfois mon Joseph est rêveur ?
— Ma fille , c''est tout simple , les hommes ont souvent a penser aux grandes affaires dont ils s''occupcnt.
— Mais Joseph ne serait pas rêveur pour cela,.., Tiens, bonne mère, laisse-moi fcxpU-
quer ma pensée : je suis tellement heureuse que je ne puis me comparer qu'a un ciel pur dont T'azur doux et tranquille ne pre'sente aucun nuage : eh bien! certes, Joseph ressemble a ce ciel enchanteur, mais il y a sur lui ce voile que Ton aperçoit quelquefois dans Pair lorsquMl fait du vent et que Ton est sur une haute montagne .
Madame Hamel restait ébahie en contemplant le gracieux visage de Mélanie : sur le front de cette délicieuse créature resplendissait toute la poésie de ses idées , que Pcxpression traduisait faiblement. Mélanie se mit a sourire en se souvenant que jamais la bonne femme n'avait pu se mettre à la hauteur d''une idée poétique , et elle reprit ainsi :
— Ecoutez-moi , ma mère.
— Je t'écoute , cela me fait plaisir, mais je ne le comprends pas.
— Tiens , dit Mélanie , regarde la glace : Yois-tu cette tache qui en ternit Téclal ?
— Eh bicnP dit madame Hamch
— Eh bien, reprit Me'lanie, cette tache est Pesprit de Joseph , et Pautre partie de la glace, c'est le mien.
— Oii vas-tu chercher tout ce que tu dis , petite fille ? dit madame Hamel , tu t'amuses de moi... Joseph est heureux, il n'a pas de chagrin.
— Si, ma mère , il en a... c'est-a-dire , il est heureux, mais son bonheur n'est pas complet. J'ai peur, ou qu'il ait une maladie chronique qui le ronge , ou qu'il n'ait pas trouvé en moi tout ce qu'il s'imaginait trouver... Je le lui demanderai . . . dit-elle en versant une larme.
— Quelles chimères tu inventes ! s'e'cria la bonne femme.
— Non, ma mère , je n'invente rien : pour mon malheur, mon âme lit trop bien dans la sienne , je sens par contre-coup ce qui le blesse au cœur, car il n'a pas une pensée qui ne soit la mienne , et je soutiens qu'il n'est pas le même qu'il aurait été si , n'ayant jamais su
que nous étions ixère et sœur, nous nous étions épousés a la Martinique.
— Mais qui te fait présumer toutes ces choses-la? dit madame Hamcl en posant ses lunettes sur ses genoux et regardant la pendule qui marquait onze heures.
— Ma mère, quelquefois je le regarde, il ne me sourit pas : souvent , dans son sommeil , éveillée par des rêves ou par Finquiétude, je tâte son front pour m''assurer qu'il est toujours là , son front est brûlant , il parle , et il semble en dormant se disputer avec des étrangers qui veulent qu''il soit prêtre.. . Enfin, que veux-tu , mère bien-aimée , je sens qu''il a quelque chose dans son âme : hier, il entendait une cloche de Saint - Etienne , il a dit : — Voilà un heureux!.... Son accent disait encore bien plus que sa parole elle-même.
— Mélanie , interrompit la bonne femme , il est tard.... adieu!
— Adieu!... tu devrais rester pourtant, car Finette est sortie. . . Elle est sourde , la pau-
vre mère, se dit-elle En effet, madame
Hamel lAivait pas entendu, et elle était sortie.
Mëlanie demeura toute seule dans son grand salon , comptant les minutes et croyant que chaque voiture était celle de Joseph. Après un moment de réflexion , elle s''ècria \
— Bah ! madame Hamel a peut-être raison , je me forge des chimères...
Quelque temps après , elle entendit le roulement d^une voilure : le bruit approche... son cœur baL
— Oh ! dit-elle , c'est Joseph ! .. . . Eneffet, le carrosse entre dans la cour, elle
s''élance , la porte s'ouvre... Argow paraît... Mélanie , glacée d''effroi , tombe dans sa bergère .
— Vous attendiez votre mari ! dit le pirate avec un sourire exécrable.... Ma belle fugitive , n''ayez aucune peur de moi... Tenez , je reste a cette place , et je jure de m''y tenir... je ne vous condamne qu\i une seule peine, celle de inVntendre,,,
— 3t*^i — ^ CTest un effroyable suppHce , répondit Mélanie, et je veux m'en délivrer!
— Non , vous ne m'échapperez pas ! j'ai tout pré V u 5 vous êtes à moi ! . . .
Mélanie fut en proie a une profonde horreur en voyant que les cordons de sonnette étaient coupés.
— On n'en remontre pas "k un homme tel que moi quand il veut se venger, dit Argow ; toutes mes précautions sont prises : votre mari ne reviendra que dans une heure , vos gens sont écartés, Finette est absente et on la retient, vous êtes en ma puissance... mais jene vous toucherai pas!... je vous abhorre!... s'écria-t-il avec énergie. Oui , pour goûter le charme de cette minute de vengeance, j'ai tendu, comme l'araignée, une toile invisible. Puisque je dois être un démon , je le serai jusqu'à mon dernier soupir!... et, vassal de Satan , je ferai tout le mal que je pourrai , puisque vous avez refusé de me tendre la main pour me tirer de l'ornière du crime.
— Ah! ne me parlez pas ainsi...
— Votre supplice est de m'entendre : ce que je vais vous dire retentira dans votre oreille jusqu*'à la mort!... (Elle s''approche.) Un glaive est suspendu sur votre tête , il tient à un fil que je vais couper ! . . .
— Non, monsieur, dit Mélanie avec un Ic'ger sourire , mon bonheur et ma vie ne sont plus entre vos mains...
— Enfant , répliqua le forban avec un ricanement amer, je te Pai dit, je suis extrême, et le jour que je deviendrai vertueux je le serai trop peut-être!... mais en ce moment je ne veux qu''une chose, me venger!... et je t'ai prévenue jadis de ne jamais exciter la tempête qui renverse les forêts, parce que tu n'es qu'une fleur ! . . .
Mclanie , immobile et l'œil fixe sur le visage énergique d'Argow, qui restait calme, ressemblait à une statue.
— Un reste de pitié m'anime, continua le pirate , et je t(! laisse une minute de bonheur
avant de faire pe'nétrer pour toujours le chagrin dévorant dans ton jeune cœur.
Maxendi se tut; puis, après un moment, il dit:
— Tu aimes M. Joseph?...
— Oh oui !... Et un sourire vint errer sur la lèvre glacée de Mélanie.
— Ton amour est fondé sur Pestime ?
Elle fit un doux mouvement de tète.
— Elle va cesser, reprit le pirate.
— N''achevez pas ! . . . s''écria Mélanie. Le pirate se mit à rire et lui dit :
— Mélanie , tu te crois belle , vertueuse... tu n'es qu''une infâme ! ton mariage est nul^ ton mari est p/e/re/... pour toi, juge ce que tu es !
— Je meurs ! . . . s''écria Mélanie , j e meurs ! . . au secours !... ah , je suis frappée a mort, je le sens.
— Joseph , cet homme rare , continua Maxendi en jouissant de Fagonie de sa victime, ce Joseph si chéri est un scélérat , il t'a menti , il t'a abusée!...
— Non , non , dit-elle , mon frère est ver-> tueuxi ... il n''a pu vouloir me tromper.
— Vertueux 1... comme toi... Vous êtes plonge's dans la débauche , Pinfamie! ...
— Est-ce tout? reprit Mélanie avec calme et en contenant sa terreur.
— Non î . . . dit Argow froidement , ce n'est rien ! . . .
— Comment, ce nVst rien!., s'écria la jeune femme en frissonnant.
— Oui, tu vas venir a mes pieds , je vais t'y voir !... dit-il avec une hideuse expression de rage en lui montrant le parquet. Mélanie le regarda fixement, comme l'agneau qui tremble devant le boa de l'Afrique.
— A tes pieds!... murmura-t-elle faiblement avec l'accent du fou qui rit de sa propre souffrance.
— Oui, reprit le forban, je veux que ma vengeance soit éclatante : crois-tu que je sois .satisfait du chagrin qui va t'assaillir?... Non, non, je veux que toute la terre sache que tu
nVs cju''une infâme!... que Joseph aille sur rëchafaud ! . . .
— Taisez -vous , taisez-vous!... monsieur Maxendi... par grâce, taisez-vous!...
— Sur Véchafaud! repartit-il en appuyant sur chaque syllabe du mot ; qu'un procès criminel fasse retentir partout : « Mélanic de Saint-André' n''est qu'aune concubine!... » et tu ne trouveras pas un être en France qui ne te le dise!... on ne te recevra plus dans le monde, la mère ne voudra pas que sa fille t'approche , et dès demain un avis sera porté au parquet du procureur-général pour l'instruire de vos crimes. Ma vengeance sera secondée par celle des lois.
— Monsieur Maxendi, si, pour empêcher un tel désastre , vous voulez me voir a vos genoux, certes, je vais m'y traîner.... La pauvre Mélanie , voyant une espèce d'hésilation sur la figure du pirate, s'avança lentement vers lui, s'agenouilla, lui p- it les mains ^ et,
LK YtCiIRR. H. "2)
le contemplant avec une expression qui aurait attendri un tigre , elle lui dit :
— Argow , si vous avez une mère , que vous Payez aime'e... c'est par son doux souvenir que je vous conjure d''e'pargner Joseph... J'ai depuis dix minutes la mort dans le sein , j'ai senti le coup de sa faux : vous devez être content d'une victime telle que moi î . . . C'est vous qui m'aurez tue'e... si... ce que vous venez de me dire est vrai...
- — Vous pouvez vous en assurer, re'pliqua froidement le pirate , si Joseph est prêtre , il est tonsuré , et tel soin qu'il prenne pour vous dérober le sommet de sa tête...
— C'est vrai, dit-elle avec effroi...
— Vous n'avez qu'a l'examiner...
— Argow, reprit-elle, je vous en supplie, gardez le secret ! . . .
— Que m'en reviendra-t-il ?. . .
— ^ Un crime de moins , répondit-elle.
— Eh bien, soit!... j'y consens.. Adieu, Mclanic ; nous ne nous reverrons plus ici-bas î
Le pirate s'en alla doucement, en laissant Tepouse du vicaire toujours agenouillée au milieu du salon. Elle resta dans cette attitude assez long- temps, comme si elle c'tait ensevelie dans une profonde méditation , et elle tendit ses mains en disant :
— Vous me le promettez ?. . . Il est parti ! . . . Alors elle se releva , se mit dans sa bergère , appuya sa tête sur une de ses mains, posa son coude sur le bras du siège , et elle ne fut tirée de son absorption que par une douce voix qui lui dit :
— Eh bien, Mélanie, ton amour sommeille, je crois?...
— Qui me parle?... répondit-elle d'un air égaré.
— Ah ! ciel! qu'as-tu , Mélanie?...
Alors elle regarda, reconnut son époux, et cette céleste créature , lui déguisant son chagrin , répondit :
— Ah ! c'est toi , Joseph ! je dormais. . . quel malheur de n'avoir pas entendu ta voi-
ture ! je n'ai pas pu accourir jusque dans l'escalier, et être ramenée, portée dans tes bras !
— Mëlanie , reprit le vicaire inquiet , tu as pleuré?... tu es paie, changée , tes yeux ne me sourient plus : qu''as-tu?...
— Tiens, dit-elle, Joseph, j'ai fait un vilain rêve!... cela m'a troublée, et j'aurai pleuré en dormant.
— Pourquoi ne t'es-tu pas couchée? il est une heure et demie...
— C'est une heure sacrée pour nous , ditelle en s'efforçant de sourire , et de plus , il y a aujourdliui un mois que nous sommes mariés...
— Mélanie, tu trembles?... s'écria le vicaire effrayé.
— C'est que j'ai froid î . . .
— Tu as froid, et cependant voici un feu qui brûle a deux pas. . .
— N'importe, mon ami, je suis toute glacée... reprit elle, oh non! mon cœur brûlera toujours Joseph, réchauffe-moi par
— :î89 — tes baisers!... tiens, assieds-toi Fa... Et Mélanie indiqua a son frère sa place ordinaire dans une causeuse. Le vicaire s''y mit : alors la jeune femme prit la tête de Joseph et la posa doucement sur son sein palpitant.
— Qu''as-tu donc ce soir, Mëlanie? ton cœur bat avec une violence extraordinaire : qu''as-tu , ma chérie ?.. . tu me caches quelque chose, je le répète, car ton œil ne me regarde plus avec cette charmante expression d''amour qui Tanime toujours... il s'y mêle un sentiment que je crains de nommer...
Pendant que le vicaire prononçait ces mots, Mélanie , tenant la tête de son époux captive entre ses jolis doigts, caressait doucement les cheveux de son frère. Une horreur secrète Pempêchait de regarder la place de la tonsure, qui n''était pas tellement effacée qu\m œil exercé ne put la reconnaître. La fatalité poussait la pauvre infortunée... VA\c y jeta un coup-d''œil furtif...
-^ Mélanie! s'écria Jeseph, Mélanie !.,.
Le vicaire prend un flacon et lui fait respirer des sels, elle reste immobile; il la couvre de
baisers a cette caresse elle r'ouvre son
oeil et le referme soudain. Le vicaire, effrayé, n''ayant aucune idée de ce qui pouvait luer Mélanic , lui prodigua les soins les plus touclians.
— 31on ami, dit-elle d*'une voix faible, je le remercie.... Puis, saisissaql le vicaire par une étreinte d'aune énergie terrible, elle le serra avec toute la chaleur de Tamour en Pembrassant avec cette volupté que Fidée d''un sacrifice rend plus ardente et presque frénétique. '
— Mélanie , reprit le vicaire avec un ton de reproche , crois-tu quVne pareille scène au milieu d'un bonheur pur....
— Pur!... s*'écria la jeune femme avec effroi ; mais se remettant soudain , elle dit : — Joseph. . . mon frisson est passé. . . il a fait place a la fièvre tiens EUc prit lu main du
vicaire en la portant a son front ; il tressaillit • de terreur en le trouvant brûlant.
— Mon ami , dit-elle , ne t''e'tonne pas de me voir malade... je t''aime trop pour vivre... les âmes qui dirigent toutes leurs forces morales vers un seul sentiment doivent se consumer bien vite quand leur passion est trop vive.
— Mëlanie, s'ëcria le vicaire en reculant de dix pas , tu me glaces a mon tour ! . . . .
■ — Viens , viens , chéri ! viens et bannis toutes tes craintes. . . tu sais que les femmes ont des momens de folie... c''est une méditation trop sombre faite au milieu de cette nuit lorsque jetais seule... cette tète de mort que nous avons vue à Saint -Etienne la nuit de notre mariage est venue s''offrir à ma me'moire, une pensée m''a envaliie... je me suis trouvée dans une mauvaise disposition... que te dirai-je? tiens, viens, un baiser remettra tout ! ... ne t''absente plus ! . . . Joseph , s'ccriat-elle en Tentraînant , je me sens des forces pour t''aimer plus que jamais ! ...
Chassant alors de son front les nuages de tristesse qui Tassombrissaient , Melanie refoula sa douleur dans le fond de son âme. Par un admirable devoùment , elle se tut , et son mal n'en fit que plus de progrès.
Néanmoins , cette scène singulière fiappa le A'icaire , qui devint plus pensif , et qui se mit à observer Fé tonnant accroissement que i''amour de Melanie avait pris depuis cette fatale soirée.- En effet, cette victime de Famour, couronnée de fleurs comme ceux qui marchent à la mort dans le jeune âge , redoublait ses témoignages de tendresse en les imprégnant d\m tel charme que le vicaire ne pouvait sVmpècher de croire que quelque chose de surnaturel agissait en Melanie.
Ne serait-ce pas que devant la tombe les jouissances sont plus senties et que les étreintes a la vie ont plus de foi'ce?
Maladie de Mélanie. — Le Vicaire sécularisé. — Fin.
Au bout de quelques jours , Mélanie , dévorée par le chagrin qui la minait sourdement, fut obligée de se mettre au lit. Elle combattit long-temps avant de prendre cette cruelle détermination , car elle sentait qu''elle ne sortirait pas vivante de son lit. Mais un matin elle essaya de jouer quelque dernier morceau au vicaire , devant qui elle s''cffov-
çait de paraître bien portante : elle se plaça devant son piano , ses faibles doigts ne parent faire rendre des sons aux touches d''ivoirçs... alors des larmes s'échappèrent de ses beaux yeux. Elle se leva en s'appuyant sur Finstrument che'ri dont le^ accens plaisaient tant a Joseph , et elle regagna péniblement sa causeuse. Versant toujours des pleurs bien amers , elle pencha sa tète sur le sein de Joseph, et comme elle n*'avait pas dormi une minute depuis plusieurs jours , elle y reposa dans un léger sommeil.
— Ma mère Hamel , dit Joseph a voix basse aussitôt que Mélanie fut endormie, savezvous quel est le mal secret qui fait ainsi pâlir notre pauvre enfant ?
— Mon ami , répondit cette excellente femme en s''approchant et montrant au vicaire un visage empreint d\me mortelle tristesse, crois -tu que j''aie attendu ta demande?... crois-tu que, bien que je ne sois
pas Tamant de cet ange de la terre , je n'aie pas remarqué combien elle maigrit chaque jour?... chaque jour sa pâleur devient de plus en plus terrible. Autrefois elle se parait pour te plaire , aujourd*'hui elle Poublie. Ses lèvres deviennent blanches ; son sourire si noble , si amoureux quand elle te regarde , est triste quand ses yeux tombent sur moi ! . . . crois- tu que tout cela m''ait échappé?... Mon fils, voici trois jours que je la questionne... la pauvre enfant n'a rien voulu me dire : mais, va, Joseph, elle t'en impose!... car elle n'a pas de force : souvent je prends sa main, et jamais je ne l'ai trouvée sans une horrible fièvre... Tu ne vois pas qu'elle veut te déguiser sa souffrance pour ne pas t'affliger, ainsi que tu en agirais envers elle... Joseph, il n'y a pas de temps à perdre... je t'assure que Mélanie est bien malade... Regarde... même dans ce touchant sommeil d'innocence, sa joue est dénuée de ces belles couleurs qui désespéraient toutes les fcuimcs, et par-
dessous sa peau blanche il y a une couleur funèbre...
Les sanglots empêchèrent celte pauvre femme de continuer ce discours, le plus long qu''elle eût tenu dans sa vie, ne pouvait être prononcé par elle que dans une semblable occasion.
Le vicaire, immobile d''horreur, regardait avec les yeux de la folie le doux mouvement du sein de sa compagne : sa bouche entr''ouverte semblait dévorer le souffle pur qui s''échappait des lèvres décolorées de son amie. Cette grande vision d'éternité céleste qui brille sur le visage d\me vierge expirée apparaissait déjà sur la douce figure de Mélanie. Ces terribles présages que le prêtre avait remarqués a Aulnay dans les traits délirans de Laurette le firent frémir , et il sentit en lui-même une horrible convulsion.
— Anges du ciel... murmura faiblement Mclanic dans son sommeil , vous ne me vc-
pousserez pas!... je suis pure !... je n''ai que trop aime... voilà tout mon cnme!...
— Que veulent dire ces paroles ?... dit le vicaire.
— Quand dormirai -je toujours?... murmura encore Mélanie en s''eveillant et jetant sur tout ce qui Tentourait les regards incertains du réveil. Une tendre expression anima son visage quand elle contempla Joseph et madame Hamcl. ,
— Mélanie , lui dit le prêtre , tu me dois compte de tes moindres sentimens!,.. j'exige que tu me confies le secret de ta douleur.
— Joseph, je Saurai tout dit quand je Saurai avoué que je souffre. .. Mon ami, repritelle , je suis malade... bien malade... mais, je te le dis , parce que tu es grand , que ton àme est forte... ainsi ne sois étonné de rien.
— Mais Mélanie , qui donc a pu....
— Mon amour!... répondit-elle avec un sourire , oui , Joseph , mon sang s''est allumé, rien ne peut plus le rafraîchir, car à chaque
instant ta vue Pembrase encore... et ... j''aime rûieiix mourir que de ne pas te voir...
— Mourir ! s''ëcria le vicaire , qui , pour la première fois, aperçut Fétendue du danger de Mëlanie . . . mourir ! . . .
— Joseph ! . . . répondit-elle avec douceur, ne sois pas si peu maître de toi , car ta douleur va m''achever. Imite-moi, mon ami.... et vivons toute notre vie sans chagrin ! . . . ï)ntoure-moi de joie , de sourires , d''amour, de tout ce que les sentimens humains ont de trésors intimes !... Si je dois mourir de celte maladie qui me dévore, tu ne peux Tempccher... ainsi , ton àme est assez forte pour concevoir la nécessité, puisque moi, faible, je la conçois et que je m'y soumets : que je fasse mes derniers pas sur un sable doré comme celui que tu fis répandre sur les sentiers qui menaient au Val-Terrible!... Si je vis .... le chagrin serait encore de trop : ainsi, sois gai de toute manière...
Cependant la stupeur du vicaire était trop
grande , et Mélanie s''écria douloureusement :
— Joseph , tu pre'cipites mes derniers instans ! . . . Elle tomba sur lui , et ce fut avec bien de la peine que l'on transporta la mourante sur son lit.
Aussitôt un domestique monta a cheval et fut chercher un médecin. Il vint, s'approcha de Mélanie, et, après l'avoir examinée, il affecta un air riant en s'écriant . — Il ne faut à cette jolie dame la que de la dissipation et la campagne.
— Oui, monsieur, dit-elle, la campagne... du ciel, ajouta-t-elle tout bas. — Joseph, reprit-elle , et toi, mère , allez- vous-en.
Ils sortirent les larmes aux yeux.
— Monsieur, dit Mélanie , je n'ai pas trois jours a vivre ; vous avez dû deviner la cause de mon mal ; un événement terrible m'a porté un coup mortel, rien ne peut me sauver, car j'en ai eu la conviction ce matin , je dois mourir : vous le savez , n'est-ce pas ?
Le médecin se tut.
- — Tenez, monsieur, je réponds de moi jusqu''àmon dernier soupir ; je vais être gaie, riante; promettez-moi, jurez-moi seulement d''abuser mon mari et de lui persuader que ce n'est rien, que je suis effrayée dVne bagatelle; dites-lui, pour mieux le tromper, de prendre soin , ainsi que madame Hamel , de m''ôter de la tète les idées qui s''y sont glissées , que ce que je m''imagine peut retarder ma guérison, que mon imagination trop vive m''abuse, et que si l'on ne me détrompe pas je tomberai en langueur. Alors mon mari ne m''offrira pas le cruel spectacle de sa douleur , et j''cmporterai dans ma tombe Tespoir qu''il me survivra : je ne serai pas la plus malheureuse*
Le médecin , frappé de ce discours , la regarde avec admiration et surprise. — Ah ! madame , dit-il , si telle est votre mort , comment avez-vous donc vécu !
Elle se mit a sourire et lui dit :
— Me promettez-vous ?
— Oui, madame.
— Ainsi, répliqua- 1- elle, vous viendrez de temps en temps, et chaque fois vous leur direz que je vais beaucoup mieux. . . Ils sont a la porte, reprit-elle,.. Allons, mes amis, entrez!... s'écria -t- elle doucement. Le vicaire revint et regarda tour-à-tour Mélanie et le
médecin.
Ce dernier se leva après avoir écrit quelque ordonnance insignifiante, madame Hamcl et le vicaire s''empressèrent de le suivre. H fut fidèle à ce quHl venait de promettre à Mélanie : aussi le prêtre et la vieille femme rentrèrent-ils avec un visage riant et satisfait. — Mélanie, dit le vicaire, dans un mois tu danseras au bal. Si alors M. de Rocourt a obtenu mon ordonnance pour la pairie , nous aurons ici une superbe assemblée pour célébrer ta convalescence '. ce n'est rien , ma bienaimée... Là -dessus il s'entretint long-temps avec la courageuse Mélanie, qui feignit de se laisser convaincre par le vicaire.
LE VICAIRB. II.
Jamais elle ne fut plus touchante , plus gracieuse , plus caressante que dans celte dernière période de sa vie, pas une plainte ne scrutait de sa bouche, et, pour donner le change, elle de'guisait les souffrances cruelles de sa maladie sous une toilette recherche'e , en sorte qu''elle conservait une espèce de fraîcheur. La lièvre animait son teint par une couleur qui la rendait brillante de beauté ; elle ressemblait parfaitement a ces lampes nocturnes qui, près de s'éteindre, jettent, avant d''expirer, une dernière lueur. Sa conversation même avait une douceur, une grâce qui ne venait pas de la terre.
Lorsque la fièvre cessait et que son visage prenait cette teinte livide avant-courrière de la mort, qu''elle devenait pale, défaite, que ses beaux yeux se ternissaient et que son malaise était trop évident, elle feignait de vouloir quelque chose de rare, et elle exigeait que ce fut son mari qui courût Tacheter. Le vicaire, trompé , sortait et parcourait Paris : lorsqu'il
revenait avec la fleur, le bijou, le livre , la parure qu''avait souhaitée Mélanie , il la trouvait animée et brillante.
Dans ces derniers momens, elle accabla son mari des preuves de la vive tendresse qui Pavait embrasée depuis son jeune âge, et Joseph était étonné de ce redoublement d'amour.
Madame de Rocourt fut trompée par son fils sur la gravité de la maladie de sa fille, et , bien qu*'elle fut la voir souvent , elle ne comprit jamais que Mélanie était en danger, elle riait et pleurait avec elle , et la jeune malade était en proie à une joie céleste en s''apercevant que tout le monde , excepté ma-* dame Hamel , donnait dans le piège qu'elle avait tendu. Quant à la pauvre mère Hamel , assise au chevet de Mélanie, elle pressentait sa mort et contenait son chagrin avec un courage héroïque. Cette femmesimple et admi* rable cachait une âme sensible , et joignait a une fermeté stoïquc la chaleur do sentiment
de son sexe. Elle semblait, dans la chambre de sa fille chérie , être tranquille , calme , et elle lui rendait mille petits services avec l'amour et Factivité d''une mère. Cependant son œil fixait Mélanie et devinait a chaque geste sa pensée secrète. Madame Hamel savait que sa fille allait mourir, et elle se disait a elle-même avec sang-froid : — Je la suivrai.
Un matin, on était au mois de mars, madame de Recourt entre précipitamment a Thôtel, et son fils, en voyant les chevaux de sa mère couverts de sueur et leurs harnais blanchis par IV'cume, jugea qu''elle venait d''apprendre quelque chose de bien important : celte bonne mère s'élance dans les escaliers , elle se précipite dans les appartemens, tombe dans les bras de son fils , et jette sur la table le bref du pape qui sécularisait Joseph , et Fordonnance du roi qui lui donnait le nom de Saint-André de Uocourt, le titre de comte et le droit de succéder a M. de Recourt dans la pairie.. Joseph s''évanouit do bonheur... il se réveille
et s''ecrie : — 0 ma mère! ... tu me rends TLoiineur.... et je te dois deux fois la vie !...
— Mon fils, ton mariage est maintenant légitime.
Le prêtre , rayonnant d'espoir , joyeux d''une joie indescriptible, entre dans la chambre de Mélanie , en proie a un violent accès de fièvre. Elle sourit en voyant la mère et le fils joyeux. Joseph , arrivé près du lit de sa femme , lui prend la main , la baise avec ardeur : il veut parler , les bouillonnemens de son sang l'en empêchent....
— Joseph.... qu' as-tu?
— Mélanie, en t'épousant j'étais prêtre..;
— Je le savais!.... répondit-elle en pâlissant (Joseph et madame de Rocourt restèrent stupéfaits), et , dit-elle , c'est là ce qui me tue, Joseph; je t'ai plus aimé peut-être....
— Qui te l'a dit?.... interrompit le vicaire , quel est le monstre?....
— Àrgow. ... il y a trois semaines , est venu
-^ 406 — me révéler ce fatal secret.... Va , il s'est bien vengé.
— Mélanie! Mélanie! s''écria le vicaire , je
ne suis plus prêtre! voici le bref du
pape..... qui....
A ces mots , dits sans ménag^cment , Mélanie...» La plume m''écliappc,
Voyez- vous, dans la rue des Amandiers, deux corbillards bien simples s\'ivancer lentement vers le champ du repos?....
Un seul homme suit le premier cet
homme est paie, il est défait, il ne regarde que la terre , il ne pleure pas....
Une femme suit le second : c'est Finette qui pleure madame llamcl...
Le temps est gris et la terre souillée par une bouc liquide. Joseph et Finette ne voient rien. Malgré le peu d'éclat de cette pompe
funèbre , beaucoup de gens s'arrêtent et contemplent un des plus touchons tableaux que la douleur ait offerts.
Madame de Rocourt n'a plus revu son fils ,
bien qu'il lui ait promis de revenir
y ' Les anges des cieux ont repris le présent
qu'ils avaient fait à la terre.